la force d’agir

Elle téléphone à son mari mort pour lui raconter ses journées. Je pense à ma sœur qui m’a confié avoir parfois appelé notre mère disparue à l’aide. Je n’ai jamais cru que mes morts pouvaient m’aider dans un moment décisif, d’inquiétude, de chagrin, mais je crois qu’ils me donnent la force d’agir.

La sœur aînée, cinq ans peut-être, à la cadette qui voudrait descendre de la poussette, avec véhémence, elle avait du sang qui sortait sur le genou DU VRAI SANG TU IMAGINES ? moi j’ai pas envie qu’il t’arrive la même chose.

L, son regard presque inquiet, la fatigue l’empêche de travailler, elle boit un thé avec nous, elle n’a pas la force aujourd’hui, elle décide de repartir, je caresse la maille de son beau pull bleu, tu appelles le toubib, hein, j’utilise ce mot volontairement, celui qu’on utilisait à la maison, l’impression qu’il a plus de force, toubib, c’est le bon médecin de famille de mon enfance.

En voulant écouter le message que vient de me laisser une amie sur le répondeur j’entends par erreur celui de mon cousin m’annonçant la mort de M le mois dernier.

J’ai ouvert la fenêtre, humé l’air frais, c’était vraiment humer, j’ai agité mes mains dans le vide, comme enfant je vérifiais la température et décidais de porter un bonnet.

Une scène qui ressurgit, Je venais te rejoindre, tu habitais encore chez tes parents, il faisait nuit. Depuis la gare je suis montée dans le bus mais ne reconnaissais pas l’itinéraire, ma panique, avant de rejoindre le chauffeur, de l’interroger timidement, il me rassure, m’explique la grande boucle, il va bien passer à Abreuvoir, devant l’arrêt m’indique que je suis arrivée.

Fête d’anniversaire, traversée de Paris suspendue aux poignées grises, dans le bus les corps s’agitent sur des tubes pour danser, la joie ivre de F, je ne me serais jamais imaginée dans cette situation, la présence rassurante de l’appareil photo contre le ventre, ça ne m’empêche pas de rater toutes les photos de la pyramide du Louvre.

au plus près de ses gestes

La mélancolie de l’orgue de barbarie, la voix un peu fragile de la chanteuse, Les roses blanches, la joggeuse qui en passant à sa hauteur reprend le refrain, la photo de famille.

Elle n’a pas vu mon message, me rejoindra pour la séance, je ne trouve pas mieux que le bar de la fontaine Saint-Michel, la salle est pleine d’hommes, je commande un demi et des frites, l’écran géant diffuse des clips des années 80, le type en en face de moi ressemble à Dominique A. C’est bien la première fois que ça m’arrive, boire un demi seule en mangeant des frites dans un bar.

L porte un pull merveilleux, je lui avoue avoir raté les photos de la semaine dernière, elle pensera à remettre le pull bleu à fleurs géantes.

Retrouvailles à Laumière avec Piero, il me signale le ferrailleur sur l’avenue, ce sont des Bulgares, il a l’habitude de les prendre en photo, ici par exemple. Retour prudent sur les trottoirs humides. Pour la première fois depuis longtemps j’aime à nouveau Paris.

Dans le miroir j’observe les gestes de la coiffeuse, du peigne elle extrait une fine mèche de la masse brune, étudie le cheveu, la cliente parle, trop fort, son enfant qui souffre d’apnée du sommeil, la surveillance que ça exige, elle affirme qu’elle n’a jamais eu peur, j’ai du mal à la croire.

Envoi des corrections à MP, l’allègement et le répit. Ça n’empêche les doutes, mais pour la première fois certitude d’aller au bout. Le soir les galettes délicieuses avec M et G, les utopies et les chagrins.

Grand beau, je prends un vélib pour rejoindre la BNF, avais oublié la manif. Prise dans le cortège avec de très jeunes gens, ça vous dit on essaie de trouver des gens qui crient ? Très beau documentaire sur Françoise Pétrovitch au travail, au plus près de ses gestes, de la matérialité du papier, des encres, retrouver presque des sensations dans les mains, envie de m’y remettre.

