Place Saint-Sulpice

Demain j’exposerai mon travail de gravure et cyanotype place Saint-Sulpice, dans le cadre des Journées de l’estampe contemporaine. Deux journées sous les tentes qui, aujourd’hui encore, accueillent le Marché de la poésie. Je n’ai pas pu m’y rendre, dépassée par l’organisation de cette exposition, mais je sais que de nombreuses amies l’ont traversé. Je parle de mes amies parce que j’ai mesuré ces derniers jours à quel point l’amitié avait été déterminante dans cette aventure. Une semaine passée avec Agnès et Delphine à expérimenter le cyanotype. La proposition de Marine d’illustrer la couverture de son texte avec l’un de mes tirages. La rencontre à la librairie Le Delta, l’attention portée à mon travail, et tout à coup y croire un peu plus, poursuivre. Puis oser avec Delphine et Barbara déposer une candidature aux Journées de l’Estampe, être sélectionnées.
Peu de temps cette semaine pour finir, signer, encadrer, rédiger les cartels, établir une liste de prix, toutes ces choses très concrètes qui précèdent l’exposition. Décider qu’une image est terminée, lui donner un titre. Beaucoup de ces images sont nées ici, dans le journal. Certaines portent encore la lumière du Cap Corse, d’autres les traces de nos marches. Je travaille à partir de mes photographies, que je transforme en cyanotypes, sur lesquels se déposent des motifs gravés, le plus souvent des arbres. Depuis quelques mois, des fragments de textes s’y invitent aussi. Je ne sais pas exactement ce qui se joue entre l’image et les mots, ils ne disent pas la même chose, dans cet écart quelque chose émerge, un flottement.
En préparant l’accrochage, j’ai découvert que les titres formaient presque un texte.
sais tu ce qu’il y a de racines dessous le sable
les miettes de ton enfance
leurs silences me traversent
les fantômes remplissent le vide
un lieu fragile, au bord de l’oubli
l’aube son odeur de pluie froide
l’air chargé d’herbe tiède
la piqûre aux chevilles des herbes du jardin
l’obstination des fourmis
il chuchote à travers le jour des persiennes
un crépuscule de papier buvard
c’est l’heure bleue
dans la lenteur du soir
les promesses tenues par la mer

J’exposerai stand 620, lundi de 13h à 22h, mardi de 11h à 20h.

petite fille, petit arbre

Nous parlons de Perec, je ne suis plus la lectrice que j’étais lorsque je l’ai découvert, dans la vingtaine, avec Les choses. J’ai désormais une lecture affective de Perec, et je sais qu’il est hanté par l’absence.

Rencontre croisée entre Anne et Pierre à la librairie de l’Atelier, animée par l’éditeur De Rien que les heures, Éric Arlix. Les liens visibles et moins visibles de leurs textes et pratiques. Il y a du monde et ça fait plaisir. Échange avec Antonin, je suis sur un fil, toujours la même difficulté à nommer ma pratique, mais je peux parler de ma peur du vide, ou de l’incapacité à finir.

Dans l’atelier, visite d’un ami de F, artiste, il vit au Brésil. Il s’approche de ma table où s’accumule le vrac presque habituel de cyanotypes en attente de surimpressions, de tirages que je voudrais sauver, ou assembler. Il en manipule quelques uns alors que je suis occupée à la presse, je finis par le rejoindre. Il trouve que c’est intéressant, que c’est bien même, me pose deux trois questions, pourquoi le texte arrive comme ça dans l’image, tu n’as pas pensé à écrire à la main ? J’ai soudain l’impression d’être son élève et ce n’est pas très confortable. Je ne sais pas si une telle position (confortable) existe finalement. Il faut que je me concentre, que d’ici le 7 juin j’encadre au moins chaque jour un tirage. Que je prépare des cartels, les titres, la technique, parce que les gens aiment lire, comprendre, savoir, sans devoir poser de questions (ce qui peut m’arranger). Il faut trier le reste, recouper certains tirages, préparer des dos, mettre sous pochette. Je n’ai plus le temps de reculer. Dans le même temps, la maison accueillera les filles, Juliette, une chaleur inattendue.

