Takamatsu

Il faut prendre trois trains différents pour rejoindre Takamatsu et traverser la mer de Seto. Émotion de retrouver les silhouettes des îles découvertes lors de notre précédent voyage, quand nous étions allés à Naoshima et Teshima, surtout les deux petites îles en forme de montecaos. À l’arrivée, le soleil est déjà bas, nous jetons nos valises dans la chambre et nous dépêchons de rejoindre le port pour voir la lumière du couchant sur la mer. C’est un moment très doux, ces silhouettes retrouvées, la lumière, la sensation de revenir dans un paysage que nous avions déjà traversé, je pense à la Corse. Puis le burlesque d’une fête de la bière sur le port, les tables, le personnel qui se balance d’un pied sur l’autre au rythme des chants pour entraîner la foule, ce que j’aurais trouvé hideux n’importe où ailleurs trouve ici grâce à mes yeux. Finalement se perdre dans les rues de Takamatsu en quête d’un endroit pour dîner, on regrette presque de n’être pas s’arrêter à la fête.

Le lendemain, en chemin vers le Ritsurin Kōen, une enseigne nous arrête, Coffee Lounge Mouflon, Corsica Coffee Development. On ne comprend pas vraiment ce qui se cache derrière, tout est fermé mais ce petit signe de la Corse au détour d’une ruelle japonaise me rend joyeuse. Le jardin est sublime, immense, les verts sont presque trop intense sous le soleil brillant. Les arbres sculptés, les îlots, les perspectives composées, dans les bassins des carpes, des tortues, le héron.

Le train vers l’Est, puis la traversée du musée en plein air de Shikoku mura et les udon géants.

Pour monter au mont Yashima, le chemin traverse d’abord une sorte de petit bois. Une barrière en interdit ensuite l’accès. Je photographie la pancarte peinte à la main et l’envoie à Fumie, pouvons-nous passer ? Elle répond que non, j’insiste, lui demande ce qui est écrit sur le panneau. Sa réponse me fait sourire, ce n’est pas très clair. Nous franchissons la barrière et continuons. Le chemin débouche sur une route aux larges pavés. La chaleur, la fatigue de la montée, je pense à Hydra, à l’ascension jusqu’au monastère, la promesse d’une récompense. En haut, le paysage s’étend en panoramique, la mer, les îles, les reliefs. Tu jubiles, je suis un peu déçue par la lumière prévisible, la chaleur, la brume légère qui nimbe tout. Dans le bus qui nous ramène vers la gare il y a devant moi un vieil homme aux cheveux blanc, sa main levée devant son visage pour se protéger de la lumière aveuglante du soleil.

Le soir, nous repérons une petite taverne à lanterne rouge, une salle minuscule qui compte deux tables et un comptoir pour quatre personnes. Au mur, des photos et une affiche de Marilyn Monroe que je photographie en pensant à Anne. Le patron s’empresse de nous montrer deux petites cartes écrites en anglais, des mises en garde plutôt qu’une invitation. It’s more of a bar than an izakaya. Nous ne nous laissons pas décourager. La serveuse prend le relais, elle se demande comment nous avons atterri ici. À force de sourires, de quelques mots baragouinés et de phrases passées à la moulinette du traducteur de mon téléphone, nous commandons. Beaucoup trop, comme pour compenser notre timidité, le sentiment de déranger, de ne pas savoir comment faire. L’oden, avec du tofu et du daikon dans le dashi, des petites saucisses viennoises découpées en forme de poulpe, des udon encore, cette fois avec des flocons de bonite, du poulet frit, des edamame. Le dîner est excellent, nous avons fini par trouver notre place et remercions la serveuse pour tous les efforts déployés.

