la force d’agir

Elle téléphone à son mari mort pour lui raconter ses journées. Je pense à ma sœur qui m’a confié avoir parfois appelé notre mère disparue à l’aide. Je n’ai jamais cru que mes morts pouvaient m’aider dans un moment décisif, d’inquiétude, de chagrin, mais je crois qu’ils me donnent la force d’agir.

La sœur aînée, cinq ans peut-être, à la cadette qui voudrait descendre de la poussette, avec véhémence, elle avait du sang qui sortait sur le genou DU VRAI SANG TU IMAGINES ? moi j’ai pas envie qu’il t’arrive la même chose.

L, son regard presque inquiet, la fatigue l’empêche de travailler, elle boit un thé avec nous, elle n’a pas la force aujourd’hui, elle décide de repartir, je caresse la maille de son beau pull bleu, tu appelles le toubib, hein, j’utilise ce mot volontairement, celui qu’on utilisait à la maison, l’impression qu’il a plus de force, toubib, c’est le bon médecin de famille de mon enfance.

En voulant écouter le message que vient de me laisser une amie sur le répondeur j’entends par erreur celui de mon cousin m’annonçant la mort de M le mois dernier.

J’ai ouvert la fenêtre, humé l’air frais, c’était vraiment humer, j’ai agité mes mains dans le vide, comme enfant je vérifiais la température et décidais de porter un bonnet.

Une scène qui ressurgit, Je venais te rejoindre, tu habitais encore chez tes parents, il faisait nuit. Depuis la gare je suis montée dans le bus mais ne reconnaissais pas l’itinéraire, ma panique, avant de rejoindre le chauffeur, de l’interroger timidement, il me rassure, m’explique la grande boucle, il va bien passer à Abreuvoir, devant l’arrêt m’indique que je suis arrivée.

Fête d’anniversaire, traversée de Paris suspendue aux poignées grises, dans le bus les corps s’agitent sur des tubes pour danser, la joie ivre de F, je ne me serais jamais imaginée dans cette situation, la présence rassurante de l’appareil photo contre le ventre, ça ne m’empêche pas de rater toutes les photos de la pyramide du Louvre.

la nuit attendait aussi

Finir le texte pour les vases communicants avec Myriam Oh, frustration de ne pas s’affranchir de la narration linéaire — j’espérais en allant vers elle trouver une scansion différente, aller vers la poésie. La surprise de voir le texte retomber sur ses pattes, en face.

Sensation de lourdeur, l’image de mon corps vieille, repliée, je suis mourante — l’impression d’être pourtant vraiment éveillée. Laisser l’air reprendre sa place autour, l’angoisse difficile à décoller .

En arrivant au cours de gravure Louise écarte les pans de sa blouse pour me montrer un pull en jacquard coloré — j’avais été la semaine dernière impressionnée par celui qu’elle portait, déjà tricoté par sa mère. Dommage que je n’ai pas l’appareil avec moi. Je lui demande si elle accepterait que je la prenne en photo avec ses pulls, dans l’atelier, elle me raconterait des souvenirs de sa mère au tricotant, l’idée lui plaît, la manière dont ça a surgit me rend très joyeuse.

ne pas lutter contre, sombrer, rester dans la tiédeur des draps — retarder le départ — se raviser et danser comme une enfant — les faire rire, rire avec eux — espérer plus de lumière — y aller, fermer la maison — trouver miraculeusement un Vélib — pédaler plus doucement — laisser les pensées vivre leur déroute — louper l’embranchement de Richard Lenoir — le réaliser en passant devant Saint-Ambroise — se demander si cela a à avoir avec traîner au lit — tourner la tête en passant devant la rue de l’asile Popincourt — penser à elle

Rendez-vous professionnel en visio, elle est jeune — je fais ce constat de plus en plus souvent. Elle me parle une langue que je ne comprends pas, ne se départ pas de son sourire, cette bonne humeur de façade, apprise durant sa formation en école de commerce, elle me balance des chiffres, je ne sais jusqu’où je peux faire semblant, si je lui fais comprendre que ça m’échappe un peu — dashboard, conversion, captif.

