retrouver la nuit

Alice veut jouer, sommes-nous capables de dresser la liste des cinquante états d’Amérique ? Chacun penché sur notre carré de papier, nous finissons par sécher, dix états oubliés, nous manquaient entre autres, Nebraska, Dakota, Wyoming. Me revient la chanson de Luna Parker, je leur apprends que le Éric des États d’âmes… c’est Éric Tabuchi, me demande si lui aurait pu tous les citer.

Marche avec Alice et Philippe pour rejoindre le musée de la Vie romantique, à l’accueil ceux qui nous précèdent se voient refuser l’entrée, ils avaient fait deux heures de route pour venir, implacables jauges et réservations, nous renonçons et poursuivons la balade dans le neuvième, beau quartier, mais toutes mes photos sont ratées. Le soir, Bourvil dans Le cercle rouge, sa mélancolie me bouleverse.

Retrouvailles avec les membres de L’aiR Nu pour l’AG annuelle, couscous boulevard de Ménilmontant, échanges autour d’un nouveau projet auquel nous pourrions participer très concrètement, Gilda nous raconte ce moment de bascule qu’elle a vu s’opérer en librairie, la vie éphémère du livre, la loi des retours, se rappeler que le livre c’est une industrie, ça ne fait pas rêver, marche retour sur le boulevard, l’air doux, les techniciens entretiennent la station Vélib où je prends mon vélo chaque matin, de nuit c’est assez étrange, cette scène m’entête le lendemain, j’ai cru que c’était un rêve.

Je lis le livre de Xavier Georgin, 23 poses manquantes, je suis émue, et la surprise d’y croiser un personnage féminin « Clo », qui porte le petit nom donné à sa soeur par mon père, l’époque, le territoire évoqués entretiennent mon trouble, je cherche d’autres fantômes dans son texte, je crois que je m’accroche à l’idée que nos morts se sont croisés comme pour m’assurer de leur existence. Il m’arrive de chercher leurs visages sur de vieilles cartes postales, dans des ouvrages photographiques, récemment le Belleville 1965 en couleurs, où je n’ai pas trouvé mon père.

Les nuages les immeubles mornes se couvrent d’un gris tiède, il y a un air humide et chaud aux relents de tropiques. Le sms de Nina, un train annulé, elle n’aura pas son avion a Pise, les retrouvailles avec les amis du Tiers Livre — Juliette n’avait pu nous rejoindre la semaine dernière, cette fois c’est à Laumière autour des choux à la crème d’Emmanuelle — mettent heureusement à distance l’inquiétude, dans la soirée j’apprends son retour mouvementé à la case départ, sa rencontre avec la vieille dame russe polyglotte, demain elle prendra l’avion depuis Nice.

Message laconique et triomphant de Nina, deuxième avion ! Retrouvailles à la crêperie avec Gracia et Milène, échanges vifs, on rit beaucoup, on parle d’écriture, quelque chose s’ouvre, nous traversons l’esplanade , Milène dit qu’elle aime bien cet endroit, les couples qui dansent, je ne les avait jamais vu auparavant. Je décide de rentrer en marchant, je pense aux errances et à l’insouciance qu’évoquait Gracia, j’aime retrouver la nuit, avant minuit message rassurant et ravi de Nina.

Tellement de questions sur Le Comanche, j’ai l’impression qu’il va falloir tout déconstruire, me concentrer sur la rencontre, ce vertige je crois bien que je ne saurais pas écrire sans. Je pense à la photo du mur de l’immeuble où vivaient mes grands-parents à Bastia, l’effritement, une plante qui pousse dans la fissure, une armature mise à nue, ça fait son chemin. Nina nous envoie quelques photos depuis Aci Castello, ça réveille doucement une envie de voyage.

par la fenêtre

Je me suis levée plusieurs fois dans la nuit, la soif, une crampe, au dernier réveil par la fenêtre la lune était plate et brillante, elle se rapprochait de l’horizon immobile, le bleu était intense autour, c’était une lune d’enfance, une lune à qui on parle, une lune dont on ne sait plus comment elle tient dans le ciel, dont on se demande qui l’a collée dans la nuit, un astre dont on a oublié la mort, j’ai goûté l’eau fade qui avait passé la nuit dans le verre sur la table du salon, ça m’a rappelé l’eau qu’on boit à l’hôpital par toute petites gorgées, il était trop tôt pour me lever, j’ai retenté en vain le sommeil, j’ai de nouveau regardé le ciel, la lune plate avait disparu dans un petit jour mélancolique, j’ai pensé à la perspective des montagnes en pans bruns, puis mauves, à leur décoloration progressive dans le lointain.

