122 rue des vallées

Il y a dans l’histoire de mon père telle qu’elle a été livrée nourrie arrangée un doute sur sa filiation. On disait que son père n’était pas son père. On disait que son père était un homme de théâtre dont ma grand-mère avait été amoureuse — et la maîtresse. Son nom circulait dans les conversations. Mon frère ainé en porte le prénom, c’est ce qu’on disait. J’ai fini par retrouver un membre de la famille de l’homme de théâtre (les sites de généalogie sont des mines exceptionnelles) avec qui j’ai eu des échanges assez amusants. Ça ne m’a pas aidée à décider de qui mon père était le fils — je crois que j’ai fini par renoncer à ce mystère, les ressemblances on est bien capable de les inventer, les visages on leur fait dire ce qu’on veut. Mais il y avait cette photo exceptionnelle de ma grand-mère avec Jeanne B, la sœur d’Alexandre, prise à Brunoy. Il y avait dans les souvenirs de Clo de belles journées passées à la meulière. Il y avait que ma mère — lors de notre dernière grande migration — a choisi de venir s’installer justement à Brunoy, à cette époque je me tenais sagement à l’écart de mon père.

Ce sont les échanges avec la descendante de la famille B qui ont éveillé ma curiosité, elle me confirmait les dires de Clo sur la situation de la maison au bord de l’Yerres, croyait se souvenir qu’elle est sise au 122 rue des Vallées. L’idée est restée en suspens — comme le texte en sommeil — d’aller explorer ces rives de l’Yerres pour voir si je retrouvais trace de la maison où sans doute mon père avait passé quelques dimanches. C’est en allant récemment chez les parents de Philippe qui habitent un peu plus loin sur la ligne que je vis l’Yerres serpenter au-delà des voies ferrées depuis la fenêtre du train, et que je me suis décidée à y aller prochainement.

Ce dimanche où nous y retournons déjeuner, excitée par l’inédit d’une échappée en solitaire, le ciel bleu à peine voilé de trainées de condensation, je suis partie une heure en avance pour aller explorer la rue des Vallées. Elle est là, à l’aplomb de la voie ferrée dans la direction opposée de l’endroit où nous vivions avec ma mère, d’abord avenue bien entretenue plantée de tilleuls proprement taillés, bordée de meulières coquettes et de maisons plus récentes, bientôt plus étroite et cabossée, percée de contre-allées verdoyantes. J’accélère le pas, le temps est un peu serré, la rue est longue, la progression des numéros bien trop lente. Je me retrouve brutalement devant le 130, retourne sur mes pas, au 122 il n’y a qu’un petit jardinet au bord de l’Yerres, en partie terrassé, fermé par une grille.

Je crois au loupé, puis me souviens de la description de Clo, une maison d’un côté de la route qu’on traversait pour rejoindre le jardinet, je photographie alors la petite meulière qui fait face, me suis dit que oui ce pouvait bien être là la maison d’Alexandre B, même si elle affiche le numéro 127. Le temps compté, l’apaisement, l’incertitude ? Je n’ai pas pensé à mon père, enfin je ne l’ai pas imaginé là jouer dans l’herbe, je n’ai pas senti sa présence, je n’en tire aucune conclusion.

