comanche #13

Au milieu des photographies trouvées chez Claude un dessin coloré, le portrait d’un corsaire, bandeau sur l’œil, foulard rouge noué sur les cheveux, mâchoire brunie de barbe, couteau serré entre les dents, en haut à gauche une mention au crayon, hôpital Bretonneau 18/3/43. Ta signature tu l’inscris dans les airs, déjà tu rêves de voler. Un accident tuberculeux. Le petit lit blanc. La chambre verte. Le temps figé dans les odeurs médicinales et le silence. La faiblesse. Les membres lourds. Les murs lisses — aucune aspérité où accrocher le regard, inventer un paysage vu du ciel. Peut-être une minuscule fenêtre, derrière une cour déserte, pas même un nid d’oiseau. On a vraiment eu peur de le perdre.

Une photographie en noir et blanc, son grain épais, blanchi. Clo et toi en tenue du dimanche à Paris. Le cadre approximatif, vos pieds tranchés. En arrière plan sur le mur en perspective de grandes lettres peintes Garage Ordener, carrosserie. De quel moment garde t’on la trace ? C’est avril, l’air est doux, le soleil projette au sol vos ombres d’enfants sages. Ta sœur a posé son bras sur ton épaule, on ne devine pas ses dix-huit ans dans sa jupe plissée à pois. Toi sur tes jambes maigrelettes tu souris à peine, drôle de petit bonhomme en costume à culotte courte, tu portes une cravate. Ta coiffure, le sourire serré, le flou léger, je ne reconnais pas tout à fait ton visage, tu n’es pas l’enfant dont je veux me souvenir. Tu as glissé ta main gauche dans la poche du veston pour te donner une contenance, sous la nonchalance apparente, derrière le sourire indécis tu t’éloignes. Peut-être que tu as peur dans Paris encore occupé ? Peut-être retiens-tu une faim nouvelle, de la rumeur de la ville, de lumière vive ? Peut-être que tu te mets à vouloir vivre, vivre vite.

La joie au bruit des chars ce matin du 25 août 1944, la foule délirante que vous avez rejoint tous les deux, inconscients, sur la place de la Concorde. L’été suivant, sous la chaleur écrasante les parisiens se pressent sur les rives de la Seine pour tenter la baignade, des mères de familles et leurs gosses torses nus, des hommes en costumes, la foule en maillots assise sur les marches luisantes d’eau sous le pont d’Iéna, des épaules claires. Les corps qui frémissent, qui déjà glissent dans le fleuve. Avec Claude et Marie-Louise, vous vous installez sur les pelouses des berges du Trocadéro, depuis le pont des jeunes gens téméraires font des plongeons formidables. Un reporter-photographe de Paris Match tourne autour de Clo, aimanté par sa silhouette athlétique de danseuse, son bikini rouge et audacieux qui découvre le nombril. Il lui demande s’il peut la photographier, Ben j’sais pas, faut que j’demande à ma mère ! En contre-plongée, Claude sourit intensément, elle a vingt ans. Radieuse comme la ville écrasée de soleil. Les bras tendus vers le ciel comme pour célébrer la victoire, ignorant dans son dos les passants au spectacle, massés au pied de la Tour Eiffel. Claude dévoilant ses aisselles brunes. Sa peau luisante. Sa liberté en devenir. La photographie paraîtra dans Match, sous-titrée Paris-Plage sur Seine. Le journal a été précieusement conservé, sur la page en regard une nécrologie «… Robert Desnos est mort, il est mort stupidement du typhus, un mois exactement après la capitulation de l’Allemagne, après être sorti vivant de deux camps de concentration…». Toi tu ne sais pas la mort du poète, tu savoures l’air chaud, fasciné par les plongeurs et leurs corps qui se déploient en figures acrobatiques au-dessus de la Seine.