Au milieu du monde

Avec Juliette Cortese, d’abord l’envie de jouer ensemble, d’écrire après les images, à partir des images. On esquisse rapidement un protocole : l’une envoie un plan à partir duquel l’autre fait un nouveau plan, en écho, réaction, reprenant parfois un mouvement, une matière, et ainsi de suite. Le montage se fait au fur et à mesure, respectant l’ordre du filmage, sans se poser explicitement la question de l’écriture. Après le montage, passer à l’écriture-mots. Chacune notre tour on écrit sur le plan de l’autre en lui donnant le dernier mot. Puis enregistrer nos voix, monter encore.

J’ai longé les murs de la chambre vide, il y avait cette lumière fragile, on pouvait entendre la nuit les murmures irréguliers du vent, on comptait les secondes, on ne pensait à rien. Rien. Rien qui trahisse, rien qui sauve les halos, rien qui fasse oublier les halètements à peine voilés de la nuit qui hésite, distille des preuves, des choses qui brillent, des étoiles, des phares, des lueurs tièdes. Pour je ne sais quelle raison j’ai pensé tu es là, comme la transparence des étangs d’eau salée où fourmillent des poissons qui font en sautant, au ciel, des étoiles. “Et nous ne serons plus jamais”, sa voix se fragmentait dans l’habitacle, c’était accepter sa disparition. Je regardais la course de la pluie sur les vitres, les arbres se couchaient comme sous une vague et le ciel collé sur le toit n’y pouvait rien, nous n’étions portés que par le souffle asthmatique d’un vent caniculaire, on regardait les embolies fleurir, la verrière avait des plaies béantes et verdâtres et râlait sous la lumière torride, une suffocation. Il suffirait de rompre la surface, le grain de l’eau, caresser l’éphémère et non visible de ce monde-là, un parmi d’autres mais sans choix, et miroitant, empli de chimères qu’on ne comprenait pas, un monde sans joie, chatoyant pourtant, ambivalence d’ombres et des vestiges de nos plaisirs, qui nous obligeait à des ruses, n’avancer plus qu’en tapinois dans la civilisation, qui s’abîmait derrière l’horizon. On ne savait plus dans quelle réalité défilaient les arbres, ils cheminaient comme des hommes jaloux, enfermés et  tournaient en rond, dans des cages, délavaient le ciel et manquaient de broyer les ailes nerveuses des oiseaux. Les arbres, redevenus sauvages, étiraient leurs racines et couraient sur nous comme des diables. Les diables ont fait silence, le passé pouvait entrer. Maintenant on se souvenait de nos rêves, de nos pressentiments, nos chagrins effleuraient la terre : elle était belle qui cahotait sur le chemin, cahotait sur le milieu du monde, cahotait à secousses, elle faisait des grands au revoir, avec ses bras longs, prenait des allures de chemin clignotant, et nous piquait les yeux, nous portait ses grandes larmes sur un plateau, faisait crier des étoiles alors qu’il faisait jour aveuglant… On revenait sur nos pas, on avançait entre les arbres nus, guettant une silhouette familière, te voir qui arrive, c’était peut-être un mirage… Tandis qu’on chevrotait, qu’on chuchotait, qu’on buvait l’eau bientôt tarie des dernières sources, le soleil imperturbable brûlait l’air et les nuages qui fondaient en cloaque le ciel moite et visqueux. On confondait les poisons et les beautés tendres, l’ombre et la lumière avec la mort et la vie, au vrai tout disparaissait sans fin. 

tout n’est pas perdu

Nous nous sommes retrouvés autour des galettes, au dernier étage de l’immeuble de la rue Chapon, on a parlé du Brésil, des archives, on a fumé une cigarette à la fenêtre, on voyait la vie d’en face, en partant MP nous signale le 1bis rue Chapon, adresse fictive.