aide-toi

Ça tombe à point nommé quand la langue fait défaut — du pain bénit pour l’aïeule qui vécut au village jusqu’à vingt ans, parlait une autre langue à la maison, avait appris à ne jamais s’apitoyer sur son sort, à toujours rentrer la peine au-dedans (ça s’échappait la nuit pendant son sommeil et ça donnait des lamentations effrayantes). Cette parole prête à l’usage était bien commode, une manière de dire élégante à l’abri des feuillets roses du petit Larousse, locutions et proverbes, l’aïeule était alors certaine d’éviter les fautes de français. Avec les proverbes elle accompagnait, elle réprimandait, elle consolait enfants et petits-enfants, ses faiblesses bien cachées derrière ces phrases qu’elle trouvait pleines de bon sens. Elle en a transmis l’usage à sa fille qui à son tour s’est cramponnée aux formulations désuètes, On ne peut pas être et avoir été…(face aux assauts du temps), j’ai le creux de la main qui me démange, c’est signe d’argent (quand il venait à manquer). Parfois elle atteignait des sommets, Fais du bien à un marin, il te chie dans la main, la grossièreté surprenait mais il lui fallait bien ça pour redescendre des tours. Si l’une de ses filles peinait à résoudre une difficulté, qu’elle venait à s’en plaindre alors elle recevait un Aide-toi le ciel t’aidera plein d’emphase, ça n’a jamais aidé personne ces phrases toutes faites opposées à la peine, et si par malheur la petite tentait la riposte la mère assénait Ça te passera avant que ça me revienne. La petite se demandait alors ce qui allait revenir, un peu inquiète, et ça la faisait pleurer. Il y avait une certaine griserie à sentir les larmes en roulade sur les joues, pendant que la mère s’était rangée du côté de la colère — parce que ça tient mieux debout la colère et le chagrin c’était trop pour la mère — alors ça tombait du ciel comme une gifle, impitoyable, cinglante, Pleure tu pisseras moins !

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été

kérosène

les arc en ciels d’après la pluie qu’on découvre enfant sur le bitume humide, leurs traînes non solubles dans l’eau, échappées des voitures, le parfum de route mouillée, l’air doux, il me suffisait de fermer les yeux, posée à la bordure échevelée de la tâche iridescente pour ouvrir un monde flottant, un monde où me perdre, j’ai cru qu’ils avaient disparu, ignorante du pourquoi optique des spectres, j’ai pensé que la nature des carburants avaient changé, j’ai cru qu’il ne pleuvait plus ou que je marchais trop vite pour les voir, j’ai failli oublier leur existence

mardi gras

Comme trop souvent je n’ai aucune idée de ce qu’est devenue la photographie originale, je me contente des noirs et blancs surexposés d’une photocopie laser. C’est mardi gras, le carnaval de Granville, un évènement qui compte dans la région. Je n’en ai aucun souvenir, ni de la fête, ni de la foule, ni du défilé, je ne me souviens de rien mais reste cette image où je me tiens craintive entre mes aînés masqués, devant l’ombre mystérieuse du photographe. Je crois que je pourrais compter sur les doigts d’une main les photos de nous trois réunis, une ou deux d’Algérie où je suis minuscule, nous trois assis sur le canapé fleuri de l’appartement du boulevard Bessières où nous nous sommes installés en rentrant en France et celle-ci, prise sur le parking du port de plaisance de Granville, mon frère à tête de singe — à cette époque il recouvrait ses brouillons de dessins de primates auxquels il vouait une passion aussi forte que pour les avions, ma sœur mutine derrière son loup et son éventail immense, moi et ma capeline de Laura Ingalls, une de mes héroïnes d’enfance — fille de pionniers quittant le Wisconsin pour l’Ouest — dont je dévorais passionnément les aventures en sept tomes colorés. En regardant cette photographie je me souviens surtout des gestes de ma mère, elle aimait nous maquiller — elle avait un temps été esthéticienne — elle utilisait pour les cils un mascara compact de la marque Lancaster, comme une rondelle de gouache dans sa palette qu’il fallait humidifier avant de l’appliquer, Ouvre les yeux, Fixe un point, la brosse en allers retours qui allongeait nos cils de gosses. Je la vois fourrant le sous-pull de mon frère de petit linge pour lui fabriquer sa carrure d’homme singe, je me souviens de sa main qu’elle passait sous l’eau froide pour écraser brusquement nos épis, et de son regard alors plein d’admiration possessive.