comanche #11


Un dimanche j’ai marché jusqu’au 42 rue de l’Orillon pour mettre mes pas dans les tiens. J’ai trouvé un immeuble ouvrier dressé à l’angle du boulevard de Belleville. Le bâtiment a résisté aux urbanisations successives, la façade encrassée par la circulation du boulevard se fissure. J’ai imaginé tes jeux de gosses dans le quartier, il y avait sûrement un terrain vague, un air de campagne, aujourd’hui quelques enfants s’ennuient dans un square sans âme au milieu de la rue. J’ai photographié l’immeuble. J’ai entendu tes courses dans l’escalier, j’ai pensé à Claude jamais loin qui veille sur toi. Après il y a eu la guerre. L’exode. L’auberge de l’oncle Bernard à Méréville, tu étais souffrant mais il fallait partir plus loin. Rejoindre un lointain cousin curé dans le Cantal — en exil forcé pour mauvaise conduite. Quels mots, quels jeux, quelles chansons trompent l’angoisse de la fuite sous les Junkers menaçants ? Tu as courbé la tête alourdie de peur, toi qui en auto aimes tant accompagner du regard les nuages et leurs fascinantes métamorphoses. Au bout du voyage il y a une grande et belle demeure à deux étages abandonnée par ses propriétaires en fuite où vous vous réfugiez. Claude se souvient, les murs étaient enduits de crépi rose clair.

Une photo de famille en noir et blanc, un petit verre au jardin, rien ne dit que c’est la guerre. Un muret vous isole d’un terrain en contrebas d’où surgit un arbre centenaire, en arrière plan on aperçoit une maison. Vous formez un arc autour de la table, soudés, regards qui convergent vers l’objectif. Celui qui échappe à la vigilance du photographe, offrant son profil engoncé dans un bleu de travail fatigué, bras droit musclé tenant le verre, clope dans l’autre main, c’est l’oncle Bernard. Deux morceaux de toile cirée se chevauchent sur le bois usé de la table, dessus la toile un broc émaillé, une bouteille de vin vide. On trinque aux retrouvailles avec Maurice et l’oncle qui vous ont rejoint — à pied, à vélo, en train ? Les femmes sont apprêtées, elles ont mis des robes claires à motifs. Les cheveux sont noués, enrubannés. Tante et cousine donnent de beaux sourires, Marie-Louise s’étonne, interrompue par le photographe qui appelle les regards, Claude se méfie, bras replié autour du ventre. Elles lèvent leurs verres à hauteur de lèvres, sous la table elles croisent les jambes — sauf la cousine Micheline pieds plantés dans le sol, socquettes blanches, genoux découverts. Tu t’es glissé entre tes parents, assis sur la cuisse de Maurice, qui t’enveloppe tendrement, qui sourit dans son marcel ramolli de chaleur. Tu as dix ans, raie brune bien peignée, chemise blanche boutonnée jusqu’au col, tu mordilles ta lèvre inférieure, tu as l’air sage, presque grave, tes mains timides autour de ton verre. Tu n’es pas rassuré d’habiter dans cette grande maison, persuadé que ses habitants reviennent la hanter durant la nuit — tu crois entendre la caresse de leurs mains sur les murs. Aussi tu te méfies du cousin curé que Claude n’aime pas trop. Tu as laissé tes rêveries et ton enfance à Paris, derrière les maigres sourires des adultes soulagés d’être réunis tu devines l’inquiétude. Tu penses aux grands-parents Berthelot restés rue Ordener, trop usés pour prendre la route — ou craignaient-ils d’abandonner le magasin de couleurs ? Peut-être que cette moue c’est l’ennui d’un repas qui n’en finit pas, à essayer de saisir des mots adultes qui plus tard prendront sens.

Ça ne durera pas bien longtemps, en octobre 1940 tu rentres à Paris.
Fini l’exode, l’école buissonnière, les randonnées sur les puys alentours, finis les jeux d’été sous l’autorité capricieuse de ta cousine Micheline.

