un feu minuscule

Ça c’est passé durant l’été 1981, l’année où nous sommes venus vivre en Corse. Depuis notre arrivée à Bastia je suis triste, triste d’avoir renoncé à mes vagabondages, à l’apaisement des vagues, au grenier, au peuplier voisin, aux nuages aussi, abandonnés quelque part sur la route, sans doute ai-je dormi sur le trajet et manqué l’adieu au ciel d’enfance, je n’avais rien demandé, surtout pas à venir vivre en Corse, il m’aura fallu des années pour m’y attacher enfin, bien longtemps après l’avoir quittée. C’est dimanche, nous sommes en famille, en visite chez des cousins à Alistro, un village de la plaine orientale, je ne lui trouve aucun charme, sauf le champ d’amandiers de Charles, et le rayonnement du phare qui balaie la chambre où j’ai dormi quand nous sommes arrivés à Noël, hébergés dans la maison de vacances de la sœur de ma mère, le temps de nous retourner. Le jour lent, l’air chaud au dehors, mes onze ans, l’ennui, la colère. Je ne me souviens pas pourquoi je suis sortie alors que le soleil était brûlant, comment je suis arrivée dans ce coin de nature, seule, avec une boîte d’allumettes. Est ce que c’était un champ, un bout de maquis, j’ai le souvenir qu’il y avait de l’espace autour. J’ai pensé que je pourrais là faire un feu minuscule, j’ai rassemblé quelques herbes sèches en cercle, j’ai craqué l’allumette, aussitôt il y a eu ce doux grésillement, les herbes se sont tordues en danse fugace, envoûtante. Je me suis avancée, mes pieds de gamine chaussés de sandalettes taille 33, j’ai tapé des talons pour éteindre les flammèches. C’était déjà fini, à peine quelques cendres. L’odeur de souffre des allumettes, le parfum d’herbes brûlées, le crépitement, la vibration de l’air, j’en veux encore, une, deux allumettes, je laisse grandir un peu les flammes hypnotiques, début d’ivresse, je danse avec elles, les étouffe en frappant joyeusement le sol, je triomphe. Quelques brins incandescents me fascinent, trois, quatre allumettes, je laisse le cercle s’élargir davantage, défie le feu, qui vient danser avec nous ? Les flammes s’élèvent, trop hautes les flammes, j’ai peur cette fois de m’approcher, elles en profitent, s’échappent. Je suis revenue vers la maison des cousins en courant, concentrée pour ne pas rougir, Il y a un feu là-bas. Peut-être que j’ai tardé, peut-être qu’un vent s’est levé, peut-être que les adultes ont mis du temps à me croire, moi la menteuse, l’incendie était déjà puissant au moment où nous sommes revenus sur le lieu du crime. Avec les moyens du bord, Jacques et le cousin se sont livrés au combat, des tuyaux, des seaux, leur visage tendus, leur peau luisante et rougie par l’incandescence du feu, leurs forces jetées au milieu des flammes insolentes, j’étais terrifiée, suspendue à leurs regards inquiets. Ils ont fini par éteindre l’incendie. Passé l’effroi, je contemple ma colère calcinée, au feu la tristesse, les chemins d’enfance, les nuages, avec le temps la honte aussi s’est effacée, je n’ai jamais avoué la faute, parfois le souvenir du feu ressurgit, et si je rougis c’est d’être la seule à m’en souvenir.

