ce n’était pas la même lumière

Cette année les pâquerettes ont envahi le jardinet qui entoure l’immeuble, je ne sais pas les photographier, je ne sais pas retrouver la beauté de celles du cloître de Santa Croce au printemps 86, leur blancheur vibrante sous le soleil, ce n’était pas la même lumière, ce n’était pas le même monde.

L’anxiété trop forte, je finis même par me demander si j’ai mis le bon bulletin dans l’enveloppe. La journée trop longue, passée à tourner autour d’un texte sur l’incendie, guetter les informations venues de Belgique, renoncer à participer aux invitations des revues amies. Le soulagement du résultat, même si attendu, même si frustration.

Au feu s’arrêter, poser pied à terre, vive douleur dans la hanche qui me déséquilibre, il faudrait ne pas avoir à s’arrêter, pédaler suffisamment lentement pour éviter les obstacles sans devoir mettre pied à terre.

Je regarde enfin les photos du chantier d’A Campinca, irréel. La maison éventrée, allégée des tonnes de béton qui l’attiraient irrémédiablement vers la mer. L’aile nord coupée, la chambre — où j’ai dormi durant sept années consécutives, condamnée depuis deux ans — effacée. Cette maison, qui n’est pas maison, cette maison où je me suis réconciliée avec l’absence.

La synchronicité, pas sûre d’aimer ce mot, comme résilience et sérendipité, il a cette évidence qui ne me rassure pas du tout. Donc au moment où je passe les articles #Comanche en privé — effacement provisoire, mise à distance ? — les photos en couleurs de l’excursion à Tipasa réapparaissent, des mois que je les cherchais. Plus tard dans la soirée, Omar M réagit au message envoyé il y a un mois, La famille Maillard ça me dit quelque chose, rappelez moi le contexte, attendre et redouter la réponse, toujours des cordes auxquelles me retenir.

J’envoie les scans des photos de Tipasa à Sofiane, m’excuse d’avoir mis tant de temps, je devrais vraiment faire un effort d’ordre, d’organisation, quelque chose résiste. Ma mère me racontait qu’avec Sofiane nous faisions petits la sieste dans un même lit à Alger, il vit à Montréal, peut-être finirons nous par retourner à Alger, ensemble, liés par l’histoire de nos mères presque sœurs, il me dit qu’il sera en France début juillet, nous essaierons de nous voir.

À l’écran Frédéric Pierrot fouille dans un carton, il trouve une montre qu’il porte à l’oreille, un bout de film qu’il observe à travers la lumière du jour devant la fenêtre, une pipe à ses lèvres. Objets convenus, mais j’aurais aimé posséder un carton de la sorte. Il y a heureusement toutes les photos retrouvées à Lasne, et les petites ailes en feutre, me manqueront pour toujours son odeur et sa voix, quand celles de ma mère sont encore si présentes.

c’était l’aube

c’était l’aube. traversait le long ciel de nuit somnambule. frôlait le sommet des arbres dénudés. c’était l’aube. ne dormirait pas, le rideau écarté, l’ombre. l’aube son silence, un reflet de lune, le merveilleux d’enfance. l’aube déplaçait lentement l’ennui. fixait les yeux au mirage amer. c’était l’effacement des étoiles dont on ne connait pas la place. c’était l’aube, son odeur de pluie froide — ivre. c’était l’aube. rompait les songes. les paupières s’ouvraient sur les mondes en dedans. les colorations électriques palpitaient dans l’obscurité. la vie revenait — son corps lourd immobile, son reflet noir sur la vitre, le silence. c’était l’aube — ciel et mer encore confondus d’encre. la nuit vacillante. c’était l’aube brève, suspendue — un renoncement. s’accrochait au dernier rêve. retrouvait les présents. un air moelleux avant l’impatience du jour. le ciel changeait. c’était de l’heure bleue comme d’une manière noire faire surgir ton visage.