un feu minuscule

Ça c’est passé durant l’été 1981, l’année où nous sommes venus vivre en Corse. Depuis notre arrivée à Bastia je suis triste, triste d’avoir renoncé à mes vagabondages, à l’apaisement des vagues, au grenier, au peuplier voisin, aux nuages aussi, abandonnés quelque part sur la route, sans doute ai-je dormi sur le trajet et manqué l’adieu au ciel d’enfance, je n’avais rien demandé, surtout pas à venir vivre en Corse, il m’aura fallu des années pour m’y attacher enfin, bien longtemps après l’avoir quittée. C’est dimanche, nous sommes en famille, en visite chez des cousins à Alistro, un village de la plaine orientale, je ne lui trouve aucun charme, sauf le champ d’amandiers de Charles, et le rayonnement du phare qui balaie la chambre où j’ai dormi quand nous sommes arrivés à Noël, hébergés dans la maison de vacances de la sœur de ma mère, le temps de nous retourner. Le jour lent, l’air chaud au dehors, mes onze ans, l’ennui, la colère. Je ne me souviens pas pourquoi je suis sortie alors que le soleil était brûlant, comment je suis arrivée dans ce coin de nature, seule, avec une boîte d’allumettes. Est ce que c’était un champ, un bout de maquis, j’ai le souvenir qu’il y avait de l’espace autour. J’ai pensé que je pourrais là faire un feu minuscule, j’ai rassemblé quelques herbes sèches en cercle, j’ai craqué l’allumette, aussitôt il y a eu ce doux grésillement, les herbes se sont tordues en danse fugace, envoûtante. Je me suis avancée, mes pieds de gamine chaussés de sandalettes taille 33, j’ai tapé des talons pour éteindre les flammèches. C’était déjà fini, à peine quelques cendres. L’odeur de souffre des allumettes, le parfum d’herbes brûlées, le crépitement, la vibration de l’air, j’en veux encore, une, deux allumettes, je laisse grandir un peu les flammes hypnotiques, début d’ivresse, je danse avec elles, les étouffe en frappant joyeusement le sol, je triomphe. Quelques brins incandescents me fascinent, trois, quatre allumettes, je laisse le cercle s’élargir davantage, défie le feu, qui vient danser avec nous ? Les flammes s’élèvent, trop hautes les flammes, j’ai peur cette fois de m’approcher, elles en profitent, s’échappent. Je suis revenue vers la maison des cousins en courant, concentrée pour ne pas rougir, Il y a un feu là-bas. Peut-être que j’ai tardé, peut-être qu’un vent s’est levé, peut-être que les adultes ont mis du temps à me croire, moi la menteuse, l’incendie était déjà puissant au moment où nous sommes revenus sur le lieu du crime. Avec les moyens du bord, Jacques et le cousin se sont livrés au combat, des tuyaux, des seaux, leur visage tendus, leur peau luisante et rougie par l’incandescence du feu, leurs forces jetées au milieu des flammes insolentes, j’étais terrifiée, suspendue à leurs regards inquiets. Ils ont fini par éteindre l’incendie. Passé l’effroi, je contemple ma colère calcinée, au feu la tristesse, les chemins d’enfance, les nuages, avec le temps la honte aussi s’est effacée, je n’ai jamais avoué la faute, parfois le souvenir du feu ressurgit, et si je rougis c’est d’être la seule à m’en souvenir.

maison natale

Comme elle est curieuse cette appellation d’avenue de Corbera, en réalité une petite rue du douzième arrondissement de Paris, cent deux mètres de long entre les rues de Charenton et Crozatier. Corbera c’était quatre pièces au premier étage du numéro quatorze, c’est devenu un nom de pays, un village, un refuge. Corbera où mes grands-parents ont ancré l’histoire familiale en quittant la Corse. Corbera où ma mère à été enfant, puis épouse avant de s’exiler à son tour. Corbera élu maison natale, je n’y suis pas née mais j’y ai mes premiers souvenirs, les jeux câlins et les mains tendres, la comptine sur les genoux de Pauline, la chèvre de Monsieur Seguin, la cuisine laquée de jaune, l’huile frissonnante sur le feu, le parfum de café grillé, la soupe de vermicelles au lait, le placard sucré, les tasses en grès, et celles en Limoges peintes à la main que je préférais, les miettes sur tapis persan, les pieds de chaise en bois sculpté mes mains agrippées dessus, les tiroirs pleins de fourbis de crayons de gommettes, les cahiers d’écoliers, la nuit et le silence, la peur, les chants graves et les cauchemars de ma grand mère Pauline, les yeux ouverts, les faisceaux lumineux des phares de voitures qui coulent dans la chambre verte, les doubles rideaux rugueux, les vagues de velours contre le front, la petite bergère en porcelaine, ses joues roses, les bijoux et dents de laits dans le panier qu’elle tient devant elle, les colliers suspendus, l’abat-jour à franges mordorées, les appliques à ampoules torsadées, la tapisserie à fleurs rococo du salon, dans la bibliothèque les babioles en cuivre, les petits chats en porcelaine couchés devant les livres à tranches dorées, le réduit au bout du couloir, sa vitre fêlée qui te regarde, le miroir à trois pans mon reflet à l’infini dedans, la grille accordéon de l’ascenseur, le temps gris, la joie, des souvenirs comme des rêves, je ne suis pas nostalgique, mais Corbera m’appelle, avec lui mes fantômes, leurs bras tendus s’amenuisent en ondoyant dans l’ombre, comme des liens dont je dois m’emparer.