maison natale

Comme elle est curieuse cette appellation d’avenue de Corbera, en réalité une petite rue du douzième arrondissement de Paris, cent deux mètres de long entre les rues de Charenton et Crozatier. Corbera c’était quatre pièces au premier étage du numéro quatorze, c’est devenu un nom de pays, un village, un refuge. Corbera où mes grands-parents ont ancré l’histoire familiale en quittant la Corse. Corbera où ma mère à été enfant, puis épouse avant de s’exiler à son tour. Corbera élu maison natale, je n’y suis pas née mais j’y ai mes premiers souvenirs, les jeux câlins et les mains tendres, la comptine sur les genoux de Pauline, la chèvre de Monsieur Seguin, la cuisine laquée de jaune, l’huile frissonnante sur le feu, le parfum de café grillé, la soupe de vermicelles au lait, le placard sucré, les tasses en grès, et celles en Limoges peintes à la main que je préférais, les miettes sur tapis persan, les pieds de chaise en bois sculpté mes mains agrippées dessus, les tiroirs pleins de fourbis de crayons de gommettes, les cahiers d’écoliers, la nuit et le silence, la peur, les chants graves et les cauchemars de ma grand mère Pauline, les yeux ouverts, les faisceaux lumineux des phares de voitures qui coulent dans la chambre verte, les doubles rideaux rugueux, les vagues de velours contre le front, la petite bergère en porcelaine, ses joues roses, les bijoux et dents de laits dans le panier qu’elle tient devant elle, les colliers suspendus, l’abat-jour à franges mordorées, les appliques à ampoules torsadées, la tapisserie à fleurs rococo du salon, dans la bibliothèque les babioles en cuivre, les petits chats en porcelaine couchés devant les livres à tranches dorées, le réduit au bout du couloir, sa vitre fêlée qui te regarde, le miroir à trois pans mon reflet à l’infini dedans, la grille accordéon de l’ascenseur, le temps gris, la joie, des souvenirs comme des rêves, je ne suis pas nostalgique, mais Corbera m’appelle, avec lui mes fantômes, leurs bras tendus s’amenuisent en ondoyant dans l’ombre, comme des liens dont je dois m’emparer.

ce qu’elle avait choisi d’être pour tenter de sauver le monde

canal Saint-Marin, 31 octobre 2020

Au saut du lit j’ai fait remonter les volets roulants du salon sur un ciel bleu et brillant, ça m’a remplie d’une joie intense, enfantine, je suis revenue sur mes pas à l’entrée de la chambre encore obscure, je t’ai lancé Il fait un temps magnifique, un temps à prendre le petit déjeuner sur le canal, tu as ri, c’était dérisoire de vouloir lutter contre ce qui nous attendait dans les semaines à venir, mais on s’est habillé vite fait, on a rempli les fameuses attestations, on s’est jeté au-dehors, à la boulangerie du faubourg nous avons commandé des cafés et des croissants, nous avons rejoint le quai de Valmy à l’autre bout de la rue et avons savouré sur un banc le soleil cru, la douceur inattendue de l’air. Il nous restait une petite demi-heure, nous avons parcouru le jardin Villemin que nous ne traversons plus depuis longtemps, ça me ramène à l’enfance des filles, les après-midi que nous venions passer ici, l’énergie déployée à les accompagner sur les toboggans et les murs d’escalade colorés, le bateau des pirates, encourager l’aventure, parer les chutes, le sol souple sous les pieds, la peur fulgurante quand l’une d’entre elles disparaissait de mon champ de vision, et le soulagement de la voir réapparaître soudainement, en me félicitant de m’être retenue de crier son prénom, de n’avoir pas alerté les mères exemplaires qui m’entouraient. Nous faisons deux trois photos, éblouis par le calme clair sur les petites buttes vertes, puis nous nous dirigeons vers la rue des Récollets. Au moment où nous quittons le parc, deux enfants entrent en courant, lâchent leurs vélos, trépidants parce qu’ils allaient jouer ensemble, le petit garçon lance à la petite fille, Bon moi je serais président de la République et il s’assoit sur une pierre haute pour prendre les commandes, je suis tellement effarée et surprise que je ne peux m’empêcher, à voix haute, Président, non mais sérieusement ? Il ne m’écoute pas, déjà tout à l’ivresse du pouvoir, surtout je m’en suis terriblement voulue d’avoir été impulsive et de ne pas avoir entendu ce que la petite fille lui a répondu, ce qu’elle avait choisi d’être pour tenter de sauver le monde. 