Bourrasques, averses, je renonce au vélo, cours vers la station de métro Richard Lenoir, m’aperçois que la grande tente a retrouvé sa place sur le boulevard, l’expulsion était provisoire, ça m’allège.

Les deux gants de L tricotés mains par sa mère, le même modèle mais avec une variation de couleur. Elle en a perdu un, elle complète sa paire avec celui de sa sœur disparue, leurs mains réunies m’émeuvent.

Derrière la vitrine je reconnais la boîte en cuir ronde, noir et rouge, ornée de motifs dorés, je crois qu’elle est d’origine kabyle, elle était chez ma mère quand nous étions enfants. Je pensais qu’elle avait disparu il y a bien longtemps. À l’intérieur une vingtaine de photos d’identité d’A, à différentes époques de sa vie, d’où tu tiens ça, elle me les a données, un leg étrange, qu’elle m’autorise à emprunter.

Elle regarde la gravure, tente de comprendre, j’ai justement la plaque de cuivre, je retire le papier qui la protège, le grain du métal rongé par l’acide se révèle sous la lumière. J’explique la résine, les bains, l’eau forte, mime les gestes pour imprimer, cette fragile transmission m’exalte.

Elle avait voulu quitter Grisgione parce que vivre face à la mer la rendait morose, pas question alors d’y disperser ses cendres. Maintenant je regarde autrement la décision qu’elle a prise, revenir, renouer avec un lieu chargé de souvenirs, l’enfance, le village, ses frères et sœurs, les étés passés avec mon père, elle ne pouvait pas les avoir totalement oubliés.

Sous la pluie fine j’explore un territoire restreint, être attentive aux indices, aux reflets, aux silhouettes qui se précisent contre la vitre opacifiée. Dans ces espaces et explorations contraintes, je ne photographie pas de la même manière. J’entends le retour aux normales saisonnières, tout n’est pas perdu.

une présence amie

Je visionne à nouveau les quelques plans où j’apparais dans les films de Simon, une quinzaine de secondes floues. La petite fille avec sa jupe longue, son bandeau dans les cheveux courts, qui descend lentement l’escalier de pierre pour le caméraman, qui dessine torse nu puis se cache dans le pli du bras, la petite fille de cinq ans timide et joyeuse, je donnerais cher pour savoir ce qu’elle avait en tête.

Le métro était blindé, le type lisait sur son strapontin, se démontait pas au milieu de la foule compacte. Je plongeais directement sur les pages ouvertes, c’était de la science fiction, j’attrape les mots mars, astéroïdes, ils ne m’ont jamais fait rêver.

L porte un nouveau chandail tricoté par sa mère, pas de jacquard spectaculaire mais un savant jeu de points en relief. À la main gauche plusieurs bagues en argent que je n’avais pas remarquées auparavant. Elle travaille d’après une aquarelle qu’elle a peinte dans les Hautes-Alpes, Quand je regarde ce paysage ça me fait quelque chose, là — elle se frappe la poitrine—, Palpiter tu veux dire ? Oui c’est ça palpiter. Pourquoi ? C’est l’endroit où je suis née. Je réalise que je n’ai jamais peint sur le motif, j’aurais je crois l’impression de me perdre. Nous déjeunons ensemble, elle me raconte sa vie, La prochaine fois ce sera toi.

Je ne peux pas dormir, je ne fais que penser à Comanche, la forme qu’il prend, et je revis chaque scène du livre, chaque rencontre. J’entends ton souffle régulier à côté de moi tandis qu’une douleur grandit dans mon thorax. Je parle avec M, l’étrangeté de ces deux choses qui se frôlent et s’écartent, le désamour du texte et la puissance de l’écriture, je veux dire ce que écrire nous fait.

Je photographie la nuit, les façades, avec toujours l’arrière pensée qu’en agrandissant les fichiers sur Photoshop, il y aura une révélation, une présence amie derrière les fenêtres éclairées.