La photo me regardait : je m’étonne de ne pas avoir souvenir de telles images, de n’avoir pas constitué cet album personnel. Quelles seraient les images auxquelles je tiens, quelles sont celles m’ont fascinée, interrogée, qui m’appartiennent , qui racontent quelque chose de moi. Bien sûr il y a eu l’expérience Comanche, mais ce ne sont pas des photos qui m’ont accompagnées toute une vie, c’est même exactement l’inverse, ce sont celles qui m’ont manqué. L’album personnel, la mythologie, j’essaie de les convoquer, rien ne m’apparaît. Si je creuse y a bien des images de tableaux, l’Annonciation de Fra Angelico, La grande Odalisque de Ingres, la Olga au fauteuil de Picasso, mais pas de photographie. Forçant ma mémoire, je finis par me souvenir d’une photo de Sabine Weiss, Petite fille, petit arbre, Espagne. Je l’ai utilisée pour un projet sur Alice aux pays des merveilles lorsque j’étais étudiante en arts appliqués, j’avais procédé à un montage et avait installé le sourire du chat du Cheshire au sommet de l’arbre, et installé en miroir une Alice allongée, au cou étiré, aussi grande que l’arbre. Aujourd’hui je regarde la photographie, et la petite fille me regarde. Elle est minuscule, ses bras s’accrochent au maigre tronc penché, ses jambes sont suspendues dans le vide. La scène se tient devant un mur nu, dans une lumière pâle, la photographie semble vidée de tout ce qui pourrait nous distraire de la rencontre entre la fillette et l’arbre, je n’aurais pas deviné l’Espagne si la légende ne l’avait pas précisé. Ils font corps, tous les deux occupés à devenir dans un grand silence, ils semblent se soutenir l’un l’autre. Petit arbre, petite fille. Si on n’était pas attentif on pourrait imaginer que la petite fille tient l’arbre, le retient même, l’image date de 1981, elle m’apparait presque prophétique aujourd’hui. 

Nous allons déjeuner à Combs, descendons à la gare de Boussy pour marcher à travers champs. Nous approchant de l’Yerres on verra un héron. Comme souvent lorsque que je veux et photographier et filmer, je rate la plupart de mes photos. On a eu chaud, et le soir, pensant à la marche du lendemain, on se met en quête d’une forêt, on ira à Viarmes, on cherchera le Lac bleu.

accidents consentis

Dans le train, lecture du volume 15 de la collection Perec 53, Parce que Perec. En 236 fragments (plus un), Kim Nguyen dresse un touchant portrait de Perec. Il décrit ce que son écriture nous fait, quel héritage il nous laisse.
Mais aussi, à mesure qu’on lit, Perec se rapproche. Il devient quelqu’un qu’on aurait pu croiser, fréquenter, aimer.

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Parce que son obsession pour l’exhaustif, son obsession de tout énumérer, de saturer l’espace, c’est l’image inversée de ce qui le tourmente le plus : le manque, l’absence, être orphelin. 

Une virée sur le bassin de Villette, entre les gouttes, parce que désormais le corps réclame de marcher. Mais d’avoir goûté les grands espaces, les marches qui n’en finissaient pas, Paris a rétréci. Le canal, le bassin, les ponts, ça tient dans la paume. On s’arrête devant le kiosque à musique du square Reggiani écouter Elena faire des reprises, la pluie s’est arrêtée et c’est le meilleur moment. Peut-être que désormais il faudrait comme Perec le recommandait, traverser tout Paris en empruntant uniquement des rues dont la première lettre serait le c, ou de réaliser un parcours idéal qui commencerait par une rue dont la première lettre serait le a et terminerait par une rue dont la première lettre serait le z.

