ici, là

Pointe de Carolles. Ici la falaise prête ses flancs granitiques au vent d’ouest. Sagesse millénaire assoupie sur le sable, courbes érodées de patience, monstre immense qui n’effraie plus personne, masse brune en frontière apaisante. De loin caresser son pelage de bruyères, d’ajoncs, de genêts et de prunelliers, sa beauté native comme l’origine du monde, le petit chant du Lude en arrière, ses grottes secrètes, ses refuges amoureux, ses failles silencieuses, au-delà un continent de sables mouvants, le galop de la marée, l’autre bout du monde.

Plage d’Edenville. Là, sur le sable, une laisse de mer, vrac de varech épais et parfumé abandonné par la dernière marée. Depuis la digue une créature hybride rejetée par la mer retient son souffle, soulève le ventre, dans ses entrailles matières et temps enchevêtrés, encombrement de coquillages, bouts de ficelles, carapaces, os de seiche, fragments de bois flotté grisés de sel, entre ses griffes brunes, pêle-mêle, miettes de plastiques colorés, bris de verres, œufs de raie, broyat de charognes invisibles, filaments luisants de filets de pêche synthétiques, ponte de bulots, laitue effilochée, capsule temporelle d’où s’échappent des puces de mer à la poursuite de leur existence mystérieuse.

Pêcherie des Grands Bras, Jullouville. Elle ne se découvre qu’à marée basse, plantée dans l’estran humide, la pointe de son V immense tournée vers le large, ses deux bras de pierres frangés d’algues grands ouverts vers le rivage appellent maquereaux et crustacés pour les piéger à la porte. Plus haut dans la baie, d’autre pêcheries, comme une installation de sculptures monumentales. Depuis la falaise ce sont des oiseaux géants dans le ciel reflété par le luisant, des oiseaux pétrifiés par une mer impérieuse.

L’estran, Edenville. Aux grandes marées la mer s’éloigne au point de découvrir cette partie de l’estran ridulée de houle. Franchir d’abord un plat pays de sable et de plis, suivre les ruisselets happés par le large — ils sont des fleuves vus du ciels — dans les estuaires jouer les orpailleurs, chasseurs de nacres et autres pépites, approcher les oscillations, à l’or sablonneux se mêle une vase grise, l’écume verdâtre. Ici le sable est plus doux, presque visqueux sur la fermeté des ridules, sous les pieds on croirait des os. Il est dit que là, dessous la grève pâle, se dressait une immense forêt qu’un raz de marée aurait ensevelie, je marcherais alors à la cîme de chênes millénaires ? 

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

le rayon vert

Édenville, 15 août 2020

C’est toujours le même rituel, je fouille le ciel par la fenêtre de la chambre donnant à l’ouest, le moindre reflet rose donne le signal. Nous nous couvrons — l’air peut être frais en soirée — nous allons à la plage, les yeux tendus vers l’horizon, pas question de se laisser distraire par les bribes d’un dîner de famille dans la cour de La Marjolaine, ou de se faire harponner par un voisin en manque de considérations météorologiques. L’avenue en légère montée soustrait la grève aux regards, magie de la pleine mer, dans la perspective elle s’élève bien plus haut que la digue, prête à avaler le monde. Par beau temps il y a l’espoir d’un rayon vert et, pendant de nombreuses années, durant cette quinzaine d’août passée à Édenville, je l’ai guetté chaque soir en vain. Je n’étais pas déçue, ça me suffisait de respirer le frémissement du soir, dos collé aux pierres chaudes du mur d’enceinte de la villa Capharnaüm, Chausey en briques molles à l’horizon, la mer comme un métal lourd sous l’incendie du soleil qui se couche, la musique d’India Song, entêtante. Parfois nous rompons le rituel pour une autre religion, notre dîner à La Promenade, le seul restaurant en bord de mer à la ronde, une belle salle dans l’ancien casino de Jullouville, ses larges baies qui ouvrent sur la mer, ses armoires vitrées chargées de babioles, ses nappes damassées, la vaisselle dépareillée dessus, sa patronne sans chichis secondée par une serveuse qu’on croirait sortie d’une pièce de boulevard, pleine de petites manières, le visage ouvert d’un trop grand sourire. L’adresse est courue, il faut réserver plusieurs jours à l’avance pour avoir une chance d’y manger le poisson de la criée de Granville à l’heure du couchant, la veille du diner on surveille le baromètre pour se réjouir à l’avance du spectacle. Ce soir-là nous jouons de malchance, le ciel est lourd et nous partons sous une grosse averse, nous passons à l’arrière des villas du front de mer pour au moins nous abriter du vent. La pluie soulève l’odeur du sable mouillé, nous transpirons de marcher pressés sous nos vestes trop étanches. Quand nous arrivons à La Promenade il ne pleut plus, le ciel s’est boursouflé de reflets dorés, nous nous installons pour diner, regardant distraitement la carte, interpelés par le mouvement des nuages qui se décollent fébrilement de l’horizon, tandis que le soleil amorce mollement un plongeon. La salle se réchauffe de lumière rose, le soleil s’étale, liquide, et voilà que jaillit sur l’horizon l’inespérée et brève phosphorescence, le rayon vert. Une légende dit qu’il permet de voir clair en son cœur et celui des autres, j’avais passé l’age de cette croyance, mais j’étais très émue, ce qui me troublait le plus c’était d’avoir senti la salle entière suspendue avec moi dans l’attente, d’entendre la clameur devant l’horizon irradié, le cri de joie de la serveuse au trop grand sourire « un rayon vert ! », c’était d’être tout à fait certaine que ce n’était pas une illusion.