À six ils soulèvent la tente du sol, ils la portent à l’épaule comme on porterait un cercueil. Je me raisonne, il n’y a personne dans la tente, mais sûrement les effets des pauvres gens qui vivaient là — j’imagine une famille, elle était grande cette tente. Autour un attroupement mais tout est calme. J’hésite, tenter de comprendre où la tente est déplacée, intervenir, savoir où sont les occupants. Je renonce, m’éloigne, me repose sur les présences autour. Mes jambes étaient molles, c’était la colère et le chagrin.

Commémorations de Charlie, ça explique le ruban rouge qui ceinturait la veille Richard Lenoir et l’enlèvement de la tente. Je pense à L, me ravise, peut-être qu’elle se tient en dehors, peut-être qu’elle a oublié. Le mail de MP, sa précision implacable et rassurante qui donne l’énergie de se coller — une dernière fois ? — au texte. Le petit appartement sur la plage d’Erbalunga déniché par Philippe, qui me fait rêver à mai. Sentir pour la première fois vraiment l’allongement du jour.

renouer

Le rêve de l’interro d’histoire, n’ai pas appris la leçon, les dates, les faits, j’essaie de copier sur ma voisine, je ne comprends pas ce qu’elle écrit, je suis désemparée, je renonce, je quitte la classe.

Notre attente agacée dans le vent frais sur la piazza, le découragement pointe, on frissonne mais au cœur d’Evidence la récompense, la voix de Patti Smith, et l’idée d’un recueil comme une immersion.

Le jour baisse, sous la douce pression d’Alice je me décide à tourner quelques plans près des voies ferrées malgré la pluie, elle m’accompagne avec un parapluie. Efforts dérisoires, je sais déjà qu’il n’y aura rien à sauver, on évite en riant les vagues qui se dressent sous les roues des automobilistes pressés.

Je traverse le Jardin des plantes, j’ai trop tardé, les jours rallongent trop lentement. Je sauve un arbre en contre-jour. Je me souviens de la dernière traversée, c’était l’été, je soulevais des nuages de sable poussiéreux en marchant.

Nous allons manger des spécialités d’Osaka rue Sainte-Anne. Nina a parfois l’impression que le voyage au Japon n’était pas réel. En rentrant nous jouons avec le jeu offert par Philippe, on s’émerveille de ces photos d’anonymes auxquelles nous devons trouver des légendes. L’impression de reconnaître nos propres images dans ces photos de familles.

Lutter contre la nuit — la fatigue — le découragement. Faire une liste de vocabulaire ? debout. contre-jour. espérer. frondaisons. ciels. croire. prolongements. travailler. présent. regard. frayer. blancheur. frontière. légende. preuves. effroi. écrire. solstice. amer. finir. invisible. séparation. apprendre. étrangeté. renouer…

Après le départ de Nina, après qu’Alice soit sortie, après notre dîner en tête à tête avec Philippe, nous sommes sortis marcher le long du bassin de la Villette, on y a rencontré le cygne, j’ai pensé que c’était peut-être celui de la semaine dernière qui m’offrait une séance de rattrapage.

la promesse de l’allongement du jour

Sur le mur deux immenses photographies, le grain, le blanc derrière, je pense aux portraits d’Avedon. AM jeune, longues boucles et lunettes, et B, sa fille aînée le câlinant. AM nous parle d’un livre qui a compté pour elle, dont le titre est Traces. Au réveil je pense à MP, lui dire que j’aimerais bien récupérer ce livre.

La surprise de l’air doux en sortant, un air de bord de mer après la pluie, ça me réconcilie avec le jour. La lumière est chiche, les gros plans s’accumulent sur la carte SD.

La voix de mon cousin sur le répondeur m’apprend la disparition de Mimi. L’affaire du caveau ressurgit, à quelques jours de Noël. Avec mon frère on rit, on se dit qu’on ne peut plus reculer. On a tous à faire avec nos morts. Dans la semaine ma bravade s’effondre, je me console en regardant encore les films de Simon. J’ai cinq ans sur les genoux de Mimi, elle me fait agiter les bras dans l’air, me fait danser sur une chanson que je n’entends pas.

