ce serait sans compter le mouvement de la Terre

L’essentiel de la semaine ce sont les deux jours passés sur la place Saint-Sulpice avec Delphine et Barbara. Intensité folle et joyeuse, de nombreuses visites amies, dont on trouve ici une trace. Mais aussi des inconnu·es qui, chacun chacune, avaient quelque chose à me dire. On a voulu m’expliquer ce que je devrais ou ne devrais pas faire, le texte pourquoi pas, mais pas comme ça. À la longue ça m’a fait sourire. J’ai mis mes doutes de côté. C’est un commencement et j’ai bien envie de m’entêter. Émilie est ma première acheteuse, j’oublie de lui demander pourquoi cette pièce. La phalène virevoltante, ou les mots ? Je crois que cette phrase, l’heure de me souvenir de toi, s’adressait à mon père. Le plus émouvant c’est de sentir qu’une pièce est destinée à quelqu’un·e, de voir la personne hésiter, partir, revenir, revenir encore, avant de se décider. Quelques jours plus tard, Émilie me propose de venir animer un atelier d’écriture à Granville en juillet, autour du fragment. Comme tu as vécu dans le coin, ça a du sens que tu viennes. Il faudrait aussi apporter quelques pièces à vendre. Je n’hésite pas longtemps, parce que je crois, oui, que ça a du sens, même s’il va falloir déployer des forces et que j’ignore encore où elles se trouvent.

Il me laisse un message vocal pour m’expliquer la situation, la voix est brouillée par le vent qui s’engouffre dans le micro, certains mots sont inaudibles mais j’entends le poids de la douleur. Chaque jour penser à elle et lui, ne pas savoir à quelle distance se tenir quand la distance géographique, elle, est bien réelle.

Mercredi Delphine repart gonflée à bloc. C’est bien, c’est contagieux, malgré la fatigue il y a un regain d’élan. On a pris rendez-vous avec Agnès fin août pour remettre ensemble les mains dans l’encre et dans l’eau.

Vendredi soir je vais écouter Anne, Joachim et Pierre lire des extraits de Rien que les heures, mais aussi de Bruits et Disparitions Apparitions. C’est émouvant d’écouter leurs voix qui se répondent dans l’espace de la médiathèque. Au-delà de cette même idée de récits minutés au long d’une journée, je repense aux racines de leurs liens, avec en outre les présences d’Anne L. et de Marie-Pierre. La chaleur et les nuits difficiles ont raison de nos velléités à prolonger le moment. Mon corps réclame un repos que je trouve dans l’inconfort de notre canapé, découvrant dans la conversation familiale les images qu’Alice nous envoie depuis l’Écosse, auxquelles avec Nina nous répondons par des surenchères de cœurs et de messages brefs.

Emballant le tableau d’Émilie, je réalise que je ne l’ai pas photographié, je n’ai d’ailleurs cette semaine pris aucune photographie (il n’y avait pour cela aucun espace et j’apprends à me dire que ce n’est pas important), j’ouvre à peine les volets (on se prépare à une nouvelle vague de chaleur), et capture la phalène.
Le soir, le soleil, par un jeu de reflets, projette l’ouverture de la fenêtre sur le mur face au canapé. L’ombre des feuilles du bouleau viennent se superposer en tremblant aux motifs végétaux du papier peint, si bien que je ne sais pas toujours ce qui appartient à l’arbre et ce qui appartient au dessin. Je pourrais regarder ce mouvement durant des heures, ce serait sans compter le mouvement de la Terre. Chaque année il revient à peu près au même moment. Il annonce le solstice. Depuis treize ans il annonce aussi le départ en Corse.

