les derniers jours d’été

Début de semaine fébrile, il y a dehors une lumière magnifique, ce sont les derniers jours d’été mais je ne suis pas en état de sortir. Variations de Paul lu d’une presque traite — et dormir.

Le journal s’écrit à grands traits, j’essaie de visualiser la semaine, j’ai des absences, je n’ai quasiment pas fait de photographies, elles m’aident habituellement à resituer les petits événements, combler les vides. Je pourrais renoncer, mais toujours cette petite voix intérieure.

Je termine le montage de Rompez, Philippe mixe le son, me dit que ce n’est pas compliqué. Son intervention à ce moment-là me rassure, il est mon premier spectateur, j’aime l’équipe que nous formons. Je suis contente du résultat — il y a heureusement toujours des doutes, mais l’impression d’une forme complète, nourrie par la musique de Stewen qui a bousculé mon projet de montage initial. Aussi pour la première fois j’adapte un de mes textes, quand habituellement ce sont les images qui déclenchent l’écriture.

On parle de Comanche avec PCH, il l’aime beaucoup, il a relevé quelques petites choses, au fil de la conversation je relève son envie de plus de lyrisme, un besoin d’ancrage peut-être, de réalité, cette impression que tu planes un peu, ça oui je planais totalement même. En évoquant certains points du récit, les rencontres extraordinaires, la vitalité de Pierrot et Roland je suis émue, mais joyeuse.

Le départ à Senigallia – Arnold Pasquier, Gare de Lyon, août 1988

Arnold m’envoie une série de photographies prises lors de notre voyage à Senigallia durant l’été 88. M’amuse de les recevoir au moment où François Bon nous propose un atelier en appui sur de l’œuvre de Giacomelli. Je regarde les photographies, je ne me souviens pas de la ville. Je me souviens de la cuisine d’Angela, où sa mère préparait chaque matin des pâtes fraîches. Je me souviens d’un scarabée domestique. Je me souviens que je me suis trompée de train retour mais que le contrôleur avait été compréhensif.

le marché aux poissons, Senigallia, Arnold Pasquier août 1988

La jeune maman sur le pont des écluses Saint-Martin, son petit garçon dans la poussette, leurs regards plongés vers l’écluse bouillonnante, l’enfant est fasciné, la mère absente, triste, son corps parait lasse qui s’appuie sur la poussette.

Il fait froid, je pédale plus fermement. Surgit un groupe de pompiers qui courent sur la piste cyclable, je ralentis, ils s’écartent, se déportent sur les côtés en un mouvement presque dansé. J’aurais voulu filmer cette traversée, l’énergie de ce double mouvement, mon glissement à vélo, leurs corps comme une vague.

Petit échange avec Juliette, nous évoquons la longue attente. J’accumule pas mal de refus, ce n’est pas douloureux du tout, mais j’ai l’impression d’être enfermée dans une logique qui répond davantage aux petites phrases de l’entourage — tu devrais faire un livre, tu devrais te faire publier, je suis sûr qu’un éditeur — qu’à mon propre désir. J’aurais pu ne pas les écouter, je pourrais décider de ne pas attendre, faire le livre, mais je mets finalement ce temps à profit, j’explore d’autres territoires, j’apprends.

on oublie déjà la chaleur

Ce sont les photos en noir et blanc qui m’ont attirées, accrochées sur un fil, le type tire des portraits instantanés avec sa boîte afghane, il développe sur place, on repart avec le cliché argentique en noir et blanc. On se décide, prenons tous les trois la pause. À l’intérieur de sa petite chambre en bois, les bacs de révélateur, fixateur. Je sens l’odeur d’acide acétique, je me souviens des images tirées dans le labo de Saint-Charles, une série sur les boîtes aux lettres, des portraits de Anne et de mes sœurs.

Je vais récupérer Comanche chez un éditeur, à l’interphone la voix dit dernier étage, je rentre dans le bâtiment, plusieurs maisons d’éditions se partagent l’immeuble, à chaque palier des bureaux, des portes ouvertes sur des livres, des rendez-vous, des discussions dont je ne saisis que quelques mots, je n’ose pas regarder. Au quatrième une seule porte — fermée — je frappe, elle me tend le manuscrit, je redescends comme une voleuse.

Rendez-vous pris avec Jeanne Cousseau pour les prochains vases communicants vidéo, j’aime ce petit vertige de l’attente, du oui, de l’espace avant de commencer. Aux premiers jours du procès des attentats de Nice, je pense à l’ancien lycéen de Montgeron dont j’avais découvert le visage dans la presse parmi les victimes, j’en étais un peu amoureuse à l’époque du lycée. Il y a désormais une rue à son nom à Nice. Je me demande qui du lycée se souvient de lui, qui sait les circonstances de sa disparition.

