un homme de confiance

Il est ce qu’on appelle un homme de confiance, il ne sait pas vraiment comment ça s’est produit, il n’est pas sûr d’avoir eu le choix, il a obéi, il était disponible, il n’espérait pas grand chose, pas même une place au soleil, c’était juste une manière d’avancer, suivre Poletti depuis des semaines, devenir son ombre, noter en pattes de mouche dans le calepin vert olive chacun de ses déplacements, les jours et les heures — mardi 15 février, départ à pied du dom. 14 av de Corbera à 8h, arrivée au Min. du Tr. rue de Grenelle à 9h, ressorti du Min. à 16h, s’est rendu à l’Hôtel Dieu, a rejoint dom. à 19h — puis transmettre les informations au-dessus. Enfant déjà il observait les autres, les faits et gestes de la famille qui s’agitait de l’autre côté de la rue Sedaine où il vivait seul avec sa mère, aussi dans la cour de l’école, toujours à distance de ceux qui jouaient au béret, ceux qui s’enflammaient pour une bille perdue, ceux qui se mesuraient aux autres, il ne retirait rien de ses contemplations, remplissait seulement le vide morne des jours, satisfait de sentir son ennui traversé par le mouvement autour. Le soir après les heures longues à guetter Poletti, il rentre rue Jeanne d’Arc où il vit dans le logement de fonction qui lui a été attribué, un deux pièces à la sobriété bien ordonnée, au troisième étage d’un petit immeuble de briques et de pierres de Paris, c’est un homme discret, une ombre, les voisins le saluent mais aucun ne pourrait le décrire avec précision, son mètre soixante treize, ses cheveux blonds cendrés proches du châtain, sa mâchoire douce mais large, sa peau claire, ses yeux humides, son sourire fermé, des leurres, personne pour remarquer la petite cicatrice qu’il a dessous la lèvre. Hélène l’attend sans impatience, tenue dans une résignation prudente, ils dînent silencieusement, depuis longtemps elle ne lui pose plus de questions sur ses activités, il lui a toujours affirmé d’une voix légère, Moins tu en sauras mieux ce sera, entretenant sans malice une certaine confusion, Hélène ça lui suffit, tant que Maurice se couche chaque soir à ses côtés, qu’il l’enveloppe en cuiller, son nez au creux de la nuque, tant qu’il lui prodigue ses étreintes tièdes, il ne lui a jamais rien promis, peut-être même qu’elle le rêve en héros. Un matin bleu vers la fin de ce février 44, il fait un froid mordant, il emprunte encore une fois l’avenue de Corbera, une rue courte et calme qui ne mérite pas vraiment ce nom d’avenue, un ancien passage rebâti au début des années trente, des immeubles de rapport, tous signés du même architecte. Il se poste sous un porche en aval, il voit Poletti sortir du 14, puis tourner à gauche dans la rue de Charenton, il ne bouge pas, fondu dans l’ombre grise contre la porte, cette fois il est bien décidé à agir proprement, il sait que le vent tourne, il a peut-être une chance de sauver sa peau, il attend une bonne vingtaine de minutes, quand il est certain de l’éloignement de Poletti, il remonte doucement l’avenue, répète silencieusement les mots qu’il prononcera tout à l’heure à la famille, il arrive à la hauteur de chez Blanchet, la crémière lui adresse un sourire exagéré, il est poli, lui rend un sourire fermé tout en soulevant rapidement son feutre taupe avant d’entrer dans le hall moderne et cossu du 14, équipé s’il vous plaît d’un ascenseur avec grille accordéon. Il apprécie l’amorti de ses pas sur l’escalier recouvert d’un ruban de moquette rouge sombre. La famille de Poletti vit au premier, ils ont l’air nombreux là-dedans, c’est la sœur qui ouvre, une belle femme, étoffée par quatre grossesses, il y a dans l’air une odeur de chicorée tiède, il entend des rires d’enfants, il est un peu surpris par cette gêne qu’il éprouve sous le regard aigu qu’elle pose sur lui, il se lance, Madame c’est sérieux, prévenez votre frère, dites-lui de se méfier d’une femme blonde, une employée du ministère qui fréquente la bibliothèque, il saura très certainement de qui il s’agit… Pauline le dévisage, perplexe face au silence de ses traits impassibles, elle cherche à donner du sens aux mots qu’elle entend, Sans doute vous ne mesurez pas le risque que je prends, madame, mais j’aimerais que vous vous en souveniez. Déjà il se retourne, il ne veut pas affronter les questions de la jeune femme, il dévale l’étage à la hâte, manquant plusieurs fois de glisser, porté par l’excitation naïve d’avoir changé de camp, il ignore que sa trahison ne sauvera personne, dans sa poitrine il sent comme un frémissement.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier outils du roman