Place Saint-Sulpice

Demain j’exposerai mon travail de gravure et cyanotype place Saint-Sulpice, dans le cadre des Journées de l’estampe contemporaine. Deux journées sous les tentes qui, aujourd’hui encore, accueillent le Marché de la poésie. Je n’ai pas pu m’y rendre, dépassée par l’organisation de cette exposition, mais je sais que de nombreuses amies l’ont traversé. Je parle de mes amies parce que j’ai mesuré ces derniers jours à quel point l’amitié avait été déterminante dans cette aventure. Une semaine passée avec Agnès et Delphine à expérimenter le cyanotype. La proposition de Marine d’illustrer la couverture de son texte avec l’un de mes tirages. La rencontre à la librairie Le Delta, l’attention portée à mon travail, et tout à coup y croire un peu plus, poursuivre. Puis oser avec Delphine et Barbara déposer une candidature aux Journées de l’Estampe, être sélectionnées.
Peu de temps cette semaine pour finir, signer, encadrer, rédiger les cartels, établir une liste de prix, toutes ces choses très concrètes qui précèdent l’exposition. Décider qu’une image est terminée, lui donner un titre. Beaucoup de ces images sont nées ici, dans le journal. Certaines portent encore la lumière du Cap Corse, d’autres les traces de nos marches. Je travaille à partir de mes photographies, que je transforme en cyanotypes, sur lesquels se déposent des motifs gravés, le plus souvent des arbres. Depuis quelques mois, des fragments de textes s’y invitent aussi. Je ne sais pas exactement ce qui se joue entre l’image et les mots, ils ne disent pas la même chose, dans cet écart quelque chose émerge, un flottement.
En préparant l’accrochage, j’ai découvert que les titres formaient presque un texte.
sais tu ce qu’il y a de racines dessous le sable
les miettes de ton enfance
leurs silences me traversent
les fantômes remplissent le vide
un lieu fragile, au bord de l’oubli
l’aube son odeur de pluie froide
l’air chargé d’herbe tiède
la piqûre aux chevilles des herbes du jardin
l’obstination des fourmis
il chuchote à travers le jour des persiennes
un crépuscule de papier buvard
c’est l’heure bleue
dans la lenteur du soir
les promesses tenues par la mer

J’exposerai stand 620, lundi de 13h à 22h, mardi de 11h à 20h.

accidents consentis

Dans le train, lecture du volume 15 de la collection Perec 53, Parce que Perec. En 236 fragments (plus un), Kim Nguyen dresse un touchant portrait de Perec. Il décrit ce que son écriture nous fait, quel héritage il nous laisse.
Mais aussi, à mesure qu’on lit, Perec se rapproche. Il devient quelqu’un qu’on aurait pu croiser, fréquenter, aimer.

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Parce que son obsession pour l’exhaustif, son obsession de tout énumérer, de saturer l’espace, c’est l’image inversée de ce qui le tourmente le plus : le manque, l’absence, être orphelin. 

Une virée sur le bassin de Villette, entre les gouttes, parce que désormais le corps réclame de marcher. Mais d’avoir goûté les grands espaces, les marches qui n’en finissaient pas, Paris a rétréci. Le canal, le bassin, les ponts, ça tient dans la paume. On s’arrête devant le kiosque à musique du square Reggiani écouter Elena faire des reprises, la pluie s’est arrêtée et c’est le meilleur moment. Peut-être que désormais il faudrait comme Perec le recommandait, traverser tout Paris en empruntant uniquement des rues dont la première lettre serait le c, ou de réaliser un parcours idéal qui commencerait par une rue dont la première lettre serait le a et terminerait par une rue dont la première lettre serait le z.

À l’atelier de gravure, je me laisse déborder. Il faudrait trier, réfléchir, construire, mais j’accumule encore. J’arrive avec mon vrac de fonds, de cyanotypes, avec mes plaques. Je construis mes paysages à l’aveugle, par couches, par accidents consentis, rêvant d’assemblages, de mises en pages, d’objets finis. Il y a toujours une peur du vide derrière ce mouvement-là. Mes tâtonnements m’épuisent et parfois m’exaltent, une vision qui surgit, une sensation, je ne censure rien pour l’instant. Quand j’écris c’est la même chose, j’ai des fichiers un peu partout, des notes dans l’appli du téléphone, des word ou des pages en fonction des ordinateurs que j’ai pu utiliser. La seule différence c’est que là j’ai une échéance, le 8 juin il faudra accrocher place Saint-Sulpice. Je suis en train d’accepter que ce sera un work in progress. La situation était presque la même l’année dernière quand Marine m’avait conviée à échanger avec elle au moment de la sortie de Fugue pour visage dont j’ai illustré la couverture. La différence c’est que ma production a triplé et maintenant la gravure est très présente. Ce qui me fait sourire, c’est que l’échange avec Marine s’était déroulé au 1 rue Cassette, à deux pas de la place Saint-Sulpice, que Perec a tenté d’épuiser assis à la terrasse du Café de la Mairie.
Oui je sais j’ai une (inépuisable) tendance à voir partout des signes, sans même chercher à les interpréter.