jardin Villemin, 31 octobre 2020

hypnotique

Enfant, j’entre dans la catégorie pâlotte cernée, cela me valait quelques inquiétudes des adultes, ces cernes pour une gosse de mon âge… Je ne me souviens pas de difficultés à m’endormir, seulement du sommeil orchestré par ma mère à coup de cuillers de sirop hypnotique, à huit heures trente au lit, neuf heures en été, alors qu’il faisait encore jour, que les copains jouaient au dehors, mais non, il fallait se coucher, laisser la beauté du soir au monde des adultes, par chance j’aimais suffisamment le parfum d’orange caramélisée du théralène pour feindre l’agitation et réclamer une cuiller du remède. Ainsi longtemps je me suis couchée de bonne heure, longtemps j’ai pensé que si je n’avais pas mes neuf heures de sommeil je ne serais pas vaillante le lendemain, avant de goûter, bien des années après, le temps de la nuit, son incertitude, son grain doux, ses rêvélations.

à la fenêtre le jour l’emporte

Pierrette, Angèle et Annie, Alistro, 1981

des coups frappés à l’entrée de Corbera nos trois corps en sursaut et la silhouette de Pauline dans l’entrebâillement de la porte inondé de lumière mes trésors il ne faut pas bouger après il y a le bruit des bottes

j’ai soif très soif d’une soif de réveil les dents serrées la chair de poule Angèle allume la lumière s’il te plait j’ai un peu mal dans la poitrine je sens mes yeux qui brillent mon souffle court
et respirer est-ce que c’est bouger

je ne veux pas voir les ombres derrière le rideau vert elle me dit les ombres n’existent pas elle me dit ferme les yeux mes lèvres sèches et chaudes brûlent sous mes petits coups de langue

plaquées clouées sous le drap lourd et la couverture de laine feutrée la joue de Pierrette contre mon bras sa petite main dans celle d’Annie l’air chargé de notre peur à toutes les trois le temps est lent j’écoute j’entends des voix que je ne connais pas je voudrais retourner dans mon rêve m’enfoncer dans la nuit longue

elle a fermé les yeux elle ne voit pas le sel sur mes joues le plafond tourne un haut-le-cœur mon œil fixe une lézarde fine grise et légère comme une patte d’insecte
et le vertige est-ce que c’est bouger

ma main minuscule dans la main douce d’Annie je ne veux pas voir les grains de lumière qui flottent devant mes yeux fermés en murmure je veux voir Jean

faire bonne figure un sourire accroché à mes lèvres sous mes aisselles une chaleur humide et mes mains tremblent avec autour le bleu du matin et la peur dans la chambre ça sent le café et la sueur

maintenant il y a un silence Angèle fait semblant de sourire je compte les fleurs de la tapisserie toutes les fleurs du bout des ongles j’écorche des petites peaux sur mon pouce
et mes paupières qui battent malgré moi est-ce que c’est bouger

mon ventre est lourd il est dur il est froid on dirait qu’il y a des pierres dedans je pose une main dessus j’aime la chaleur de ma main sur mon ventre

nos corps se serrent sous le poids du drap lourd et de la couverture de laine feutrée nos mains caressent la petite les cheveux les joues les épaules en désordre Pierrette grelotte ses pieds ne se réchauffent pas glacés sous le tiède de mes mollets pourtant il fait bon dans le lit il fait même chaud

est-ce que le jour pourra m’enlever la peur dans ma bouche il y a l’amer des larmes du dedans je ne peux pas les avaler ma gorge est trop serrée il y a trop d’eau dans ma bouche
et avaler est-ce que c’est bouger

le cordon de ma chemise de nuit sous les dents son goût rance rafraîchi de salive des fourmis dans les mains qui remontent sur mes bras

à la fenêtre le jour l’emporte la porte s’est refermée sur les inconnus de la cuisine j’entends les hoquets d’Andjula Santa on dirait qu’ils ont pris Antoine alors Pauline est entrée comme un coup de libecciu dans la chambre verte, elle a repoussé le drap lourd la couverture de laine feutrée pour nous serrer entre ses bons bras et bercer notre peur

codicille : les trois petites filles de Corbera dormaient dans le même lit quand leur oncle Antoine a été arrêté par la Gestapo le 7 mars 1944, leurs voix mêlées pour dire la peur immobile

