en hiver les arbres vivent au ralenti

Relecture des fragments Face mer avant envoi à F, un peu le trac, bien sûr on le fait, pas forcément quatorze images… Il en reste pas loin de cent cinquante, je les recadre, au moins aligner l’horizon, peut-être faire un montage vidéo, avec les sons de la mer que Philippe a enregistrés.

Revoir les photos de Marseille pour la mise en ligne du journal, en poster une cette semaine encore, quitter doucement la ville, ce soir (13 novembre) Michèle Dujardin sera aux Arcenaulx pour présenter le très beau Hauts Déserts, nous avons Marseille en commun, cette vue pour lui faire signe.

Retour rue de Charonne intense, je m’aperçois que je n’évoque jamais ma vie professionnelle par ici, vraiment l’impression d’avoir une double vie désormais, mais cette semaine c’est la sortie de notre livre, c’est un livre de motifs, à effeuiller, un chantier d’un autre ordre, très accompagné, avec une belle équipe, qui prend beaucoup de place cette semaine.

J’aborde la réécriture du Comanche, je renoue avec le tu, ça me libère. Je crois que j’ai un plan, est-ce que je vais m’y tenir ?

Le bouleau est encore très feuillu, je vérifie sur internet ce qui provoque la chute des feuilles, apprends qu’en hiver les arbres vivent au ralenti, j’ai dû le savoir mais ça résonne autrement aujourd’hui.

Dans l’appartement des miettes de papier découpé, Alice en phase d’écriture/collage sème, jusque dans les plis du drap qui recouvre le canapé, j’envie ce temps qu’elle y accorde, me souviens d’heures passées à pointiller au rotring, dans la mécanique et la lenteur trouver une voix. Je me sens prise dans l’urgence, comme chaque fois que je replonge dans le Comanche, j’entends ma mère, qui veut aller loin ménage sa monture, ça me faire rire, elle l’impulsive.

Les journées folles, je ne fais pas de photos, ou la nuit, la nuit qui tombe beaucoup trop vite. Au déjeuner au moment de prendre ma fourchette une hésitation, ma main gauche molle, comme détachée de mon corps, j’hésite, je ne suis plus sure d’utiliser la bonne main, ça m’angoisse terriblement, puis les sensations reviennent.

le secret de l’écriture

La situation incroyable de l’appartement fait de la pluie un spectacle, depuis la véranda je prends des photos, beaucoup, un peu excitée par un projet qui prend forme. Nous finissons par sortir sous quelques gouttes, au retour Philippe s’étonne d’une lueur au loin, tu crois que c’est le soleil ? C’est vers Martigues, c’est au nord, ce n’est ni l’heure ni le lieu, dans la soirée Alice guette l’information sur les réseaux, un peu inquiète.

Camille R commente la photo postée sur Facebook, je l’ai prise depuis l’appartement, elle me dit qu’elle adore cet endroit où elle passait ses étés adolescente, elle nageait autour du rocher, cette proximité me touche. Le ciel d’hier, c’était un brulage à la torche, ça se pratique couramment sur les sites pétrochimiques, on observe la lueur le soir suivant encore, dans la nuit c’est même spectaculaire, personne ne semble s’en émouvoir, sur la corniche elles s’interrogent à haute voix, on dirait un truc nucléaire, elles sont très calmes. Retrouvailles avec les parents de Philippe à l’appartement, nous les raccompagnons à notre tour, nous nous amusons d’être voisins à Marseille.

Le Mucem, nous nous contentons des extérieurs, je suis toujours étonnée par la photogénie du lieu, la lumière qui joue dans la dentelle de béton, un code visuel de la ville désormais. Nina arrive à son tour. L’échange autour des pdf, j’avais le trac, mais François pose toujours les bonnes questions, je comprends un truc dans l’instant, puis ça m’échappe, et il replante le décor du Comanche, les photos, l’enquête les déplacements, ça chauffe au niveau des joues, c’est comme un rappel à l’ordre, ce n’est certainement pas son intention, c’est comme ça que je l’entends. Catherine S évoque le secret de l’écriture, l’impression que pour moi ça dure cinq minutes le secret.

Marche sur la corniche au soleil, je m’accroche au paysage, à la lumière, je dors peu depuis l’arrivée. Le projet pour la revue web s’écrit au quotidien, s’en tenir à la temporalité du voyage, chaque jour écrire sur le motif, laisser remonter les souvenirs, photographier aussi les iles, attraper les incroyables changements de lumières sur la mer, au fil des heures et des jours, peut-être faire un film en montant toutes ces images.

Le temps glisse, je renonce aux retrouvailles imaginées avec E, S, N… c’est souvent comme ça, le voyage trop court, le temps nécessaire pour écrire, la fatigue qui rattrape.

Le Frioul, le vent qui saoule, depuis cinq jours j’observais les îles depuis la rive, la joie de passer de l’autre côté, de redécouvrir les sentiers caillouteux, les calanques, la lumière splendide, je ne me souviens pas où précisément était amarré le voilier du père de Jef durant l’été 84. Un message de Juliette C, elle est arrivée à Coaraze, j’aime l’imaginer dans le merveilleux de ce lieu, je pense à Pierre B. Au retour, nous buvons un café sur le vieux port avant de dire au revoir à Nina.

Rendre les clefs de l’appartement, notre hôte surpris par cette histoire de torchage, il n’en avait jamais entendu parler. Après un café sous le soleil chaud — le vent est tombé — nous quittons Alice à la gare, faisons quelques photos de L’esprit d’escalier au pied des marches, nous passons devant le Dugommier, l’hésitation, Philippe regarde à l’intérieur, ses parents y déjeunent, nous les surprenons, mangeons finalement ensemble, les raccompagnons à la gare. L’exposition de Stéphane Duroy au studio Fotokino me donne des envies de collage. Nous retournons vers Saint-Charles, c’est la troisième fois aujourd’hui, on ne pouvait pas quitter Marseille brutalement, tous ensemble. En attendant le train Philippe me dit que je tiens quelque chose avec mon texte pour la revue, ça me bouleverse, une perspective pour Le Comanche, que j’ai du mal à formuler, dans l’échange tout s’éclaire, l’impression de sortir de l’impasse.