voir la terre et le ciel se confondre

le fait que ce jour ne devrait pas être, le fait que février me paraît le mois le plus long comme si les lamentations de l’hiver ne voulaient jamais finir, le fait que je me suis levée tôt, réveillée par la soif, toujours la bouche sèche, le fait qu’il fait encore nuit et que je préfère ça la nuit, la justesse froide de la nuit à la lumière aveuglante du jour, le fait que je suis seule dans la cuisine mais je suis aussi seule dans le salon, même si dans la maison il y a Annie et Simon, et le petit, je suis seule, entre les murs, entre les draps, seule dans mon lit, le fait que ça me manque l’odeur d’un corps sous les draps, au-dedans je suis seule, devant mon bol je suis seule, le fait que je devrais arrêter de mettre du lait dans mon café mais ça me manquerait trop, le fait que je dois arrêter le sel aussi, le fait que ça fait mal ces petites trahisons du corps, ces gonflements, ces doigts gourds, ces dents mortes, le fait que je me vois vieillir pleine et chiffonnée dans le miroir, le fait que j’ai vu aussi mes morts dans le miroir, le fait que j’ai enfoui mon cœur d’enfant mais pas mes souvenirs, le fait que si je pense au village ça me réchauffe le corps et l’âme mais c’est des choses qu’il faut pas trop remuer, le fait que ça manque le village et d’avoir renoncé à la maison qui était la mienne — mais qu’est-ce qui m’a pris — le fait que je n’oublierais jamais la première fois, quand j’ai vu Louis, c’était au village et il portait son bleu et sa besace et son regard clair et doux et que ça m’avait chauffé dans la poitrine, le fait qu’il était bien trop vieux, c’est ce qu’avait dit ma mère, le fait que nous avons fini par nous marier, ça faisait quand même une bouche de moins à la maison, comme si le mariage c’était comme quand j’avais quitté l’école pour m’occuper de Félicité et Titus, un poids domestique en moins, le fait que ce jour-là, au mariage, le libecciu avait soufflé très fort et qu’il avait sculpté de beaux nuages dans le bleu du ciel, des nuages pleins de force, comme notre amour avait dit Louis, le fait que le vent ça peut aussi être mauvais, hier une tornade a tué une pauvre femme parce que la toiture de son garage s’est envolée et qu’un morceau s’est planté dans son crâne quand bêtement elle est sortie de la maison pour voir si tout allait bien, le fait que son mari a dû la trouver morte effondrée dans la cour, qu’il l’a prise entre ses bras et qu’il a gémi, pleuré, je trouve que c’est affreux, le fait que je voudrais des bras forts autour des miens, le fait que ça fait une éternité que j’ai pas dansé, le fait que je me demande bien si je saurais danser encore, le fait que mes savates sont usées, le fait qu’il faut que je prépare quelque chose à manger pour tout à l’heure, que je pourrais bien faire des frappes pour ceux-là qui viendront, le fait est que j’aime cuisiner le matin de bonne heure, j’aime mélanger le beurre, les œufs et la farine, j’aime le moelleux parfumé au citron qui glisse entre mes doigts, et découper la pâte en losanges avec la roulette c’est comme un jeu d’enfant, le fait que j’aime après manger les miettes crues collées sur la toile cirée même si Annie s’énerve — maman c’est dégoutant et même c’est dangereux, avec les œufs crus on ne sait jamais, le fait qu’on sera surement nombreux cet après-midi et que je vais pas mégoter sur les beignets, zou un kilo de farine, le fait qu’il faudra coller les chaises contre les murs, poser les napperons sur le buffet, essuyer les verres, est-ce que tout ce beau monde va pouvoir entrer, on jettera les manteaux humides sur mon lit, on se tassera un peu, le fait qu’il faudra ouvrir grand les fenêtres après leur départ et vider les cendriers, vider les fonds de verre de muscat et jeter les restes mais je jetterai sûrement