l’Estival

La première fois dont je me souvienne, j’avais neuf ans. Nous étions allés en bande à l’Estival, le cinéma de la station balnéaire voisine qui n’ouvrait que l’été à l’heure des vacanciers. C’était une sortie exceptionnelle, l’autorisation d’aller le soir au cinéma sans être chaperonnée par un adulte, la bande insolite que nous formions, filles et garçons, petits et grands, et cette chaleur d’août que rarement on avait ressenti à Edenville. Nous marchions sur la route nationale, combien étions-nous, six ou sept gamins, ma sœur de treize ans était la plus âgée qui veillait sur le groupe. Nous chantions le tube de l’été, une chanson d’amour triste un peu ringarde dont on nous rabattait les oreilles à la radio, dans les jukebox, à la salle de jeux du coin de la rue, nous n’avions que deux kilomètres à parcourir, mais ça nous donnait de l’élan. En mon for intérieur je dédiais les paroles de la chanson à Pierre qui marchait devant moi, silencieusement amoureuse de lui, nous c’est une illusion qui meurt … Sur la route nous jouons avec nos ombres, hallucinés par nos silhouettes allongées dans les rayons du soleil du soir, nos mains forment des chimères, je remonte à la tête du groupe, je suis alors la plus grande dans l’ombre projetée sur l’asphalte sablonneux, et puis je me rapproche de Pierre, je joue avec l’ombre encore, mon profil tourné vers lui, la bouche à son oreille me fais croire que je lui chuchote mon secret.

La salle est presque neuve, à l’abri d’un parallélépipède sans fioritures, façade de moellons en granit, toit ceint d’un large bandeau de tôle ondulée bleu azur, sur lequel se détachent, en lettres cursives de Plexiglas blanc dont la tranche est colorée d’orange vif : L’ESTIVAL. Dans la grande salle les murs sont couverts de moquette côtelée, on compte près de quatre cent fauteuils en mousse synthétique corail, une odeur de sable humide imprègne l’air. Sur l’écran géant, l’émerveillement fugace, le prince et Cendrillon dansent, couple minuscule dans le cadre, ils s’échappent du bal en tournoyant, tandis que leurs ombres immenses sont projetées sur le mur du palais en un lent mouvement décalé. Je me souviens du film sans doute de l’avoir revu avec mes filles, bien des années après, mais ce que je retiens de cette première fois c’est la marche du retour par la plage dans la nuit d’août, mes tongs dans les mains pour sentir le sable frais sous mes pieds, le bruit des filins cliquetant sur les mâts en passant à la hauteur de la cale à bateaux, la nuit à peine tombée éclairée d’une lune pâlotte, le vent lugubre qui amplifie le ressac alors que les plus grands racontent des histoires à faire peur, et au fond de ma poche le petit ticket rose à neuf francs devenu talisman, sa douceur de buvard sous mes doigts.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été 2020

Thé

En surface les souvenirs vacillent. À la maison, nous buvions lyophilisé, instantané, je ne sais pas si c’était par manque de moyens ou parce que c’était pratique. Les adultes buvaient du café instantané en gros grains amers, quand l’eau bouillante liquéfiait la poudre épaisse un parfum de caramel brûlé emplissait le petit séjour. Moi je buvais du thé lyophilisé, je me souviens de ma fascination pour les billes de thé minuscules, dorées et légères, glissantes en un mouvement fluide dans la cuillère en inox. C’est à Edenville sur la minuscule terrasse de l’Îlot, maison d’enfance où je suis revenue en invitée l’été de mes quinze ans, que j’ai découvert le goût du thé véritable, un thé earl grey en vrac que Marion laissait infuser dans une petite théière en argent. Je me souviens encore de mon émerveillement en découvrant l’arôme de la bergamote, sa douceur renforcée par le parfum iodé de l’air, mais peut-être était ce aussi de me retrouver là dans ce pays d’enfance, peut-être était-ce mes quinze ans, ou la beauté et la douce folie de Marion, le temps accordé à ce rituel, peut-être était-ce cet été là où je me suis sentie incroyablement libre. Quand en rentrant à la maison j’ai demandé à ma mère si nous pouvions désormais acheter du vrai thé, elle m’a regardée avec surprise, et puis elle m’a lancé : mais ce que tu es devenue snob !