Le deuxième jour nous découvrons les sculptures monumentales d’Isamu Noguchi que nous n’avons pas le droit de photographier. À l’arrière du musée on aborde une route de campagne. La sensation galvanisante de quitter les lieux que l’on est venu visiter et de se retrouver dans un paysage qui ne nous attendait pas, pourtant le sentiment de lui appartenir, sur cette route déserte qui longe des champs et des fermes. Un téléphérique nous conduit au sommet, un temple et nos premières soba depuis l’arrivée. Traversant de nouveau le village, nous croisons une procession dont nous ne connaissons ni le nom ni la raison. Un petit garçon sort précipitamment d’une maison et entraîne sa grand-mère derrière lui. Elle semble un peu inquiète de le voir partir si vite, puis elle le rejoint, ils se prennent par la main. Elle marche avec des chaussures un peu trop grandes, comme la plupart des japonaises, ce qui entrave un peu sa démarche. Peut-être qu’ils connaissent une personne dans le cortège, qu’ils cherchent à la rejoindre. Nous reprenons le train pour le centre de Takamatsu, que déjà nous allons quitter.

kanazawa, la ville

Je n’imaginais pas qu’il serait si difficile de replonger dans les photos du voyage au Japon. Au moment de monter dans l’avion du retour, nos filles envoyaient des messages dans le groupe qu’on a appelé la mif, où l’on se donne des nouvelles au fil de l’eau, où l’on partage des images, ce qui nous rend fous ou nous fait rire. Là, elles se préparaient à la manif, l’une à Paris, l’autre à Marseille, et j’avais quelques inquiétudes. À l’atterrissage, leurs messages étaient rassurants. De la buée est sortie de ma bouche quand j’ai pris ma première bouffée d’air parisien à Roissy. Le chauffeur de taxi raciste nous replonge dans l’ambiance et nous avons maintenu le silence durant les quarante minutes qu’a duré le trajet. Une semaine de commentaires, d’allocutions, de tempête. Puis la terrible attaque des Yvelines. Il m’aura fallu six jours pour ouvrir la carte SD et choisir les images que je partage ici, mais mon esprit est confus, dans un brouillard de colères. Je suis allée à la manifestation, dont l’itinéraire a été changé à la dernière minute. Et ce dialogue entre le cortège et les habitants des boulevards extérieurs qui certainement voyaient pour la première fois pareille foule au pied de leur immeuble, surtout des femmes et des enfants, avait quelque chose de très émouvant. Je me suis exfiltrée au pont de Charenton, jambes coupées mais allégée de ce brouillard mental, le cœur desserré.

Maintenant je veux me souvenir de Kanazawa. De la tôle rouillée sous ciel gris. Du Gyokusen-inmaru Garden. Des mousses. De l’odeur des tatamis dans la maison que nous avons visité seuls. Du premier dîner au coin de la rue, chez Joining, où le type, prépare des merveilles en courant, seul dans sa cuisine. Du bleu insolent qui nous accompagnera jusqu’à Kochi. Du jardin du château, puis du parc Kenrokuen. Des pins vénérables soutenus par des poutres, le nouage entre eux. De la quiétude d’une ville à mon échelle, dont je comprends la géographie. De la rencontre de la fille au vélo et du livreur devant le café Merzbau. Des frondaisons qui se découpent devant le mont Hakusan. Du ciel flamboyant depuis la chambre d’hôtel. Des desserts aux châtaignes. De la marche le long de la rivière, de la lumière qui nous appelle. Du souvenir de Kyoto. Du héron. Du marché Omicho. Des derniers pas avides dans la ville. Du flottement.

Une carte postale

Le voyage est intense, avec le sentiment, plus que d’habitude, que ce serait peut-être le dernier. J’écris ces mots mais avant même de repartir il m’arrive de dire la prochaine fois.

Il y a eu plusieurs premières fois. J’ai mis les pieds dans l’océan pacifique (au Japon, car je pense bien l’avoir fait lors du voyage Californien). J’ai mangé de la bonite fumée. J’ai reçu une alerte sismique précoce sur mon smartphone.