Nous devons retrouver la famille de Philippe pour déjeuner sur les hauteurs de Brunoy. Nous décidons de longer la rivière depuis Yerres. Très vite je devine que nous serons en retard. On marche trop vite, tu es derrière moi, tu saisis quelques images au fil de l’eau alors que je ne cesse de calculer le temps qu’il nous faudra pour arriver au rendez vous. On longe les rives où on s’est enlacés, il y a si longtemps. On passe devant l’immeuble où j’ai vécu adolescente. On passe à côté de la balade. Je n’ai pas pris une seule photographie, je n’ai pas encore regardé les tiennes, je suis passé au pied de mon immeuble sans m’arrêter… On est passé à côté et c’est peut-être mieux, une manière de préserver la mémoire. Au fond je n’ai de cet endroit pas la moindre nostalgie. Mais notre ardeur à la marche m’émeut. Peut-être le souvenir du premier épisode de notre relation amoureuse, une longue marche, puis un long baiser sous la pluie.
La première fois nous marchions sur une ligne parallèle, sur le plateau, et on ne savait pas où on allait.

Pour l’instant, rien n’est décidé

Mon client nous invite au Japon au mois d’octobre. J’ai acheté les billets, ça me met toujours dans des drôles d’états, dépenser autant d’argent pour monter dans un avion, et faire plus de treize mille kilomètres autour de la planète avec le travail pour alibi. Mais je sais qu’aucune destination ne m’apaise autant. Et cette fois encore Philippe m’accompagne. Nous ajoutons quelques jours aux dates proposées. Je regarde les cartes. Kanazawa, Takamatsu, peut-être faire signe à Karl ? Pour l’instant, rien n’est décidé. Ce qui a changé c’est que désormais même si je ne prétends pas connaître le Japon, je n’ai plus la même soif de courir les villes, et même si le pays possède les trains les plus efficaces du monde, je voudrais prendre, un peu, le temps.

S m’annonce qu’elle est à Paris, qu’elle aimerait qu’on se voit. Plusieurs années sans nous voir, quelques textos, de rares et brefs appels. Nous nous retrouvons au Pachyderme, l’évidence immédiate des retrouvailles. La parole douce, attentive, comme si elle cherchait à justifier le trop long silence sans jamais le nommer.

J’assiste à la conférence animée par Patrick et Isabelle, les enfants de Roland Haas, résistant du réseau Plutus auquel Antoine a appartenu. Je leur ai écrit avant de venir, je leur ai envoyé les documents trouvés au SHD. Lorsque j’arrive, j’ai l’impression d’être attendue. À plusieurs reprises, durant la conference, Isabelle se tourne vers moi, m’interpelle, m’inclut, elle donne consistance à l’existence d’Antoine. Je découvre qu’à Fresnes, les prisonniers étaient plutôt bien traités, qu’ils peuvent se parler, se soutenir pour affronter les interrogatoires et tortures rue des Saussaies. Patrick cite le témoignage de son père. Il s’est rongé les ongles, pensant mieux supporter la baignoire que l’arrachage des ongles. L’eau glaciale. La suffocation. La sensation de partir, de disparaître, de mourir. Les questions. La deuxième plongée. Cette fois il prend une réserve d’air, mais elle s’épuise. Il étouffe, une souffrance inimaginable. À nouveau, il se sent mourir. Par la voix de Patrick, le témoignage donne un corps à Antoine.