Se forcer à marcher dans la nuit et le froid, je n’ai pas pris de photos de la semaine, trop de déplacements, le poids de l’appareil, la lumière désastreuse. Dans le temps et l’espace contraint de mon trajet, j’aime le rapport au cadre, aux éléments, il bruine, maigre moisson.

Le réveil ne sonnait pas — ai regardé l’heure quatre ou cinq fois — ai écouté le calme dans l’immeuble — ai senti le froid hostile — ai contemplé le plafond découpé en ombres floues — ai pensé aux photos que je n’avais pas prises — ai deviné que la nuit attendait aussi — ai entendu mes pensées s’effondrer — ai desserré la mâchoire — ai senti un goût amer sur la langue — ai respiré l’air alourdi de nos souffles — ai espéré la sonnerie — me suis rapprochée de toi, sans te réveiller.

soleil rayonnant

Dans le train retour filmer les rayons du soleil à travers les arbres, se demander si la première représentation du soleil rayonnant venait de ce qu’on l’avait observé à travers des feuillages ou des nuages — vanité des questions du dimanche soir, soupçonner la chaleur, le ventre lourd du repas familial, et le bercement du train.

Il a flatté la selle du vélo comme il l’aurait fait avec un cheval, me reviennent un visage d’enfant, un sourire, le regard brun de Laurence, l’accent italien de son père qui bricolait au jardin, les cordes nouées autour des guidons que nous agitions comme s’il s’agissait de rênes.

Dehors c’était un fracas terrible, pourtant le ciel continuait à se rayer de traînées de condensation. J’ai pensé au voyage à venir, ça me parait tout à fait irréel, nous quatre, dans une ville que nous ne connaissons pas.

Le jour tombe, sur les trottoirs humides des reflets de feux de signalisation, d’enseignes pharmaceutiques, quelques feuilles mortes, l’air chargé d’une douceur presque lourde. On marche vite, les terrasses sont bondées, on attrape des regards, des bouffées de vapeur sucrées, des ambiances changeantes, notre mouvement ressemble à une fuite, j’espère croiser un regard, un visage connu, rien.

Dès le départ elle a su, elle a joué à poser des questions, ce que ça voulait dire méditerranéen… Il n’a qu’un seul vin rouge mais délicieux, Il vient d’où ? Je vous demande parce que je suis libanaise — je souris, je fais la même chose quand je rencontre des Corses. Au moment de servir le café, le garçon de salle bien plus âgé que le patron, en inclinant légèrement la tête et avec beaucoup de douceur, Do you want sugar ?

Entre deux sommeils je pensais au projet endormi, je sais qu’il faut arrêter d’y penser, revenir à écrire. Au matin en lisant Gracia sur l’exil, je réalise combien les retours malgré le temps, les deuils, ne m’ont jamais semblés aussi nécessaires, comment mon lien — ou comme je l’écrivais à Gracia peut être celui que je porte hérité de la famille — à la Corse s’est révélé par l’absence.

Je finis le montage pour les prochains vases communicants avec Milène, réjouissances, plonger dans les archives, relier des lieux, des lumières. Beaucoup d’abstraction dans les plans même s’ils sont pour moi chargés de sensations, comment va t’elle les recevoir ? L’impatience déjà de découvrir ce qu’elle va projeter. Le moment où j’hésite à conserver ces images pour ma propre écriture est sans doute celui que je préfère.

je lui offrirai ma joue

Les vases communicants, épisode 4. Partage avec Jeanne Cousseau.

je lui offrirai ma joue (images Jeanne Cousseau / texte et voix Caroline Diaz)