Dans quelques heures je découvrirais les photos prises avec le Canon, et sans doute feront elles ici l’objet de plusieurs publications.

plage de Katsurahama, photo Philippe Diaz

kuroneko

Elle passe devant nous à vélo, fait demi tour et descend pour regarder la carte du café devant lequel nous patientons. Lui est arrivé en poussant un chariot de livraison. On voit bien qu’ils ne s’attendaient pas à se retrouver ici, dans cette ruelle de Kanazawa. Ils ne se sont sans doute pas vus depuis des années, mais se reconnaissent immédiatement. Ils rient, joie et surprise, peut-être un peu de timidité. Elle porte régulièrement la main à ses lèvres, puis dans ses cheveux. Lui ne cesse de sourire. Ils parlent vite, sans s’interrompre, font le point sur leur vie. Tant de choses à se raconter, le temps est compté, il travaille. On devine une différence de milieu social. Elle est élégante, porte un trench en denim, elle tient sous le bras une écharpe poudrée. Lui porte le polo vert foncé à fines rayures jaunes des livreurs Yamato. Il ponctue chacune de ses phrases d’un éclat de rire, peut-être pour masquer une gêne. Son travail est difficile. Il lui montre ses doigts gonflés de kystes d’arthrose. Elle manifeste sa compassion en jetant un coup d’œil dans le chariot. Il y a un soleil radieux qu’aucun chef opérateur n’aurait pu fabriquer. Il n’y a pas que la lumière, il y a la façon qu’ils ont de se regarder, de rire avant même d’avoir fini leurs phrases, leur étonnement. Je les regarde et je m’étonne moi aussi de les voir là, ensemble, dans cette ruelle où nous ne sommes que de passage. Je leur invente une histoire. L’école, le collège, peut-être le lycée, où ils ont été camarades, ou amis, peut-être qu’il y a eu un flirt. Lui n’a sans doute jamais quitté la région. Elle a peut-être fait sa vie ailleurs, dans une grande ville, elle travaille dans un milieu créatif, peut être qu’elle revient, aspirant à plus de calme. Leurs vies ont pris des directions différentes et voilà qu’ils se retrouvent ici, quelques minutes, dans cette ruelle de Kanazawa. Ils prolongent l’instant, je n’ai pas besoin de comprendre ce qu’ils se racontent, je prends la joie de leurs retrouvailles, la joie de retrouver quelqu’un qui vous a connu avant que vous deveniez adulte, qui a partagé avec vous des secrets, qui vous autorise à faire revenir quelque chose de l’enfance. Ils finissent par se dire au revoir, il a encore des clients à livrer, elle entre dans le café. Nous entrons après elle. Je crois que le temps du café je l’ai oubliée, trop occupée à essayer de me faire comprendre auprès du serveur, à tenter de photographier le chat qui habite ici.

Depuis mon arrivée j’ai souvent croisé des camions Yamato dans les rues japonaises. On les remarque parce que le logo est kawaii à souhait, une chatte portant son petit dans sa gueule. Je ne savais pas qu’il s’agissait d’un service de livraison, je l’ai découvert en faisant des recherches sur le costume du jeune homme. On a fini par appeler la société de livraison kuroneko yamato, Yamato le chat noir. Il paraît même que son logo a inspiré Kiki la petite sorcière. J’ai pensé à eux plusieurs fois dans la journée. Leur sourires radieux, sous un soleil radieux. Je me demande s’ils ont depuis chacun repensé à ce moment, si l’émotion venait les rattraper, si le visage de l’autre leur est revenu au milieu d’un geste, s’ils ont souri tout seuls, un instant absents à ce qui les entoure, chacun en train de retrouver l’autre. Désormais, quand je croise un livreur ou un camion de Kuroneko Yamato, c’est à eux que je pense.

