Nous les arbres

Nous les arbres, nous les pins secs ombrons le sol sablonneux, nos aiguilles s’épandent en champs tièdes et immobiles sous l’air menaçant, l’éclat brut du jour perfore nos cimes, se pose en taches claires à nos pieds, illumine en dansant le piétement métallique d’une table de camping, un terrain de pétanque improvisé, le front d’une fillette alignant les pelotes de mer qu’elle a glanées sur la plage. Nous nous accoutumons à la présence joyeuse de ceux-là, leurs pique-niques bruyants, leurs cafés noir, leurs parties de cartes. Nous écoutons les secrets chuchotés derrière nos troncs roux, pouvons même nous attendrir quand la petite nous étreint dans ses bras menus. Mais nous les pins centenaires préférons la magie des flamants rompant le ciel. La vigueur du soleil. L’obstination des fourmis. L’air salin soufflant dans nos rameaux. La brûlure du couchant. L’envoûtement du soir. Le glissement furtif des oiseaux de nuits. Nous les pins courageux nous nous ancrons dans le sable en racines longues, sais-tu ce qu’il y a de racines dessous le sable, de mélancolie enfouie. Nous veillons. Nous nous demandons souvent par quel miracle nous avons échappé au feu. Nous les pins prétendument timides sous la caresse du vent, nous chantons, nous résistons aux tempêtes, combien de temps encore ? Réserve naturelle. Inondable. Remarquable. La mer. Oui, la mer toute proche, sa langue mystérieuse encore assourdie, méfions nous. Bientôt nous entendrons le fracas des vagues, bientôt la mer sera à nos pieds après avoir englouti la plage. Les jardins s’écrouleront, les sages pins parasols — nos frères — tomberont de tout leur long au pied des maisons, il y aura des branches sur les toits. Les villas arrogantes seront ravagées, emportées. Nous les grands pins nous dresserons devant les vagues ahuries, cramponnés à nos racines profondes. Ce sera un bien étrange duel.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier hebdo & permanent

de la terrasse

Chaque matin la même lumière, le même éblouissement, le même feu. C’est l’aube d’été ouverte par les chants d’oiseaux — le bruit inouï qu’ils peuvent faire quand le ciel est encore sombre, marine, d’encre — l’horizon s’éclaire à l’est par un élan du jour. Au sud la nuit résiste, la terre est toute petite. Un ruban rouge s’épaissit au ras de la mer, soulève la masse grise des nuages : l’aurore. Au loin des silhouettes de cargos, une chose guerrière, une menace.

C’est un jour calme, limpide, hypnotique, le soleil déjà tiède, suspendu dans l’air sec, la mer étale. Il y a une lumière venue d’ailleurs, surnaturelle, ardente, qu’on croirait déboulée du soir, de l’or en suspension au-dessus de l’horizon. L’eau elle même semble alourdie de chaleur, sa brillance de rayonne surexposée, son parfum de peau ambrée. Ici monte un air moite, indolent, le temps s’arrête. Ici oublie la fin du monde. 

Le ciel vaporeux, trop clair, délavé d’un soleil haut / blanc /aveuglant. L’île d’Elbe dresse au lointain sa roche cobalt. Là où la terre rencontre l’eau, monte une brume légère, tremblante. Sous le soleil un écran de mica. Surgissent les silhouettes fragiles de fantômes endormis, attendre leurs chants. L’ombre effilée d’un nuage, sa marbrure froide sur la mer lisse, une ligne de sable ensevelit les drames.

Le vent s’est levé, un fort libecciu. Depuis deux jours il chante, il charrie une odeur fraîche de large. Il s’approche de la mer, la caresse, la froisse, il la creuse comme une mémoire. Il fraye, il ouvre, il dénude le ciel, l’allège de nuages, le durcit de bleu. Il réveille la netteté des vagues, leur intensité d’aigue-marine, leurs ourlets d’écume. Il éclaire la côte d’Elbe, les pierres. Le vent ouvre les plis.

Dans le jour restant, dans la lenteur du soir, le maquis exhale la chaleur d’été en bouffées âcres. Le soleil passe derrière les monts, on sent le premier fraichissement. À l’est le bleu du ciel s’estompe dans les nuages, se gorge de tourbillons rose tendre, un crépuscule de papier buvard. L’Elbe mauve flotte sur l’eau dormante, drapée de sa gaze transparente. Au sud une langue de terre s’illumine, les roches replient en silence pendant que la nuit tombe.