pas ma peine, ça se cramponne la peine, le fait que c’est la pluie qui frappe au carreau, le fait que dehors il fait un temps terrible d’enterrement, averses et bourrasques, le fait que je n’arrive pas à penser Roland est mort, le fait que ça va me manquer son petit sourire et ses bonnes manières, sa façon de me dire ma chère Pauline et sa main fine qui tremble un peu quand il me tend ma tasse, mais ça n’existe plus, le fait que je suis dévastée même si je suis plutôt dure au mal, le fait que les hommes meurent trop jeunes dans la famille, mon père, mon frère, mon époux, et maintenant Roland, c’est une malédiction à se demander lequel de nos ancêtres a commis si lourd pêché que nous devons chacune pleurer nos hommes avant quarante ans, le fait que nos orphelins portent le poids de cette malédiction, le fait que l’arrestation d’Antoine on aurait pu l’éviter si on avait écouté celui qui avait tenté de nous prévenir, le fait que ma colère ne s’use pas, ni avec elle ma douleur, le fait que j’en ferais des cauchemars je crois jusqu’à ma mort, le fait que j’entendrais longtemps le bruit des bottes, que je verrais toujours ses yeux qu’il a baissé dans le couloir pour ne pas croiser le regard de maman, le fait que la folie a tué mon Louis — il me manque Louis, celui d’avant qu’il devienne fou de la folie des hommes, le fait que j’entends des voix, même la sienne alors qu’il s’était tu bien avant de mourir, le fait que j’ai peur de devenir folle moi aussi, le fait que j’aurais pu avoir une vie tout à fait différente, une toute petite vie sans drame, mais je ne sais pas quand ça c’est décidé que ce serait ça mon chemin, le fait que tout est soudainement trop lourd, mon cœur, les rideaux, le café au lait dans l’estomac, mes bras qui pétrissent, les morts, le fait que je voudrais tout balancer par la fenêtre, renoncer, le fait que le monde pourrait bien continuer sans moi, avec ses famines, avec ses désastres, avec ses tempêtes et ses coups d’états auxquels je comprends rien, le fait que j’aimerai parfois garder les yeux fermés sans rendre de compte à personne, endormir ma tristesse, le fait que la fatigue me renverse, ou c’est le chagrin je ne sais pas, mais je sais comment faire, le fait qu’il faudra faire place nette, balayer la cuisine, esquinter les chiffons sur  les vitres, le fait que j’aime l’odeur de propre, de lessive, d’eau de javel à m’en brûler les mains, le fait que la peur rôde, qu’elle me traverse, le fait que j’ai peur pour Pierrette et pour les trois petits, le fait qu’il lui faudra tellement de force, le fait qu’il lui faudra quelqu’un, le fait que j’entends quelqu’un qui marche au dehors, des petits pas pressés, sans doute la crémière, le fait que maintenant le jour se lève, mais que l’appartement reste sombre, même en été la lumière manque, il faudrait repeindre la cuisine, les placards, les étagères, d’un beau jaune beurre frais, le fait que Madame Blanchet ouvre la crèmerie en bas, que j’y pense il me faudra régler la note, mais je veux pas voir son regard mouillé et son sourire contrit, le fait qu’il y aura beaucoup de monde au cimetière, du beau monde, les pilotes et leurs femmes élégantes, peut-être des fourrures, je devrais faire un petit effort, je porterais mon col en renard noir, le fait qu’il faudra quelqu’un pour tenir le bras de Pierrette devant la tombe, sans doute un ami de Roland, le fait qu’il faudra être tendre et prudente, le fait que je n’ai pas pleuré depuis longtemps et ça m’inquiète un peu d’avoir renoncé à mes larmes, le fait qu’à la fin du jour ce sera un drôle de silence qui s’installe, le fait que je serais seule à nouveau et que je plongerai dans une nuit sans oubli, le fait que je voudrais voir la terre et le ciel se confondre.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été 2020,