Elle m’avait dit tu vas voir, ça va te plaire, c’est une île, tu vas t’y retrouver. Ça m’a fait sourire et je suis venue. j’aurais préféré que le soir tombe moins vite, un de ces soirs mauve, infini, qui encre le tremblement des herbes et des vagues, un soir tendre qui enveloppe l’instant, dérobe la peur, caresse la frondaison des pins. Un soir qui nous lierait au monde — je lui offrirai ma joue. J’aurais aimé comme eux faire semblant de savoir, et les suivre, avoir cette même assurance. Comme eux faire semblant d’y croire — partir au bout du monde. J’aurais collé l’oreille aux rails comme je le voyais faire enfant dans les westerns. J’aurais écouté le vent. Mais les voies restaient froides, hostiles, les rails reflétaient un ciel laiteux. J’allongeais le pas, le sol se dérobait encore. Je me souvenais de quais de gare déserts, de silences surnaturels. J’attendais la pluie, le vent brassait les haies frileuses — était-ce le vent ? Quelque chose se déplaçait, pareil au souvenir d’un lieu d’enfance qui aurait changé d’échelle. La nuit je m’accommodais à la brillance des vagues. J’écoutais le battement fragile d’une phalène prisonnière des rideaux. Je remontais le temps. Je cherchais ton visage. Je tombais. On se retrouvait là entre les murs dénudés d’une maison qui n’était pas la nôtre. Au cœur de la défaite, du désordre, des béances. On cherchait des révélations, des traces nouvelles dans le fouillis de pierres. On soulevait la poussière pour la voir danser dans la lumière électrique. On tentait l’inventaire des absences. On tentait de se reconstruire autour du silence. Rejaillirait la nuit — je respire son grain tiède, je cherche un réconfort passager, j’allume une cigarette. Je guette les airs folâtres et les spectres, je ne suis plus très sûre de vouloir savoir. La lune se lève, elle joue derrière les arbres, elle m’obsède d’un grand sourire blanc, elle me fatigue — je lui offre mes paupières. Maintenant je m’éloigne, j’oublie la mer aux scintillations heureuses, j’oublie les vagues qui se brisent, j’oublie l’heure bleue, les secrets échangés comme des pierres blanches. Je pense à la dérive des nuages dans l’obscurité, leur manière de fondre lentement dans le soir.

et les mots de Jeanne sur mes images :

 



rien du ciel

on avait pris la route vieille, on avançait dans la nuit muette — la chaleur frôlait les buissons — on ne devinait rien du ciel, tout baignait dans une même obscurité — on ne voyait pas les ravins sur les bords mais il y avait quand même le vertige — on ne voyait pas les arbres déracinés ni les rivières — on avait l’impression de forcer la nuit de la soulever comme on soulève un poids mort — la route découvrait ses courbes — les herbes s’arrachaient à la nuit — l’amorce d’un monde — mais on fixait seulement la ligne — on ne sortait pas de la route — la nuit dressait ses murs silencieux, se resserrait autour, à peine retenue par les phares — on enchainait calmement les virages — c’était comme un rêve très lent — dans la nuit épaisse l’odeur du vent faisait remonter des souvenirs — on s’attendait à voir surgir des bêtes sauvages, elles traverseraient l’asphalte leurs pupilles dilatées dans les phares — ou des oiseaux — ou des visages immenses — on finirait par entendre des voix 

j’ai loupé le ciel sans lune

Réaliser trop tard qu’il fera nuit, que le Jardin des plantes sera fermé. Retrouvailles avec Nathalie et Clarence autour de la lecture de Bruno et Florence, très rare que j’écoute lire, je trouve ça très stimulant. Rentrer à pied, le vin rouge m’a donné faim, j’achète une crêpe au sucre sur le boulevard Richard Lenoir, je me souviens de celleux qui dansaient là un soir en septembre, le soir où Nina était arrivée à Catane, où nous avions mangé des crêpes avec Gracia et Milène.

J’ai des idées de vidéos, je les note, je dois me former, surtout trouver du temps. Maintenant je comprends ce que ça veut dire, quand il me disait C’est tout ou rien, si j’arrête tout s’arrête.