À l’atelier de gravure, je me laisse déborder. Il faudrait trier, réfléchir, construire, mais j’accumule encore. J’arrive avec mon vrac de fonds, de cyanotypes, avec mes plaques. Je construis mes paysages à l’aveugle, par couches, par accidents consentis, rêvant d’assemblages, de mises en pages, d’objets finis. Il y a toujours une peur du vide derrière ce mouvement-là. Mes tâtonnements m’épuisent et parfois m’exaltent, une vision qui surgit, une sensation, je ne censure rien pour l’instant. Quand j’écris c’est la même chose, j’ai des fichiers un peu partout, des notes dans l’appli du téléphone, des word ou des pages en fonction des ordinateurs que j’ai pu utiliser. La seule différence c’est que là j’ai une échéance, le 8 juin il faudra accrocher place Saint-Sulpice. Je suis en train d’accepter que ce sera un work in progress. La situation était presque la même l’année dernière quand Marine m’avait conviée à échanger avec elle au moment de la sortie de Fugue pour visage dont j’ai illustré la couverture. La différence c’est que ma production a triplé et maintenant la gravure est très présente. Ce qui me fait sourire, c’est que l’échange avec Marine s’était déroulé au 1 rue Cassette, à deux pas de la place Saint-Sulpice, que Perec a tenté d’épuiser assis à la terrasse du Café de la Mairie.
Oui je sais j’ai une (inépuisable) tendance à voir partout des signes, sans même chercher à les interpréter.

Nous devons retrouver la famille de Philippe pour déjeuner sur les hauteurs de Brunoy. Nous décidons de longer la rivière depuis Yerres. Très vite je devine que nous serons en retard. On marche trop vite, tu es derrière moi, tu saisis quelques images au fil de l’eau alors que je ne cesse de calculer le temps qu’il nous faudra pour arriver au rendez vous. On longe les rives où on s’est enlacés, il y a si longtemps. On passe devant l’immeuble où j’ai vécu adolescente. On passe à côté de la balade. Je n’ai pas pris une seule photographie, je n’ai pas encore regardé les tiennes, je suis passé au pied de mon immeuble sans m’arrêter… On est passé à côté et c’est peut-être mieux, une manière de préserver la mémoire. Au fond je n’ai de cet endroit pas la moindre nostalgie. Mais notre ardeur à la marche m’émeut. Peut-être le souvenir du premier épisode de notre relation amoureuse, une longue marche, puis un long baiser sous la pluie.
La première fois nous marchions sur une ligne parallèle, sur le plateau, et on ne savait pas où on allait.

On voudrait ne pas plier

Du matin au soir, dans l’atelier, happées par la gravure, parfois jusqu’à oublier de sortir. On s’oblige, nous allons boire un café à l’auberge, nous explorons le village, attirées par les rideaux de dentelle aux fenêtres, tous différents, des histoires cousues à même la vitre. Les rues sont désertes. Ici vivent neuf habitants au kilomètre carré.

Plein soleil, nous nous aventurons jusqu’au lac avec le projet d’en faire le tour. Mais nous sommes tenues à distance, des dizaines de panneaux nous indiquent que l’accès est réservé aux pêcheurs. Nous traversons un petit bois, prenons un sentier pour prendre de la hauteur. À l’horizon du plateau, des forêts de conifères, des bosquets, un arbre isolé dont les contours deviennent lisibles. J’imagine ce qui se passe sous la terre, je pense à Thoreau, aux racines qui n’ont pas de frontières.

Nous gravons, nous imprimons, nos mains s’endolorissent, nous recommençons. La fin du séjour approche et nous aimerions qu’il commence, maintenant que nous avons apprivoisé les gestes et l’espace, la presse, les couleurs. Nous songeons déjà à revenir.

Le dernier jour nous déjeunons à l’auberge. La petite fille des gérants, deux, trois ans à peine, toute menue, assise seule devant l’assiette dont elle avale le contenu consciensement. Ça convoque l’époque du restaurant, se tenir bien à table, parfois être prise au service, se sentir importante. Je raconte la faillite à Delphine, et comment je me suis cramponée à l’enfance.

Mon train est supprimé, Delphine me dépose au Puy où nous nous séparons, nous promettant de nous revoir vite, de préserver cet élan. Je prends un bus jusqu’à Lyon, découvrant des zones commerciales étendues sur des distances ahurissantes. Sur un panneau je lis ville d’avenir, un mot d’ordre dont quelque chose m’échappe, je ne vois entre les entrepôts et magasins gigantesques aucun avenir. Je traverse Lyon à pied sous le soleil, je ne croise pas la manif. Je prends un train quasi vide pour rentrer à Paris. Je regarde défiler quelques actualités sur mon téléphone. Ils n’ont aucune limite. Et nous continuons de marcher, de manger, de respirer. On voudrait ne pas plier.

