ce moment où rien ne bouge

On est arrivé par l’ouest, on volait très bas, en longeant le cap, j’aperçois la maison où nous n’irons pas cette année, déjà Bastia apparaît. Puis la route, le pincement au cœur quand à Barchetta surgit le panneau indiquant la direction du village maternel. À Urtaca le ciel tenait sa promesse de feu, les hirondelles faisaient la fête.

Se familiariser avec la maison, sa circulation, ses volumes. Des mêmes sols carrelés, des mêmes bibelots accumulés, des mêmes murs blanchis, des mêmes portes hautes. D’ici on n’entend pas la mer, mais au petit matin des voix de femmes dans le village, leur accent plus léger que celui entendu dans l’enfance.

Des aboiements, on sait le moment où ça bascule, aux cris des bêtes s’ajoutent ceux des maîtres, on n’ose pas regarder, les hurlements envahissent le village, mes jambes tremblent, un jeune homme passe en contrebas de la maison, son chien dans les bras, depuis la terrasse on lui demande si tout va bien, il nous rassure en anglais, au loin encore des cris, un maître a été mordu, il refuse l’aide de notre amie médecin.

Entre la route et la plage, les pins, les eucalyptus, les oliviers, ce parfum. Traverser le Reginu, les roseaux se plient dans un même souffle. Je regarde mes amies qui discutent dans l’eau, leurs silhouettes un peu alourdies, brutalement ce sont les corps de ma mère et de sa sœur, leurs paroles, leur intimité un été dans les années quatre-vingt-dix.

Nous partons vers Lama à pied où B nous rejoindra en voiture. Le sentier longe la montagne, la nature résiliente — un vert intense que j’avais oublié — une bergerie, des roches aux formes bestiales, sous les pieds le roulis des pierres, à l’ouest l’horizon s’illumine. Le village apparait, toujours cette impression d’austérité de loin. Après le dîner un voisin engage la conversation avec Valérie, on nous sert des liqueurs, je m’amuse de ce rituel d’un autre temps. Nous rentrons en voiture par la vieille route, on roule à quarante mais ça cahote, les feux ouvrent la voie, déroulent la surprise d’un virage, nous chantons.

Chaque matin je traverse cette pièce, comme à Erbalunga je traversais la terrasse avant le réveil de la maison. Ici il n’y a pas d’aurores spectaculaires, mais je veux saisir ce moment où rien ne bouge. Sous les fenêtres la radassière appelle des conversations, je ne peux m’empêcher d’imaginer les fantômes qui s’y retrouvent la nuit. Sous le rebord de la fenêtre deux nids d’hirondelles, j’écoute les piaillements d’oisillons.

Dernier jour, en repliant mes draps je réalise que filmer m’empêche de photographier, que je n’ai rien écrit durant la semaine, que je me suis seulement laissée traverser par les lumières, les cris des hirondelles, les odeurs de maquis. L’avion est retardé, ce n’est pas la première fois, comme s’il fallait renforcer cette croyance que quelque chose me retient ici, renforcer ce sentiment d’appartenance contre lequel j’ai lutté durant des années.

a campinca

Cette année, pour la septième fois consécutive, à l’invitation de mon amie V, je suis venue passer la dernière semaine de juin à Erbalunga, dans la maison que son grand-oncle, Jean, Comparucciu, a édifié en 1937. La première fois je suis arrivée dans cette maison pétrie d’une sorte de tristesse — depuis la disparition de ma mère, chaque retour sur l’île s’alourdit de colère et de chagrin puisque la Corse n’a pas été capable de la sauver, elle qui imaginait y trouver la force de survivre au mal qui la rongeait. Vague inquiétude aussi de savoir la maison de mon amie à quelques kilomètres du cimetière de San Martino di Lota où ma mère est inhumée. Cette première fois, nous étions une bande de filles, sans compagnons, sans enfants, sans famille, venues profiter de la situation exceptionnelle de cette maison, A Campinca. Une bâtisse en béton enduit, dont le plan dessine une croix, dressée au creux d’un des derniers virages qui précède l’arrivée à la marine de carte postale d’Erbalunga.