Pour l’instant, rien n’est décidé

Mon client nous invite au Japon au mois d’octobre. J’ai acheté les billets, ça me met toujours dans des drôles d’états, dépenser autant d’argent pour monter dans un avion, et faire plus de treize mille kilomètres autour de la planète avec le travail pour alibi. Mais je sais qu’aucune destination ne m’apaise autant. Et cette fois encore Philippe m’accompagne. Nous ajoutons quelques jours aux dates proposées. Je regarde les cartes. Kanazawa, Takamatsu, peut-être faire signe à Karl ? Pour l’instant, rien n’est décidé. Ce qui a changé c’est que désormais même si je ne prétends pas connaître le Japon, je n’ai plus la même soif de courir les villes, et même si le pays possède les trains les plus efficaces du monde, je voudrais prendre, un peu, le temps.

S m’annonce qu’elle est à Paris, qu’elle aimerait qu’on se voit. Plusieurs années sans nous voir, quelques textos, de rares et brefs appels. Nous nous retrouvons au Pachyderme, l’évidence immédiate des retrouvailles. La parole douce, attentive, comme si elle cherchait à justifier le trop long silence sans jamais le nommer.

J’assiste à la conférence animée par Patrick et Isabelle, les enfants de Roland Haas, résistant du réseau Plutus auquel Antoine a appartenu. Je leur ai écrit avant de venir, je leur ai envoyé les documents trouvés au SHD. Lorsque j’arrive, j’ai l’impression d’être attendue. À plusieurs reprises, durant la conference, Isabelle se tourne vers moi, m’interpelle, m’inclut, elle donne consistance à l’existence d’Antoine. Je découvre qu’à Fresnes, les prisonniers étaient plutôt bien traités, qu’ils peuvent se parler, se soutenir pour affronter les interrogatoires et tortures rue des Saussaies. Patrick cite le témoignage de son père. Il s’est rongé les ongles, pensant mieux supporter la baignoire que l’arrachage des ongles. L’eau glaciale. La suffocation. La sensation de partir, de disparaître, de mourir. Les questions. La deuxième plongée. Cette fois il prend une réserve d’air, mais elle s’épuise. Il étouffe, une souffrance inimaginable. À nouveau, il se sent mourir. Par la voix de Patrick, le témoignage donne un corps à Antoine.

Je commande un café au comptoir du Valmy, j’attends V. C’est la première fois (de ma vie) que je prends seule un café au comptoir. À ma droite, deux hommes parlent de féminisme, ils ne semblent pas dire trop de bêtises, jusqu’à ce ils sont jeunes, mais quand même ils refléchissent, puis s’en vont. Deux autres arrivent, je me retrouve coincée entre eux, je ne sais pas quoi pas faire, faut-il laisser un espace pour qu’une conversation commence ? J’aurais dû prendre un journal. Je tapote sur l’écran de l’Iphone. Finalement, c’est avec celui de gauche que la parole s’engage, à propos de la musique diffusée. J’ai reconnu le groupe, nous voilà à parler rock anglais, Radiohead, le choc Ok Computer. J’éprouve ma timidité avec une conversation de comptoir. Le soleil entre dans le café. Puis V arrive, je suis soulagée.

J’avance lentement sur la miniature. Ma méthode est très différente cette fois. Je commence plusieurs choses en même temps. J’explore des techniques, des matériaux, des chemins parallèles. Je miniaturise le cadre de l’Annonciation. Je réalise un cyanotype à partir d’une photographie de l’île d’Elbe. J’ouvre des fenêtres dans la valisette. Je découpe les phrases-souvenirs. Tout cela ressemble à un chantier, c’est une impression qui me rassure.

l’air chargé d’herbe tiède
la lente dérive des îles sœurs, séparées par l’effondrement de l’écorce terrestre
la route étroite à travers le haut maquis, le vide, le vertige, les virages enchaînés
les châtaigniers bleus dans le ciel net
l’inquiétude que ça nous fait d’être sur la route la nuit
les lumières du hameau qui tremblent comme des feux minuscules
le moelleux rassurant de l’oreiller
les murs blancs fondus en courbes dans le plafond
le besoin de voir les vagues
les promesses tenues par la mer
chaque matin la même lumière, le même éblouissement, le même feu
Le ciel vaporeux, trop clair, délavé d’un soleil haut / blanc /aveuglant
un crépuscule de papier buvard

La nuit est très claire et le froid est mordant. Dans la salle, une demi-obscurité et le chant de cigales. Je ferme les yeux, j’écoute la lecture à trois voix d’Anchise. Je repense à la voix de Pascal Quignard, entendue tout à l’heure à la radio, Ça m’émeut qu’avant la vie il y ait eu ces sons, ces craquements pour aucune oreille, et ses eclairs pour aucune vision, ça ajoute une sorte de gratuité énorme avant la vie.

