renouer

Le rêve de l’interro d’histoire, n’ai pas appris la leçon, les dates, les faits, j’essaie de copier sur ma voisine, je ne comprends pas ce qu’elle écrit, je suis désemparée, je renonce, je quitte la classe.

Notre attente agacée dans le vent frais sur la piazza, le découragement pointe, on frissonne mais au cœur d’Evidence la récompense, la voix de Patti Smith, et l’idée d’un recueil comme une immersion.

Le jour baisse, sous la douce pression d’Alice je me décide à tourner quelques plans près des voies ferrées malgré la pluie, elle m’accompagne avec un parapluie. Efforts dérisoires, je sais déjà qu’il n’y aura rien à sauver, on évite en riant les vagues qui se dressent sous les roues des automobilistes pressés.

Je traverse le Jardin des plantes, j’ai trop tardé, les jours rallongent trop lentement. Je sauve un arbre en contre-jour. Je me souviens de la dernière traversée, c’était l’été, je soulevais des nuages de sable poussiéreux en marchant.

Nous allons manger des spécialités d’Osaka rue Sainte-Anne. Nina a parfois l’impression que le voyage au Japon n’était pas réel. En rentrant nous jouons avec le jeu offert par Philippe, on s’émerveille de ces photos d’anonymes auxquelles nous devons trouver des légendes. L’impression de reconnaître nos propres images dans ces photos de familles.

Lutter contre la nuit — la fatigue — le découragement. Faire une liste de vocabulaire ? debout. contre-jour. espérer. frondaisons. ciels. croire. prolongements. travailler. présent. regard. frayer. blancheur. frontière. légende. preuves. effroi. écrire. solstice. amer. finir. invisible. séparation. apprendre. étrangeté. renouer…

Après le départ de Nina, après qu’Alice soit sortie, après notre dîner en tête à tête avec Philippe, nous sommes sortis marcher le long du bassin de la Villette, on y a rencontré le cygne, j’ai pensé que c’était peut-être celui de la semaine dernière qui m’offrait une séance de rattrapage.

une promesse de retour

Comme partout il a fait cette chaleur hors norme, la Manche était douce, la falaise avait pris des reflets blonds, dans la vallée les fougères se recroquevillaient, on traversait le lit sec du Crapeu quand je me souvenais de nos crapahutes sur les troncs immenses jetés comme des ponts. Sur le sentier au retour de Vauban, les mûres avaient séché sur les ronces, on respirait un air de foin chaud. À présent l’horizon disparait dans la brume, sur l’estran le miroir d’un ciel blanc crée l’illusion de la mer.

La pleine lune s’est levée derrière la falaise découpant les frondaisons, la nuit d’une douceur irréelle, ça m’inspire de sortir — seule — de marcher dans les rues autour, mes rues d’enfance, d’imaginer la vie derrière les fenêtres éclairées. Il y a un concert de jazz aux Falaises, le chanteur ne me semble pas très juste, j’ai jeté un œil sur la maison de Anne, puis je suis retournée vers la mer, j’ai écouté le ressac plus vif à cause de la lune, j’ai enregistré le bruit des vagues avec mon téléphone, il y avait une fête à la paillote dans les dunes, les lumières m’ont attirée, un air un peu plus frais sur ma peau moite, j’ai eu envie de fumer.

Une petite masse inerte sur la terrasse, c’est un oiseau. Il ne bouge plus. Nous allons prendre notre café dans à la paillote, on espère qu’il n’est pas tout à fait mort — Philippe nous rassure, Ça arrive souvent, les oiseaux se prennent un coup, ils sont sonnés, ils se réveillent et s’envolent. Au retour l’oiseau est toujours là, il est bien mort, on nous dit S’il n’y en a qu’un vous pouvez le jeter, l’idée nous fait frissonner. On nous demande Ce n’est pas un merle ? Je ne crois pas, j’envoie une photo au groupe ornithologique local. C’est bien un merle, j’ignorais ou j’ai oublié que la femelle avait ce plumage châtain, légèrement tacheté, le bec brun. Mon enfance connaissait mieux la nature.

On a marché sur les hauteurs de Bouillon. On a marché de Granville à Carolles, c’était la première fois. On a découvert la baie à l’envers depuis la crête. On a longé l’estuaire du Thar, découvert des dunes. Le changement de point de vue faisait le monde plus grand.

Chaque soir aller voir le soleil se coucher sur la mer sans même la précaution d’un pull comme les années précédentes. Chaque soir retrouver ce couple connu dans l’enfance, les parents de compagnes de jeu. Ils s’assoient contre la digue, ils ne me reconnaissent plus depuis quelques années, les yeux rivés à l’horizon, je crois qu’ils pensent à leurs filles disparues, un instant je me lie à leur tristesse. Chaque soir voir le soleil se coucher sur la mer, cette année il n’y a pas eu de rayon vert.

La veille de son départ le temps avait un peu tourné, elle est tendue. Je lui propose d’aller marcher sur la plage, On pourrait ramasser quelques verres roulés. On tente plusieurs stratégies, regard en surplomb ou fouissage des couches de cailloux, on fait une belle récolte, on ne garde que ceux aux bords totalement adoucis, les autres sont rejetés à la mer.

Le dernier jour je vais voir la mer, comme presque chaque matin. Je sais qu’une page se tourne, Nina est restée ancrée dans le Sud, Alice ne sait pas ce qu’elle fera l’été prochain, Philippe se contente d’une semaine. On a déjà évoqué revenir autrement, hors saison, dans d’autres lieux, l’étreinte de tristesse se desserre, on ne quitte pas comme ça un territoire d’enfance. Je pense aux verres roulés rejetés dans la mer, c’est comme une promesse de retour.