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été 2020

ubiquité

Un jour nous avons dû quitter Edenville, pour de mauvaises raisons que seuls les adultes peuvent admettre, c’était quelques jours avant Noël, quel drôle de cadeau. Quand Jacques a fermé la maison, nos yeux de sont croisés, je crois que nous partagions la même tristesse mêlée de la même colère — Mais ce n’est pas vrai ce qui arrive hein dis-moi c’est juste un cauchemar — il a posé sa longue main fine sur mon épaule en forme d’excuses, et puis nous sommes montés dans la CX beige. J’avais mal au cœur, j’ai baissé la vitre même si c’était décembre, et je me souviens avoir observé la déroute des nuages, avoir espéré qu’ils nous escorteraient jusqu’à Bastia, que je pourrais au moins me consoler là-bas avec mes ciels d’ici. C’était sans compter sur le libecciu, ce vent expert, ce grand chasseur de nuages. 

l’Estival

La première fois dont je me souvienne, j’avais neuf ans. Nous étions allés en bande à l’Estival, le cinéma de la station balnéaire voisine qui n’ouvrait que l’été à l’heure des vacanciers. C’était une sortie exceptionnelle, l’autorisation d’aller le soir au cinéma sans être chaperonnée par un adulte, la bande insolite que nous formions, filles et garçons, petits et grands, et cette chaleur d’août que rarement on avait ressenti à Edenville. Nous marchions sur la route nationale, combien étions-nous, six ou sept gamins, ma sœur de treize ans était la plus âgée qui veillait sur le groupe. Nous chantions le tube de l’été, une chanson d’amour triste un peu ringarde dont on nous rabattait les oreilles à la radio, dans les jukebox, à la salle de jeux du coin de la rue, nous n’avions que deux kilomètres à parcourir, mais ça nous donnait de l’élan. En mon for intérieur je dédiais les paroles de la chanson à Pierre qui marchait devant moi, silencieusement amoureuse de lui, nous c’est une illusion qui meurt … Sur la route nous jouons avec nos ombres, hallucinés par nos silhouettes allongées dans les rayons du soleil du soir, nos mains forment des chimères, je remonte à la tête du groupe, je suis alors la plus grande dans l’ombre projetée sur l’asphalte sablonneux, et puis je me rapproche de Pierre, je joue avec l’ombre encore, mon profil tourné vers lui, la bouche à son oreille me fais croire que je lui chuchote mon secret.

La salle est presque neuve, à l’abri d’un parallélépipède sans fioritures, façade de moellons en granit, toit ceint d’un large bandeau de tôle ondulée bleu azur, sur lequel se détachent, en lettres cursives de Plexiglas blanc dont la tranche est colorée d’orange vif : L’ESTIVAL. Dans la grande salle les murs sont couverts de moquette côtelée, on compte près de quatre cent fauteuils en mousse synthétique corail, une odeur de sable humide imprègne l’air. Sur l’écran géant, l’émerveillement fugace, le prince et Cendrillon dansent, couple minuscule dans le cadre, ils s’échappent du bal en tournoyant, tandis que leurs ombres immenses sont projetées sur le mur du palais en un lent mouvement décalé. Je me souviens du film sans doute de l’avoir revu avec mes filles, bien des années après, mais ce que je retiens de cette première fois c’est la marche du retour par la plage dans la nuit d’août, mes tongs dans les mains pour sentir le sable frais sous mes pieds, le bruit des filins cliquetant sur les mâts en passant à la hauteur de la cale à bateaux, la nuit à peine tombée éclairée d’une lune pâlotte, le vent lugubre qui amplifie le ressac alors que les plus grands racontent des histoires à faire peur, et au fond de ma poche le petit ticket rose à neuf francs devenu talisman, sa douceur de buvard sous mes doigts.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été 2020