dans l’ombre vacillante

Ce soir là j’étais invitée à la crémaillère de ma petite cousine fraîchement arrivée dans l’est parisien, je me souviens avoir ricané, T’es pas superstitieuse toi au moins, Alice passait la soirée chez une amie, Philippe était à Bourges pour animer un atelier d’écriture, Nina préférait rester seule à la maison, j’ai rejoint la rue du faubourg Saint-Denis à pied, en voisine, la fête avait commencé où je ne connaissais pas grand monde, je rencontrais Julie, la libraire préférée de ma cousine, un couple d’invités retardataires est arrivé, essoufflé, un peu paniqué, Il se passe un truc terrible dehors, des flics de partout dans le quartier, sur le canal, des sirènes, les conversations se sont défaites, les mains cherchent fébrilement les téléphones en quête de nouvelles, j’étais encore un peu en dehors jusqu’à entendre fusillade, attentat, terroristes… dans un texto Alice me demande où je suis, je la rassure, surtout tu ne bouges pas, hein, Nina m’écrit qu’elle ne se sent pas très bien, je reçois pleins de messages, des amis, des proches, j’ai envie de rentrer, je croise le regard de Julie, dans ses yeux quelque chose s’ouvre, comme une détresse, alors j’apprends la disparition de sa sœur dans un attentat en Afghanistan, il y a douze ans presque jour pour jour, Julie veut rentrer aussi, rejoindre ses enfants restés avec leur père en banlieue, en un regard nous nous allions, décidons de partir ensemble dans la nuit, on essaie de nous empêcher, de nous convaincre, C’est de l’inconscience, mais nos bras se nouent, nos poings se serrent, nous voilà dehors, nous remontons furtives la rue du faubourg Saint-Denis, nous sursautons au moindre bruit, guettant la moindre présence dans l’ombre vacillante, nous nous séparons devant la Gare de l’Est après une étreinte réconfortante, je ne suis plus qu’à quelques centaines de mètres de la maison mais jamais ce parcours ne m’aura semblé aussi long, ni la porte cochère aussi lourde, dans la cour je prends une bouffée d’air qui me brûle les poumons, je pleure, des pleurs de décharge, j’annonce par message à Nina que je suis là tout près, je rassure Alice, Je suis rentrée, Philippe m’écrit, inquiet, nous parlerons demain, Nina m’attend dans le salon, nous nous serrons l’une contre l’autre, mettre en contact la plus grande surface possible de peau, je ne suis pas sûre de savoir la rassurer, On peut dormir ensemble si tu veux, après de longues caresses nous finissons par nous endormir. Le lendemain matin je suis sortie faire quelques courses dans le quartier, désert et silencieux, Paris irréel, sidéré, Alice m’annonce qu’elle nous rejoint, qui-vive, nous avons écouté Nina Simone, nous avons fait de la peinture et de la pâtisserie, nous avons attendu avec impatience le retour de Philippe retenu en gare de Vierzon, on avait déjà tenté de nous faire croire que nous étions en guerre.

l’image qui m’est restée de cette nuit

C’est une photographie que j’ai prise à proximité de la gare d’Osaka, au milieu de juin 2017. Il n’était pas loin de minuit, j’étais sortie dans la ville après le farewell dinner de mon client japonais, aucune appréhension malgré les mises en garde de mon amie Fumie qui s’inquiétait de me savoir seule dans la nuit, je l’avais rassurée, vraiment si il y avait un lieu où je ne me sentais pas en danger c’était bien Osaka, je lui ai promis de pas trop m’éloigner de l’hôtel, je suis plutôt prudente, voire peureuse. J’ai marché seule — ce qui ne m’arrive presque jamais, un temps long où je suis seule — l’air était très doux, presque chaud, cette sensation d’été et de solitude m’enivrait, comme enfant le vélo sans roulettes avec pour seules limites la fatigue ou la peur de me perdre tout à fait. C’est pour cela que je voulais absolument retrouver cette photographie, comme la trace de cette sensation de liberté renforcée par la distance avec mon quotidien, elle ne dit rien de la chaleur, de mon ivresse, mais c’est l’image qui m’est restée de cette nuit. Le jeune père endormi, enfin je crois bien qu’il dort, accroupi, presque en équilibre en appui sur la poussette où sa petite fille dort aussi, la vie nocturne autour, le mystère de cette situation — depuis quand sont-ils là en bordure de la gare, où est la mère ? Je n’ai à l’époque perçu aucun drame, juste l’épuisement du père, l’abandon de la fillette, dans un flottement doux et tiède. Je voulais retrouver cette photographie, son souvenir net est comme une brèche, une échappée nocturne, un semblant de surprise et de souffle dans l’irrespirable du jour.  