Ça a commencé par une nuit soudaine, un air trop lourd, les nuages se sont chargés de carbone, une tempête de cendres s’est levée au dessus d’Elbe, lointaine et silencieuse, le ciel eut l’air de s’effondrer en dedans, la foudre a griffé l’obscurité, des feux se sont allumés dans les déchirures, ils ont éclairé la nuit d’un chaos grandiose, on ne voyait plus la mer.

Le ciel et la mer dissolus dans les ténèbres, le vent tombé, le ressac plus proche. L’étrangeté d’un frémissement orange sur l’horizon, une apparition. Un temps on ne comprend pas ce que c’est. Il faut sa lente ascension, il faut qu’elle reprenne sa couleur froide de lune, il faut qu’elle diffuse son halo pâle. Il faut son reflet comme une voie sur la mer plate, il faut alors guetter les ombres.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été

bercer l’air de la nuit

Erbalunga, juin 2021

comme un coup de dés au moment d’appuyer sur le déclencheur agiter l’appareil bercer l’air de la nuit en approche le flou des lumières en lances folles diluer le bruit des arbres dans la mer dans le ciel secouer le paysage comme on secouerait une boule à neige ce serait un petit tremblement de terre silencieux et sans conséquences

l’étincelle du jour


je ne sais pas si c’est la pluie, je devrais dire le déluge ou les annonces mauvaises, ça m’a rendue triste, il y avait la tentation de se draper dedans puisque décidément on n’est pas près d’en sortir — rien à faire ni la comédie pleine de bons sentiments (trop médiocre) à la télé du soir, ni la lecture des textes des participants à l’atelier d’été (pourtant Sarraute), ni la tentative d’imaginer une vraie lumière d’été sur la ville dans les jours à venir — juste envie de se cacher sous le manteau de brume mais s’inquiéter avant du retour d’une amie, elle a eu la gentillesse de me répondre, je l’ai découvert ce matin, surtout elle m’a demandé comment allait la « fille » d’Erbalunga, ça a été l’étincelle du jour, ça me plaît bien d’être cette « fille » là, de plonger dans l’album du dernier séjour, de contempler cette aube étrange comme un feu sur la mer, d’ouvrir la fenêtre sur la chaleur qu’il peut y faire dès le matin au mois de juin.

premier jour

Aube, Erbalunga

Pour la première fois je ne venais pas en Corse en famille, j’aimais l’odeur du tarmac de Poretta, je m’arrêtais légère au creux de ce virage traversé si souvent à l’arrière de voitures enfumées de tabac blond, en amont de la marine d’Erbalunga. De la route on ne devine pas la beauté du lieu, elle se révèle derrière la maison bâtie sur une langue rocheuse. La façade s’ouvre au levant sur une terrasse en surplomb d’un jardin arboré — un abricotier, des pins, des aloès, des herbes ensauvagées que je ne sais nommer — qui descend en espalier jusqu’à la mer. Au sud les marines s’enchaînent jusqu’à la ville, une langue de terre se devine au loin, au nord une première crique surmontée d’une maison d’américain, puis les façades d’Erbalunga posées sur l’eau jusqu’à la tour génoise en ruines. Je n’ai pas senti glisser le jour, occupée à chasser l’air confiné de la chambre, défaire mon sac, faire mon lit, m’accoutumer à la circulation dans la maison, repérer les îles sur l’horizon, Capraia, Elbe, Montecristo, sentir les premiers assauts de souvenirs vacillants. C’était juin, je me suis réveillée à l’aube, j’entendais le ressac de la mer et le chant vif des grives et des sittelles filtrant par les jours des fenêtres fatiguées. À travers les jalousies perçait une faible lueur qui m’appelait au dehors, je suis sortie doucement de la chambre — la maison dormait encore — j’ai traversé le séjour, goûtant le mat frais des tomettes, l’odeur de poussière rance jusqu’à la porte vitrée qui ouvrait sur la terrasse, j’ai pris appui sur la balustrade en métal blanc, je me croyais sur le pont d’un navire qui se détacherait lentement de la terre. Le paysage se resserrait tout autour, de l’index je pouvais toucher l’horizon désert, l’Elbe adoucie de brume, la tour génoise ébréchée, les silhouettes étranges des agaves au pied du palazzu à l’entrée du village. Je pouvais entendre bruisser les feuillages engourdis de la fraîcheur de la nuit, le clapotis de l’eau sur les rochers en contrebas, un léger voile orange se formait au dessus de la mer, c’était juste avant le grand incendie. Les oiseaux se sont tus soudainement, il fallait faire place au soleil. Il apparu, une goutte de métal en fusion rejetée par la mer, il a soulevé avec lui les nuages gris comme des cendres lourdes, l’ardoise du ciel céda au rose, alors j’ai réalisé que c’était la première fois que je voyais le soleil se lever au dessus de la mer, ces couleurs je les connaissais d’avoir vu souvent le couchant sur la Manche ou même de l’autre côté de l’île, mais une aurore sur la mer c’était bien la première fois. J’ai été surprise par la tiédeur de l’air qui d’emblée s’est imposée, avec elle des souvenirs d’étés trop chauds, d’ennui brûlant, l’odeur des feux, ces frôlements d’enfance. Le vent s’est levé, creusant mollement la surface de la mer, je flottais dans un temps suspendu, dans la chaleur surprenante du matin, m’obstinais à scruter le miroir de l’eau, à m’éblouir en quête de mémoire, jusqu’à faire surgir les visions hallucinées de silhouettes aimantes, leurs regards doux et sombres, leurs sourires radieux. C’est à ce moment qu’un scintillement entre la dentelle des arbres m’a aveuglée, j’ai dû fermer les yeux, le ciel blanchissait déjà et son reflet sur la mer faisait silence.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