C’est l’anniversaire de la mort de mon père, cinquante ans aujourd’hui, comme me l’écrit Alex, presque une vie. Il m’écrit aussi comme cela lui semble si proche, comme mon travail permet de transformer sa douleur en douce nostalgie, ce rapprochement me réconforte, donne du sens à Comanche. Des échos le soir même dans les échanges du Tiers livre autour de récits autobiographiques, je m’aperçois que j’ai résolu pas mal de choses.

Dans le métro que je ne prends quasiment plus, la jeune femme et le bouquet de fleurs qu’elle destine à ses hôtes, la présence des fleurs dans le métro me semble incongrue, il y a encore des personnes qui offrent des fleurs, l’impression d’un geste presque oublié, offrir des fleurs, me vient l’expression consacrée, vide, du monde d’avant.

Journée avec Alice à l’atelier, j’aime l’évolution de nos discussions, aujourd’hui l’impression qu’elle m’aide à regarder le monde. Je rencontre Fiorenza, elle m’apporte la feuille que j’ai adoptée, celle qu’elle m’offre pour mon amie, celle qu’elle m’offre pour l’attente. Elles sont cousues, protégées à l’intérieur d’une note, je relève : acquérir et soutenir les actes réparateurs n’est pas une question de somme et d’objet mais de recréer les rapports à l’œuvre. Réparer nos liens à la nature, à nous mêmes, aux autres…

Le couple est en vélo, à l’arrêt, le nez collé au téléphone pour s’orienter, je suis là, dispose pour leur indiquer une direction, mais je vois bien qu’ils ne veulent surtout pas se frotter à l’autre. Ils se mettent d’accord, repartent en danseuse. Nous devions nous voir demain, elle m’annonce son départ précipité, l’urgence, son père dans le coma. Je suis abasourdie, remontent précises l’hébétude, la sidération.

Nous nous retrouvons à la Villette pour diner, en m’approchant du lieu, l’architecture en bois, les lumières qui se reflètent, je pense à Kyoto. Tout est délicieux. En sortant nous sommes saisis par le froid, nous contemplons les reflets rouges à la surface du canal, nous rencontrons un cygne, nous marchons très vite en riant. La lune se remplit déjà, je réalise que j’ai loupé le ciel sans lune.

cette semaine j’ai été un papillon de nuit

Je rejoins Gracia, Nathanaelle, son ami P, Milène. Dans la rue Saint- Louis-en-l’île une odeur de feu de bois. Nous interrogeons le Yi king — tout est dans la formulation de la question. L’écriture au centre, étonnements, réflexions, rire. Nous rêvons d’espaces, d’échanges. La longue marche retour de nuit, seule.

Un projet immobilier idiot viendrait saccager mon paysage d’enfance, je l’apprends par le propriétaire de la maison que nous louons chaque été depuis plus de dix ans. Rage folle. Leur cupidité, leur bêtise. Il y a quelques mois j’écrivais ce texte, il résonne douloureusement. On se mobilise, il y a une pétition, je remets le lien ici pour celleux qui voudraient agir avec nous.

Lundi jour de la lune elle me nargue brillante vive dans le ciel d’un bleu encore dense, quand la semaine dernière elle s’est dérobée. Le soir nous regardons Gagarine en famille.

Drôle de tablée au prétexte de l’anniversaire retardé. Moment joyeux — presque familial — autour de la grande table ronde du Chansonnier. Magali m’offre une linogravure représentant le vieux port de Marseille, on voit La criée, la Bonne Mère au dessus, c’est bien dans la colline là entre les deux que je me verrais vivre, ou bien sûr face à la mer, à Malmousque, là je rêve.

Retrouver Delphine et Agnès, elles me posent mille questions sur Comanche, soulignent ce qui les touche, cette histoire de voix. Delphine me dit qu’elle aime le frère, quand elle dit ça j’ai l’impression que mon texte est complètement devenu une fiction. Mon frère à distance — quand je mesure combien ce travail nous a rapprochés.

Jeudi le temps échappe.