à la fenêtre le jour l’emporte

Pierrette, Angèle et Annie, Alistro, 1981

des coups frappés à l’entrée de Corbera nos trois corps en sursaut et la silhouette de Pauline dans l’entrebâillement de la porte inondé de lumière mes trésors il ne faut pas bouger après il y a le bruit des bottes

j’ai soif très soif d’une soif de réveil les dents serrées la chair de poule Angèle allume la lumière s’il te plait j’ai un peu mal dans la poitrine je sens mes yeux qui brillent mon souffle court
et respirer est-ce que c’est bouger

je ne veux pas voir les ombres derrière le rideau vert elle me dit les ombres n’existent pas elle me dit ferme les yeux mes lèvres sèches et chaudes brûlent sous mes petits coups de langue

plaquées clouées sous le drap lourd et la couverture de laine feutrée la joue de Pierrette contre mon bras sa petite main dans celle d’Annie l’air chargé de notre peur à toutes les trois le temps est lent j’écoute j’entends des voix que je ne connais pas je voudrais retourner dans mon rêve m’enfoncer dans la nuit longue

elle a fermé les yeux elle ne voit pas le sel sur mes joues le plafond tourne un haut-le-cœur mon œil fixe une lézarde fine grise et légère comme une patte d’insecte
et le vertige est-ce que c’est bouger

ma main minuscule dans la main douce d’Annie je ne veux pas voir les grains de lumière qui flottent devant mes yeux fermés en murmure je veux voir Jean

faire bonne figure un sourire accroché à mes lèvres sous mes aisselles une chaleur humide et mes mains tremblent avec autour le bleu du matin et la peur dans la chambre ça sent le café et la sueur

maintenant il y a un silence Angèle fait semblant de sourire je compte les fleurs de la tapisserie toutes les fleurs du bout des ongles j’écorche des petites peaux sur mon pouce
et mes paupières qui battent malgré moi est-ce que c’est bouger

mon ventre est lourd il est dur il est froid on dirait qu’il y a des pierres dedans je pose une main dessus j’aime la chaleur de ma main sur mon ventre

nos corps se serrent sous le poids du drap lourd et de la couverture de laine feutrée nos mains caressent la petite les cheveux les joues les épaules en désordre Pierrette grelotte ses pieds ne se réchauffent pas glacés sous le tiède de mes mollets pourtant il fait bon dans le lit il fait même chaud

est-ce que le jour pourra m’enlever la peur dans ma bouche il y a l’amer des larmes du dedans je ne peux pas les avaler ma gorge est trop serrée il y a trop d’eau dans ma bouche
et avaler est-ce que c’est bouger

le cordon de ma chemise de nuit sous les dents son goût rance rafraîchi de salive des fourmis dans les mains qui remontent sur mes bras

à la fenêtre le jour l’emporte la porte s’est refermée sur les inconnus de la cuisine j’entends les hoquets d’Andjula Santa on dirait qu’ils ont pris Antoine alors Pauline est entrée comme un coup de libecciu dans la chambre verte, elle a repoussé le drap lourd la couverture de laine feutrée pour nous serrer entre ses bons bras et bercer notre peur

codicille : les trois petites filles de Corbera dormaient dans le même lit quand leur oncle Antoine a été arrêté par la Gestapo le 7 mars 1944, leurs voix mêlées pour dire la peur immobile

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été 2020

carrughju drittu [rue droite]

Avant que nous quittions la Corse, l’acte de naissance de ma tante a parlé, et voilà l’adresse de mes grands-parents révélées, 21 rue Droite.

Sur les lieux, j’ai été rassurée de découvrir l’immeuble délabré, pas encore aux mains des promoteurs, j’ai au moins l’impression que oui c’est bien ici que Louis et Pauline ont vécu, entre 1931 et 1938.

La chance, c’est que ce type d’immeuble est si vétuste qu’il n’est pas équipé de digicode, nous avons donc pu entrer à l’intérieur.

Depuis la rue j’avais aperçu une voute, comme on en trouve souvent dans les vieux immeubles de Terra Vecchia.

Sous la voûte, je ne peux m’empêcher de penser à la reproduction de l’Annonciation de Fra Angelico qui décorait le salon de ma grand-mère à Paris, j’ai imaginé que c’est mon arrière-grand-père Jean Joseph qui l’avait d’abord apporté depuis le Piémont en Corse.

Nous continuons notre ascension dans les étages, émus de découvrir les murs délabrés, d’imaginer mon oncle et mes tantes monter les mêmes marches en terrazzo, enfants.