Magnifique lutte entre soleil or blanc et nuages plomb. Enfant j’avais un rapport plus étroit avec la nature et l’espace, je me représentais mieux les planètes, les inclinaisons, ce que signifiaient solstice et équinoxe. Aujourd’hui le solstice d’hiver c’est surtout la promesse de l’allongement du jour.

J’aperçois le cygne, pense qu’il ferait un beau plan pour notre journal vidéo familial (on ne sait pas encore ce que c’est, ce n’est que le début, chacun de nous, un court plan chaque mois). Pour le filmer j’accélère le pas, cours presque, dois monter sur la passerelle, revenir sur mes pas. Je l’ai filmé, mais j’ai oublié de le photographier, à l’heure d’écrire le journal je le regrette.

Elle m’appelle, s’inquiète, où je suis, si je vais bien. Il y a eu une fusillade dans le 10ème, elle ne sait pas de quoi il s’agit, j’aurais pu ne pas le savoir avant le soir. Pensées fugitives pour chacun d’eux, chassées vites, il et elles n’ont rien à faire rue d’Enghien, surtout à cette heure. Derniers achats au son des sirènes, effroi et dégoût, je décourage Nina d’aller boire un verre à Château d’Eau.

Tous les quatre, on s’installe autour des tables basses, rien d’une table de Noël, mais le champagne rosé devenu rituel entre nous depuis Elle et lui. Les paquets accumulés au pied du sapin, qu’on ouvre dans la soirée puisque dimanche on recommence en famille. On m’offre des livres de femmes, des fleurs à tresser, des cadeaux inachevés.

la ville s’allège

La crêpe c’était un prétexte pour traverser la ville. Difficile de faire des photos, découragés par le froid piquant. Sur le chemin retour impossible d’éviter du regard les corps couchés sur les grilles. Culpabilité et colère montent.

Sa voix grave et douce sous mon toit rue de Charonne, le goût de la verveine, nos discussions sur écrire encrent une réalité — j’écris — dans cet espace ou normalement je n’écris pas, même si je ne m’y interdis pas de prendre des notes, d’écouter des podcasts, de visionner des vidéos amies sur YouTube.

Je retrouve L avec le beau chandail à fleurs qui a déclenché l’idée des portraits. Je la photographie au travail, fait son portrait devant les casiers, lui réclame un sourire, trop peur de figer une forme de tristesse. Je ne sais pas encore ce que je vais faire de ces photographies, mais L se prête au jeu, elle a l’air contente.

Dans le caniveau l’eau glacée scintille sous le soleil, je devrais prendre une photo, mais portée par l’élan du vélo je renonce à arrêter le temps. La revanche prise quelques jours plus tard rue du Faubourg Poissonnière, à l’arrache pour éviter les voitures.

Ce n’était pas tout à fait une parole, un râle plutôt. Les mots se sont défaits d’eux même, le temps de me parvenir, à douter même de leur origine. Cette voix était-ce la mienne ? Était-ce un rêve, un fantôme ? Il me semblait en deviner la masse, sa charge de douleur, un trou noir suspendu dans l’espace de la chambre, mais c’était trop flou pour en comprendre le sens.

Parfois un morceau de chemin seule dans la nuit est comme une aventure, l’espace s’ouvre. Les reflets, éclairages, mouvements effacent ce qui m’effraie, ou me désespère, la ville s’allège.

Un mail de la South Western Railway : Industrial Action will affect South Western Railway services between 18 December 2022 and 8 January 2023. Je ne me désabonne pas de leur liste de diffusion, chaque notification fait ressurgir des images du voyage de l’été, des quais de gares sous le soleil, le tracé de nos parcours ferroviaires, nos stratégies finalement victorieuses avec Alice pour rejoindre les Brontë.

a pulenda

une archive familiale que je tiens d’un de mes oncles, des images en 8mm dont il a filmé la projection en VHS, les commentant parfois en direct. La voix off, à la fin c’est la sienne.