Depuis l’appartement des mes amis à Sèvres, je découvre la vue somptueuse. À l’Est Paris, je prends cinquante photographie, ne sais toujours pas quel réglage adopter pour les photos de nuit (sans pied). Plus tard je pose ma main sur le ventre de Jessica, la petite bouge. Avant de les quitter je retourne sur la terrasse, je dis que la prochaine fois je resterais dormir, l’aube ça doit être quelque chose vue d’ici. Cette semaine j’ai été un papillon de nuit.

rêver fantômes

J’ai découpé l’intégralité de Comanche, une quarantaine de séquences, c’est une feuille de route, je m’autoriserai les chemins de traverse, les surprises.

La lune fragile, le reflet rose des nuages, faire des photos au quotidien rend les saisons plus tangibles, l’eau se fige dans les flaques, ce n’est pas l’hiver mais ça y ressemble.

Il m’arrive en m’approchant de la station vélib de ne voir plus qu’un vélo accroché, de lancer une prière muette Pitié qu’il fonctionne. Il fait nuit, je roule doucement comme depuis l’accident, ma vision se trouble, une feuille morte glisse sur l’asphalte humide je la prends pour un animal je sursaute.

Mon frère m’écrit Tu ne te souviens pas, et pourtant tes mots sonnent juste, tout est très « réactivé » quand je te lis. Et si en fait, tu te souvenais de plus que tu n’en as conscience ? Je ne me souviens pas, mais si j’écris c’est pour tenter de faire surgir des choses de l’oubli.

C’est un quartier où je ne vais jamais, cette fois j’y avais rendez vous, à l’heure du thé en décembre il fait nuit, j’ai mon appareil photo, il y a des lumières de fêtes de l’autre côté de la rue de Rivoli, un sordide marché de Noël, churros et foule, mais le petit garçon trop grand dans le manège des Tuileries, ses jambes trop longues dans le vide sous la nacelle j’imagine son regard dans le vide aussi.

La règle du jeu, toujours le même émerveillement devant la nature, les arbres nus, la lumière, une vérité, Geneviève au marquis Ça m’ennuie de souffrir seule. Mes pauvres arbres flous ne sont pas à la hauteur.

Rêver fantômes, Jacques et Annie, dans une vieille maison que je connais déjà, transformée en institution, elle le visite, je dois les rejoindre, l’infirmière me couvre le bras droit de betadine, je les aperçois à travers la porte entrouverte, leurs corps flous et brûlés de lumière.

en hiver les arbres vivent au ralenti

Relecture des fragments Face mer avant envoi à F, un peu le trac, bien sûr on le fait, pas forcément quatorze images… Il en reste pas loin de cent cinquante, je les recadre, au moins aligner l’horizon, peut-être faire un montage vidéo, avec les sons de la mer que Philippe a enregistrés.

Revoir les photos de Marseille pour la mise en ligne du journal, en poster une cette semaine encore, quitter doucement la ville, ce soir (13 novembre) Michèle Dujardin sera aux Arcenaulx pour présenter le très beau Hauts Déserts, nous avons Marseille en commun, cette vue pour lui faire signe.

Retour rue de Charonne intense, je m’aperçois que je n’évoque jamais ma vie professionnelle par ici, vraiment l’impression d’avoir une double vie désormais, mais cette semaine c’est la sortie de notre livre, c’est un livre de motifs, à effeuiller, un chantier d’un autre ordre, très accompagné, avec une belle équipe, qui prend beaucoup de place cette semaine.

J’aborde la réécriture du Comanche, je renoue avec le tu, ça me libère. Je crois que j’ai un plan, est-ce que je vais m’y tenir ?

Le bouleau est encore très feuillu, je vérifie sur internet ce qui provoque la chute des feuilles, apprends qu’en hiver les arbres vivent au ralenti, j’ai dû le savoir mais ça résonne autrement aujourd’hui.

Dans l’appartement des miettes de papier découpé, Alice en phase d’écriture/collage sème, jusque dans les plis du drap qui recouvre le canapé, j’envie ce temps qu’elle y accorde, me souviens d’heures passées à pointiller au rotring, dans la mécanique et la lenteur trouver une voix. Je me sens prise dans l’urgence, comme chaque fois que je replonge dans le Comanche, j’entends ma mère, qui veut aller loin ménage sa monture, ça me faire rire, elle l’impulsive.

Les journées folles, je ne fais pas de photos, ou la nuit, la nuit qui tombe beaucoup trop vite. Au déjeuner au moment de prendre ma fourchette une hésitation, ma main gauche molle, comme détachée de mon corps, j’hésite, je ne suis plus sure d’utiliser la bonne main, ça m’angoisse terriblement, puis les sensations reviennent.

c’était novembre

Marseille, octobre 2021

C’était d’abord rejoindre le port de la Joliette depuis la gare Saint Charles, la nuit, c’était novembre et la nuit tombait vite, c’était se souvenir d’instinct du chemin à suivre, elle avait pris une bonne avance pour rejoindre le port, déjà le Danielle Casanova dressait sa silhouette imposante, on aurait dit un immeuble scintillant posé sur l’eau lourde et noire, ça l’avait toujours stupéfiée de voir ces géants de tôle flotter mais elle n’avait jamais douté, s’était toujours sentie en sécurité à leur bord, n’avait jamais considéré la mer comme dangereuse, là se réjouissait de faire seule la traversée, ça avait un petit goût d’aventure de voyager seule, ça autorisait les rencontres, l’embarquement des voitures avait commencé, elles s’engouffraient en moteurs ralentis dans la gueule géante du ferry, quelques piétons partageaient la rampe pour se glisser dans la cage d’escalier blanchie de néons, c’était alors un dédale de couloirs étroits moquettés de pourpre, ou de bleu, ou d’émeraude, déposer sa valise dans la cabine, réjouie par la présence du hublot se hâta de retrouver un pont extérieur, vaguement écœurée par les odeurs de fuel, anesthésiée, Marseille la vive n’avait jamais parue aussi silencieuse, c’était comme si la nuit assourdissait les sons, quelques passagers la rejoignaient déjà sur le pont, des enfants énervés et leurs parents fébriles, des jeunes gens désabusés ou même tristes, bientôt elle sentait la présence des corps, tous semblaient partager une même solitude devant la Major, et puis le paquebot s’est mis en mouvement, les lumières de la ville fondaient lentement dans la nuit, alors les voyageurs renonçant au spectacle regagnaient l’intérieur, certains se pressaient vers le restaurant, ils n’allaient pas être déçus, elle avait eu la prudence d’acheter près de la gare un sandwich médiocre mais largement plus abordable que les pâtes bolognaises dont la mauvaise réputation n’était plus à faire, c’est ce qu’elle avait toujours entendu dire, la cuisine servie à bord de ces ferries n’était pas bonne, c’était peut-être une manière qu’avait sa mère de s’arranger avec la pauvreté  — c’est bien trop cher pour ce que c’est — ça justifiait les pique-niques qu’ils avalaient dans la cabine à l’abri des regards, c’est ce à quoi elle pensait en mastiquant la mie fade du sandwich les yeux accrochés aux dernières lueurs visibles sur la côte, en appui sur le bastingage, maintenant que les sons du navire reprenaient leur place dans l’obscurité, les vibrations du moteur, les conversations animées aux accents chantants, le bouillonnement de la mer qui commençait à grossir, bientôt le vent soulevait un air humide et froid, on était au large, elle se décida à s’abriter elle aussi, commanda un café pour profiter un peu de l’ambiance du bar, sentir le moelleux de la banquette, écouter la musique d’ambiance diffusée par les hautparleurs — il n’y avait pas d’orchestre ce soir-là, elle se souvenait en avoir vu jouer lors de précédents voyages, une fois même une chanteuse de Bossa Nova, c’était une traversée d’été, la lumière du couchant réchauffait la