comanche #10

Deux petites photographies en noir et blanc à la bordure dentelée, tirées sur papier Velox. C’est l’été sur une plage dans les années trente. Peut-être la baie de Somme, peut-être la Normandie, ou bien Mèze où vit la famille de Marie-Louise. Deux images en miroir, où tu poses avec Claude et Maurice puis avec Marie-Louise et Claude. Sur chacune d’elles les mêmes gestes tendres, les mêmes timidités, les mêmes silences. Sur la plage vous êtes seuls, il y a un soleil fort qui illumine le sable, brunit les peaux, tend les regards. Il y a Claude avec sa coupe garçonne, vibrante d’énergie intrépide retenue dans ses doigts pincés, sa culotte de bain en tricot trop grande, ses longues jambes en position de danseuse, ses pieds nus qui profitent de la douceur du sable. Louise, ses cheveux ondulent dans le vif du vent, son corps mince tenu droit dans une robe de coton blanc dont la ceinture souligne la taille — je ne retrouve pas le regard hardi de la meulière, mais un visage presque grave, beau. Il y a Maurice, le torse un peu épaissi sous un marcel, son pantalon flotte large autour des tibias, les pieds chaussés d’improbables sandales à rubans. Et toi, tes cannes maigrelettes, tes genoux cagneux, tes sandalettes en cuir, tes petits bras fiers qui s’échappent de la maille lourde de ton costume de bain bicolore, tes cheveux bruns lissés sur le côté, ton sourire mordu, toi encore blotti dans l’enfance.

Il y a le ciel lisse, l’air doux au-dessus de la dune
l’odeur de sable humide sur la plage du matin
les vagues
la limonade sur la terrasse du café de Mèze, les doigts collants de l’avoir goûtée avec l’index
les tours de manège à Sète
les tartines de pain beurrées, saupoudrées de sucre au goûter
les livres jaunis, bouffis d’air marin dans la bibliothèque rance
le bruit sec des pas sur le linoléum vert céladon
le ressac immuable
l’immobilité du soir
le silence épaissi de la nuit
un rêve comme une ellipse de voyage
l’attente d’un mouvement qui t’autorise à chuchoter : tu dors ?
l’aube surprise dans le miroir soleil.

comanche #6

Je traverse à pied le pont Lafayette, sac à dos léger sur les épaules. Je jette un œil sur les voies de la Gare de l’Est, elles filent en contrebas, mon pas s’accélère. Je m’installe très en avance dans le wagon rouge du Thalys, mes pensées en fuite vagabonde. J’envoie des textos à mon frère et à ma sœur, est-ce qu’ils n’auraient pas eux aussi des questions à poser à Claude ? Je me sens investie d’une mission dont je suis la seule à mesurer l’importance. Sur le quai de la gare du Midi à Bruxelles — comme elle me l’avait précisé au téléphone — ma cousine porte un petit chapeau de paille. Nous nous étreignons, sa main frotte doucement mon dos, nous apprivoisons nos visages émus, cherchons nos ressemblances. Nous filons à travers le paysage Wallon dans sa Twingo fringante. Claude nous attend, pétillante, robe rouge impeccable, cheveux teints dorés, lèvres fardées, petite, fluette, elle n’est pas la grande dame que j’avais en mémoire. Son âge avancé, sa fragilité m’impressionnent, mais je retrouve sa gouaille joyeuse et ses prunelles brillantes. Dans l’unique pièce du rez de chaussée — à la fois une cuisine une salle-à-manger un salon — les murs sont couverts de photos. Surtout les hommes de la famille, surtout son fils disparu — et toi. Vos regards vifs se croisent au-dessus du silence. Il y a aussi des tableaux peints par ton père, des portraits, des natures mortes, des cloîtres, des forêts, des nus. Le trésor est dressé comme un banquet sur la table ronde. Des lettres, des carnets, des photos. Des photos sépias en vrac dans des boites métalliques aux décors folkloriques. Des photos collées dans des albums reliés. Des photos rangées dans des étuis cartonnés. Des légendes au dos des photos. Je les aime déjà, leurs lumières, leurs ombres, leurs dentelures fragiles, leurs secrets, leurs mises en scène, et les regards fermement dirigés vers l’objectif. Claude s’installe lentement dans un fauteuil garni de coussins, entre ses mains frêles les clichés tremblent légèrement. Commence un récit d’enfance. Sa voix forte et timbrée surprend qui jaillit de son corps allégé par le temps. Mes oreilles bourdonnent, mon cœur s’emballe, c’est mon premier rendez-vous avec toi. Je note tout, les dates, les noms de pays, les noms de villes, les noms de rues, les noms de gens. J’essaie de comprendre les grandes lignes de ce que j’imagine ta vie. Parfois je m’agrippe au bras de Claude, pose ma joue sur son épaule, comme si à travers cette étreinte je pouvais saisir quelque chose de toi.