À la télé La villa, très émouvantes retrouvailles d’une fratrie autour d’un presque mort, l’apparition de petits migrants qu’ils vont aider, il y a surtout cette scène en flash-back, on retrouve le trio une bonne trentaine d’années en arrière. C’est l’été, la légèreté, la mobilité des corps, c’est l’extrait d’un ancien film de Guédiguian, ça nous saisit, la permanence des idées portée par les mêmes corps. Il y a aussi ce petit bout de côte au nord de Marseille, que je ne connais pas et que j’ai bien envie d’explorer.

Visite chez l’imprimeur de la rue Monsieur-le-Prince, acheter la carte promise à Jane, l’Américaine rencontrée à Haworth, je lui avais dit que oui cela me ferait plaisir de lui rendre ce service, c’est seulement après qu’elle nous avait asséné But I love Trump, j’ai passé outre. Je lui demande son adresse pour envoyer la carte, identifie sa maison sur Streetview — dans un quartier résidentiel de Temple Terrace en Floride, je tourne autour, je me demande quand nous retournerons en Amérique.

Nous pédalons en bande joyeuse, on parle, on chante, il fait beau, il y a des champs de blé autour, ça ressemble au Cher, en arrivant à la maison je m’aperçois qu’Alice n’est pas avec nous, longue attente inquiète, je sens une masse lourde se répandre dans ma poitrine, je me réveille, se défaire du réalisme d’un mauvais rêve prend toujours trop de temps.

Les fleurs artificielles poursuivent leur conquête de la ville, sur les devantures des boutiques de modes, de restaurants italiens, des roses, des dahlias, des anémones aux couleurs irréelles. Paris prend parfois des allures de décor et je ne l’aime plus. Le temps change, les pelouses reprennent du vert, on oublie déjà la chaleur.

telle que dans l’enfance

Comment c’est rentrer chez soi quand il s’agit de traverser la mer ? Combien de fois ce voyage, en ferry ou en avion ? Comment rentrer chez soi quand maintenant c’est trop tard ? Tu approches l’île, en avion souvent l’arrivée se fait par l’ouest, déroutante, la succession des golfes vers le sud dont tu ne maîtrises pas la géographie. Déjà les sommets du cap, les frôler presque. Ta vision d’enfance, les montagnes en copeaux de chocolats. La place Saint Nicolas, le boulevard Paoli, le port, les quais, la jetée, vue du ciel la ville impose ses droites. Le soleil éblouit la surface de l’eau comme une poursuite. Le lido de la Marana, l’étang, la piste. L’air chaud et humide dès que tu sors de la cabine, la passerelle métallique sous les sandales. Le ciel aveuglant. Les manches à air, la chorégraphie des agents drapés de gilets phosphorescents. Sur le tarmac des lignes colorées, l’odeur de kérosène. L’herbe brûlée. Sa main large qui te frotte l’épaule, ferme et tendre, la traversée du parking, la voiture gorgée d’air chaud, les vitres qu’on baisse pour l’illusion de fraîcheur. L’autoradio, les cassettes, son bras gauche posé sur le rebord de la portière, le volant dirigé d’une main. La concentration sur la route pour chasser la nausée, les boucles, les échangeurs, une zone abstraite jusqu’à la mer — sourire. La plage de Ficaghjola, le bleu azur, ta respiration apaisée, la citadelle, la lumière orange du tunnel. On avance, entre l’alignement des palmiers de la place Saint-Nicolas et les ferrys. Le clocher austère de Notre-Dame de Lourdes — la ville telle que dans l’enfance. L’émiettement ocre de l’immeuble à l’angle d’Émile Sari, le visage de la petite Salvat qui habitait au premier, juste au-dessus de la Brasserie, tu n’es pas certaine que c’était le Majestic. Remonter la rue arpentée mille fois, les lettres géantes du pressing, les lourdes balustres en pierre, la boutique de vêtements où tu te tortillais dans la cabine d’essayage à essayer des robes dont tu ne voulais pas. Il commence à siffloter entre ses dents — trouver une place pour la vieille AX, descendre, laisser l’estomac reprendre sa place. La porte verte du numéro 50 du boulevard Graziani, ses panneaux sculptés en diamant le verre cathédrale le fer forgé, les marches mouchetées, increvables, la pierre froide comme dans une église. Sitôt la porte de chez soi franchie, l’odeur d’encens et de tabac blond, sa voix grave, telle que dans l’enfance.

texte écrit dans le cadre du défi écriture, les 40 jours, par François Bon

rêver fantômes

J’ai découpé l’intégralité de Comanche, une quarantaine de séquences, c’est une feuille de route, je m’autoriserai les chemins de traverse, les surprises.

La lune fragile, le reflet rose des nuages, faire des photos au quotidien rend les saisons plus tangibles, l’eau se fige dans les flaques, ce n’est pas l’hiver mais ça y ressemble.

Il m’arrive en m’approchant de la station vélib de ne voir plus qu’un vélo accroché, de lancer une prière muette Pitié qu’il fonctionne. Il fait nuit, je roule doucement comme depuis l’accident, ma vision se trouble, une feuille morte glisse sur l’asphalte humide je la prends pour un animal je sursaute.

Mon frère m’écrit Tu ne te souviens pas, et pourtant tes mots sonnent juste, tout est très « réactivé » quand je te lis. Et si en fait, tu te souvenais de plus que tu n’en as conscience ? Je ne me souviens pas, mais si j’écris c’est pour tenter de faire surgir des choses de l’oubli.

C’est un quartier où je ne vais jamais, cette fois j’y avais rendez vous, à l’heure du thé en décembre il fait nuit, j’ai mon appareil photo, il y a des lumières de fêtes de l’autre côté de la rue de Rivoli, un sordide marché de Noël, churros et foule, mais le petit garçon trop grand dans le manège des Tuileries, ses jambes trop longues dans le vide sous la nacelle j’imagine son regard dans le vide aussi.

La règle du jeu, toujours le même émerveillement devant la nature, les arbres nus, la lumière, une vérité, Geneviève au marquis Ça m’ennuie de souffrir seule. Mes pauvres arbres flous ne sont pas à la hauteur.

Rêver fantômes, Jacques et Annie, dans une vieille maison que je connais déjà, transformée en institution, elle le visite, je dois les rejoindre, l’infirmière me couvre le bras droit de betadine, je les aperçois à travers la porte entrouverte, leurs corps flous et brûlés de lumière.

ne plus compter les vagues

Choisir les photos pour le journal — ça se restreint chaque semaine, moins de promenades, et le poids de l’appareil. Journée engloutie par novembre.

Dimanche studieux, finir d’écrire — plutôt réécrire — les premiers épisodes de Comanche. Retrouver la tension, découper le texte, des blocs à retravailler — replonger — exaltant et douloureux.

Le plaisir à l’atelier de gravure, me sentir à l’aise avec les outils, la presse, les gestes deviennent naturels. Il va falloir trouver quelque chose à dire.

Le message de Nina — avec papa il faut que vous me reparliez de ton rideau proustien parce qu’il a annoté toutes les deux pages du deuxième tome pour toi — elle m’envoie une photo. Je calcule, c’était il y a précisément trente ans, ces échelles de temps m’impressionnent. Soirée fébrile, je publie le premier fragment de Comanche, on verra, je n’ai signé aucun contrat. Dans la nuit, présence des fantômes.

Retour sous le ciel radieux par Richard Lenoir, si je lève les yeux la ville devient une foret. Je retrouve Nathalie au Valmy, nos timidités respectives, plus de trois heures sur écrire, nos petites histoires, la famille, plus tard sa photo du pont Lafayette, j’aime qu’elle s’installe dans mon paysage.

Nous regardons Vif argent, encore des fantômes, vers la fin scène de l’adieu consenti, on entend le deuxième mouvement du concerto n°2 de Rachmaninov. Je viens de poser ça dans Comanche, c’était un morceau que ma mère me faisait écouter à l’heure de la sieste, comment j’aurais pu m’endormir ?

Passage au salon de l’autre LIVRE, emplettes de Noël, des livres amis, ne sais pas offrir des livres que je n’ai pas lus . En regardant les couvertures de Roxane je me rappelle que petite je rêvais d’illustrer des livres. On parle de vagues devant le stand de Publie.net, Guillaume V nous dit qu’il ne les compte plus. Sur le chemin du retour avec Anne nous évoquons les films qu’on ne peut plus regarder, ce qui bouge, ce que l’écriture ouvre, nos fantômes. En rentrant écouter médusée la voix d’une vieille amie de la famille sur le répondeur, une amie de ma mère — de ses sœurs — j’ai essayé de la retrouver sans succès il y a deux ans, là elle me demande de la rappeler, nous allons nous voir bientôt, j’espère qu’elle a connu mon père.

jours manqués

photogramme film super 8 – Canaghia

le jour où tu m’as caressé la joue de l’index pour la première fois
où nous avons survolé le désert de Tiaret dans un Piper Twin comanche
où tu m’as donné un petit nom qui disait comme souvent j’étais dans la lune
où tu as voulu faire mon portrait en noir et blanc pour l’envoyer à ta mère
Le jour où tu es mort
Le jour où tu aurais décidé de ne pas aller travailler pour m’emmener voir la mer à Cherchell
où tu te serais agenouillé devant moi pour inspecter mes mains écorchées, tu m’aurais dit que c’était rien
où tu m’aurais acheté une glace parce que c’est comme ça qu’on console les enfants
où tu m’aurais raconté des histoires inventées le soir au pied du lit
où tu serais venu me chercher à l’école où tu m’aurais laissée te battre à la course
où tu m’aurais appris à jouer à la bataille
où nous aurions observé les traces de condensation des avions dans le ciel
où tu m’aurais appris à nager, aussi à plonger
où nous aurions fini par quitter l’Algérie
où tu m’aurais appris à ne pas avoir peur
où tu m’aurais dit que la religion c’était rien que des foutaises
où pour la première fois nous aurions bu un verre sur une terrasse de la rive gauche, j’aurais eu onze ans, j’aurais bu un orangina
où tu m’aurais pincé le menton, tu aurais dit oh tu as des taches de rousseur
où tu m’aurais appris à aimer la vitesse
où tu m’aurais expliqué pourquoi la lune parait plus grosse et plus rousse quand elle est proche de l’horizon
où tu aurais été déçu de découvrir que je fumais
où je t’en aurais voulu de ne plus comprendre rien à rien
où tu m’aurais fait goûter du vin
où tu m’aurais consolé de mon premier chagrin d’amour
où nous aurions été voir le Pont Neuf empaqueté
où tu m’aurais encouragée à faire des études d’art
où tu m’aurais attendue au petit matin d’un premier janvier, tu m’aurais cueillie avec un drôle de sermon
où tu m’aurais offert Le rivage des Syrtes
où tu m’aurais avoué que tu n’as jamais eu ton bac
où nous serions allés voter ensemble pour François Mitterrand
où nos ombres se seraient rejointes dans la lumière du soir
où tu m’aurais offert ton vieil appareil photo, celui avec lequel tu photographiais les bateaux du lavoir de Canaghia
où nous aurions été voir un film de Jacques Rivette à l’Action Christine
où tu aurais fait un feu, j’aurais joué à attiser les flammes
où tu m’aurais montré la beauté du premier mouvement du concerto numéro deux de Rachmaninov
où c’est moi qui aurais quitté la maison
où tu aurais renversé une coupe de champagne, tu en aurais recueilli du bout des doigts, m’en aurais aspergé le front en criant allégresse ! allégresse !
où cette fois c’est moi qui t’aurais pris en photo
où nous aurions bu un café brulant sous la pinède
où nous nous serions promis de faire un grand voyage au Canada que nous ne ferions jamais
où nous aurions vu l’aube se lever
où nous aurions un peu trop bu, tu m’aurais parlé presque comme à une amie 
où tu m’aurais emmenée en pèlerinage rue Henri Barbusse à Argenteuil
où nous aurions fait presque le même rêve sans que cela nous surprenne
où tu m’aurais confié que tu aurais aimé écrire
où nous serions restés silencieux
où nous aurions évoqué un souvenir commun en riant
où tu aurais posé une main sur mon épaule
où soudain tu serais devenu vieux
où nous aurions fouillé les albums de famille
où tu m’aurais raconté encore une fois les mêmes histoires d’enfance, de guerre, d’avions
où j’aurais surpris ton regard ailleurs
où tu serais mort, mais doucement
où j’aurais pleuré à ton enterrement au cimetière d’Ivry, l’air aurait été doux et blanc
où je me serais consolée de ton absence