en un regard

grand merci à Marie-Josée Straboni pour le prêt de la photo

Sur le pont supérieur du Sampiero Corso, depuis la mer, c’était comme si Pauline voyait Bastia pour la première fois, troublée de la quitter à l’instant même où elle la découvre, toutes ses forces contenues en un regard avide, presque photographique, et bien des années plus tard il lui suffira de fermer les yeux pour faire ressurgir ces images, fragments de ville nimbés de flou. Au delà des façades élégantes de la place Saint-Nicolas, les monts tapissés d’arbres mauves, des hameaux en grappes hautes, des brumes errantes accrochées aux toits de lauze. L’ombre qui s’allonge sur la terrasse des Palmiers où tout à l’heure encore elle buvait un café avec Louis, des silhouettes attablées, engourdies dans le silence, un jeune couple élégant à enfant unique, chacun une main posée sur le genou en parfaite symétrie, et la petite debout sur la chaise en osier, retenue à l’épaule par le père, un béguin blanc enrobe ses joues vermeilles. Les jalousies closes au-dessus du café Napoléon, l’immeuble qu’elle reconnaît entre tous avec ses ocres plus vifs. Une palme en contrejour — incroyable comme les palmiers ont grandi — derrière s’élève la fière statue de l’empereur auréolé de lauriers, drapé de marbre, sceptre oxydé dans la main gauche, il lui semble tout à coup qu’il la regarde. La fonte dentelée du kiosque à musique, accidentée par l’aile coupante d’un martinet noir. Le navire amorce un lent glissement vers la sortie du port, Pauline tremble, le mal du départ, elle serre le bastingage encore plus fort, impuissante à freiner le mouvement. Au bout du môle cinq gamins torse nus, culottes courtes, leurs silhouettes brunes, acrobatiques, plongent vers la mer, derrière eux le clocher rose de Santa Maria émerge de la Citadelle, ondulant dans la lumière fragile de, déjà, l’automne. Le jardin Romieu figé en cascades exotiques d’aloès et d’agaves. Elle découvre maintenant la crique des Minelli, au pied d’une villa rose, des cabanons, les baigneurs du soir. La fourmilière assourdie des portefaix sur le quai du Fangu. Puis un scintillement, un reflet d’or dans le battement d’une fenêtre ouverte, Pauline éblouie ferme les paupières, le soleil glisse prudemment derrière le Stellu, quand elle rouvre les yeux c’est le soir qui vient, et la ville se dissout dans un grain minéral et tiède, baignée d’encre lourde.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