pour la revue Les villes en voix

c’était novembre

Marseille, octobre 2021

C’était d’abord rejoindre le port de la Joliette depuis la gare Saint Charles, la nuit, c’était novembre et la nuit tombait vite, c’était se souvenir d’instinct du chemin à suivre, elle avait pris une bonne avance pour rejoindre le port, déjà le Danielle Casanova dressait sa silhouette imposante, on aurait dit un immeuble scintillant posé sur l’eau lourde et noire, ça l’avait toujours stupéfiée de voir ces géants de tôle flotter mais elle n’avait jamais douté, s’était toujours sentie en sécurité à leur bord, n’avait jamais considéré la mer comme dangereuse, là se réjouissait de faire seule la traversée, ça avait un petit goût d’aventure de voyager seule, ça autorisait les rencontres, l’embarquement des voitures avait commencé, elles s’engouffraient en moteurs ralentis dans la gueule géante du ferry, quelques piétons partageaient la rampe pour se glisser dans la cage d’escalier blanchie de néons, c’était alors un dédale de couloirs étroits moquettés de pourpre, ou de bleu, ou d’émeraude, déposer sa valise dans la cabine, réjouie par la présence du hublot se hâta de retrouver un pont extérieur, vaguement écœurée par les odeurs de fuel, anesthésiée, Marseille la vive n’avait jamais parue aussi silencieuse, c’était comme si la nuit assourdissait les sons, quelques passagers la rejoignaient déjà sur le pont, des enfants énervés et leurs parents fébriles, des jeunes gens désabusés ou même tristes, bientôt elle sentait la présence des corps, tous semblaient partager une même solitude devant la Major, et puis le paquebot s’est mis en mouvement, les lumières de la ville fondaient lentement dans la nuit, alors les voyageurs renonçant au spectacle regagnaient l’intérieur, certains se pressaient vers le restaurant, ils n’allaient pas être déçus, elle avait eu la prudence d’acheter près de la gare un sandwich médiocre mais largement plus abordable que les pâtes bolognaises dont la mauvaise réputation n’était plus à faire, c’est ce qu’elle avait toujours entendu dire, la cuisine servie à bord de ces ferries n’était pas bonne, c’était peut-être une manière qu’avait sa mère de s’arranger avec la pauvreté  — c’est bien trop cher pour ce que c’est — ça justifiait les pique-niques qu’ils avalaient dans la cabine à l’abri des regards, c’est ce à quoi elle pensait en mastiquant la mie fade du sandwich les yeux accrochés aux dernières lueurs visibles sur la côte, en appui sur le bastingage, maintenant que les sons du navire reprenaient leur place dans l’obscurité, les vibrations du moteur, les conversations animées aux accents chantants, le bouillonnement de la mer qui commençait à grossir, bientôt le vent soulevait un air humide et froid, on était au large, elle se décida à s’abriter elle aussi, commanda un café pour profiter un peu de l’ambiance du bar, sentir le moelleux de la banquette, écouter la musique d’ambiance diffusée par les hautparleurs — il n’y avait pas d’orchestre ce soir-là, elle se souvenait en avoir vu jouer lors de précédents voyages, une fois même une chanteuse de Bossa Nova, c’était une traversée d’été, la lumière du couchant réchauffait la voix douce de la chanteuse, enveloppait la salle d’un air ambré, illuminait les poussières en suspens, elle était restée longtemps dans la salle sous le chaperonnage de sa cousine c’était comme une fête — maintenant elle observe le joli couple repéré à l’embarquement, leurs mains ne s’étaient pas dénouées de la soirée, ils n’avaient pas trente ans, peut-être venaient ils juste de se marier, elle souriait à l’idée que c’était peut-être là un voyage de noces — ça l’intéressait pas vraiment cette histoire de mariage enfin elle ne se posait pas encore la question mais si elle devait un jour faire un voyage de noces ce ne serait pas la Corse qu’elle choisirait, à la rigueur l’Italie où l’Espagne —  elle voyait aussi des familles, les petites tensions, les petits désaccords conjugaux, les petits chagrins des enfants épuisés, on a alors entendu la voix du commandant de bord qui annonçait que la météo n’était pas très clémente, des vents forts étaient annoncés, il serait sage de regagner les cabines, tout le monde semblait hésiter pourtant on sentait bien que ça commençait à s’agiter, c’était comme si la voix du commandant avait libéré la mer —  oui la mer enflait — le personnel a débarrassé les tables, pressant les passagers qui s’attardaient parce que là c’était une tempête qui s’annonçait — rien qu’une tempête — le navire en avait vu d’autres mais on allait fermer le bar, elle se leva à contre cœur, jeta un œil curieux dans le salon où s’étaient installés quelques voyageurs, leurs chaussures abandonnées au pied des fauteuils Pullman tandis que des courageux s’allongeaient à même le sol dans leurs sacs de couchages, quelle bonne idée elle avait eu d’avoir réservé une couchette surtout que la mer ne semblait pas vouloir se calmer, autour d’elle les passagers riaient de ne pas marcher droit, des imprudents avaient lâché les rampes et tombaient, elle-même n’était pas fière chahutée dans les couloirs tendus de moquette, en entrant dans la cabine il y eu comme un éclair blanc derrière le hublot, c’était une vague fracassant sa mousse blanche sur la vitre, elle se déshabilla lentement, préoccupée par la violence des vagues qui faisaient tanguer le ferry, elle posa sur le lit inoccupé ses vêtements, ne gardant que le tee-shirt qu’elle portait sous son pull, se glissa entre les draps mous de la couchette, enserra le coussin —  elle mettait toujours dans ce geste une infinie tendresse — tenta d’apaiser sa respiration, la mer — elle — ne s’apaisait pas, devenait même de plus en plus forte la mer, une tempête comme celle-là c’était bien la première fois qu’elle en traversait une, ce n’était pas sûr qu’elle trouve le sommeil, la nuit allait être bien longue à voir le hublot s’illuminer d’écume blanche, à sentir la mer se creuser sous la coque, à écouter son vacarme, elle n’allait pas dormir c’est certain, elle n’avait pas peur, non vraiment elle faisait confiance au paquebot, mais il fallait résister à la nausée qui finissait par se répandre dans le crâne, fermer les yeux serrer les mâchoires ne serait pas suffisant, elle se laissa aller à l’idée de sa mort, imaginant la stupéfaction de ses proches apprenant le naufrage, se ravisant aussitôt, elle ne pouvait supporter la disparition du joli couple, maintenant rattrapée par la nausée elle avait hâte de voir le jour se lever à travers le hublot, les hauts parleurs diffuseraient la voix du steward annonçant l’arrivée dans une heure, se lever enfin, sentir l’odeur de café tiède qui l’écœurait petite, est-ce que la mer se serait apaisée, pourrait-elle monter sur le pont pour suivre la splendeur du cap en long travelling bleu, engourdie par la nuit difficile jambes amollies par le tangage, et respirer à pleins poumons le parfum de l’île, l’extase devant la ville rougissante au levant, c’était novembre, le ciel tenait sa promesse de pureté, la mer était calme 


Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier hebdo & permanent

Nous les arbres

Nous les arbres, nous les pins secs ombrons le sol sablonneux, nos aiguilles s’épandent en champs tièdes et immobiles sous l’air menaçant, l’éclat brut du jour perfore nos cimes, se pose en taches claires à nos pieds, illumine en dansant le piétement métallique d’une table de camping, un terrain de pétanque improvisé, le front d’une fillette alignant les pelotes de mer qu’elle a glanées sur la plage. Nous nous accoutumons à la présence joyeuse de ceux-là, leurs pique-niques bruyants, leurs cafés noir, leurs parties de cartes. Nous écoutons les secrets chuchotés derrière nos troncs roux, pouvons même nous attendrir quand la petite nous étreint dans ses bras menus. Mais nous les pins centenaires préférons la magie des flamants rompant le ciel. La vigueur du soleil. L’obstination des fourmis. L’air salin soufflant dans nos rameaux. La brûlure du couchant. L’envoûtement du soir. Le glissement furtif des oiseaux de nuits. Nous les pins courageux nous nous ancrons dans le sable en racines longues, sais-tu ce qu’il y a de racines dessous le sable, de mélancolie enfouie. Nous veillons. Nous nous demandons souvent par quel miracle nous avons échappé au feu. Nous les pins prétendument timides sous la caresse du vent, nous chantons, nous résistons aux tempêtes, combien de temps encore ? Réserve naturelle. Inondable. Remarquable. La mer. Oui, la mer toute proche, sa langue mystérieuse encore assourdie, méfions nous. Bientôt nous entendrons le fracas des vagues, bientôt la mer sera à nos pieds après avoir englouti la plage. Les jardins s’écrouleront, les sages pins parasols — nos frères — tomberont de tout leur long au pied des maisons, il y aura des branches sur les toits. Les villas arrogantes seront ravagées, emportées. Nous les grands pins nous dresserons devant les vagues ahuries, cramponnés à nos racines profondes. Ce sera un bien étrange duel.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier hebdo & permanent