ce qu’elle avait choisi d’être pour tenter de sauver le monde

canal Saint-Marin, 31 octobre 2020

Au saut du lit j’ai fait remonter les volets roulants du salon sur un ciel bleu et brillant, ça m’a remplie d’une joie intense, enfantine, je suis revenue sur mes pas à l’entrée de la chambre encore obscure, je t’ai lancé Il fait un temps magnifique, un temps à prendre le petit déjeuner sur le canal, tu as ri, c’était dérisoire de vouloir lutter contre ce qui nous attendait dans les semaines à venir, mais on s’est habillé vite fait, on a rempli les fameuses attestations, on s’est jeté au-dehors, à la boulangerie du faubourg nous avons commandé des cafés et des croissants, nous avons rejoint le quai de Valmy à l’autre bout de la rue et avons savouré sur un banc le soleil cru, la douceur inattendue de l’air. Il nous restait une petite demi-heure, nous avons parcouru le jardin Villemin que nous ne traversons plus depuis longtemps, ça me ramène à l’enfance des filles, les après-midi que nous venions passer ici, l’énergie déployée à les accompagner sur les toboggans et les murs d’escalade colorés, le bateau des pirates, encourager l’aventure, parer les chutes, le sol souple sous les pieds, la peur fulgurante quand l’une d’entre elles disparaissait de mon champ de vision, et le soulagement de la voir réapparaître soudainement, en me félicitant de m’être retenue de crier son prénom, de n’avoir pas alerté les mères exemplaires qui m’entouraient. Nous faisons deux trois photos, éblouis par le calme clair sur les petites buttes vertes, puis nous nous dirigeons vers la rue des Récollets. Au moment où nous quittons le parc, deux enfants entrent en courant, lâchent leurs vélos, trépidants parce qu’ils allaient jouer ensemble, le petit garçon lance à la petite fille, Bon moi je serais président de la République et il s’assoit sur une pierre haute pour prendre les commandes, je suis tellement effarée et surprise que je ne peux m’empêcher, à voix haute, Président, non mais sérieusement ? Il ne m’écoute pas, déjà tout à l’ivresse du pouvoir, surtout je m’en suis terriblement voulue d’avoir été impulsive et de ne pas avoir entendu ce que la petite fille lui a répondu, ce qu’elle avait choisi d’être pour tenter de sauver le monde. 

jardin Villemin, 31 octobre 2020

hypnotique

Enfant, j’entre dans la catégorie pâlotte cernée, cela me valait quelques inquiétudes des adultes, ces cernes pour une gosse de mon âge… Je ne me souviens pas de difficultés à m’endormir, seulement du sommeil orchestré par ma mère à coup de cuillers de sirop hypnotique, à huit heures trente au lit, neuf heures en été, alors qu’il faisait encore jour, que les copains jouaient au dehors, mais non, il fallait se coucher, laisser la beauté du soir au monde des adultes, par chance j’aimais suffisamment le parfum d’orange caramélisée du théralène pour feindre l’agitation et réclamer une cuiller du remède. Ainsi longtemps je me suis couchée de bonne heure, longtemps j’ai pensé que si je n’avais pas mes neuf heures de sommeil je ne serais pas vaillante le lendemain, avant de goûter, bien des années après, le temps de la nuit, son incertitude, son grain doux, ses rêvélations.