un feu minuscule

Ça c’est passé durant l’été 1981, l’année où nous sommes venus vivre en Corse. Depuis notre arrivée à Bastia je suis triste, triste d’avoir renoncé à mes vagabondages, à l’apaisement des vagues, au grenier, au peuplier voisin, aux nuages aussi, abandonnés quelque part sur la route, sans doute ai-je dormi sur le trajet et manqué l’adieu au ciel d’enfance, je n’avais rien demandé, surtout pas à venir vivre en Corse, il m’aura fallu des années pour m’y attacher enfin, bien longtemps après l’avoir quittée. C’est dimanche, nous sommes en famille, en visite chez des cousins à Alistro, un village de la plaine orientale, je ne lui trouve aucun charme, sauf le champ d’amandiers de Charles, et le rayonnement du phare qui balaie la chambre où j’ai dormi quand nous sommes arrivés à Noël, hébergés dans la maison de vacances de la sœur de ma mère, le temps de nous retourner. Le jour lent, l’air chaud au dehors, mes onze ans, l’ennui, la colère. Je ne me souviens pas pourquoi je suis sortie alors que le soleil était brûlant, comment je suis arrivée dans ce coin de nature, seule, avec une boîte d’allumettes. Est ce que c’était un champ, un bout de maquis, j’ai le souvenir qu’il y avait de l’espace autour. J’ai pensé que je pourrais là faire un feu minuscule, j’ai rassemblé quelques herbes sèches en cercle, j’ai craqué l’allumette, aussitôt il y a eu ce doux grésillement, les herbes se sont tordues en danse fugace, envoûtante. Je me suis avancée, mes pieds de gamine chaussés de sandalettes taille 33, j’ai tapé des talons pour éteindre les flammèches. C’était déjà fini, à peine quelques cendres. L’odeur de souffre des allumettes, le parfum d’herbes brûlées, le crépitement, la vibration de l’air, j’en veux encore, une, deux allumettes, je laisse grandir un peu les flammes hypnotiques, début d’ivresse, je danse avec elles, les étouffe en frappant joyeusement le sol, je triomphe. Quelques brins incandescents me fascinent, trois, quatre allumettes, je laisse le cercle s’élargir davantage, défie le feu, qui vient danser avec nous ? Les flammes s’élèvent, trop hautes les flammes, j’ai peur cette fois de m’approcher, elles en profitent, s’échappent. Je suis revenue vers la maison des cousins en courant, concentrée pour ne pas rougir, Il y a un feu là-bas. Peut-être que j’ai tardé, peut-être qu’un vent s’est levé, peut-être que les adultes ont mis du temps à me croire, moi la menteuse, l’incendie était déjà puissant au moment où nous sommes revenus sur le lieu du crime. Avec les moyens du bord, Jacques et le cousin se sont livrés au combat, des tuyaux, des seaux, leur visage tendus, leur peau luisante et rougie par l’incandescence du feu, leurs forces jetées au milieu des flammes insolentes, j’étais terrifiée, suspendue à leurs regards inquiets. Ils ont fini par éteindre l’incendie. Passé l’effroi, je contemple ma colère calcinée, au feu la tristesse, les chemins d’enfance, les nuages, avec le temps la honte aussi s’est effacée, je n’ai jamais avoué la faute, parfois le souvenir du feu ressurgit, et si je rougis c’est d’être la seule à m’en souvenir.

