tout se déplace

Se forcer à sortir après l’intensité des deux jours à Évry. Dehors l’été en avance fatigue. Mes gestes changent, je prends des photos, toujours, mais l’IPhone sort plus souvent de la poche pour un plan ou deux.

Au milieu de la nuit — si trois heures c’est le milieu — la lune pleine, le ciel clair, l’air tellement doux que les oiseaux se croient le jour, ils chantent, ils sont les maîtres du temps. Je regarde la photographie que j’ai prise, elle décale complètement la réalité, ce ciel sombre et tourmenté, ce n’est pas ce que j’ai vu.

La loi du plus fort, sur la route, sur les trottoirs, les voitures, les piétons, les cyclistes, les motards, les trottinettes, les injures, les gestes déplacés, je me dis que c’est la chaleur, ça énerve les gens, décidément Paris fatigue. Et tout se bouscule depuis les journées à Évry, je ne suis plus sûre d’avoir envie de livre, tout se déplace.

Je retrouve une amie de ma mère et de sa sœur pour déjeuner au pied de son appartement de la rue Fabre d’Églantine, l’adresse me faisait rêver adolescente. Elle évoque des souvenirs, lance quelques mots en corse dans la conversation, je cherche sur son visage les traits du temps où elles riaient toutes les trois, elle n’a pas connu mon père.

Anne me dit que la dernière fois qu’elle est entrée dans la chambre des filles il y avait encore les lits superposés. C’est maintenant la chambre de Nina, j’ai essayé d’y installer un bureau mais souvent nous préférons nous retrouver tous les trois dans le salon pour écrire. Je n’ai pas fini d’apprivoiser son absence.

En sortant de l’atelier je prends la rue de Lappe, je croise Jeanne rencontrée aux journées d’Évry, je me demandais quand ça arriverait, elle m’avait dit habiter dans la rue. Nous partageons encore l’enthousiasme déclenché par ces rencontres, comment prolonger les échanges, la joie remonte aussitôt, je la photographie en pensant à la place qu’elle prendra dans ce journal.

Son regard s’attarde les objets accumulés sur le miroir ovale, des cadeaux des filles, des bijoux rapportés de Lasne, des bricoles, une fleur d’orchidée fanée. Nous sortons, le déluge, mes pieds trempés dans les sandales. Je me souviens de l’humiliation quand ma mère m’obligeait à porter des sandales les jours où la pluie s’invitait au printemps, ou l’été, les pieds sécheraient plus vite, j’étais la seule qui arrivait à l’école les pieds dénudés.

La journée consacrée à la préparation du voyage en Angleterre, dix jours pour marcher sur les pas de nos autrices et héroïnes Anglaises avec Alice, un cadeau d’anniversaire repoussé. Je m’aperçois que nous avons presque trop tardé pour certains lieux prisés, nous bousculons l’ordre imaginé, ce sera Monk’s House — Greensway — Haworth — Christ Church — Chawton, nous prendrons le train, nous ferons des travellings, nous écrirons.

le secret de l’écriture

La situation incroyable de l’appartement fait de la pluie un spectacle, depuis la véranda je prends des photos, beaucoup, un peu excitée par un projet qui prend forme. Nous finissons par sortir sous quelques gouttes, au retour Philippe s’étonne d’une lueur au loin, tu crois que c’est le soleil ? C’est vers Martigues, c’est au nord, ce n’est ni l’heure ni le lieu, dans la soirée Alice guette l’information sur les réseaux, un peu inquiète.

Camille R commente la photo postée sur Facebook, je l’ai prise depuis l’appartement, elle me dit qu’elle adore cet endroit où elle passait ses étés adolescente, elle nageait autour du rocher, cette proximité me touche. Le ciel d’hier, c’était un brulage à la torche, ça se pratique couramment sur les sites pétrochimiques, on observe la lueur le soir suivant encore, dans la nuit c’est même spectaculaire, personne ne semble s’en émouvoir, sur la corniche elles s’interrogent à haute voix, on dirait un truc nucléaire, elles sont très calmes. Retrouvailles avec les parents de Philippe à l’appartement, nous les raccompagnons à notre tour, nous nous amusons d’être voisins à Marseille.