Passant devant la chambre d’Alice — c’est toujours un peu sa chambre, où elle venue dormir hier soir parce qu’elle commençait à l’aube — je vois qu’elle a recouvert l’oreiller d’un grand foulard en soie, c’est je crois pour ces cheveux. J’ai reconnu le foulard de ma tante Annie. Une présence obstinée, un lien qui se poursuit à travers le tissu.

Breathe more deeply

Tu nous ferais un petit café ? Mais on a pas le temps on doit y aller là … l’heure que j’imaginais devant nous éclate comme une bulle, toute la semaine le temps m’échappera.

Devant les siliques translucides, me revient une scène d’enfance, lorsque ma mère finissait une conversation téléphonique — elle y passait des heures, on lui demandait c’est qui ? Invariablement elle répondait c’est le pape, mi agacée mi ironique. Je ne savais pas qui il était, avais la vague représentation d’un géant qui m’impressionnait beaucoup.

L m’appelle, se sent un peu mieux, pas suffisamment pour venir aux Arquebusiers, et toi ça va comment ? La timidité soudaine, je déteste le téléphone, je ne peux pas d’une phrase dire l’impatience, la fatigue, l’arrivée de Nina…

Dans l’atelier retrouver des sensations anciennes, la gratuité des gestes, de l’expérimentation, moments jubilatoires.

Distance raccourcie quand elle ouvre la porte, qu’elle sourit, que je la serre dans mes bras. Il a laissé la lumière allumée pour quand elle rentre, les inquiétudes les attentes dans la nuit jusqu’à entendre la clé dans la serrure. Au matin les sms d’Alice alors que je dormais, sa cheville gonflée. À la radio on diagnostiquera un arrachement osseux, nous aurons chacune eu une entorse à la cheville gauche.

La fatigue gagne du terrain, dans la montée du canal je sens mes jambes faiblir, des vertiges le soir. Plusieurs nuits que je ne me souviens pas de mes rêves, l’écrire pour tenter de me souvenir des prochains. Je tire une première carte d’Oblique Stratégies offert par Philippe, Breathe more deeply, essayer.

Je me force à sortir, fais le tour du pâté de maison, photographie l’abandon derrière les vitres sales, je ne me souvenais pas du mimosa planté devant l’AVVEJ, je ne leur en parlerai pas, je les entends déjà avec leurs petits sourires, mais ça fait au moins un an qu’il est là. On se retrouve dans le café trop bruyant, ma voix se rompt plusieurs fois, se promettre de se revoir bientôt.

au plus près de ses gestes

La mélancolie de l’orgue de barbarie, la voix un peu fragile de la chanteuse, Les roses blanches, la joggeuse qui en passant à sa hauteur reprend le refrain, la photo de famille.

Elle n’a pas vu mon message, me rejoindra pour la séance, je ne trouve pas mieux que le bar de la fontaine Saint-Michel, la salle est pleine d’hommes, je commande un demi et des frites, l’écran géant diffuse des clips des années 80, le type en en face de moi ressemble à Dominique A. C’est bien la première fois que ça m’arrive, boire un demi seule en mangeant des frites dans un bar.

L porte un pull merveilleux, je lui avoue avoir raté les photos de la semaine dernière, elle pensera à remettre le pull bleu à fleurs géantes.

Retrouvailles à Laumière avec Piero, il me signale le ferrailleur sur l’avenue, ce sont des Bulgares, il a l’habitude de les prendre en photo, ici par exemple. Retour prudent sur les trottoirs humides. Pour la première fois depuis longtemps j’aime à nouveau Paris.

Dans le miroir j’observe les gestes de la coiffeuse, du peigne elle extrait une fine mèche de la masse brune, étudie le cheveu, la cliente parle, trop fort, son enfant qui souffre d’apnée du sommeil, la surveillance que ça exige, elle affirme qu’elle n’a jamais eu peur, j’ai du mal à la croire.

Envoi des corrections à MP, l’allègement et le répit. Ça n’empêche les doutes, mais pour la première fois certitude d’aller au bout. Le soir les galettes délicieuses avec M et G, les utopies et les chagrins.