La maison ne se livre pas au premier coup d’œil, après avoir franchi une grille et le jardin qui l’isole de la route, on y entre par l’arrière, par une grande porte verte découpée dans la façade étroite et austère. Je garde intact le saisissement du premier jour quand après avoir traversé la maison d’ouest en est jusqu’à l’immense balcon qui surplombe la mer, j’ai découvert en contrebas le jardin en quatre terrasses foisonnantes de lauriers, pins, figuiers de barbaries, graminées et bruyère, au-delà d’un muret de pierres, les roches aiguisées qui plongent dans l’eau. Sur l’horizon, j’ai tout de suite reconnu l’île d’Elbe, un repère de mon enfance, à la fois proche et mystérieuse, d’où j’ai fait surgir plusieurs fantômes.

Dans cette maison, dès mon premier réveil j’ai assisté au plus bel incendie qu’une aube d’été puisse offrir, et depuis, à chacune de mes visites, je prends le temps d’une de ces contemplations, je m’éveille spontanément, avance pieds nus sur la terrasse, confuse de sommeil, dans le silence de la maison endormie pour quelques heures encore, captive de la lumière rose carthame, j’abîme ma rétine, je frissonne sous un petit vent frais, même si déjà les premiers rayons du soleil diffusent une douce chaleur. Ici, sur ce balcon sur la mer je me suis réconciliée avec mes morts, ici j’ai accepté mes racines, mon appartenance à cette île, dans cette maison qui ne m’appartient pas, suffisamment désencombrée pour m’y sentir chez moi.

Dans cette maison je me suis souvenue de mes étés d’enfance, quand accablée de chaleur je glissais vers le fond du lit pour y trouver le plat frais du drap, quand j’affirmais que ne pouvais pas rester sur la plage, parce que le soleil me brûlait bien trop, parce que je ne voulais pas être une fille d’ici, je ne me sentais pas Corse, fâchée d’avoir été arrachée à ma plage d’enfance du Cotentin quand ma mère a décidé, sur un coup de tête, que nous serions heureux sur son île.

Jusqu’à ce voyage je partageais avec Magali une chambre du rez-de-chaussée, dans l’aile nord, sol au carrelage chargé de fleurs géométriques et murs enduits blanc, meubles antiques en ferraille blanche perforée, les petits lits jumeaux recouverts de tissus désuets à larges volants. Mais cette année pour la première fois nous avons dû changer de chambre, une fissure qui apparaissait déjà en haut du mur nord de la pièce s’est largement écartée depuis notre dernière visite, le terrain sous la maison a bougé, l’aile Nord est en péril, pourrait s’effondrer, il a fallu installer des étais en attendant les avis d’experts et décisions à venir.

Nous nous sommes donc installées dans l’aile sud, profitant d’une nouvelle vue sur la mer, un peu plus lointaine, moins éblouissante le matin, mais toujours le doux ressac pour nous endormir. Cette année, la fragilité de la maison m’est apparue criante pour la première fois, bien sûr V avait évoqué à plusieurs reprises le danger d’effondrement, c’est un peu pour cette raison qu’elle nous invite à partager ici du temps, il faut en profiter tant qu’elle tient debout. Alors j’ai pris des photos, j’ai d’abord imaginé photographier méthodiquement chaque pièce mais quelque chose résistait, comme si la maison se dérobait, je n’étais pas du tout à l’aise dans la prise du vue, incapable de choisir un angle, de trouver la lumière, je n’arrivais qu’à photographier ces fragments, que j’ai redécouvert en rentrant à Paris, puisque cette année j’avais décidé de ne pas emporter mon ordinateur.

Aujourd’hui, en regardant mes photographies, mon sentiment de ratage s’efface, je me souviens de la chaleur d’été qu’il faisait dans chaque endroit au moment de la prise de vue, de l’odeur de renfermé qui imprégnait encore certaines pièces, de la piqûre aux chevilles des herbes du jardin en terrasses, de la brûlure du soleil, j’écoute le ressac au bas des roches.

mise en abyme