Les herbes éclairées dans la nuit, Naoshima

La puissance du Shinkansen qui traverse la gare d’Okayama me soulève l’estomac. Sur le quai, en attendant le local pour Uno, on entend des chants d’oiseaux diffusés par des hauts-parleurs.

Traverser la mer, sentir une chaleur d’été, le ciel s’enflamme, j’ai l’impression en arrivant à Naoshima de retrouver quelque chose de la Corse. La nostalgie à l’œuvre, qui me pousse à souvent relier un paysage que je découvre à un paysage connu. Les herbes éclairées dans la nuit.

Nous tentons de faire le tour de l’île en vélo, mais la partie de nord de l’île est condamnée qui abrite les activités industrielles de Naoshima. Les sites sont protégés, on est bien les seuls à s’aventurer par ici, à découvrir le saisissant contraste avec le reste de l’île où la nature se déploie, mise en relief par les lignes pures de Tadao Ando.
Se souvenir de ce qui se loge dans les ombres, les images projetées. Les mains d’Amanda Heng nouées avec celle de sa mère, les horizons flous de Hiroshi Sugimoto.

On avise un petit café à l’étage d’une maison près du port d’Honmura. Nous sommes seuls avec la femme qui nous accueille, dans un décor de caravane des années soixante dix. Sur les tables des bouquets de fleurs cueillies au jardin. Elle allume la musique à notre attention, comme si ça définissait l’instant. Pendant que nous savourons notre café nous l’entendons fureter, ouvrir et fermer des sacs plastiques. remplir des boîtes de biscuits, glisser des glaçons dans la bonbonne à eau. Ces gestes lents, appliqués ne me semblent pas utiles, j’ai l’impression que c’est une manière de se soustraire à l’intimité. Je pense à Jeanne Dielman. 

Minadera. Le guide nous indique comment circuler dans l’espace, la main droite devant toujours rester en contact avec le mur. Maintenant nous entrons dans l’obscurité, on avance lentement, la main parfois surprise de sentir l’arrête de l’angle d’un mur, on change de direction, on appréhende le vide à pas hésitants. Le guide nous enveloppe de sa voix suave, en japonais puis en anglais, à présent nous pouvons nous asseoir, ça va bientôt commencer, nous devons juste être patients. Il nous abandonne dans la pièce noire et silencieuse. Au fond de la pièce, on finit par distinguer un écran, à peine éclairé. La surface s’anime d’images fantômes que l’œil fabrique. Le maître de cérémonie revient, nous voyons sa silhouette se déplacer dans l’espace, il affirme que la lumière n’a absolument pas changé depuis que nous sommes entrés. Il nous invite à nous approcher de l’écran, nous rassure, le sol est plat et nous ne devons pas avoir peur. J’approche mes mains de l’écran, en réalité un espace vide ménagé derrière une cloison découpée. Backside of the moon, l’impression que la lumière est une matière que mes mains tentent d’attraper en vain.

Un jeune couple rejoint notre hébergement, ils viennent d’Israël, en voyage de noces au Japon, ils n’ont pas d’enfants, pas encore, mais ils se demandent, dans quel endroit, c’était en anglais, In which place could we have a child today ? Le lendemain nous les retrouvons sur le bateau qui nous conduit à Teshima, j’en profite pour leur demander leurs prénoms, Or (lumière) et Nir (champ labouré), la beauté des langues : quand les prénoms ont un sens en lien avec la nature.

Puis Hakone.