Chaque été les retrouvailles en Corse, sous la pinède de La Marana, ou au village, dans une maison de vacances louée pour le mois. Chaque été avec sa caméra 8mm, mon oncle filme les mêmes rituels, des baignades, des chatons qu’on nourrit d’un bol de lait, des hommes torses nus qui fument, des femmes qui parlent avec les mains, qui fument aussi, des méchouis, des bagnoles au bord de la mer. La polenta fumante est posée sur un linge, on la saupoudre de farine, on la met à tiédir sous la fenêtre. L’hiver on la colle à la cheminée pour la maintenir bien chaude. le petit bout de pâte qu’on détache pour en vérifier la saveur. Ce qui me touche c’est que mon oncle ait filmé la scène, comme il a filmé un feu d’artifice, un coucher de soleil, l’arrivée à Bastia. Il filme son beau-frère qui découpe la polenta à l’aide d’un fil, la maîtrise du geste. Il y avait sans doute ce jour-là une réunion particulière. Je me souviens de ma mère si intense quand elle racontait le village, la fierté des origines, a Castagniccia. Sa manière de vanter la force de celui qui tournait a pulenda à l’aide d’un bâton de châtaignier, un travail d’homme. A pulenda, je n’en ai pas mangé depuis – presque – l’enfance. De l’eau à bouillir, une pincée de sel, de la farine de châtaignes jetée en pluie. Pas de pétrissage, on remue au bâton.

jouer ensemble

Dans le lamé or de son pantalon c’est une brindille, elle se déhanche, elle hurle dans le micro du karaoké, ses bras dénudés, la peau sur les os, elle me fascine et m’effraie.

Dans mon rêve je trouvais un fragment de pochette d’allumettes avec une illustration d’arbres. Ce serait un beau sujet de gravure, pas tant les arbres que l’échelle du dessin qui réveille mon goût du détail. Ça me donne envie de graver des miniatures, mais j’ai des doutes sur ma vue.

L en arrivant à l’atelier me dit qu’elle a pensé à moi, elle porte comme elle me l’avait promis un de ses pulls jacquard — je la photographie alors qu’elle retouche un monotype. Tu as toujours dessiné ? Oui, en chuchotant elle me confie d’où ça vient le dessin, comme un secret. Je fais son portrait, lui demande de sourire, en se découvrant sur l’écran de l’appareil elle est surprise, Cette joie sur mon visage, elle est tellement plus grande qu’à l’intérieur.

Deux fois, c’est le début d’une habitude ? On se retrouve au Typick, le jeune homme se souvenait même de la tisane qu’on avait bue la dernière fois. On évoque nos pratiques, la possibilité d’un projet ensemble, des trucs matériels à régler, mais on pourrait. Alice passe me chercher, N lui pose pas mal de questions, Albion surgit. Parler ne remplace pas écrire mais Alice était heureuse d’en parler. Les jours suivants j’aime découvrir sur son compte Instagram les photographies prises autour de ce moment, comme un prolongement.

Pendant qu’il prépare le couscous à emporter je sors photographier la lune, cherche l’angle qui la rapproche du sommet des arbres, crée l’illusion d’un autre paysage. Me reviens le dernier rêve, je surprenais une conversation par sms qui ne m’étais pas adressée, H évoquait mon écriture, c’est dark et triste, j’étais vexée mais ne pouvais demander d’explication puisque je n’aurais pas dû lire ces mots.

Clark me montre comment charger la pellicule dans le Yashica, il m’explique quelques réglages, tout un apprentissage à refaire. Un peu impulsif cet achat, comme on achète une paire de chaussures qui ne nous irait pas vraiment. Ma fascination pour cette visée par le dessus, cette hauteur particulière de prise de vue ont eu raison du raisonnable, et je compte bien le partager avec Nina, on inventera des protocoles.

Sa présence rare le samedi, la lumière qui perce, notre discussion vive en marchant vers Ménilmontant, cette impression merveilleuse de repousser les murs, la confiance qui revient. Et puis jouer ensemble, je photographie, il filme, et l’inverse, je lui dis que je reviens de loin, ça le fait rire.