à la fenêtre le jour l’emporte

Pierrette, Angèle et Annie, Alistro, 1981

des coups frappés à l’entrée de Corbera nos trois corps en sursaut et la silhouette de Pauline dans l’entrebâillement de la porte inondé de lumière mes trésors il ne faut pas bouger après il y a le bruit des bottes

j’ai soif très soif d’une soif de réveil les dents serrées la chair de poule Angèle allume la lumière s’il te plait j’ai un peu mal dans la poitrine je sens mes yeux qui brillent mon souffle court
et respirer est-ce que c’est bouger

je ne veux pas voir les ombres derrière le rideau vert elle me dit les ombres n’existent pas elle me dit ferme les yeux mes lèvres sèches et chaudes brûlent sous mes petits coups de langue

plaquées clouées sous le drap lourd et la couverture de laine feutrée la joue de Pierrette contre mon bras sa petite main dans celle d’Annie l’air chargé de notre peur à toutes les trois le temps est lent j’écoute j’entends des voix que je ne connais pas je voudrais retourner dans mon rêve m’enfoncer dans la nuit longue

elle a fermé les yeux elle ne voit pas le sel sur mes joues le plafond tourne un haut-le-cœur mon œil fixe une lézarde fine grise et légère comme une patte d’insecte
et le vertige est-ce que c’est bouger

ma main minuscule dans la main douce d’Annie je ne veux pas voir les grains de lumière qui flottent devant mes yeux fermés en murmure je veux voir Jean

faire bonne figure un sourire accroché à mes lèvres sous mes aisselles une chaleur humide et mes mains tremblent avec autour le bleu du matin et la peur dans la chambre ça sent le café et la sueur

maintenant il y a un silence Angèle fait semblant de sourire je compte les fleurs de la tapisserie toutes les fleurs du bout des ongles j’écorche des petites peaux sur mon pouce
et mes paupières qui battent malgré moi est-ce que c’est bouger

mon ventre est lourd il est dur il est froid on dirait qu’il y a des pierres dedans je pose une main dessus j’aime la chaleur de ma main sur mon ventre

nos corps se serrent sous le poids du drap lourd et de la couverture de laine feutrée nos mains caressent la petite les cheveux les joues les épaules en désordre Pierrette grelotte ses pieds ne se réchauffent pas glacés sous le tiède de mes mollets pourtant il fait bon dans le lit il fait même chaud

est-ce que le jour pourra m’enlever la peur dans ma bouche il y a l’amer des larmes du dedans je ne peux pas les avaler ma gorge est trop serrée il y a trop d’eau dans ma bouche
et avaler est-ce que c’est bouger

le cordon de ma chemise de nuit sous les dents son goût rance rafraîchi de salive des fourmis dans les mains qui remontent sur mes bras

à la fenêtre le jour l’emporte la porte s’est refermée sur les inconnus de la cuisine j’entends les hoquets d’Andjula Santa on dirait qu’ils ont pris Antoine alors Pauline est entrée comme un coup de libecciu dans la chambre verte, elle a repoussé le drap lourd la couverture de laine feutrée pour nous serrer entre ses bons bras et bercer notre peur

codicille : les trois petites filles de Corbera dormaient dans le même lit quand leur oncle Antoine a été arrêté par la Gestapo le 7 mars 1944, leurs voix mêlées pour dire la peur immobile

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été 2020

ubiquité

Un jour nous avons dû quitter Edenville, pour de mauvaises raisons que seuls les adultes peuvent admettre, c’était quelques jours avant Noël, quel drôle de cadeau. Quand Jacques a fermé la maison, nos yeux de sont croisés, je crois que nous partagions la même tristesse mêlée de la même colère — Mais ce n’est pas vrai ce qui arrive hein dis-moi c’est juste un cauchemar — il a posé sa longue main fine sur mon épaule en forme d’excuses, et puis nous sommes montés dans la CX beige. J’avais mal au cœur, j’ai baissé la vitre même si c’était décembre, et je me souviens avoir observé la déroute des nuages, avoir espéré qu’ils nous escorteraient jusqu’à Bastia, que je pourrais au moins me consoler là-bas avec mes ciels d’ici. C’était sans compter sur le libecciu, ce vent expert, ce grand chasseur de nuages.