Grand beau, je prends un vélib pour rejoindre la BNF, avais oublié la manif. Prise dans le cortège avec de très jeunes gens, ça vous dit on essaie de trouver des gens qui crient ? Très beau documentaire sur Françoise Pétrovitch au travail, au plus près de ses gestes, de la matérialité du papier, des encres, retrouver presque des sensations dans les mains, envie de m’y remettre.

le droit d’être heureux

Je fais de la place sur l’IPad où s’entassent les rush, de vieilles photos. Devant la photo de la carriole verte toujours la même hésitation. Je ne sais pas pourquoi je l’avais photographiée durant l’été 2017, peut être pour sa patine verte, ou la mention av. de la plage peinte sur le rebord. Elle était la plupart du temps accrochée derrière le vélo de Sandrine L, elle y transportait les enfants et leurs jouets. J’ai appris l’année suivante qu’elle s’était tuée accidentellement en ULM. Je garde cette photographie peut-être pour ne pas oublier le sourire de Sandrine.

En quittant l’atelier je vois passer les avions qui répètent leur passage du 14 juillet. Ils volent très bas, dans le faubourg les visages se tendent vers le ciel, parfois inquiets. Un engin qui me parait immense passe au dessus de la colonne de la Bastille, vraiment l’illusion que ses ailes vont l’arracher l’ange, je suis en vélo, je regrette la paresse qui m’empêche de sortir mon appareil photo. Arrivée à destination, alertée par le bruit des moteurs, je photographie deux Atlas.

Nous nous enfonçons dans le 12ème, passons par l’avenue de Corbera déserte, les deux boutiques au pied de l’immeuble sont fermées, personne pour ouvrir la porte lourde, nous attendons. Il faudrait revenir un jour avec du temps, je pourrais rencontrer quelqu’un qui me permettrait d’entrer dans l’immeuble. En rentrant, je découvre via les pages blanches le nom des habitants du 14, j’imagine des visages derrière chaque prénom, j’oserai peut-être les contacter.

L’émotion à la terrasse du bar du Bataclan, je ne me souviens pas y être déjà venue, même quand nous habitions le quartier. Une femme s’installe derrière Philippe, avec probablement son petit fils, elle porte une robe longue imprimée de fleurs géantes très colorées qui me rappelle une robe portée par ma mère. Elle voudrait boire une bière, ne sait pas choisir, le barman lui propose de goûter celles qu’il sert à la pression, revient avec trois verres à peine remplis, la femme y trempe ses lèvres, semble encore plus désemparée.

Depuis la terrasse de Sèvres nous pouvons voir les feux d’artifices autour de la vile, nous faisons des hypothèses, Antony, Villeneuve Saint-Georges, Montreuil, Romainville, Les Lilas. La tour Eiffel ôte ses paillettes, le feu parisien commence, des petits cris de surprise, la lune s’accroche à l’horizon, énorme et rousse, le vent s’est levé. Les amis de nos hôtes nous raccompagnent, mauvaise idée de passer par Paris centre, les rues grouillent de monde, le quartier autour du Trocadéro bouclé très largement, agacement, klaxons intempestifs, camions de police, flotte de voltigeurs, feux, freins, on finit par s’échapper par la rue de Vaugirard, en descendant de la voiture j’avale de grandes bouffées d’air pour dissiper la nausée.

En retouchant les photos prises pour Francis, je redécouvre les matières, les visages cachés, le velouté du noir, je me souviens m’être dit pendant la prise de vue combien ce temps d’observation pour choisir des détails était riche d’aprentissage, ça me donne envie d’approcher autrement la gravure à la rentrée, d’explorer davantage la matière.

Je suis allée changer un peu d’argent pour le voyage, j’ai acheté une nouvelle valise. J’essaie de lire, d’écrire, me disperse, laisse filer le temps que je réclame sans cesse. Je ne supporte plus l’embrasement, l’effroi, le flot de commentaires d’une actualité toujours plus brûlante. Philippe rentre pour déjeuner, je partage mon désarroi, il s’interroge, il me réconforte, il finit par me dire que ce n’est pas interdit, que nous avons aussi le droit d’être heureux.