Un peu avant d’arriver à Shin-Matsuda on glisse entre les montagnes, on passe des rivières, on oublie la ville japonaise, je me repayse. Puis Hakone.

Vertige au dessus des carrières de souffre. Nous sommes une foule immense pour redescendre en téléphérique depuis Owakudani, le mont Fuji apparaît à travers les vitres de la salle où nous avançons à petits pas entre les sangles des poteaux de guidage, il nous console de l’attente. Depuis le bus les sommets des herbes de la pampa de Sengokuhara attrapent des derniers rayons de soleil. Je me souviens de la fascination que j’avais enfant pour ces herbes.

Le lendemain on échappe à la foule. Au pied des cascades de Chisuji. Sur la route Tōkaidō. Dans les bois du Pola muséum. Le soir je me plonge dans l’eau chaude du Onsen aménagé au sixième étage de notre hôtel alors que l’air est frais dehors. La diversité des corps me fascine.
Ici photographier la transparence des feuilles devient obsessionnel. Ici on voit aussi de vieilles personnes qui marchent les mains croisées dans le dos. Geste encore associé au souvenir de mon oncle Simon. Des mains qui n’auraient plus de tâches à accomplir, des mains qui refuseraient de prendre encore au monde. Des mains qui se lient pour se soutenir l’une l’autre.

comme si une distance s’était effacée

Autour de nous des passagers de connivence avec le commandant de bord commentent le vol, on devine qu’une fête se prépare à l’arrivée. À la fin du voyage une hôtesse émue nous raconte que c’est la dernière rotation du pilote, qu’il s’appelle Roland, ça me fait sourire.

À Osaka la chaleur. Explorer un quartier que nous ne connaissons pas pour lutter contre l’envie de dormir. Le tramway se glisse entre les immeubles, architectures insolites, rouille, bois, béton, ciel bleu, la ville comme elle me saisit chaque fois. Des sanswichs moelleux face au Sumiyoshi park, lanternes, bois laqué rouge, reflets, chat zen. Retour à l’hôtel, s’accorder une heure de sommeil, retrouver Fumie pour dîner.

Lundi Philippe s’échappe, je pars travailler chez mon client, tiraillement plus intense que les fois précédentes. Sur le quai du métro à Osaka, les sièges sont installés parallèlement aux voies pour empêcher les voyageurs d’avoir des pensées suicidaires.

Journée à Nara avec l’équipe, marche sous ciel blanc dans les ruelles de Naramachi, plats fermentés, peinture sur papier washi. Le sencha et les pâtisseries de saison aux châtaignes. Les portraits impériaux dans les couloirs du Nara hotel. Les sanglots des enfants surpris par le mouvement brusque d’une biche.

Nara, あなば

Retour à Osaka, jusqu’au bout la ville se dérobe, et la nuit tombe vite, l’appareil photo reste poids mort sur l’épaule. Traditionnel welcome dinner avec l’équipe japonaise, les udon et la timidité des hommes. Je n’ose plus photographier les gens dans la rue, comme si une distance s’était effacée. Je rate aussi l’arrivée du shinkansen en gare de Shin-Osaka.

observer là le reflet du monde

Déjeuner avec les parents de Philippe, le décor du Chansonnier, les jus bruns dans les assiettes copieuses, la pluie dehors. La partie de cartes, le temps lent. Leur constance. Celle que je devinais depuis la rencontre, l’attachement.

Elle relève un bout de phrase, « Ni aux yeux ». Elle écrit Ce serait un beau titre. J’insiste sur la beauté de son timbre, Tu devrais y penser à la chanson, elle me répond qu’on devrait faire un karaoké, j’évoque ceux du Japon, Ça aussi un beau titre « un karaoke comme au Japon », En voilà des recueils à écrire, nous rions. Je relis des passages du Dépays de Marker, je réveille le manque.

Sur le mur l’ombre des arbres en mouvement, je m’arrête pour filmer. Je devine des personnes qui approchent, je les attends pour filmer leurs ombres glissantes sur le mur, furtives, basses. Il faudrait rester longtemps, observer là le reflet du monde et écouter les oiseaux.