oiseau de nuit

Autoportrait, Alice Diaz, 10 mai 2018

C’est un samedi noir et chaud de juin, une nuit moite qui tombe sur les épaules. La tête sur l’oreiller tu sais qu’elle est dehors, dans la nuit. Elle t’a dit c’est rien qu’une soirée de filles, t’inquiète pas. Sur les quais de Seine elle s’étourdit avec ses amies, la ville veille au-dessus, festive, bruissante de rires, de paroles vaines, elle laisse l’autre s’approcher pour voir, jamais rien de très sérieux. Quand elles ont épuisé leurs jeux elles s’étreignent, un rituel pour conjurer peur et fatigue. Tu ne dors pas, tu l’imagines traverser la ville sous la nuit sans lune, once upon a time. Tu sais que la nuit ouvre des couloirs d’ombre sur les boulevards, et ce que l’ombre cache. Tu sais qu’elle est seule dans la nuit, elle n’a pas peur dans la ville tremblante, elle est grisée du vin qu’elle a bu, elle aime sentir l’air plus vif sur le luisant de sa peau, l’encre qui glisse sur les tilleuls argentés, leurs fleurs tiédies qui exhalent leur parfum entêtant. Elle devine les fenêtres aveugles, elle aime savoir la ville endormie depuis longtemps, elle est forte de ce temps qui n’appartient qu’à elle, elle n’a pas peur, elle ne s’en laisse pas compter des histoires de loup malfaisant. Elle est un peu surprise par le silence, nulle clameur lointaine, juste quelques étoiles au-dessus de la Seine lourde et mouvante comme un mammifère marin immense, dans sa tête elle fredonne, once upon a time there was a pretty fly… Au Châtelet, les grands yeux phares du noctilien éclairent brièvement quelques silhouettes dans la nuit inerte, elle monte dans le bus chargé d’un air lourd, dedans des oiseaux de nuit chantent éméchés, des corps basculent. Elle s’assoit juste derrière le chauffeur, elle se laisse porter dans la nuit tachetée de la lumière pâle des réverbères, de scintillements d’autos, se laisse glisser au fil de l’eau, pourrait s’endormir à observer les façades qui ondulent, les perspectives qui sombrent dans l’obscur, portée comme en rêve dans la ville qui s’efface. C’est l’éclair rouge d’un feu de signalisation qui la sort de sa douce torpeur, sur un trottoir du boulevard Sébastopol, une jeune fille à oreilles de chat surgit qui illumine le trouble de la nuit. Est-ce qu’elle n’est pas en train de rêver ? La tête sur l’oreiller tu attends, tu te retournes, cherche la fraîcheur sur la taie, à travers les percées des volets roulants tu devines le début de l’aube. Il ne faut pas louper la Gare de l’Est, sinon le bus t’emporte très loin, vers ces villes dont tu ne connais même pas le nom. Elle descend du bus presque en courant, elle traverse le terre-plein, au-dessus les étoiles s’effacent, la ville se pare déjà d’un air bleuâtre, elle accélère le pas pour rentrer. Tu t’endors.

texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture sur la ville de Pierre Ménard

ville en rêve

Perdue dans une banlieue anonyme, pavillons disparates, jardinets, autos sur parkings devant immeubles de béton, perdue sans savoir ce que je dois rejoindre. Je prends une route qui grimpe en grand virage, bordée de meulières d’entre deux guerres, nimbée d’une lueur orangée, c’est un paysage de ville illuminée qui surgit du haut de la côte raide, comme remonté de dessous la terre, flottant au dessus de l’abîme. Les façades percées de lumières s’étalent en mille feuilles comme horizon, cité féerique suspendue en flou tremblé, détachée du monde où je me tiens. Une clameur étouffée, feutrée par l’épaisseur d’une ouate invisible, m’envoûte telle un chant mystérieux. Il faudrait me jeter dans le vide mais mon corps ne peut se résoudre à plonger, retenu par une peur raisonnable. Je voudrais signaler ma présence, qu’on vienne me chercher,  j’hurle, ma voix n’existe pas, avalée par le vide. Je cherche une autre voie pour accéder au monde flottant mais je suis perdue encore, rejetée aux flancs, dans la même zone de parkings abandonnés, de rues désertes, de barres silencieuses. Je n’ai pas d’autre choix que remonter la pente, fermement décidée à plonger cette fois, j’affronte maintenant l’ombre, la lumière orange a disparu, arrivée au sommet c’est comme si la nuit avait dissout la ville, elle n’est plus qu’un spectre gris qui s’éloigne, silencieux et tremblant dans un halo de charbon velouté, une ville morte, un monde perdu.