de la terrasse

Chaque matin la même lumière, le même éblouissement, le même feu. C’est l’aube d’été ouverte par les chants d’oiseaux — le bruit inouï qu’ils peuvent faire quand le ciel est encore sombre, marine, d’encre — l’horizon s’éclaire à l’est par un élan du jour. Au sud la nuit résiste, la terre est toute petite. Un ruban rouge s’épaissit au ras de la mer, soulève la masse grise des nuages : l’aurore. Au loin des silhouettes de cargos, une chose guerrière, une menace.

C’est un jour calme, limpide, hypnotique, le soleil déjà tiède, suspendu dans l’air sec, la mer étale. Il y a une lumière venue d’ailleurs, surnaturelle, ardente, qu’on croirait déboulée du soir, de l’or en suspension au-dessus de l’horizon. L’eau elle même semble alourdie de chaleur, sa brillance de rayonne surexposée, son parfum de peau ambrée. Ici monte un air moite, indolent, le temps s’arrête. Ici oublie la fin du monde. 

Le ciel vaporeux, trop clair, délavé d’un soleil haut / blanc /aveuglant. L’île d’Elbe dresse au lointain sa roche cobalt. Là où la terre rencontre l’eau, monte une brume légère, tremblante. Sous le soleil un écran de mica. Surgissent les silhouettes fragiles de fantômes endormis, attendre leurs chants. L’ombre effilée d’un nuage, sa marbrure froide sur la mer lisse, une ligne de sable ensevelit les drames.

Le vent s’est levé, un fort libecciu. Depuis deux jours il chante, il charrie une odeur fraîche de large. Il s’approche de la mer, la caresse, la froisse, il la creuse comme une mémoire. Il fraye, il ouvre, il dénude le ciel, l’allège de nuages, le durcit de bleu. Il réveille la netteté des vagues, leur intensité d’aigue-marine, leurs ourlets d’écume. Il éclaire la côte d’Elbe, les pierres. Le vent ouvre les plis.

Dans le jour restant, dans la lenteur du soir, le maquis exhale la chaleur d’été en bouffées âcres. Le soleil passe derrière les monts, on sent le premier fraichissement. À l’est le bleu du ciel s’estompe dans les nuages, se gorge de tourbillons rose tendre, un crépuscule de papier buvard. L’Elbe mauve flotte sur l’eau dormante, drapée de sa gaze transparente. Au sud une langue de terre s’illumine, les roches replient en silence pendant que la nuit tombe.

Ça a commencé par une nuit soudaine, un air trop lourd, les nuages se sont chargés de carbone, une tempête de cendres s’est levée au dessus d’Elbe, lointaine et silencieuse, le ciel eut l’air de s’effondrer en dedans, la foudre a griffé l’obscurité, des feux se sont allumés dans les déchirures, ils ont éclairé la nuit d’un chaos grandiose, on ne voyait plus la mer.

Le ciel et la mer dissolus dans les ténèbres, le vent tombé, le ressac plus proche. L’étrangeté d’un frémissement orange sur l’horizon, une apparition. Un temps on ne comprend pas ce que c’est. Il faut sa lente ascension, il faut qu’elle reprenne sa couleur froide de lune, il faut qu’elle diffuse son halo pâle. Il faut son reflet comme une voie sur la mer plate, il faut alors guetter les ombres.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été

bercer l’air de la nuit

Erbalunga, juin 2021

comme un coup de dés au moment d’appuyer sur le déclencheur agiter l’appareil bercer l’air de la nuit en approche le flou des lumières en lances folles diluer le bruit des arbres dans la mer dans le ciel secouer le paysage comme on secouerait une boule à neige ce serait un petit tremblement de terre silencieux et sans conséquences