l’incertitude du retour

Angèle, Jean, Annie (Anne-Marie), à Bastia en 1937

C’est début septembre, sur la place immense enrobée de soleil encore chaud, Jean et Angèle alignent des pierres minuscules à l’ombre du kiosque à musique. Pauline les guette depuis la terrasse des Palmiers où elle a bu avec Louis un café sous le frais des platanes. C’était du luxe ce café, c’était la première fois qu’ils savouraient cette oisiveté, un café servi sur la place Saint-Nicolas, Mais on pouvait quand même s’offrir ça avant le départ avait dit Louis. À cette heure-là il n’y a pas grand monde, Pauline berce doucement Anne-Marie endormie dans la poussette, elle s’attendrit sur ses joues roses et tièdes comme les pêches du verger de Canaghia, et, si elle ne craignait pas de la réveiller, elle la prendrait dans ses bras pour sentir le chaud de son cou, ça apaiserait la tension qui pousse contre sa poitrine. Ce n’est pas un lundi ordinaire, ce pourrait être comme un dimanche quand on vient dégourdir les enfants sur la place après la messe, bien que Pauline ait toujours préféré la place du marché, plus petite, cachée derrière l’église Saint-Jean Baptiste, mais c’est lundi, le jour du bateau pour Marseille via Toulon. Louis lui a dit d’attendre là, calmement, le temps qu’il aille vérifier précisément l’horaire de l’embarquement, il le sait parfaitement à quelle heure, mais il faut meubler l’attente. Pauline cherche le calme en vain, c’est de monter sur un de ces monstrueux navires, c’est plus fort qu’elle, quelque chose en dedans qui frappe durement, sous la batiste fine de sa blouse blanche. Pourtant depuis la place il a belle allure le Sampiero Corso, presque neuf, mis en service depuis un an seulement, il étale ses cent mètres le long du quai du Fangu, autour les dockers s’affairent en fourmilière désordonnée, ils ont sans doute déjà chargé leurs malles, bouclées depuis des jours. Pauline avait gardé le strict nécessaire jusqu’à la veille du départ, qu’elle avait glissé dans des bagages à main, avant qu’ils rejoignent les cousins Laureli chez qui ils ont campé tous les cinq, quel bazar c’était dans le salon. Pauline n’avait pas fermé l’œil durant la nuit, en étau entre la peur et l’excitation du voyage, guettant l’aube, puis le réveil de Louis qui aux aurores était retourné dans l’appartement de la rue Droite, escorté par Ado et Eugène, là ils avaient entassé les cantines dans la voiture prêtée par le receveur de Bastia pour les conduire aux hangars sur le port, et s’assurer que tout serait bien embarqué à bord du fier navire. Il est rentré chez les cousins par le quai des Martyrs, à neuf heures le soleil avait déjà réchauffé l’air et Louis n’avait pu s’empêcher de regretter sa baignade quotidienne à Ficaghola, un rituel d’enfance, mais la situation qui l’attendait à Paris valait largement ce renoncement. La matinée avait glissé à remettre en place le salon des Laureli, à préparer quelques sandwichs pour le voyage, Alina les avait gardés pour le déjeuner et puis ils ont filé, ils ne voulaient pas s’éterniser en adieux et les enfants devaient se fatiguer un peu avant la traversée. Maintenant Pauline admire la découpe des jeunes palmiers dans la lumière de fin d’été comme si elle les voyait pour la première fois, et comme dans un rêve la silhouette de nageur de Louis est apparue, il remonte du port, son impatience masquée par un sourire étiré. En se frottant doucement les mains, il a murmuré, On va pouvoir y aller, ils ont appelé les deux gosses, ils ont jeté un œil tout autour, ne rien oublier, et ils ont traversé la place à pas lents pour rejoindre le port. Personne n’osait se retourner, ni rompre le silence installé, seule Anne-Marie ne pouvait mesurer la solennité du moment, encore endormie dans la poussette que Jean manœuvrait avec la hauteur des aînés. À l’embarquement Louis a tendu fièrement ses billets de deuxième classe payés par Les Postes. Avant de filer poser les bagages dans la petite cabine, il a glissé à Pauline, Garde-nous une belle place sur le pont.
Contre le bastingage Pauline sent son cœur se serrer, elle sent aussi la main d’Angèle agrippée à la sienne, Jean se tient droit et fier à côté de Louis, Anne-Marie se réveille dans les bras de son père, la tête tournée vers la ville, Louis les petits il faudra que tu leur apprennes à nager, hein ? Ils peuvent désormais admirer Bastia, les façades ocrées de la place Saint-Nicolas, le massif du Stello derrière, et le soleil au-dessus encore. Après un long moment de contemplation la sirène du départ a fait sursauter Pauline, même si en montant sur le bateau elle savait qu’elle quittait l’île, ce bruit la projette brusquement dans l’inexorable départ, la chaleur s’échappe de ses membres, l’air lui manque déjà, mais Louis a promis, Paris ce sera formidable et puis pense à cette chance que c’est pour les petits. Ils sont restés longtemps sur le pont, bien après avoir longé le cap, imprégnant leurs cornées du sombre des montagnes de l’île chérie, imaginant le soleil se couchant derrière tandis que dans l’air s’élève, mêlée à l’odeur âcre des immortelles, l’incertitude du retour.