épiphanie #3

             

Ce qui se renverse se transforme et c’est autre chose.
Et un soir la nuit tombe.
Je jette de temps en temps un coup d’œil vers le ciel.

                 

                 

                 

tercet composé de manière combinatoire par Pierre Ménard sur le compte twitter de Sandor Krasna

fantôme

Dans l’air comme lavé de la nuit elle appelle son ombre en prières, elle écoute le silence de sa voix jusqu’à surprendre un murmure dans les vagues — ou ce bruit qu’elle croit de la mer c’est peut-être la circulation des voitures, leur flux presque doux. Elle ouvre les yeux jusqu’à percer les parois d’encre. Elle chérit le froid au delà des draps jusqu’à faire trembler sa mâchoire. Elle saisit l’absence à pleins bras jusqu’à étreindre une silhouette de cendres. Ce qu’elle redoute c’est seulement l’aube, avec elle l’effacement des spectres, aussi quand le jour frappe les volets elle ferme les yeux jusqu’à rêver la nuit hantée de grain flou.

mémoire neuve

 Au dos d’une de tes cartes de visite professionnelle, je lis ces mots griffonnés par ta mère : Mort le 7 février 1972, lors d’un entraînement, pris dans des vents violents, seul à bord de son appareil. Deux habitants ont raconté sa lutte contre la tempête pour tenter de redresser l’avion, puis ils l’ont vu tomber brusquement et s’écraser dans les montagnes.

Dans la cuisine d’Argenteuil, sous la lumière électrique ta mère annote, son écriture fine, nerveuse inscrit les lieux, les années. Elle ne s’autorise l’écriture qu’en légendes au dos de photographies, de cartes de visite, sur un petit carnet à spirales, les jours passés en Algérie à l’automne 1968. 

Elle ordonne les souvenirs de son fils tant aimé, elle ordonne sa douleur, sa peine au dos des photographies, en légendes précieuses, augmentées, biffées, corrigées au fil de ses relectures infinies, elle protège sa mémoire, elle invente une tempête, falsifie le temps, la mort en voile devant ses yeux, au bout de ses doigts noueux la mort.

Ces légendes griffées elles éclairent et perdent à la fois, des indices à manipuler avec précaution.

Sur les murs, dans les boîtes, les enveloppes, combler les vides, ce qui s’échappe dans les fissures, ce qui apparaît dans les interstices, comme un bruit lointain de vagues.

Ressurgit en un rêve sur un quai de gare le manuscrit disparu, le livre de ma mère, je me souviens l’avoir lu, il ne lui reste rien qu’une image sensuelle qu’elle aurait voulu ne pas lire, une main posée sur un ventre, un geste déplacé.

Peut-être réécrire l’histoire confisquée, remonter le temps, la rue de l’Orillon, le pont des Faux Monnayeurs, la neige au sommet du mont Dore, le brouillard de l’Ontario, les ciels, les parcours.

Elle et Lui, un lien dont elle a longtemps écarté l’existence, maintenant ça l’étreint, empreintes, cordes, vrilles, c’est à la marge de leurs vies que cela a existé, ils n’auraient pu le dire, alors elle veut écrire ce temps à eux, puis l’arrachement. 

Il l’a choyée, il l’a aimée, d’une tendresse immense, il l’a dévorée de baisers, il s’est enivré de l’odeur chaude de son cou endormi, il s’est consolé du labeur du jour, il l’a serrée dans ses bras, il a écrasé ses lèvres fines dans le soyeux de ses cheveux. 

Le corps chaque nuit se lève pour étreindre l’absence. Alors les surimpressions obsédantes d’ombres et de lumières, de sourires, de regards voilés de mélancolie prennent de l’épaisseur dans le silence tendu de la nuit. 

Le corps cherche, le corps angoisse, il fraye, devine, hallucine, hésite, il tâtonne, il rencontre, il trébuche.

Elle adopte la nuit, les silences domestiques, les heures où ses morts refroidissent doucement l’espace. La nuit elle balbutie, à la lumière réfléchie de son vieil IPhone, dans l’application Notes, incapable d’écrire sur un carnet, les pages imposent une chronologie, un mouvement qu’elle ne comprend pas, les deux pouces sur le clavier numérique, il s’incarne dans la nuit immobile, dans le temps arraché, elle écrit dans le canapé du salon, le dos résolument tourné à la fenêtre, au jour qui se lève, au monde même.

Est ce qu’elle invente ? Son goût de l’inconnu. Sa main fébrile. L’odeur de café. Le grain de sa voix. 

Cheville ouvrière foulée au bas des marches. Elle assemble, elle brode, elle reprise, son regard en surplomb, bord à bord les photographies qu’elle relie par un point de biais, une peine inconsolable, une mémoire neuve.