Un enfant espiègle sur une photo en noir et blanc, prise en studio. Ton visage d’enfant, je ne l’ai jamais vu auparavant, je ne l’ai même jamais imaginé. Tu poses de trois quarts devant la toile peinte, l’éclairage souligne la courbe de ton nez. La coiffure est soignée, cheveux bruns lissés, raie sur le côté, un petit épi qui résiste aux efforts maternels pour plaquer la mèche. Tu as sept ou huit ans, les traits fins, l’air sage dans ton paletot de laine tricoté main par ta grand-mère, je relève le relief d’une maille, les pattes de boutonnage trop épaisses, la bordure du col accidentée. Je devine la peau douce de tes joues encore rondes, un grain de beauté apparaît sous la lèvre, qui disparaîtra sur d’autres photographies sous le pinceau zélé du retoucheur. Je m’attendris devant la profondeur de ton regard, à l’espièglerie se mêle une forme de détachement, d’absence.

Le mari de ma cousine s’affaire en cuisine, nous interrompt le temps d’un repas, de coupes de champagne que Claude vide cul sec en riant, de silences pudiques. Après le dîner je me réfugie dans la solitude de la chambre d’ami, commence la lecture compulsive des lettres et carnets. Je photographie avec mon téléphone les vieux clichés jaunis sous la lumière électrique, médusée devant la vie qui se révèle. Le lendemain, je me glisse dans les rituels de la maisonnée, glane quelques nouvelles anecdotes, avale un café trop allongé avant de quitter ma famille retrouvée. Mon sac à dos s’est alourdi des tirages photographiques — les doubles qu’on a bien voulu me donner —, des lettres que tu as griffonnées au stylo sur papier bible, depuis Aulnat, depuis l’Ontario, depuis Marrakech, sur une carte mémoire, les scans des photographies trop précieuses pour m’être confiées. J’arrive à Bruxelles avec une bonne avance sur l’horaire du train pour Paris, je descends à Central pour marcher dans la ville. C’est dimanche en septembre, sous le ciel gris sans nuages je rejoins la gare du Midi zigzagante et joyeuse, portée au-dessus du sol, Bruxelles est merveilleuse, je ne mesure rien de ce qui s’ouvre devant moi.

comanche #3

Aux souvenirs fragiles, se mêlent les voix familiales. Il fallait survivre. Pour Pierrot ce serait d’abord dormir. Puis choisir la vie. S’étourdir. Un jour — un soir — elle a rencontré Jacques, le style acteur américain à mèche argentée sur regard bleu, grand, épaules solides. Nous sommes alors famille abîmée — en transit — dans un appartement moderne en étage élevé boulevards des Maréchaux, près de la porte de Clichy. Dans la grande pièce à vivre, douce et grise, il y a le canapé recouvert de velours à fleurs baroques où nous posons sagement, les mains posées sur les genoux, les yeux écarquillés, nos visages éclairés de sourires satisfaisant la demande, Un beau sourire pour la photo. Nous y passons quelques mois, peut-être un an, le temps que le cowboy — un soir qu’il nous regarde dormir — décide de tout quitter pour nous entraîner dans le Cotentin. Le temps qu’à l’oreille de Pierrot tu chuchotes, Tu peux me laisser maintenant. La vie reprend sa place. Aucune menace sous les ciels extravagants, ni sous les cris des mouettes en piqué, juste l’oyat courbé sous vent de terre, une falaise brune frontière d’un monde à conquérir, le feu du couchant à travers les fenêtres de la villa Saint-Michel, la mer, l’ombre des nuages en immenses continents vides. C’est l’éden de mon enfance, un territoire de rêveries où j’apprends à t’oublier, abritée par la tendresse du cowboy aux yeux bleus. Tu n’as pas souffert, tu étais trop petite, finalement ton père c’est Jacques. Le refrain maternel, la raison des adultes, le silence installé. Je te tiens à distance, je renonce au chagrin. À chaque rentrée des classes tu réapparais, téméraire — profession du père décédési un professeur s’inquiète, je le rassure, Je ne l’ai pas vraiment connu, ce n’est pas grave. Ça m’arrive de faiblir, de te convoquer lorsque je veux justifier ma peur viscérale de l’avion, mais ce n’est pas vraiment toi, c’est une ombre papillonnante dont je n’ai pas souvenir. Après ta mort, et longtemps après, je n’ai pas posé de questions. Obéissant aux injonctions secrètes et silencieuses de la famille. Faire miennes les légendes de l’accident. Le pressentiment. Ce matin-là il y avait du brouillard. Quand le téléphone a sonné j’ai su. En arrivant à Orly il pleuvait. Parfois ça me rattrape, toujours un même silence, un silence d’avant les sonneries de téléphone, un silence indifférent, un silence de mort, un silence froid qui s’enfonce dans les os, un blanc fébrile d’avant les catastrophes. Puis l’appel, le chaos, une image muette comme un souvenir d’enfance, le ciel bleu d’Oran découpé net dans la baie vitrée — le matin même tu lui caressais la joue. Je me suis tenue debout, j’ai comblé le vide, réfugiée dans les bras tendres du cowboy. J’ai accroché l’oreille à la circulation de nuit en flots apaisants, nuages roses et fragiles de l’aurore, nuages galopants sous vent d’ouest, ceux flambants du soir, nuages furieux d’août, leurs déchirements en tonnerre. J’ai fini par me débrouiller plus ou moins avec la peur.

