hypnotique

Enfant, j’entre dans la catégorie pâlotte cernée, cela me valait quelques inquiétudes des adultes, ces cernes pour une gosse de mon âge… Je ne me souviens pas de difficultés à m’endormir, seulement du sommeil orchestré par ma mère à coup de cuillers de sirop hypnotique, à huit heures trente au lit, neuf heures en été, alors qu’il faisait encore jour, que les copains jouaient au dehors, mais non, il fallait se coucher, laisser la beauté du soir au monde des adultes, par chance j’aimais suffisamment le parfum d’orange caramélisée du théralène pour feindre l’agitation et réclamer une cuiller du remède. Ainsi longtemps je me suis couchée de bonne heure, longtemps j’ai pensé que si je n’avais pas mes neuf heures de sommeil je ne serais pas vaillante le lendemain, avant de goûter, bien des années après, le temps de la nuit, son incertitude, son grain doux, ses rêvélations.

bataille

Edenville, août 2020

Dehors ni pluie, ni vent, certains diraient qu’il fait beau.
Dehors la lumière d’août perce le plafond gris du ciel, jusqu’à blanchir la mer.
Dehors la mer est calme mais on sent la force dessous qui pourrait nous surprendre, il faut toujours se méfier de la mer, de ses paillettes en surface. 
Dehors le soleil indécis tente l’esquive en disque blanc comme lune. 
Dehors la menace d’un orage d’été, le vent se lève, il pleut.
Dehors la mer ample prépare une bataille d’un vert éblouissant, elle finira bien par emporter la dune comme elle a — dans ce cauchemar que t’ai raconté — englouti la petite maison que je rêvais d’acheter parce que j’y ai grandi.

ubiquité

Un jour nous avons dû quitter Edenville, pour de mauvaises raisons que seuls les adultes peuvent admettre, c’était quelques jours avant Noël, quel drôle de cadeau. Quand Jacques a fermé la maison, nos yeux de sont croisés, je crois que nous partagions la même tristesse mêlée de la même colère — Mais ce n’est pas vrai ce qui arrive hein dis-moi c’est juste un cauchemar — il a posé sa longue main fine sur mon épaule en forme d’excuses, et puis nous sommes montés dans la CX beige. J’avais mal au cœur, j’ai baissé la vitre même si c’était décembre, et je me souviens avoir observé la déroute des nuages, avoir espéré qu’ils nous escorteraient jusqu’à Bastia, que je pourrais au moins me consoler là-bas avec mes ciels d’ici. C’était sans compter sur le libecciu, ce vent expert, ce grand chasseur de nuages. 

jouer

Le robinet d’or, rue Eugène Varlin, Paris, à l’heure du confinement

Dans la brasserie fermée entre les tables couvertes de chaises, trois petites filles s’agitent derrière la baie vitrée, je les distingue seulement, l’école où elles se retrouvent habituellement se reflette dans les vitres ensoleillées. Les deux plus grandes dansent, leurs bras dessinent des arcs fous dans l’espace, leurs doigts se tendent vers un public imaginaire pendant que leurs hanches se balancent, la troisième, plus jeune, comme souvent mise à l’écart, saute à la corde, je devine leurs petits cris, leurs chants en yaourt, leurs rires qui résonnent dans la salle de restaurant devenue salle de jeux, je me souviens qu’avant que ça devienne une brasserie au chic raté on y mangeait un couscous familial assez ordinaire. Ressurgit un souvenir d’enfance, joyeux, la fierté qui s’empare quand dans la salle du restaurant que Jacques et Eugénie eurent l’idée saugrenue d’ouvrir dans le Cotentin — ils l’avait nommé Le Village, clin d’œil  aux origines corses d’Eugénie — un soir mon institutrice était venue diner avec son jules, j’avais servi le vin, en faisant tourner légèrement la bouteille sur elle même, un geste de sommelier que Jacques m’avait appris, pour que la petite goutte s’agrippe au goulot et n’entache pas la nappe. Rien ne me semblait plus merveilleux que cette salle de restaurant dans laquelle  je pensais évoluer avec talent, du petit haut de mes neuf ans, m’inquiétant du bonheur de Mademoiselle Lefranc, l’institutrice, le cœur battant de découvrir son secret amoureux, me glissant entre les tables drapées de coton rose, portant avec courage les trop lourdes assiettes de grès caramel garnies de plats en sauce, m’enorgueillissant d’être la fille de la maîtresse des lieux. 