l’étincelle du jour


je ne sais pas si c’est la pluie, je devrais dire le déluge ou les annonces mauvaises, ça m’a rendue triste, il y avait la tentation de se draper dedans puisque décidément on n’est pas près d’en sortir — rien à faire ni la comédie pleine de bons sentiments (trop médiocre) à la télé du soir, ni la lecture des textes des participants à l’atelier d’été (pourtant Sarraute), ni la tentative d’imaginer une vraie lumière d’été sur la ville dans les jours à venir — juste envie de se cacher sous le manteau de brume mais s’inquiéter avant du retour d’une amie, elle a eu la gentillesse de me répondre, je l’ai découvert ce matin, surtout elle m’a demandé comment allait la « fille » d’Erbalunga, ça a été l’étincelle du jour, ça me plaît bien d’être cette « fille » là, de plonger dans l’album du dernier séjour, de contempler cette aube étrange comme un feu sur la mer, d’ouvrir la fenêtre sur la chaleur qu’il peut y faire dès le matin au mois de juin.

premier jour

Aube, Erbalunga

Pour la première fois je ne venais pas en Corse en famille, j’aimais l’odeur du tarmac de Poretta, je m’arrêtais légère au creux de ce virage traversé si souvent à l’arrière de voitures enfumées de tabac blond, en amont de la marine d’Erbalunga. De la route on ne devine pas la beauté du lieu, elle se révèle derrière la maison bâtie sur une langue rocheuse. La façade s’ouvre au levant sur une terrasse en surplomb d’un jardin arboré — un abricotier, des pins, des aloès, des herbes ensauvagées que je ne sais nommer — qui descend en espalier jusqu’à la mer. Au sud les marines s’enchaînent jusqu’à la ville, une langue de terre se devine au loin, au nord une première crique surmontée d’une maison d’américain, puis les façades d’Erbalunga posées sur l’eau jusqu’à la tour génoise en ruines. Je n’ai pas senti glisser le jour, occupée à chasser l’air confiné de la chambre, défaire mon sac, faire mon lit, m’accoutumer à la circulation dans la maison, repérer les îles sur l’horizon, Capraia, Elbe, Montecristo, sentir les premiers assauts de souvenirs vacillants. C’était juin, je me suis réveillée à l’aube, j’entendais le ressac de la mer et le chant vif des grives et des sittelles filtrant par les jours des fenêtres fatiguées. À travers les jalousies perçait une faible lueur qui m’appelait au dehors, je suis sortie doucement de la chambre — la maison dormait encore — j’ai traversé le séjour, goûtant le mat frais des tomettes, l’odeur de poussière rance jusqu’à la porte vitrée qui ouvrait sur la terrasse, j’ai pris appui sur la balustrade en métal blanc, je me croyais sur le pont d’un navire qui se détacherait lentement de la terre. Le paysage se resserrait tout autour, de l’index je pouvais toucher l’horizon désert, l’Elbe adoucie de brume, la tour génoise ébréchée, les silhouettes étranges des agaves au pied du palazzu à l’entrée du village. Je pouvais entendre bruisser les feuillages engourdis de la fraîcheur de la nuit, le clapotis de l’eau sur les rochers en contrebas, un léger voile orange se formait au dessus de la mer, c’était juste avant le grand incendie. Les oiseaux se sont tus soudainement, il fallait faire place au soleil. Il apparu, une goutte de métal en fusion rejetée par la mer, il a soulevé avec lui les nuages gris comme des cendres lourdes, l’ardoise du ciel céda au rose, alors j’ai réalisé que c’était la première fois que je voyais le soleil se lever au dessus de la mer, ces couleurs je les connaissais d’avoir vu souvent le couchant sur la Manche ou même de l’autre côté de l’île, mais une aurore sur la mer c’était bien la première fois. J’ai été surprise par la tiédeur de l’air qui d’emblée s’est imposée, avec elle des souvenirs d’étés trop chauds, d’ennui brûlant, l’odeur des feux, ces frôlements d’enfance. Le vent s’est levé, creusant mollement la surface de la mer, je flottais dans un temps suspendu, dans la chaleur surprenante du matin, m’obstinais à scruter le miroir de l’eau, à m’éblouir en quête de mémoire, jusqu’à faire surgir les visions hallucinées de silhouettes aimantes, leurs regards doux et sombres, leurs sourires radieux. C’est à ce moment qu’un scintillement entre la dentelle des arbres m’a aveuglée, j’ai dû fermer les yeux, le ciel blanchissait déjà et son reflet sur la mer faisait silence.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre