premier mai

Dar El Beïda, 1970

C’est le premier mai, ciel radieux. Je suis fébrile, comme chaque fois que je m’apprête à rencontrer quelqu’un qui t’a côtoyé, comme si j’allais passer un grand oral. Je dois retrouver Slimane, un de tes anciens élèves, pour un café à l’East Bunker, près de la Gare de l’Est, immanquable. C’est à cinq minutes de la maison mais je ne peux m’empêcher de partir en avance, il ne pourrait pourtant rien m’arriver, je n’ai qu’à longer le même trottoir depuis la porte cochère jusqu’à la brasserie. Je marche lentement sous une chaleur qu’on dirait d’été, ne trouve aucun attrait à cette portion de la rue du Faubourg Saint-Martin, hormis le magasin de vêtements professionnels Bragard, dans la vitrine les mannequins en tenue de service se préparent aux intrigues qu’ils joueront la nuit venue. Mon regard préfère l’autre côté de la rue, plonge sur les voies de chemin de fer de la Gare de l’Est, rêve de voyages. La terrasse de l’East Bunker est en plein soleil, j’hésite, ne sais pas où m’asseoir, incapable de choisir je décide de me poster devant, j’observe les allées et venues des familles à l’entrée du jardin des Récollets, j’entends la voix douce et lointaine d’une annonce de la SNCF, je guette Slimane, j’ai bien vu sa photo sur les réseaux, mais je crains de ne pas le reconnaître. Je le guette parmi les voyageurs qui sortent de la gare, parmi les anonymes qui remontent la rue du Faubourg Saint-Martin, je le guette dans l’autobus qui passe, sur l’écran de mon téléphone portable, je m’encombre de peurs inutiles, s’il avait loupé son train, s’il ne prenait pas la bonne sortie ? Le soleil accable le bitume, la ville me paraît soudain étrangement calme malgré la proximité de la gare, sous la lumière crue elle se désagrège, ses immeubles tremblent comme des cubes de sable en suspension. Enfin je reconnais Slimane, il marche rapidement, petit, svelte, le visage un peu crispé sous le soleil intense. Malgré la chaleur je frissonne, à peine mes épaules redressées il est devant moi, je croise son regard brun. D’une douceur inattendue. D’une étrange familiarité. L’air me manque. Aveuglée. Rompue. Se laisser glisser sur le sol. C’est toi qui me regardes ? Le temps s’est replié, tu es descendu du Comanche, tu me dis je suis là. Tout ce que j’ai enfoui, occulté, tout ce que j’ai dissimulé d’amour crie au dedans. Mais déjà Slimane m’embrasse chaleureusement, comme un de mes oncles corse, comme chacun de ces hommes qui surgissent de ton passé — j’aime la familiarité de ces embrassades.

Deep Nostalgia

Deep Nostalgia, nul besoin de traduction, ça me laisse rêveuse. La promesse : Deep Nostalgia donne à l’histoire de la famille une nouvelle perspective en produisant une représentation réaliste de la façon dont une personne aurait pu bouger et avoir l’air si elle avait été capturée sur une vidéo. Sur le site, plusieurs exemples de photos anciennes prennent vie sous l’effet d’une animation, c’est vendeur, il y a quelque chose de troublant à voir ces visages anonymes qui se mettent en mouvement. Philippe en me montrant l’application avait lui aussi en tête les photos de mon père découvertes il y a deux ans, cette expérience m’était réservée, je suis traversée par une pensée follement naïve, cette technologie pourrait insuffler du vivant ? Je sens mon pouls s’accélérer, je n’en dis rien, contente de sentir Philippe aussi curieux que moi. Nous testons une première image, Plutôt lui enfant ce sera moins perturbant tu ne crois pas ? Le résultat est étrange et fascinant, cependant nous nous heurtons bien vite à l’imposture et aux limites de l’outil, sous l’effet de l’animation les traits s’alourdissent, le globe oculaire devient trop large dans les changements d’angle, le sourire se fige, les mouvements affectés m’évoquent un comédien qui chercherait à attraper la bonne lumière pour des essais caméra. Mais je suis prise par le jeu, comme si quelque chose de lui pouvait surgir, pour de vrai, on essaie encore, et encore, Tiens cette image où il a l’air sérieux, comment va t’il sourire, l’application travaille, des effets sur l’écran miment la magie de l’opération, la photographie s’anime, le visage se tourne légèrement vers la gauche, s’abaisse, les yeux clignent, passé l’instant de la découverte, la déception prend le dessus, qu’avais-je imaginé ? Je me sens presque honteuse d’avoir cru à ce simulacre, il n’y a rien ici de vivant. Je pense à cette tradition du dix-neuvième siècle, photographier les morts en les mettant en scène comme s’ils étaient vivants, maintenus assis ou debout à l’aide de structures de bois dissimulées dans leurs dos, ils apparaissaient plus nets dans l’image que les vivants autour, soumis à la difficulté de rester immobiles durant la longueur de pose de rigueur à l’époque. La photographie ne permettait plus seulement de fixer l’image des vivants, elle créait l’illusion de la vie pour les morts, parfois même ces photos étaient la seule représentation que les familles conservaient de leurs proches, faute de moyens ou de temps. Je ne résiste pas à choisir une dernière image, mon père communiant, elle présente un visage sage et lisse, se prête sans doute plus facilement à l’expérience, mais le résultat de l’animation me laisse ce même sentiment de frustration mêlé de gêne, je ne vois qu’une poupée hyperréaliste telle le robot humanoïde rencontré à Tokyo dans un magasin de luxe, rien de cet artifice ne me parle mon père, rien de cette lenteur synthétique ne ravive ma mémoire de petite enfance, ma fascination finit par se transformer en un vague écœurement. Des secondes de lui vivant j’en possède quelques-unes, en couleur, fixées sur film super huit, elles triomphent, ce sera mon seul souvenir fabriqué, lui, son appareil photo dans les mains, cadrant le lavoir de Canaghia transformé en bassin pour les bateaux que les gamins du village font flotter, lui et ce sourire léger, les pans de sa chemise soulevés par le vent, lui de trop loin et ses mots silencieux adressés au cameraman.

chambres

Je suis revenue dormir à Corbera, dans la chambre d’enfance, celle des premiers souvenirs, la chambre d’avant la mansarde, d’avant le temps où j’étais forcée à la sieste, où allongée sans sommeil rien ne m’échappait, ni la vie autour aux parfums bruns de café et de tabac, ni celle plus intime du dedans, un souvenir de peau sur le drap. La chambre de Corbera avec ses reflets mordorés éclaire toutes les autres chambres, la chambre d’après balayée par le vent iodé, puis encore celle-là en soupente à lucarne et moquette aux boucles neige, celle aux murs lisses où je dessine en douce mes premières histoires sentimentales, celle-là où j’ai rehaussé à la gouache les motifs fleuris du papier peint, celles merveilleuses de maisons inconnues où parfois j’allais en vacances, chargées d’un air et de bruits nouveaux. J’ai longtemps partagé mes chambres, mais dès que venait l’obscurité du soir et le silence, elles devenaient miennes, m’autorisaient les rêveries, je tombais telle Alice au fonds du puits, j’étais Perrine vagabonde au bord des ruisseaux, j’étais Jane dissimulée derrière le damassé rouge d’un rideau, ou encore cette fille de Brest ruisselante épanouie ravie. Dans mon enfance nous n’allions pas au spectacle, le seul cirque c’était celui que nous improvisions dans les dunes quand durant l’été nous étions rejoints par d’autres gamins en vacances, deux roulades et nous voilà acrobates à la lumière de feux interdits. Me revient aussi le visage de ces deux fillettes aux joues trop rondes et trop rouges qui un jour sont entrées dans notre classe unique à Jullouville, la phrase glissait à voix basse entre les bancs, ce sont des filles de forains, je devinais la frontière entre nous soigneusement entretenue par le mépris de notre institutrice, ça me mettait mal à l’aise. Nous n’avons jamais été à la foire qui devait se tenir dans le coin, et je pouvais les imaginer rentrer le soir dans leurs roulottes en planches de bois aux couleurs vives et fenêtres garnies de rideaux à franges telles que je les voyais illustrées dans mes livres. À Corbera, dans la chambre d’enfance, il n’y a pas de volets, seulement des rideaux verts dont la trame épaisse me fascine et laisse pénétrer les rayons lumineux de phares de voitures qui passent en contrebas dans la rue. Dans les halos les ombres dansent, peut-être les assassins d’Antoine qui font hurler ma grand-mère dans ses cauchemars, ou les fantômes de nos pères disparus. La chambre de Corbera éclaire toutes les autres chambres, et celle où je suis retournée bien plus tard, dans ce dernier appartement de Bastia où ma mère a vécu. De cette chambre on devine le parfum du papier d’Arménie ou d’un cône d’encens au patchouli, je crois bien que la saltimbanque c’est ma mère. Elle reçoit dans cette chambre à tomettes et plafond haut toutes les éplorées de la ville, elle les accueille en hochant doucement la tête pour faire danser les grands anneaux d’or que je lui ai toujours connus, et quand ses ongles laqués tapotent les cartes retournées, j’entends sa voix basse et persuasive qui console, encourage, invente des jours meilleurs. Si durant des années je reste cartésienne, agacée de l’engouement familial pour ses dons de voyance, dédaignant les promesses qu’elle prétend deviner dans les cartes, honteuse de l’argent qu’elle gagne sur le dos des malheureuses, aujourd’hui je regrette de ne pas lui avoir demandé de faire de parler nos morts, de chaque valet elle aurait sans prudence fait surgir la voix d’Antoine, de Louis, ou de Roland, quelles histoires m’auraient-ils rapportées alors ? Dans la chambre de Corbera le jour se lève, on le devine à peine tant la rue est sombre en décembre, j’ouvre la fenêtre et me penche sur la droite, là d’où, mon frère me l’a dit, on saisit la lumière de la rue Crozatier.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

ferme les yeux

Andjula Santa et Eugène, Paris 1940

Ferme les yeux. Et tu pourras saisir la lumière qui a toujours manqué à Corbera, l’aurore qui allume le ciel autour de l’Elbe, celle, t’en souviens-tu, qui éclabousse Terra Vecchia pénétrant la rue Droite au levant, celle qui poudre la vallée du Golo par les chaleurs d’été. Pauline s’est résignée dès l’automne, ici l’air serait toujours gris et elle n’aurait d’autre horizon que les fenêtres immobiles et semblables qui s’éclairent de l’autre côté de l’avenue, perdu le brûlé de châtaignes qui imprègne les ruelles du village en novembre, perdue la rumeur des torrents de mars, elle croit l’entendre parfois mais ce n’est que la circulation des voitures au dehors. Quand le jour finit tôt, elle s’inquiète du crissement aigu de la grille de l’ascenseur, c’est comme un cri de bête préhistorique, ça vient de loin, ça fait remonter la peur qui lui prenait le ventre quand elle traversait le sombre silence du village après la classe en hiver, ce même bruit qui nous impressionnera, nous les enfants, un peu hésitants devant l’engin. Pourtant nous prenions tous l’ascenseur, enveloppés par l’odeur de bois vernis et de métal humide, mais auparavant nous avions un rituel, nous éprouvions l’acoustique religieuse du hall de l’immeuble, lançant dans l’air des notes légères alourdies du parfum des pierres froides, et dans les yeux de Pauline se dressait l’ombre de la chapelle de Canaghia. Maintenant tu devines l’incertitude du retour qui l’étreint dès qu’elle pose le pied sur le pont inférieur du Sampiero Corso, à cet instant elle ne peut pas imaginer la guerre, ni les drames qui la cloueront à Corbera, elle se laisse griser par l’air doux de septembre sur la mer quand la côte s’éloigne.

Ferme les yeux. Et ce sera Noël, une réception de mariage ou un banquet de funérailles, tous réunis flûtes pétillantes entre leurs mains volubiles, leurs dents se plantent dans les bugliticce préparés par Pauline, déchirent les tranches salées du lonzu arrivé par colis, le ton monte à commenter la marche du monde, tous refusent de s’accorder, relâchent à l’unisson des volutes de fumée blonde qui s’enroulent autour des ampoules torsadées comme des flammes. Tu voudrais être légère comme les volutes, tu danses ou plutôt tournicotes, dans ta main le petit sac en faux cuir rouge que tu ne lâches plus depuis que tu l’as reçu à Noël, ça fait rire les adultes, tu ris de les voir rire, tu sais comme ça les console de te voir rire et danser, d’être à la fête, alors tu tournes encore, les fleurs de la tapisserie du séjour entrent dans ta ronde, s’épanouissent et t’enveloppent, Poucette étourdie tu tournes jusqu’à t’effondrer, alors ils ont tu leurs désaccords. Pour te faire revenir Pauline froisse des brins de népita entre ses doigts qu’elle agite sous tes narines, puis on glisse un sucre gorgé de myrthe brûlante dans ta gorge.

Ferme les yeux. Ta joue collée contre la paroi du buffet chargé d’odeurs douceâtres, de biscuits, d’anis, de muscat, d’amandes, de chocolat, on t’a raconté qu’Annie petite y avait planté ses dents parce qu’elle avait eu une envie soudaine de chocolat — le chocolat avait disparu depuis la guerre — et, si elle ne se souvient pas d’avoir eu faim, jamais elle ne s’en est plaint, elle n’a pas pu s’empêcher de mordre dans le bois de châtaignier lisse et brun, il fallait voir ses yeux écarquillés ronds comme des billes quand sa bouche a heurté l’amertume de la cire. Bien des années plus tard, alors qu’Annie avait depuis longtemps quitté Corbera il y a toujours eu dans les salons où elle a vécu un buffet de bois brun avec du chocolat dedans.

Ferme les yeux. Les ancêtres cloués au silence dans leurs cadres cuivrés, leurs regards d’outre-tombe, leurs visages aplatis sur le mur du petit couloir qui conduit à la salle de bain, les bacchantes d’Eugène et le chignon haut d’Andjula Santa, le regard de Louis entre le vide et la peur, Pauline au collier de perle qui sourit doucement, tu n’es pas bien sûre, est-ce que trônait sous verre la branche italienne qui justifiait toutes les prédispositions artistiques de la famille — celui-là qui vraiment avait un don pour la musique, celle-là qui aimait peindre les murs, et la petite qui est une véritable artiste — tu pourrais même le dessiner les yeux fermés cet appartement, mais — maintenant tu le sais — ton arrière-grand-père n’était rien que le fils de paysans du Piémont, journalier dans les champs.

Ferme les yeux. Ce sont les doigts d’Annie qui te chatouillent sous le menton après qu’elle t’a roulée dans la grande éponge douce et rose à la sortie du bain, vous riez en même temps, tu aimes ses cheveux longs, sa peau pâle — si pâle qu’on l’appelait tata verte — ses cernes mauves, sa pulsation d’oiseau, tu aimes le moelleux du grand lit qui tangue quand elle te balance joyeusement, oh toute cette tendresse, tu l’aurais presque appelée maman, tu es bien heureuse qu’on te l’ai choisie marraine et de porter Anne-Marie comme deuxième prénom, aujourd’hui tu sais d’où il vient ce prénom et ça te plait plus encore.

Ferme les yeux. Prendras-tu vraiment le risque d’y revenir ? T’obstineras-tu à questionner les murs à défaut des vivants ? Rappelle toi la déception au-dehors devant la façade plate et grise de l’immeuble, où sont les fenêtres hautes et joliment arquées, les corniches gracieuses dont tu croyais te souvenir, et pourquoi ces volets en accordéon de plastique ajoutés il y a peut-être trente ans, toi qui aimais la clarté de la nuit pénétrant la trame des doubles rideaux verts, le voudras-tu vraiment, découvrir dans la lumière grise du premier étage une toute petite famille silencieuse et grave, troublée par le monde vacillant, qui aura recouvert les murs d’enduit dans une grande opération de blanchiment du passé, qui éclairera le gris du jour à la lumière froide d’ampoules basse consommation, il n’y aura rien de la joie de Corbera dans leurs meubles nordiques, dans leurs regards interrogateurs seulement de la méfiance, sauras-tu les attendrir pour qu’ils ouvrent la porte du réduit au fond du couloir probablement transformé en dressing, adieu boîtes à trésors, mystères et encaustiques, adieu vitre fêlée ou s’était glissé l’œil qui veillait sur les enfants punis.

Ferme les yeux, souviens-toi de la joie de Corbera, des chants et des guitares des frangins, des fleurs dorées de la tapisserie, des cocottes, des relents de sauce à la marjolaine — mets un sucre dedans c’est le secret, souviens-toi du geste sûr de Pauline qui découpe les losanges dans la pâte épaisse, du sucre cristal dont elle saupoudre généreusement les frappes après la friture, cette odeur de citron chaud, souviens-toi du bruit du moulin à café, de l’enfance qui s’échappe.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier outils du roman

quand tu hésites à quitter la nuit

Poretta, 30 juin 2020

quand tu hésites à quitter la nuit
quand les draps se réchauffent au corps
quand apparaît le jour avec ruban d’aurore
quand le vent plie la mer
quand revient brutalement le souvenir d’un moment heureux
quand tu entends un éclat de rire qui pourrait être le sien
quand la saveur d’une boule coco se mélange au sel d’après la baignade
quand tu te plonges dans sa peau
quand les particules de poussière s’allument dans l’air de la sieste
quand au plus près de son regard tu peux voir un sourire
quand une ressemblance enfouie apparait
quand l’orage d’été éclate
quand les fleurs dégouttent de pluie
quand un parfum d’herbe tiède et de sable flotte sur le tarmac de Poretta
quand un monde ancien se révèle entre les drailles
quand le soleil allonge les ombres en hiver
quand les chaises se replient sur les tables de café
quand des paysages émergent sur les murs
quand les villes s’éloignent et l’horizon avec
quand tu voudrais puiser dans la réalité du monde autre chose que la colère

D’après une proposition de Pierre Ménard dans le cadre d’une série d’ateliers d’écriture sur le thème de la ville

ayant droit

Hier j’ai reçu un courrier de la ville de Paris, service des cimetières, on m’annonce que, comme suite à votre demande, je suis désormais reconnue ayant droit de la concession trentenaire du cimetière d’Ivry où mon père est enterré. Ça m’a fait un drôle d’effet, comme si on officialisait quelque chose lui et moi. Je crois bien que ça m’a fait plaisir, à quelques jours de la Toussaint même si je n’ai pas besoin de fête, ni de brume automnale pour m’adresser à lui, depuis notre rencontre à Lasne dans le salon de Clo il ne me quitte plus. Mais quand j’irais au cimetière, je n’hésiterais plus sur le chemin, ce sera avec un peu de ce sentiment d’orgueil nouveau.

annonciation (bis)

C’est une reproduction de l’Annonciation de Fra Angelico, celle que j’ai découverte dans l’intimité de la cellule numéro trois du couvent San Marco à Florence, au printemps 1986. Elle est précieusement encadrée, une marie-louise en papier épais et mordoré, dont la découpe suit la forme de la voûte où se déroule la scène biblique aux couleurs fanées, puis une vitre maintenue par un cadre sculpté, peint en brun, rehaussé de volutes en dorure, quelques éclats dus aux chocs révèlent par endroits l’enduit ou les veines du bois. En décrochant le tableau pour le photographier de plus près, j’ai soufflé sur la poussière accumulée sur le bord supérieur, j’ai vérifié qu’il n’y avait pas d’inscription au dos soigneusement fixé au cadre par un ruban de craft gommé, j’ai pensé qu’il y avait peut-être un secret glissé entre l’image et le carton mais la crainte d’abîmer la reproduction a freiné mon élan de curiosité. Impossible de me souvenir précisément comment ce tableau est devenu le mien, en l’écrivant je trouve ça étrange, comme si je ne pouvais pas véritablement me l’approprier, et pourtant il est bien à moi aujourd’hui, accroché dans notre minuscule chambre à coucher, plus petite encore que la cellule de San Marco. Ce n’est pas la première fois que je l’évoque, il faisait partie du décor de Corbera, j’aime penser que c’est Giovanni Giuseppe Carozzi qui l’a emporté depuis le Piémont lors de son immigration à Bastia en 1886, puis qu’en 1937 la famille Carozzi l’a glissé dans ses malles pour le 14 avenue de Corbera d’où il n’a plus bougé jusqu’à ce qu’Annie et Simon en referment définitivement la porte en 1981. Je crois que j’en ai redécouvert l’existence pile un siècle après l’arrivée de mon arrière grand-père en Corse, au retour du voyage scolaire à Florence, et c’est probablement à ce moment que je l’ai réclamé à ma tante, amusée et surprise que la famille possède cette reproduction. Je l’ai longtemps considérée comme un symbole, la beauté de Gabriel, la douceur de la Vierge me renvoyaient l’émerveillement et la nostalgie de Florence, le premier grand voyage, ta présence, notre chère AMG nous contant passionnément Giotto, Lippi et Uccello, le ciel intense et bleu au dessus de Santa Maria Novella. Aujourd’hui elle se charge des exils successifs, des secrets de Corbera, de ces racines que je viens débourber, de cette crainte de la voir s’effacer sous l’effet du soleil, de cette histoire que je voudrais savoir délivrer avant.

l’incertitude du retour

Angèle, Jean, Annie (Anne-Marie), à Bastia en 1937

C’est début septembre, sur la place immense enrobée de soleil encore chaud, Jean et Angèle alignent des pierres minuscules à l’ombre du kiosque à musique. Pauline les guette depuis la terrasse des Palmiers où elle a bu avec Louis un café sous le frais des platanes. C’était du luxe ce café, c’était la première fois qu’ils savouraient cette oisiveté, un café servi sur la place Saint-Nicolas, Mais on pouvait quand même s’offrir ça avant le départ avait dit Louis. À cette heure-là il n’y a pas grand monde, Pauline berce doucement Anne-Marie endormie dans la poussette, elle s’attendrit sur ses joues roses et tièdes comme les pêches du verger de Canaghia, et, si elle ne craignait pas de la réveiller, elle la prendrait dans ses bras pour sentir le chaud de son cou, ça apaiserait la tension qui pousse contre sa poitrine. Ce n’est pas un lundi ordinaire, ce pourrait être comme un dimanche quand on vient dégourdir les enfants sur la place après la messe, bien que Pauline ait toujours préféré la place du marché, plus petite, cachée derrière l’église Saint-Jean Baptiste, mais c’est lundi, le jour du bateau pour Marseille via Toulon. Louis lui a dit d’attendre là, calmement, le temps qu’il aille vérifier précisément l’horaire de l’embarquement, il le sait parfaitement à quelle heure, mais il faut meubler l’attente. Pauline cherche le calme en vain, c’est de monter sur un de ces monstrueux navires, c’est plus fort qu’elle, quelque chose en dedans qui frappe durement, sous la batiste fine de sa blouse blanche. Pourtant depuis la place il a belle allure le Sampiero Corso, presque neuf, mis en service depuis un an seulement, il étale ses cent mètres le long du quai du Fangu, autour les dockers s’affairent en fourmilière désordonnée, ils ont sans doute déjà chargé leurs malles, bouclées depuis des jours. Pauline avait gardé le strict nécessaire jusqu’à la veille du départ, qu’elle avait glissé dans des bagages à main, avant qu’ils rejoignent les cousins Laureli chez qui ils ont campé tous les cinq, quel bazar c’était dans le salon. Pauline n’avait pas fermé l’œil durant la nuit, en étau entre la peur et l’excitation du voyage, guettant l’aube, puis le réveil de Louis qui aux aurores était retourné dans l’appartement de la rue Droite, escorté par Ado et Eugène, là ils avaient entassé les cantines dans la voiture prêtée par le receveur de Bastia pour les conduire aux hangars sur le port, et s’assurer que tout serait bien embarqué à bord du fier navire. Il est rentré chez les cousins par le quai des Martyrs, à neuf heures le soleil avait déjà réchauffé l’air et Louis n’avait pu s’empêcher de regretter sa baignade quotidienne à Ficaghola, un rituel d’enfance, mais la situation qui l’attendait à Paris valait largement ce renoncement. La matinée avait glissé à remettre en place le salon des Laureli, à préparer quelques sandwichs pour le voyage, Alina les avait gardés pour le déjeuner et puis ils ont filé, ils ne voulaient pas s’éterniser en adieux et les enfants devaient se fatiguer un peu avant la traversée. Maintenant Pauline admire la découpe des jeunes palmiers dans la lumière de fin d’été comme si elle les voyait pour la première fois, et comme dans un rêve la silhouette de nageur de Louis est apparue, il remonte du port, son impatience masquée par un sourire étiré. En se frottant doucement les mains, il a murmuré, On va pouvoir y aller, ils ont appelé les deux gosses, ils ont jeté un œil tout autour, ne rien oublier, et ils ont traversé la place à pas lents pour rejoindre le port. Personne n’osait se retourner, ni rompre le silence installé, seule Anne-Marie ne pouvait mesurer la solennité du moment, encore endormie dans la poussette que Jean manœuvrait avec la hauteur des aînés. À l’embarquement Louis a tendu fièrement ses billets de deuxième classe payés par Les Postes. Avant de filer poser les bagages dans la petite cabine, il a glissé à Pauline, Garde-nous une belle place sur le pont.
Contre le bastingage Pauline sent son cœur se serrer, elle sent aussi la main d’Angèle agrippée à la sienne, Jean se tient droit et fier à côté de Louis, Anne-Marie se réveille dans les bras de son père, la tête tournée vers la ville, Louis les petits il faudra que tu leur apprennes à nager, hein ? Ils peuvent désormais admirer Bastia, les façades ocrées de la place Saint-Nicolas, le massif du Stello derrière, et le soleil au-dessus encore. Après un long moment de contemplation la sirène du départ a fait sursauter Pauline, même si en montant sur le bateau elle savait qu’elle quittait l’île, ce bruit la projette brusquement dans l’inexorable départ, la chaleur s’échappe de ses membres, l’air lui manque déjà, mais Louis a promis, Paris ce sera formidable et puis pense à cette chance que c’est pour les petits. Ils sont restés longtemps sur le pont, bien après avoir longé le cap, imprégnant leurs cornées du sombre des montagnes de l’île chérie, imaginant le soleil se couchant derrière tandis que dans l’air s’élève, mêlée à l’odeur âcre des immortelles, l’incertitude du retour.

hypnotique

Enfant, j’entre dans la catégorie pâlotte cernée, cela me valait quelques inquiétudes des adultes, ces cernes pour une gosse de mon âge… Je ne me souviens pas de difficultés à m’endormir, seulement du sommeil orchestré par ma mère à coup de cuillers de sirop hypnotique, à huit heures trente au lit, neuf heures en été, alors qu’il faisait encore jour, que les copains jouaient au dehors, mais non, il fallait se coucher, laisser la beauté du soir au monde des adultes, par chance j’aimais suffisamment le parfum d’orange caramélisée du théralène pour feindre l’agitation et réclamer une cuiller du remède. Ainsi longtemps je me suis couchée de bonne heure, longtemps j’ai pensé que si je n’avais pas mes neuf heures de sommeil je ne serais pas vaillante le lendemain, avant de goûter, bien des années après, le temps de la nuit, son incertitude, son grain doux, ses rêvélations.

mais vois ce matin comme je suis là

Dans ce monde où tu vis je suis morte, je suis morte deux fois.

La première fois c’était quelques secondes avant un long coma. Tu la connais l’histoire, j’avais douze ans, je tentais l’aventure nez en l’air sur le boulevard Diderot, le chauffard, l’accident, habituellement on se souvient du modèle de la voiture, ça fait partie des détails qu’on raconte, mais là je dois bien avouer que je ne sais plus. Surtout la mort s’est ravisée, la médecine accomplissait déjà des miracles, les médecins ont organisé un sauvetage provisoire, on m’a remplie de sang pour gonfler mes veines plates. Bien des années après on a su que le sang m’empoisonnait doucement, la mort, elle, savait déjà, elle a fait semblant de renoncer, elle m’aurait à petit feu. Qu’importe puisque j’avais choisi la vie. Sais-tu combien de fois j’ai choisi la vie malgré le pire ? J’ai jamais hésité, même s’il y a eu la tentation de mourir le jour où j’ai appris la mort de ton père dans le salon d’Oran. Tu étais là, tu jouais dans ton parc, j’ai choisi la vie.

La deuxième fois que je suis morte, tu t’en souviens c’était l’été. J’ai su comme tu étais incrédule, j’ai su ta nuit blanche, ton hésitation avant de rejoindre ton frère, pourtant tu savais, tu t’étais résolue quelques semaines auparavant devant mon corps replié d’enfant sur le lit étroit — c’est ça que j’étais devenue, une enfant. Depuis toutes ces années la mort prenait son temps, menait sa longue et silencieuse conquête, puis elle a dressé un mur invisible, elle a grignoté mes pensées, mes nerfs, oh quelle morsure douloureuse. Il t’a téléphoné, il t’a dit c’est le moment, et tu as vu ta première morte, tu as détourné le regard, ça m’a chagrinée un peu, et puis j’ai compris tu ne voulais pas te souvenir de mon visage de morte, ce masque gris les yeux ouverts joues avalées et la bouche qu’on a oublié de refermer, l’odeur désastreuse des antiseptiques. Mais vois ce matin comme je suis là, telle que tu as rêvé me retrouver. Maintenant tu peux oublier le vide de mon regard, mes doigts malhabiles, ma langue confuse, tu peux caresser le souvenir de ma pe­­­­au douce du chaud de mes mains posées sur toi, tu peux te souvenir de mon rire, souviens-toi de ma voix, laisse la nuit longue et noire qui m’a fait chavirer, l’attente, efface le lit étroit, le drap blanc, mon corps tout petit dessous, le vide autour, veille sur nous, tu aimeras l’obscurité, nos rencontres secrètes, l’étrangeté de notre histoire, écarte les pans, glisse dans les plis, découds l’ourlet, gratte le grain du drap, fais le bruit qu’il faut, tu sais comme je n’ai jamais aimé le calme.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier outils du roman