l’absence

Tu attends qu’ils sortent, une course en ville, une partie de bridge, parfois un dîner, tu tends l’oreille, guettes le bruit régulier du moteur qui s’éloigne, assurée que la deux chevaux a bien franchi la nationale, tu te laisses choir sur le divan, avec l’intention ferme de ne pas bouger, bras écartés yeux ouverts jambes pendantes, clouée par le vide, l’ennui, le silence s’étale dans la pièce, tu écoutes le silence, comptes jusqu’à vingt, trente, cèdes à l’impatience, tu montes l’escalier lentement, il n’y a personne pour t’entendre mais tu aimes te glisser dans cette peau étrangère, tu te trouves bien élégante à monter ainsi les marches, retenir l’élan, maintenant tu es devant la chambre, la porte est ouverte, tu restes un instant sur le palier du sanctuaire, tu fais un tour rapide du regard jusqu’à la découvrir sur l’étagère dite hindoue, tu traverses la chambre comme il te semble le ferait un fantôme, tu t’approches du meuble en bambou, à pas légers de fourmi, le parfum de ta mère flotte encore dans l’air, tu es là en douce, en cachette, tu as peur de laisser des traces sur la mousse épaisse de la moquette, ton cœur s’accélère, on pourrait apprendre que tu es entrée dans la chambre, mais tu avances et ton regard est tendu vers elle, vers sa beauté fragile de porcelaine, sa pâleur lisse et brillante, ses doigts longs et fins, légèrement écartés, enroulés en torsion délicate, une caresse silencieuse, tu avances, tu peux désormais, sur la pointe des pieds, poser tes mains sur la troisième étagère — ce que tu as grandi—, tu pourrais — crois-tu — l’observer pendant des heures sans même la toucher, tu pourrais la casser rien qu’à la regarder, tu as — penses-tu — ce pouvoir étrange, dans l’émail brillant apparaîtrait alors une fêlure, une ligne de cœur ou de chance, tu lèves ta main dans l’air comme tu as déjà vu faire les danseuses classiques, tu essayes de reproduire la posture élégante des doigts, mais ce geste ne t’appartient pas, un geste de femme quand la pulpe rebondie de tes doigts se tord maladroite, le majeur et l’index ne savent pas se courber, alors tu finis par caresser la paume de porcelaine, t’attardes sur la courbe du poignet, émerveillée par la perfection de cette main, frêle et douce, longue, blanche, il te semble que ce pourrait être la main de ta mère posée là sur la tresse vernie de l’étagère, sa main qui distrait l’absence, le temps trop long depuis leur départ, ce vide qu’ils laissent chaque fois et t’inquiète toujours un peu, pour ça que tu viens dans la chambre, pour la présence de ta mère dans la main de porcelaine, pour les bagues accumulées sur les doigts délicats, topaze et rubis d’un autre temps, tu n’oses pas les essayer, tu as peur qu’elle le remarque, ou pire qu’un de tes doigts rebondi reste coincé dans l’anneau précieux, alors tu serais démasquée et déjà le jour cède, et il te semble au loin entendre le cliquetis rassurant de la deux chevaux qui descend la côte du bourg.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été

jusqu’au jour tiède

Erbalunga

à l’hôtel Mattei, recroquevillée sur un lit de camp, la nuit tapie dans les angles, la litanie de cauchemars à voix haute de l’aïeule

sur l’avant-bras l’empreinte des vagues du velours vert et rassurant, le nez réfugié dans le pli moite du coude

un vrai silence, un silence de doutes, d’ombres, puis le bruissement du peuplier, le vent se lève qui fait claquer les filins sur les mâts, l’impression confuse que l’endroit est hanté 

accrochée à la clarté du phare, son balai lent qui veille, l’odeur rance des armoires en tissu plastifié

une chambre hors du temps, minérale, froide comme une église, malgré les couches de vêtements les chaussettes superposées le poids lourd d’une couverture de laine rêche, le froid

un parfum de bois chaud dans la soupente aux lambris blancs, le déchirement brutal de l’orage, guetter la pluie sur la fenêtre de toit

un courant d’air, une porte claque, se convaincre d’une présence étrangère dans la chambre voisine, de bruits de pas, l’effroi grandissant 

la pesanteur, des voix basses et lointaines, des relents de cuisine, au bord du lit prête à se laisser glisser vers le sol pour échapper à la chaleur

se réveiller par intermittence, suivre les fissures, observer les changements du ciel à travers les jalousies, jusqu’au jour tiède 

la rumeur continue des vagues en contrebas, la douceur des courbes blanchies à la chaud entre murs et plafond, l’éclat des rideaux rouges percés de soleil

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été

le goût de l’eau

ile d'Elbe

l’île d’Elbe

d’où me vient ce goût de l’eau je dis l’eau c’est la mer le goût de la mer le goût au sens propre même boire la tasse ça me plaisait le goût du sel dessus le sucre d’une boule coco aussi sa force la mer comme elle apaise comme elle berce noie le goût des larmes comme elle ploie sous la lune sa pulsation d’un geste elle te soulève un vertige à l’envers jouer de ses emportements en lente dérive et puis la promesse qu’à l’aube scintillante elle te fait doucement à l’oreille elle te susurre un jour c’est par la mer tu verras qu’il ressurgira

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été