Au milieu du monde

Avec Juliette Cortese, d’abord l’envie de jouer ensemble, d’écrire après les images, à partir des images. On esquisse rapidement un protocole : l’une envoie un plan à partir duquel l’autre fait un nouveau plan, en écho, réaction, reprenant parfois un mouvement, une matière, et ainsi de suite. Le montage se fait au fur et à mesure, respectant l’ordre du filmage, sans se poser explicitement la question de l’écriture. Après le montage, passer à l’écriture-mots. Chacune notre tour on écrit sur le plan de l’autre en lui donnant le dernier mot. Puis enregistrer nos voix, monter encore.

J’ai longé les murs de la chambre vide, il y avait cette lumière fragile, on pouvait entendre la nuit les murmures irréguliers du vent, on comptait les secondes, on ne pensait à rien. Rien. Rien qui trahisse, rien qui sauve les halos, rien qui fasse oublier les halètements à peine voilés de la nuit qui hésite, distille des preuves, des choses qui brillent, des étoiles, des phares, des lueurs tièdes. Pour je ne sais quelle raison j’ai pensé tu es là, comme la transparence des étangs d’eau salée où fourmillent des poissons qui font en sautant, au ciel, des étoiles. “Et nous ne serons plus jamais”, sa voix se fragmentait dans l’habitacle, c’était accepter sa disparition. Je regardais la course de la pluie sur les vitres, les arbres se couchaient comme sous une vague et le ciel collé sur le toit n’y pouvait rien, nous n’étions portés que par le souffle asthmatique d’un vent caniculaire, on regardait les embolies fleurir, la verrière avait des plaies béantes et verdâtres et râlait sous la lumière torride, une suffocation. Il suffirait de rompre la surface, le grain de l’eau, caresser l’éphémère et non visible de ce monde-là, un parmi d’autres mais sans choix, et miroitant, empli de chimères qu’on ne comprenait pas, un monde sans joie, chatoyant pourtant, ambivalence d’ombres et des vestiges de nos plaisirs, qui nous obligeait à des ruses, n’avancer plus qu’en tapinois dans la civilisation, qui s’abîmait derrière l’horizon. On ne savait plus dans quelle réalité défilaient les arbres, ils cheminaient comme des hommes jaloux, enfermés et  tournaient en rond, dans des cages, délavaient le ciel et manquaient de broyer les ailes nerveuses des oiseaux. Les arbres, redevenus sauvages, étiraient leurs racines et couraient sur nous comme des diables. Les diables ont fait silence, le passé pouvait entrer. Maintenant on se souvenait de nos rêves, de nos pressentiments, nos chagrins effleuraient la terre : elle était belle qui cahotait sur le chemin, cahotait sur le milieu du monde, cahotait à secousses, elle faisait des grands au revoir, avec ses bras longs, prenait des allures de chemin clignotant, et nous piquait les yeux, nous portait ses grandes larmes sur un plateau, faisait crier des étoiles alors qu’il faisait jour aveuglant… On revenait sur nos pas, on avançait entre les arbres nus, guettant une silhouette familière, te voir qui arrive, c’était peut-être un mirage… Tandis qu’on chevrotait, qu’on chuchotait, qu’on buvait l’eau bientôt tarie des dernières sources, le soleil imperturbable brûlait l’air et les nuages qui fondaient en cloaque le ciel moite et visqueux. On confondait les poisons et les beautés tendres, l’ombre et la lumière avec la mort et la vie, au vrai tout disparaissait sans fin. 

Publié par

caroline diaz

https://lesheurescreuses.net/

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