122 rue des vallées

Il y a dans l’histoire de mon père telle qu’elle a été livrée nourrie arrangée un doute sur sa filiation. On disait que son père n’était pas son père. On disait que son père était un homme de théâtre dont ma grand-mère avait été amoureuse — et la maîtresse. Son nom circulait dans les conversations. Mon frère ainé en porte le prénom, c’est ce qu’on disait. J’ai fini par retrouver un membre de la famille de l’homme de théâtre (les sites de généalogie sont des mines exceptionnelles) avec qui j’ai eu des échanges assez amusants. Ça ne m’a pas aidée à décider de qui mon père était le fils — je crois que j’ai fini par renoncer à ce mystère, les ressemblances on est bien capable de les inventer, les visages on leur fait dire ce qu’on veut. Mais il y avait cette photo exceptionnelle de ma grand-mère avec Jeanne B, la sœur d’Alexandre, prise à Brunoy. Il y avait dans les souvenirs de Clo de belles journées passées à la meulière. Il y avait que ma mère — lors de notre dernière grande migration — a choisi de venir s’installer justement à Brunoy, à cette époque je me tenais sagement à l’écart de mon père.

Ce sont les échanges avec la descendante de la famille B qui ont éveillé ma curiosité, elle me confirmait les dires de Clo sur la situation de la maison au bord de l’Yerres, croyait se souvenir qu’elle est sise au 122 rue des Vallées. L’idée est restée en suspens — comme le texte en sommeil — d’aller explorer ces rives de l’Yerres pour voir si je retrouvais trace de la maison où sans doute mon père avait passé quelques dimanches. C’est en allant récemment chez les parents de Philippe qui habitent un peu plus loin sur la ligne que je vis l’Yerres serpenter au-delà des voies ferrées depuis la fenêtre du train, et que je me suis décidée à y aller prochainement.

Ce dimanche où nous y retournons déjeuner, excitée par l’inédit d’une échappée en solitaire, le ciel bleu à peine voilé de trainées de condensation, je suis partie une heure en avance pour aller explorer la rue des Vallées. Elle est là, à l’aplomb de la voie ferrée dans la direction opposée de l’endroit où nous vivions avec ma mère, d’abord avenue bien entretenue plantée de tilleuls proprement taillés, bordée de meulières coquettes et de maisons plus récentes, bientôt plus étroite et cabossée, percée de contre-allées verdoyantes. J’accélère le pas, le temps est un peu serré, la rue est longue, la progression des numéros bien trop lente. Je me retrouve brutalement devant le 130, retourne sur mes pas, au 122 il n’y a qu’un petit jardinet au bord de l’Yerres, en partie terrassé, fermé par une grille.