jouer

Le robinet d’or, rue Eugène Varlin, Paris, à l’heure du confinement

Dans la brasserie fermée entre les tables couvertes de chaises, trois petites filles s’agitent derrière la baie vitrée, je les distingue seulement, l’école où elles se retrouvent habituellement se reflette dans les vitres ensoleillées. Les deux plus grandes dansent, leurs bras dessinent des arcs fous dans l’espace, leurs doigts se tendent vers un public imaginaire pendant que leurs hanches se balancent, la troisième, plus jeune, comme souvent mise à l’écart, saute à la corde, je devine leurs petits cris, leurs chants en yaourt, leurs rires qui résonnent dans la salle de restaurant devenue salle de jeux, je me souviens qu’avant que ça devienne une brasserie au chic raté on y mangeait un couscous familial assez ordinaire. Ressurgit un souvenir d’enfance, joyeux, la fierté qui s’empare quand dans la salle du restaurant que Jacques et Eugénie eurent l’idée saugrenue d’ouvrir dans le Cotentin — ils l’avait nommé Le Village, clin d’œil  aux origines corses d’Eugénie — un soir mon institutrice était venue diner avec son jules, j’avais servi le vin, en faisant tourner légèrement la bouteille sur elle même, un geste de sommelier que Jacques m’avait appris, pour que la petite goutte s’agrippe au goulot et n’entache pas la nappe. Rien ne me semblait plus merveilleux que cette salle de restaurant dans laquelle  je pensais évoluer avec talent, du petit haut de mes neuf ans, m’inquiétant du bonheur de Mademoiselle Lefranc, l’institutrice, le cœur battant de découvrir son secret amoureux, me glissant entre les tables drapées de coton rose, portant avec courage les trop lourdes assiettes de grès caramel garnies de plats en sauce, m’enorgueillissant d’être la fille de la maîtresse des lieux. 

parfois le dimanche

Canaghia, fin des années 60, photogramme

Parfois le dimanche nous montons au village, comme le font les Bastiais. Pour nous qui sommes arrivés à Bastia depuis seulement quelques mois, il serait inconcevable de ne pas se plier au rituel auquel Pierrot met un point d’honneur, peut-être parce que de la fratrie elle est la seule à être née sur le continent, désormais la fille du village c’est elle, un statut précieux acquis au fil des étés qu’elle y a passé depuis l’enfance, à y porter la sérénade, à y danser sur les places, à y enjôler les petites vieilles. À midi nous sommes tous sur le pont, Jacques sifflote entre ses dents et secoue légèrement le trousseau de clefs entre ses mains longues pour signifier l’heure du départ, mais Pierrot n’est pas tout à fait prête, elle le serait qu’elle trouverait encore au dernier moment un prétexte à nous mettre en retard.

Alors nous montons dans la CX Pallas beige, une aubaine d’avoir pu acheter cette voiture avant de quitter le Cotentin, pourtant la couleur de la carrosserie me donne déjà la nausée. À peine nous sortons de la ville, traversant la laideur de la zone industrielle, que Pierrot allume sa première Stuyvesant, ça va être long. Durant le trajet elle ne manque pas de nous rappeler que la maison où vit tata Fée c’est un peu la nôtre, même si notre grand-mère Pauline a été spoliée, même si par orgueil elle n’a jamais réclamé son dû, ça ne nous empêche pas d’aller visiter Félicité, et qu’on a le droit de l’aimer bien, parce qu’elle est le dernier lien avec le village, notre village. 

Je tiens bon jusqu’au pont qui enjambe le Golo à Barchetta, puis c’est la montée du Castellare, le début du calvaire, la route étroite à travers le haut maquis, le vide, le vertige, le bourdonnement dans les oreilles, les virages enchaînés, il y en a deux terribles en épingle à cheveux qui donnent des sueurs froides — serre les dents, ferme les yeux, chante dans ta tête — enfin les châtaigniers, enfin la fontaine, j’ai le droit de descendre de l’auto, jambes molles, nausée, j’avale de grandes bouffées d’air, jusqu’à m’étourdir légèrement.