Le Mucem, nous nous contentons des extérieurs, je suis toujours étonnée par la photogénie du lieu, la lumière qui joue dans la dentelle de béton, un code visuel de la ville désormais. Nina arrive à son tour. L’échange autour des pdf, j’avais le trac, mais François pose toujours les bonnes questions, je comprends un truc dans l’instant, puis ça m’échappe, et il replante le décor du Comanche, les photos, l’enquête les déplacements, ça chauffe au niveau des joues, c’est comme un rappel à l’ordre, ce n’est certainement pas son intention, c’est comme ça que je l’entends. Catherine S évoque le secret de l’écriture, l’impression que pour moi ça dure cinq minutes le secret.

Marche sur la corniche au soleil, je m’accroche au paysage, à la lumière, je dors peu depuis l’arrivée. Le projet pour la revue web s’écrit au quotidien, s’en tenir à la temporalité du voyage, chaque jour écrire sur le motif, laisser remonter les souvenirs, photographier aussi les iles, attraper les incroyables changements de lumières sur la mer, au fil des heures et des jours, peut-être faire un film en montant toutes ces images.

Le temps glisse, je renonce aux retrouvailles imaginées avec E, S, N… c’est souvent comme ça, le voyage trop court, le temps nécessaire pour écrire, la fatigue qui rattrape.

Le Frioul, le vent qui saoule, depuis cinq jours j’observais les îles depuis la rive, la joie de passer de l’autre côté, de redécouvrir les sentiers caillouteux, les calanques, la lumière splendide, je ne me souviens pas où précisément était amarré le voilier du père de Jef durant l’été 84. Un message de Juliette C, elle est arrivée à Coaraze, j’aime l’imaginer dans le merveilleux de ce lieu, je pense à Pierre B. Au retour, nous buvons un café sur le vieux port avant de dire au revoir à Nina.

Rendre les clefs de l’appartement, notre hôte surpris par cette histoire de torchage, il n’en avait jamais entendu parler. Après un café sous le soleil chaud — le vent est tombé — nous quittons Alice à la gare, faisons quelques photos de L’esprit d’escalier au pied des marches, nous passons devant le Dugommier, l’hésitation, Philippe regarde à l’intérieur, ses parents y déjeunent, nous les surprenons, mangeons finalement ensemble, les raccompagnons à la gare. L’exposition de Stéphane Duroy au studio Fotokino me donne des envies de collage. Nous retournons vers Saint-Charles, c’est la troisième fois aujourd’hui, on ne pouvait pas quitter Marseille brutalement, tous ensemble. En attendant le train Philippe me dit que je tiens quelque chose avec mon texte pour la revue, ça me bouleverse, une perspective pour Le Comanche, que j’ai du mal à formuler, dans l’échange tout s’éclaire, l’impression de sortir de l’impasse.

au pied du lit

Un désir de vérité, d’exhaustivité, quand la distance se dessine je rougis, qu’avais je espéré ? Je ne fais pas mieux qu’elle, je déroule ma petite histoire, observe la flamme dans l’œil de qui m’écoute, mesure la vanité de la chose, à mon tour de broder, raccommoder mon tissu de deuil, vous allez voir, ce sera bien solide. Maintenant je dois aller jusqu’au bout, reprendre le texte, me confronter encore à la peur, trouver la justesse, préciser l’intention, ce que je cherche, ce qui me porte. Résoudre quoi ? Je sais bien que ce n’est pas la vérité, je vois se hausser les épaules, se dessiner les sourires, je ne cherche pas la vérité, je veux sauver du naufrage ce qui peut l’être, extraire mon père de l’oubli. La vérité ? J’ai déjà renoncé, je me contenterai de cette approche, ça suffit à le faire entrer dans la maison, sentir sa présence au pied du lit. Maintenant je me débats avec son fantôme, il se glisse entre chaque sommeil, immortel, il n’en finit pas de revenir. Mon corps a beau se resserrer, se replier dans les draps, ça ne m’évite pas de le sentir qui me traverse, dans la poitrine c’est un peu douloureux.