voix douce de la chanteuse, enveloppait la salle d’un air ambré, illuminait les poussières en suspens, elle était restée longtemps dans la salle sous le chaperonnage de sa cousine c’était comme une fête — maintenant elle observe le joli couple repéré à l’embarquement, leurs mains ne s’étaient pas dénouées de la soirée, ils n’avaient pas trente ans, peut-être venaient ils juste de se marier, elle souriait à l’idée que c’était peut-être là un voyage de noces — ça l’intéressait pas vraiment cette histoire de mariage enfin elle ne se posait pas encore la question mais si elle devait un jour faire un voyage de noces ce ne serait pas la Corse qu’elle choisirait, à la rigueur l’Italie où l’Espagne —  elle voyait aussi des familles, les petites tensions, les petits désaccords conjugaux, les petits chagrins des enfants épuisés, on a alors entendu la voix du commandant de bord qui annonçait que la météo n’était pas très clémente, des vents forts étaient annoncés, il serait sage de regagner les cabines, tout le monde semblait hésiter pourtant on sentait bien que ça commençait à s’agiter, c’était comme si la voix du commandant avait libéré la mer —  oui la mer enflait — le personnel a débarrassé les tables, pressant les passagers qui s’attardaient parce que là c’était une tempête qui s’annonçait — rien qu’une tempête — le navire en avait vu d’autres mais on allait fermer le bar, elle se leva à contre cœur, jeta un œil curieux dans le salon où s’étaient installés quelques voyageurs, leurs chaussures abandonnées au pied des fauteuils Pullman tandis que des courageux s’allongeaient à même le sol dans leurs sacs de couchages, quelle bonne idée elle avait eu d’avoir réservé une couchette surtout que la mer ne semblait pas vouloir se calmer, autour d’elle les passagers riaient de ne pas marcher droit, des imprudents avaient lâché les rampes et tombaient, elle-même n’était pas fière chahutée dans les couloirs tendus de moquette, en entrant dans la cabine il y eu comme un éclair blanc derrière le hublot, c’était une vague fracassant sa mousse blanche sur la vitre, elle se déshabilla lentement, préoccupée par la violence des vagues qui faisaient tanguer le ferry, elle posa sur le lit inoccupé ses vêtements, ne gardant que le tee-shirt qu’elle portait sous son pull, se glissa entre les draps mous de la couchette, enserra le coussin —  elle mettait toujours dans ce geste une infinie tendresse — tenta d’apaiser sa respiration, la mer — elle — ne s’apaisait pas, devenait même de plus en plus forte la mer, une tempête comme celle-là c’était bien la première fois qu’elle en traversait une, ce n’était pas sûr qu’elle trouve le sommeil, la nuit allait être bien longue à voir le hublot s’illuminer d’écume blanche, à sentir la mer se creuser sous la coque, à écouter son vacarme, elle n’allait pas dormir c’est certain, elle n’avait pas peur, non vraiment elle faisait confiance au paquebot, mais il fallait résister à la nausée qui finissait par se répandre dans le crâne, fermer les yeux serrer les mâchoires ne serait pas suffisant, elle se laissa aller à l’idée de sa mort, imaginant la stupéfaction de ses proches apprenant le naufrage, se ravisant aussitôt, elle ne pouvait supporter la disparition du joli couple, maintenant rattrapée par la nausée elle avait hâte de voir le jour se lever à travers le hublot, les hauts parleurs diffuseraient la voix du steward annonçant l’arrivée dans une heure, se lever enfin, sentir l’odeur de café tiède qui l’écœurait petite, est-ce que la mer se serait apaisée, pourrait-elle monter sur le pont pour suivre la splendeur du cap en long travelling bleu, engourdie par la nuit difficile jambes amollies par le tangage, et respirer à pleins poumons le parfum de l’île, l’extase devant la ville rougissante au levant, c’était novembre, le ciel tenait sa promesse de pureté, la mer était calme 


Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier hebdo & permanent