Je commande un café au comptoir du Valmy, j’attends V. C’est la première fois (de ma vie) que je prends seule un café au comptoir. À ma droite, deux hommes parlent de féminisme, ils ne semblent pas dire trop de bêtises, jusqu’à ce ils sont jeunes, mais quand même ils refléchissent, puis s’en vont. Deux autres arrivent, je me retrouve coincée entre eux, je ne sais pas quoi pas faire, faut-il laisser un espace pour qu’une conversation commence ? J’aurais dû prendre un journal. Je tapote sur l’écran de l’Iphone. Finalement, c’est avec celui de gauche que la parole s’engage, à propos de la musique diffusée. J’ai reconnu le groupe, nous voilà à parler rock anglais, Radiohead, le choc Ok Computer. J’éprouve ma timidité avec une conversation de comptoir. Le soleil entre dans le café. Puis V arrive, je suis soulagée.

J’avance lentement sur la miniature. Ma méthode est très différente cette fois. Je commence plusieurs choses en même temps. J’explore des techniques, des matériaux, des chemins parallèles. Je miniaturise le cadre de l’Annonciation. Je réalise un cyanotype à partir d’une photographie de l’île d’Elbe. J’ouvre des fenêtres dans la valisette. Je découpe les phrases-souvenirs. Tout cela ressemble à un chantier, c’est une impression qui me rassure.

l’air chargé d’herbe tiède
la lente dérive des îles sœurs, séparées par l’effondrement de l’écorce terrestre
la route étroite à travers le haut maquis, le vide, le vertige, les virages enchaînés
les châtaigniers bleus dans le ciel net
l’inquiétude que ça nous fait d’être sur la route la nuit
les lumières du hameau qui tremblent comme des feux minuscules
le moelleux rassurant de l’oreiller
les murs blancs fondus en courbes dans le plafond
le besoin de voir les vagues
les promesses tenues par la mer
chaque matin la même lumière, le même éblouissement, le même feu
Le ciel vaporeux, trop clair, délavé d’un soleil haut / blanc /aveuglant
un crépuscule de papier buvard

La nuit est très claire et le froid est mordant. Dans la salle, une demi-obscurité et le chant de cigales. Je ferme les yeux, j’écoute la lecture à trois voix d’Anchise. Je repense à la voix de Pascal Quignard, entendue tout à l’heure à la radio, Ça m’émeut qu’avant la vie il y ait eu ces sons, ces craquements pour aucune oreille, et ses eclairs pour aucune vision, ça ajoute une sorte de gratuité énorme avant la vie.

profiter de la lumière (je pense à elle)

À voir matin et soir le soleil jouer avec l’horizon je sens déjà que les jours raccourcissent, comme si le temps lui-même s’entraînait à se dérober.

Il a fait très chaud, on a travaillé intensément, cette semaine j’ai un premier sentiment d’essoufflement. Il y a heureusement d’autres espaces, il y a l’atelier d’écriture de François. Il y a la ville à arpenter. Retrouver des forces dans nos dérives lentes, dans quelques rituels désormais familiers. Au Vieux Port, le glacier est devenu incontournable, et je trouve dans la ville des échos de Bastia, à ces étés d’enfance où tout paraissait plus vaste, plus lent.

Profiter de la lumière pour réaliser quelques cyanotypes à partir des photographies prises parmi les pins, sur la terrasse, autour des statues. Je ne sais jamais à l’avance ce qui restera, quelle forme exacte prendra l’empreinte, et ce suspens redouble l’impression que tout fuit.