S’accorder un répit, en longeant le canal s’éblouir encore du scintillement.
Dans la rue un SDF écoute la radio, je reconnais la chanson de Top Gun, elle me rentre dans la tête, soupe déjà martelée durant l’adolescence. Je n’ai jamais vu le film, Céline me dit que ce sont des pilotes de chasse qui s’entraînent, ça me fait sourire, peut-être que mon père l’aurait aimé, il aurait eu à peine quelques années de plus que moi aujourd’hui à la sortie du film.

Brusque besoin de changer d’air — elle se demande — elle pourrait monter pour le week-end, je lui rappelle qu’ici c’est toujours chez elle, lui dit doucement la joie que ça me fait de la voir revenir.

Nous décidons de marcher pour prolonger le temps ensemble, la nuit est tombée, il y a une belle lumière persistante à l’ouest. Les filles marchent devant nous, je ne résiste pas à sortir mon téléphone pour les filmer, Gwen filme à côté de moi, les passants entrent dans le champ, certains sourient, s’interrogent, j’imagine ce qui intrigue de nous voir marcher côte à côte en filmant. En rentrant je trouve Nina assise dans le canapé, j’ai l’impression que le temps s’est replié, qu’elle n’a jamais quitté la maison.

Je transfère les quelques vidéos du téléphone vers l’Ipad, la tentation grandissante d’un journal filmé, ce que ça changerait complètement du processus d’écriture. Mais quelque chose lutte, j’ai pris goût à cette façon de remonter le temps, faire surgir les instants qui ont laissé une trace. Refabriquer les jours.

le retour inattendu de la lumière

Je rends visite à mon amie voisine A, un mannequin surgit du trottoir, l’appareil photo oublié à la maison, se contenter du téléphone, un mal fou à cadrer, l’image décevante à peine sauvée par le noir et blanc, reste la froideur.

Le Comanche me tient. Je n’ai pas pris beaucoup de précautions, juste demandé l’autorisation à mes plus proches, leurs retours me touchent, ou m’amusent, à cet endroit je crois que nous sommes solidaires.

Un cauchemar. Nous quittons nos amis — joyeux — on se promet de se revoir bientôt, Philippe se réjouit de trouver facilement la route pour sortir de la ville, il prend le virage trop largement la voiture se détache de la route, plonge dans la rivière, tandis que nous nous enfonçons j’ai le temps de penser à mes filles, je voudrais crier mais l’eau étouffe mes mots — elles vont être seules — je me débats dans l’habitacle pour sortir de la voiture, je me réveille. Toute la journée ce rêve me coupe le souffle, je suis triste.

Je ne prends presque plus le métro, une déshabitude du premier confinement, la surprise d’entendre une annonce en japonais diffusée dans les hauts parleurs sur le quai de la ligne 5, gare de l’Est, une voix féminine, douce, comme le hors temps du Japon me manque.

Le retour inattendu de la lumière, le jardin Villemin, presque un dépaysement, je flâne, pas sûre d’avoir déjà écrit ce verbe, flâner.

Je rêve de morts — encore — cette fois le rêve est doux, entre deux sommeils je pense Il faudra que je m’en souvienne — bien que je n’ai pas le projet de tenir un journal de rêves. Au matin j’ai oublié mes morts.

En quittant l’atelier je passe à Bastille glaner quelques images, sur le faubourg les illuminations, dans ce quartier souvent l’impression que le temps s’écrase, que les fantômes de Corbera ne sont pas loin. Découvrir la colonne illuminée de bleu ultra bleu, l’ange encore. Avant de me coucher je lis le journal de Brigitte Célerier, ça convoque le souvenir d’un thé à la cannelle bu avec Arnold en écoutant la cinquième symphonie de Malher, je faisais semblant d’apprécier ce thé — dont en réalité je n’aimais pas le goût — juste pour lui plaire.