Je crois au loupé, puis me souviens de la description de Clo, une maison d’un côté de la route qu’on traversait pour rejoindre le jardinet, je photographie alors la petite meulière qui fait face, me suis dit que oui ce pouvait bien être là la maison d’Alexandre B, même si elle affiche le numéro 127. Le temps compté, l’apaisement, l’incertitude ? Je n’ai pas pensé à mon père, enfin je ne l’ai pas imaginé là jouer dans l’herbe, je n’ai pas senti sa présence, je n’en tire aucune conclusion.

aide-toi

Ça tombe à point nommé quand la langue fait défaut — du pain bénit pour l’aïeule qui vécut au village jusqu’à vingt ans, parlait une autre langue à la maison, avait appris à ne jamais s’apitoyer sur son sort, à toujours rentrer la peine au-dedans (ça s’échappait la nuit pendant son sommeil et ça donnait des lamentations effrayantes). Cette parole prête à l’usage était bien commode, une manière de dire élégante à l’abri des feuillets roses du petit Larousse, locutions et proverbes, l’aïeule était alors certaine d’éviter les fautes de français. Avec les proverbes elle accompagnait, elle réprimandait, elle consolait enfants et petits-enfants, ses faiblesses bien cachées derrière ces phrases qu’elle trouvait pleines de bon sens. Elle en a transmis l’usage à sa fille qui à son tour s’est cramponnée aux formulations désuètes, On ne peut pas être et avoir été…(face aux assauts du temps), j’ai le creux de la main qui me démange, c’est signe d’argent (quand il venait à manquer). Parfois elle atteignait des sommets, Fais du bien à un marin, il te chie dans la main, la grossièreté surprenait mais il lui fallait bien ça pour redescendre des tours. Si l’une de ses filles peinait à résoudre une difficulté, qu’elle venait à s’en plaindre alors elle recevait un Aide-toi le ciel t’aidera plein d’emphase, ça n’a jamais aidé personne ces phrases toutes faites opposées à la peine, et si par malheur la petite tentait la riposte la mère assénait Ça te passera avant que ça me revienne. La petite se demandait alors ce qui allait revenir, un peu inquiète, et ça la faisait pleurer. Il y avait une certaine griserie à sentir les larmes en roulade sur les joues, pendant que la mère s’était rangée du côté de la colère — parce que ça tient mieux debout la colère et le chagrin c’était trop pour la mère — alors ça tombait du ciel comme une gifle, impitoyable, cinglante, Pleure tu pisseras moins !

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été

kérosène

les arc en ciels d’après la pluie qu’on découvre enfant sur le bitume humide, leurs traînes non solubles dans l’eau, échappées des voitures, le parfum de route mouillée, l’air doux, il me suffisait de fermer les yeux, posée à la bordure échevelée de la tâche iridescente pour ouvrir un monde flottant, un monde où me perdre, j’ai cru qu’ils avaient disparu, ignorante du pourquoi optique des spectres, j’ai pensé que la nature des carburants avaient changé, j’ai cru qu’il ne pleuvait plus ou que je marchais trop vite pour les voir, j’ai failli oublier leur existence

mardi gras

Comme trop souvent je n’ai aucune idée de ce qu’est devenue la photographie originale, je me contente des noirs et blancs surexposés d’une photocopie laser. C’est mardi gras, le carnaval de Granville, un évènement qui compte dans la région. Je n’en ai aucun souvenir, ni de la fête, ni de la foule, ni du défilé, je ne me souviens de rien mais reste cette image où je me tiens craintive entre mes aînés masqués, devant l’ombre mystérieuse du photographe. Je crois que je pourrais compter sur les doigts d’une main les photos de nous trois réunis, une ou deux d’Algérie où je suis minuscule, nous trois assis sur le canapé fleuri de l’appartement du boulevard Bessières où nous nous sommes installés en rentrant en France et celle-ci, prise sur le parking du port de plaisance de Granville, mon frère à tête de singe — à cette époque il recouvrait ses brouillons de dessins de primates auxquels il vouait une passion aussi forte que pour les avions, ma sœur mutine derrière son loup et son éventail immense, moi et ma capeline de Laura Ingalls, une de mes héroïnes d’enfance — fille de pionniers quittant le Wisconsin pour l’Ouest — dont je dévorais passionnément les aventures en sept tomes colorés. En regardant cette photographie je me souviens surtout des gestes de ma mère, elle aimait nous maquiller — elle avait un temps été esthéticienne — elle utilisait pour les cils un mascara compact de la marque Lancaster, comme une rondelle de gouache dans sa palette qu’il fallait humidifier avant de l’appliquer, Ouvre les yeux, Fixe un point, la brosse en allers retours qui allongeait nos cils de gosses. Je la vois fourrant le sous-pull de mon frère de petit linge pour lui fabriquer sa carrure d’homme singe, je me souviens de sa main qu’elle passait sous l’eau froide pour écraser brusquement nos épis, et de son regard alors plein d’admiration possessive.