C’est Nina qui la remarque la première, sur la plage des Capucins. Au début, je n’y prête pas vraiment attention. Je vois sa peau mate, ses cheveux courts et gris, une sorte de coqueterie. Mais en revenant de la baignade, j’ai un choc, elle est là devant moi, c’est le portrait de ma mère. Ce n’est pas seulement une ressemblance ordinaire, c’est un double étrange. L’attitude, la souplesse de la peau, la plasticité exacte dont je me souviens chez ma mère. Son corps est plus mince, on devine qu’elle surveille sa silhouette. Mais le visage, c’est saisissant, et je ne parviens pas à détacher mon regard de ses yeux fardés, de l’épaisseur de ses lèvres, des commissures légèrement tombantes, de cette ligne du nez que je connais par cœur. Heureusement, elle ferme souvent les yeux. J’ose la photographier à son insu, geste interdit, presque honteux, au prétexte d’envoyer son portrait à mes frères et sœurs, donner corps à ce qui paraît irréel. Comme moi, ils sont frappés, eux aussi reconnaissent ce visage. Ce matin je regarde encore la photo volée et c’est une émotion profonde. Cela me trouble d’autant plus que, depuis plusieurs jours, je pense à elle, ma mère est morte un 19 août. C’est elle, vraiment, sauf que, comme je l’ai expliqué à Nina, elle ne serait jamais venue seule à la plage.

le présent aide parfois à la beauté

Nous retrouvons Alice et Maxime place de la République. Ascension de Belleville, le parc, une brasserie. Je choisis le poulet rôti, il me semblait que c’était un plat du dimanche, même si je ne suis pas sûre d’en avoir mangé souvent, le dimanche, chez ma mère. Discussions plutôt enjouées.

Une lectrice de Comanche m’écrit par mail, je ne la connais pas, c’est mon amie Agnès qui lui a prêté le livre. Ce qui me touche c’est l’endroit de sa reconnaissance, non pas de mon travail, mais de l’absence, de l’effacement, volontaire ou induit, du silence, ce qui a été décidé pour tenir, des formules — profession du père, décédé, je la connais bien et je sais à quel point, à chaque rentrée elle vient pointer ce trou béant. Je crois que dans l’enfance, il n’y a jamais eu qu’une compassion furtive, le temps de prononcer trois syllabes, or phe line. Puis le silence, l’inquiétude muette. L’incapacité à consoler, l’impuissance des mots.

Nous regardons un film d’Yves Boisset. Kristina Janda y joue le rôle d’une Allemande, mais j’entends son accent polonais. Je ne suis pas seulement en train de dire que je reconnais l’accent : c’est une réminiscence physique. L’accent me traverse, convoquant immédiatement les visages de Piotr et Monica, la lumière blanche de Marseille l’été de mes treize ans.

Alors que nous installons l’exposition avec A, nous parlons de la quête des origines, des silences. Elle m’explique comment le mutisme de son père autour de sa propre mère, de sa grand-mère, l’a poussée à faire des recherches généalogiques. Elle s’est lancée dans un chantier d’écriture : inventer la vie d’une dizaine de personnes de sa famille, les reconstruire à partir de traces infimes, d’indices biographiques d’état civil. Je suis médusée par la joie qu’elle éprouve à inventer ces existences. Le manque ouvre un espace plus grand que la vérité. Au vernissage, Agnès arrive avec l’amie lectrice qui m’a écrit dimanche, je suis émue, je crois que nous ressentons toutes les deux le besoin de nous toucher, d’un geste qui dit je te connais.

Je trie ma messagerie, parfois j’ouvre des emails pour m’assurer de ne pas supprimer quelque chose d’important. Plongée vertigineuse. Des situations qui se répètent, des moments restés intacts dans ma mémoire, des échanges oubliés qui me troublent. Je redécouvre une assurance que j’ai l’impression d’avoir perdue tout à fait. Mais le sentiment d’être beaucoup plus libre aujourd’hui.

Neige de fleurs de cerisier. Au milieu du trottoir, deux enfants assis à califourchon sur une trottinette. Le plus grand chante Vent frais, vent du matin. Son chant est clair, presque lyrique. Ses mains battent en l’air la mesure à la manière d’un chef d’orchestre. Le plus petit l’écoute avec une intensité absolue. Être saisie par leur capacité à être pleinement là, à croire totalement à ce qu’ils font.