virus

Le soir j’avais trouvé le ciel splendide, des nuages gorgés de lumière rose et sucrée, puis un bleu mat avant l’obscur, ça m’a traversé l’esprit, cette nuit peut-être que je dormirais mieux, du sommeil du juste. Mais c’était oublier la touffeur sous les draps, la peau à cran, la nuit agitée et son cortège de rêves du petit matin. Le jour enfin, un silence nouveau, je marche sur un sol jonché de mystères, je marche square de Verdun, au sol des formes oblongues que je ne comprends pas, des formes couvertes de plumes, au sol des cadavres de chouettes, autour des moineaux morts, des becs et des yeux, au sol des des pâtes brisées, des oiseaux cloués au sol, je marche sur un sol jonché d’oiseaux morts et le chagrin me réveille.

île

l’arrivée à Bastia, 16 juillet 2011

il faut la première fois au moins arriver en bateau
sentir le feu 
l’immortelle 
le tiède 
il faut voir l’ombre nette des palmiers sur la place
l’éclat du levant 
oublier la terre 
là où son regard échappe  
là où 
le sanctuaire 
l’île berceau de fantômes
l’île reconquête 
bien après les légendes 
et prendre des coups de vent

coupe

un matin ça lui prend, Jacques il faut emmener les enfants chez le coiffeur, avec ce ton autoritaire, avec sa blonde qui fume entre ses doigts de femme, avec son beau visage décidé, avec sa petite coupe courte — bien sur qu’elle on la prendrait jamais pour un garçon, toute de fard et de charme — on fait ça à la chaîne, un coup de deuche et nous voilà rendus à Kairon, chez Houchet, coiffeur pour homme, sauf que les enfants, y en a trois, et à part Alexandre, y a deux filles, mais c’est bien pratique chez Houchet, il fait pas dans le détail, une petite coupe bien nette, finie au rasoir coupe chou, il est pas méchant Houchet, mais c’est un coiffeur pour homme, et il me fait un peu peur quand il glisse la bandelette de crépon entre la blouse synthétique et ma nuque déjà rouge d’émotion, surtout quand il affute son rasoir sur le cuir de son aiguiseur, ça j’en connais qui n’aimeraient pas être à ma place, assise sur le siège, surélevée sur deux bottins parce que c’est un coiffeur pour homme, pas pour les petites filles, mais on fait efficace et surtout ça doit pas être bien cher une coupe chez Houchet, et quand on ressort on a la nuque bien nette, ah ça ils sont coupés les cheveux, bien courts, comme un garçon, et Pierrot trouvera ça charmant nos têtes de petits garçons, et quand la boulangère me demandera : et pour vous jeune homme, ce sera quoi, j’aurais bien envie de lui tirer la langue

Repas

Petite manger m’ennuie, ça exaspère les adultes, combien de fois rabâchée cette phrase, on voit que tu n’as pas connu la guerre, ma fourchette promène des bouts de carotte en rondes languides,  Jacques regarde sa montre et tente la menace, si quand la grande aiguille atteindra le six tu n’as pas fini, tu vas voir ce que tu vas voir, des mots en l’air, pourtant en grandissant je fais l’effort nécessaire qui rassure, je mastique la viande froide sans conviction, quand le repas se prolonge en discussions sans fin alors mes doigts s’impatientent, je dessine du couteau dans l’assiette, je rassemble les miettes éparpillées en spirales ou en cœur, ça dépend de l’humeur, je coupe entre mes ongles la peau des fruits en fines lamelles pour redessiner des fleurs. Cette dernière habitude je l’ai gardée, je la pratique souvent à Noël avec les épluchures parfumées des clémentines. 

plage

dans le temps de l’enfance m’y suis inventée princesse déracinée, orpheline de bac à sable, j’ai creusé à pleines mains des maisons humides, les questions enfouies dessous, des verroteries roulées en trésors, aucune menace sous les ciels de nuages extravagants poursuivis en exil, ni même sous les cris des mouettes en piqué, l’oyat ancien courbé sous vent de terre, la pluie qui bouillonne la mer, ma grève sauvage sous les feux du couchant, nulle fin du monde, une frontière fragile qu’une vague en rêve enseveli.