un feu minuscule

Ça c’est passé durant l’été 1981, l’année où nous sommes venus vivre en Corse. Depuis notre arrivée à Bastia je suis triste, triste d’avoir renoncé à mes vagabondages, à l’apaisement des vagues, au grenier, au peuplier voisin, aux nuages aussi, abandonnés quelque part sur la route, sans doute ai-je dormi sur le trajet et manqué l’adieu au ciel d’enfance, je n’avais rien demandé, surtout pas à venir vivre en Corse, il m’aura fallu des années pour m’y attacher enfin, bien longtemps après l’avoir quittée. C’est dimanche, nous sommes en famille, en visite chez des cousins à Alistro, un village de la plaine orientale, je ne lui trouve aucun charme, sauf le champ d’amandiers de Charles, et le rayonnement du phare qui balaie la chambre où j’ai dormi quand nous sommes arrivés à Noël, hébergés dans la maison de vacances de la sœur de ma mère, le temps de nous retourner. Le jour lent, l’air chaud au dehors, mes onze ans, l’ennui, la colère. Je ne me souviens pas pourquoi je suis sortie alors que le soleil était brûlant, comment je suis arrivée dans ce coin de nature, seule, avec une boîte d’allumettes. Est ce que c’était un champ, un bout de maquis, j’ai le souvenir qu’il y avait de l’espace autour. J’ai pensé que je pourrais là faire un feu minuscule, j’ai rassemblé quelques herbes sèches en cercle, j’ai craqué l’allumette, aussitôt il y a eu ce doux grésillement, les herbes se sont tordues en danse fugace, envoûtante. Je me suis avancée, mes pieds de gamine chaussés de sandalettes taille 33, j’ai tapé des talons pour éteindre les flammèches. C’était déjà fini, à peine quelques cendres. L’odeur de souffre des allumettes, le parfum d’herbes brûlées, le crépitement, la vibration de l’air, j’en veux encore, une, deux allumettes, je laisse grandir un peu les flammes hypnotiques, début d’ivresse, je danse avec elles, les étouffe en frappant joyeusement le sol, je triomphe. Quelques brins incandescents me fascinent, trois, quatre allumettes, je laisse le cercle s’élargir davantage, défie le feu, qui vient danser avec nous ? Les flammes s’élèvent, trop hautes les flammes, j’ai peur cette fois de m’approcher, elles en profitent, s’échappent. Je suis revenue vers la maison des cousins en courant, concentrée pour ne pas rougir, Il y a un feu là-bas. Peut-être que j’ai tardé, peut-être qu’un vent s’est levé, peut-être que les adultes ont mis du temps à me croire, moi la menteuse, l’incendie était déjà puissant au moment où nous sommes revenus sur le lieu du crime. Avec les moyens du bord, Jacques et le cousin se sont livrés au combat, des tuyaux, des seaux, leur visage tendus, leur peau luisante et rougie par l’incandescence du feu, leurs forces jetées au milieu des flammes insolentes, j’étais terrifiée, suspendue à leurs regards inquiets. Ils ont fini par éteindre l’incendie. Passé l’effroi, je contemple ma colère calcinée, au feu la tristesse, les chemins d’enfance, les nuages, avec le temps la honte aussi s’est effacée, je n’ai jamais avoué la faute, parfois le souvenir du feu ressurgit, et si je rougis c’est d’être la seule à m’en souvenir.