Comme me l’a suggéré Damien je décide de faire des tirages cyanotypes à partir de négatifs des photos prises à quatre mains au Yashica avec Nina. J’enduis le papier dans la salle de bain, je lui trouve finalement une bonne raison de n’avoir pas de fenêtre. Au moment des tirages bien sûr le ciel se voile, cette fois je vérifie les UV, ajuste les temps d’exposition. Craignant que le temps se gâte tout à fait, je procède à l’arrache. 6 x 6 cm c’est petit. Il y a beaucoup de flou et les expositions sont imparfaites. Je fais sécher sous buvard. Je rassemble les bandes en un petit paquet compact, je les glisse dans la valise pour Nice. Je cours acheter le dernier livre de Claude Favre, Membres fantômes, dont une chronique partagée sur le web vient de me rappeler l’existence, je l’ouvre au hasard, lis la phrase qui s’impose, le présent aide parfois à la beauté.

s’absenter aux autres

Mes jambes se dérobent, j’abandonne l’idée d’avancer sur les cyanotypes aujourd’hui, je me couche dans la chambre de Nina, je redoute de n’être pas remise pour la lecture de jeudi, la lumière de l’après midi me replonge dans l’ennui des siestes d’enfance, mais je m’endors.

Il regarde ma gravure, le flou des arbres. Même si je sais qu’il évoque le courant artistique, c’est très surprenant de l’entendre employer cette formule, tu es romantique. J’apprends, effarée, que les cyanotypes s’effacent sous les UV, mais qu’il suffit de les plonger dans l’obscurité pour faire réapparaître le tirage. Ces allers-retours — les UV feraient à la fois apparaître puis disparaître l’image —, ces formules magiques que je ne comprends pas me déstabilisent. J’achète un vernis protecteur anti-UV, j’apprends qu’il s’agit d’un polluant éternel. Ce sera la part pérenne de tout ce travail ? Je nage au milieu de tous ces paradoxes, manipulant les images dans le parfum de solvant, me rappelant mes années d’études à Duperré. Je cherche à lier les images ; les fantômes sont de toute façon déjà là.

J’entre dans la cour de La Sorbonne pour la première fois, c’est beau et un peu impressionnant. Juste avant la tombée de la nuit, une lueur rose sur le flanc de la coupole. Trois personnes m’indiquent à tour de rôle la route à suivre pour rejoindre la salle de formation de la BIS, où je vais écouter Jane Sautière. Lecture d’un texte écrit pour la collection Le livre en question, à partir de Écrire de Duras, qu’elle présente comme sa lampe-tempête. De l’agonie de la mouche, de la mort de Duras elle-même, des recherches obsessionnelles, de l’heure de la mort de Marguerite, se représenter le moment, la luminosité, la pluie et le frais, elle écrit : « Oui, je crois vraiment qu’on peut mourir à cette heure-là, au moment où arrive un jour nouveau, une nouvelle lumière, une nouvelle réquisition à vivre et à ne pas abîmer un jour neuf alors que ce n’est plus possible. » La phrase m’éblouit quand je l’entends, au point que je l’ai réclamée à Jane pour pouvoir la retranscrire ici, puisque le texte ne paraîtra qu’à l’automne prochain. Je sors de la Sorbonne, j’active mes notifications. Pendant ce temps, la terre a tremblé à Nice.

À Saint-Maur où je rejoins Céline pour une séance de photographies. Je repasse devant la grille de la meulière que j’avais photographiée la dernière fois, qui semble abandonnée, avec les deux voitures immobilisées sous un voile de poussière dans le petit jardin, la chaîne lourde cadenassée qui condamne la grille. Les pins envahissent l’espace au-dessus du jardin dérobant la maison aux regards. Je pense au chapitre Le temps passe de Vers le phare, je me demande à quel moment on viendra déloger les fantômes de la meulière.

La lecture de Marine, je suis assise à côté d’elle, dans l’écoute de son texte. Sa lecture me donne à entendre toutes les résonances entre ses mots et mes images. Nous avons ensuite un échange, notamment sur ma pratique du cyanotype. C’est tellement nouveau que je sais à peine quoi en dire, mais je pressens l’importance des zones de flou et qu’il est encore là question de perte, de tâtonnements, de la quête d’un paysage d’enfance. Tout est un peu trop intense.