En époussetant son tablier enfariné, tata Fée ne peut s’empêcher de le dire, elle est bien pâlotte la petite, je me demande encore aujourd’hui comment elle pouvait s’en rendre compte dans la pénombre de la cuisine éclairée de la seule petite fenêtre qui donne sur le verger et de la lueur du feu qui se reflète sur les ustensiles qui recouvrent les murs. Déjà je me sens mieux, réconfortée par l’odeur de bois brûlé, ou d’herbes en sauce, ou de prisuttu, ou de polenta à la farine de châtaigne qui repose dans son torchon immaculé au coin de la cheminée. Tata Fée étale de vieux journaux sur les tommettes au pied de la cuisinière, puis jette les petites cuillères de pâte à beignets dans la haute poêle de fonte brune tout en devisant avec Pierrot, comme j’ai mauvaise mine je suis autorisée à manger un bugliticce avant le repas, c’est gras et doux, réconfortant. Après le déjeuner nous traversons la ruelle pour profiter de la vue depuis le jardin du cousin François, un petit plateau herbu clos d’une haie d’arbustes épais ouverte au levant, une brume légère flotte au-dessus des vallons, on devine la mer floue au lointain. 

Vient l’heure des visites, chez Liline ou Mimi de la fontaine — celle qui me pince les joues du bout des ongles en riant. Le temps ralenti, les conversations qui réveillent le passé, les morts qui se mêlent aux vivants, une parenté insoupçonnée qui se révèle, Jacques qui fume en plissant légèrement les yeux, le café refroidi au fond des verres, les carabines sur les murs comme des trophées, je retiens des bâillements d’ennui, peut-être de fatigue, je détache parfois un petit sourire à l’adresse de Liline dont je devine la bienveillance, Jacques vous prendrez bien un petit muscat ? Quand nous les quittons le soleil est déjà bas, qui nimbe les façades austères du village de lueurs dorées.

Dehors la fraîcheur sonne le départ, nous quittons le village silencieux, les volets clos, les châtaigniers bleus dans le ciel net, sur la route les appels de phares cisèlent le maquis en dentelles noires qui dansent, la voix grave de Pierrot nous berce qui dresse le bilan satisfait de ce dimanche au village. Avant que le sommeil me gagne, du bas de la vallée j’aperçois les lumières du hameau qui tremblent dans la nuit tombée comme des feux minuscules.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre des ateliers du Tiers Livre

coupe

un matin ça lui prend, Jacques il faut emmener les enfants chez le coiffeur, avec ce ton autoritaire, avec sa blonde qui fume entre ses doigts de femme, avec son beau visage décidé, avec sa petite coupe courte — bien sur qu’elle on la prendrait jamais pour un garçon, toute de fard et de charme — on fait ça à la chaîne, un coup de deuche et nous voilà rendus à Kairon, chez Houchet, coiffeur pour homme, sauf que les enfants, y en a trois, et à part Alexandre, y a deux filles, mais c’est bien pratique chez Houchet, il fait pas dans le détail, une petite coupe bien nette, finie au rasoir coupe chou, il est pas méchant Houchet, mais c’est un coiffeur pour homme, et il me fait un peu peur quand il glisse la bandelette de crépon entre la blouse synthétique et ma nuque déjà rouge d’émotion, surtout quand il affute son rasoir sur le cuir de son aiguiseur, ça j’en connais qui n’aimeraient pas être à ma place, assise sur le siège, surélevée sur deux bottins parce que c’est un coiffeur pour homme, pas pour les petites filles, mais on fait efficace et surtout ça doit pas être bien cher une coupe chez Houchet, et quand on ressort on a la nuque bien nette, ah ça ils sont coupés les cheveux, bien courts, comme un garçon, et Pierrot trouvera ça charmant nos têtes de petits garçons, et quand la boulangère me demandera : et pour vous jeune homme, ce sera quoi, j’aurais bien envie de lui tirer la langue