Journal du combat. Place Colonel Fabien, 22 mars 2025

Il marche large, les bras tournent dans l’air comme pour balayer le monde, son visage bruni des blessures de la rue, ses cheveux comme une gorgone blanche, il s’arrête devant une vitrine, il regarde, il s’approche, il se regarde, sa main agrippe son reflet, il penche la tête, tord la bouche pour sentir que son visage lui appartient encore.

Ça n’arrive presque jamais qu’il me précède dans la chambre et s’endorme. Je suis seule dans le salon et je lutte contre le sommeil pour faire durer cette solitude, je l’ai trop rarement vécue. Je me rappelle que ma mère, qui était un véritable animal social, qui recevait sans cesse, papotait, passait des heures au téléphone, nous avait déclaré qu’elle aspirait à une plus grande solitude, pourquoi pas une retraite en couvent. Nous, les enfants, avions ri, incrédules, mais aujourd’hui, je mesure cette nécessité de parfois s’absenter aux autres. Maintenant, j’entends la pluie.

lancement

Cette semaine le journal se met entre parenthèses (un pèlerinage familial avec l’entrée au 13 rue Becaria puis passage Corbera — les filles à la maison, comme des vacances — une apparition réjouissante à la gravure — rencontrer lors d’une dînette la fille de coopérants née à Alger en 1967 —  réimpression de quelques volumes de Comanche — deux heures au café avec Marine pour faire un peu plus connaissance — être la cible d’un virus qui me met KO).

Ça n’empêche qu’aujourd’hui je suis très émue d’annoncer le lancement de Fugue pour visage,  le poème de Marine Riguet paru chez MaelstrÖm ReEvolution. Ça se passe jeudi 20 mars, à la librairie le Delta à 19h00. 

Marine m’a fait le bonheur de choisir un de mes cyanotypes pour illustrer la couverture de son livre. Lors de la soirée Marine en lira un extrait, entourée d’un work in progress de mes cyanotypes, et nous parlerons de la perte, du tâtonnement, du trouble, du paysage.

Je serais très heureuse de vous y retrouver.

des images en suspens

On marche vers La Villette, sous le ciel bleu promis et un vent frais. Après le déjeuner d’anniversaire on traverse le cimetière de Pantin, plusieurs parties sont très endommagées, des tombes effondrées. Le cimetière est immense, on a du mal à en apercevoir les limites. En sortant nous croisons deux femmes, la plus âgée à la plus jeune, Ça finit toujours comme ça les tombes, on les abandonne.

Pour m’indiquer le chemin elle m’avait dit que je devais me laisser guider par la lumière du mimosa. Sa terrasse est couverte de plantes, nous buvons un thé vert, nous partageons les patisseries que j’ai apportées. Nous avons une discussion profonde bien que nous nous connaissions à peine. Nous sommes interrompues par l’appel heureux de Nina après sa soutenance. Avant que je parte, A me coupe quelques branches du mimosa, sur le chemin du retour le bouquet danse dans le panier du Vélib, libère son parfum sucré.

Je suis rentrée dans l’atelier, je me suis assise sur ma chaise, j’ai d’abord répondu que oui ça allait, puis que non, là je n’y arrivais plus. Je n’ai pas pu allumer mon ordinateur, on verra la semaine prochaine. Je rentre à la maison plus légère, je ne suis pas sûre que ce soit de l’audace, mais un réflexe salutaire.

S’accorder une heure vraie pour écrire, prendre un café avec Magali dans la cour de la caserne, soulager une migraine, acheter des billets de train pour Bruxelles, voir l’exposition de Francis quai Saint-Michel, photographier la Seine à l’heure dorée, écouter les messages de Marine.

J’ai oublié de remettre de l’eau dans le vase du mimosa que j’avais isolé dans la chambre de Nina, il s’est recroquevillé brusquement. J’ai étalé les branches sur une feuille de papier, j’ai voulu les photographier, je découvrirai samedi que la photo est parfaitement floue.

J’ai de la chance, il fait incroyablement beau. J’enduis quelques papiers, réussis à exposer quelques négatifs, je lutte contre mon impatience et laisse le temps au soleil de faire son travail. Je m’évertue à vouloir faire apparaître le visage de la femme du cimetière de la Villette. Je suis toujours surprise de ces croisements, alors que dimanche je photographiais un nouveau portrait sur un médaillon funéraire. Obsessions plutôt que croisements. En recadrant l’image, je découvre l’intensité du regard et le sourire retenu de la jeune femme, sans doute pour masquer l’imperfection d’une dent pas tout à fait alignée.

J’étale les cyanotypes. Je crois qu’il y a une masse suffisante pour l’installation à la librairie. Je scrute les mouvements et les zones de flou. Parfois on devine seulement une trace, certains n’ont pas été suffisament exposés, ce sont des images en suspens, je ne sais pas encore comment les retravailler. En attendant l’accumulation me rassure, j’en passe toujours par là, même s’il est difficile ensuite de s’y frayer un chemin et que je n’ai jamais su m’orienter dans une forêt.

Is this love

Nous sortons de bonne heure, notre café fétiche sur le chemin de la halle Pajol est désormais fermé, je pense à Lola Lafon qui y venait régulièrement. Alice vient déjeuner, puis nous jouons, puis je l’accompagne avenue Secretan où elle doit faire quelques courses, j’achète comme elle un paquet de muffins, nous revenons vers la Rotonde, frayant entre les stands du vide grenier. Une éffigie de Marilyn capte mon regard mais jailaflemme de la photographier pour le groupe FB qui lui est dédié. Dans l’après-midi Anne partagera sa trouvaille.

L’IA de Gmail s’évertue à vouloir corriger mes messages, soulignant tous les mots accordés au féminin, je trouve ça insupportable, et je m’énerve à voix haute devant l’écran, me surprends à jurer.

Comme il faisait nuit, que c’était à cinq cents mètres de la maison, que son fils à ses côtés avait beaucoup grandi et qu’il marchait avec des béquilles, je n’ai pas reconnu ma voisine quand nos regards se sont croisés et je suis gênée de ne pas l’avoir saluée.

À la supérette Is this love diffusé à la radio, le caissier est debout et chante, il chante très bien, une voix bien timbrée, en rythme, et la cliente à la caisse reprend les chœurs avec lui, ils sont dans un même mouvement, le moment dure longtemps, ça nous éloigne du réel, et ça me rend joyeuse que ce moment puisse durer si longtemps dans la tristesse morne du magasin, un soir de semaine de gens pressés, je me retiens de chanter avec eux, je les remercie en sortant.

Quelque chose qui me chatouille sur la joue, comme des cheveux, mes doigts viennent au contact de cette caresse qui s’anime — un insecte, à la comissure des lèvres maintenant — mes doigts s’agitent, c’est une araignée. Je surréagis, elle n’est pas ridicule, une de ces grandes aeriennes qui ressemble à un faucheux. Philippe se moque gentiment — j’aurais bien aimé t’y voir. Ceci n’est pas un rêve.

Le spectacle de ce qui se passe dans le monde est tellement une farce que je me demande si faut s’en faire l’écho.
Parfois je photographie la même chose que Philippe, parfois c’est lui qui souligne ce qui dans la ville devrait capter mon regard. Nous ne faisons pas les mêmes cadrages ni le même usage de nos photographies, sans doute personne ne s’en rend compte, mais ça me plaît d’imaginer nos archives qui se répondent.

Le ciel bleu me donne envie de tenter de nouveaux tirages cyanotype pour les installer à la librairie lors du dialogue avec Marine. Les gestes reviennent très vite, mais je me confronte à la réalité, les UV de l’hiver sont faibles. Le peu de temps que j’y consacre me met néamoins dans un état d’excitation joyeuse, l’effet de surprise, les contrastes qui se révèlent, la découverte. Mais je ne peux m’empêcher de penser que je devrais arrêter de me disperser, et que je devrais consacrer vraiment du temps à écrire si je veux un jour aboutir Corbera.