Je suis heureuse d’avoir pu saisir ces images, probable que lors de notre prochain voyage à Bastia l’immeuble aura fait l’objet d’une rénovation.

En attendant les habitant cachent la misère. Après passage du promoteur, pourront-ils encore prétendre à habiter cet immeuble ?

l’oncle d’Amérique

Claude et Jean, Lycée Charlemagne, 1947

Jean sursauta. Un matin de mars, à l’heure où la maison dort encore, des coups résonnent, on frappe à l’entrée de l’appartement, l’oncle Antoine qui dort à ses côtés se redresse brusquement, Ne bouge pas Jean, reste au lit mon petit, mais les coups encore, c’est Andjula Santa qui ouvre la porte. Jean écoute le bruit des bottes qui se rapproche, il se tourne vers l’oncle qui lui adresse un maigre sourire, déjà il est debout, s’habille à la hâte dans la ruelle, le jour n’est pas levé. Les soldats apparurent brutalement dans l’embrasure de la porte de la chambre, ils se découpent comme silhouettes de papier, faiblement éclairés par la clarté du couloir, ils entrent. Jean a peur, cette manière d’être autour d’Antoine, de l’enfermer entre leurs corps immenses. Ils l’emmenèrent.

Jean chuchota. Son copain Claude lui tend la cigarette qu’ils partagent en cachette derrière la porte vitrée du petit réduit, là où s’entassent les boîtes à chaussures, avec dedans les choses précieuses — les courriers, les photos, les certificats –, il y a posée au sol la caisse à outils de Louis, il y a suspendus au mur les balais, les chiffons doux, il y a dans l’air confiné une odeur huileuse de savon noir et d’encaustiques, il y a le silence des secrets partagés. Les volutes de fumée les enveloppent d’une douce torpeur, esquissent dans la pénombre le paysage brumeux d’un roman de chevalerie. Dans la fêlure du verre cathédrale ils découvrent un œil qui les observe.

Jean poussa un cri victorieux. Il jette sa tierce franche avec une joie féroce sur la nappe en damassé des dimanches, roi, dame, valet, rien que du cœur, Claude grimace. A l’autre bout de la table, Louis marmonne, pâle comme un linge, le regard exorbité dans l’espace, évaporé, sa cigarette pendante entre ses doigts maigrelets, sa main molle autour du briquet, fichu briquet. Jean se lève, patiemment installe la cigarette entre le majeur et l’index tremblants de Louis, puis craque une allumette, fait danser la flamme devant ses yeux perdus. C’est la démence qui emporte mon père, l’inquiétude transperça le cœur de Jean.

Jean repoussa le bol. Le désespoir gâte la douceur du lait tiède. Il cherche une issue dans la tapisserie aux fleurs fanées, derrière les fenêtres grises de la salle à manger, sous le tapis aux airs persans, écrasé par un sentiment d’injustice dont — il le sait — il devrait avoir honte, on lui a dit qu’il était désormais l’homme de la maison, alors il faudrait sans broncher voir ses ambitions de devenir ingénieur ruinées pour rapporter un salaire à Corbera, on embauche partout, ce ne sera pas difficile, il retient des larmes d’enfant, sa bouche s’emplit d’un goût amer de désastre. Il pensa, C’est dégueulasse.

C’est l’été, Pierrette enjôleuse, ses deux bras noués en collier ferme autour de son cou, depuis ce matin elle trépigne, supplie, voix frémissante, Emmène-moi, je te promets je serais sage et polie, tu seras fier de moi, je ne vous embêterai pas. Il examine sa petite sœur, le rameau d’olivier en argent épinglé sur le corsage de la robe blanche et mousseuse, ses boucles qu’elle a disciplinées, le châle soyeux d’Angèle sur ses épaules rondes, d’une pichenette il redresse son chapeau, puis il ajuste sa cravate. Il l’emmena.

Ils sortirent du bal étourdis de danses et de rires. Jean est ému de sentir la taille fine de Marcelle glissée au creux du bras, il l’enveloppe d’un regard caressant, son nez busqué, le noir brillant de ses longs cheveux, l’iris brun et humide de ses yeux amandes, ses paupières bistrées de naissance, les immenses anneaux dorés qui lui donnent un air de gitane, elle redresse le menton avant de céder un sourire, il n’en revient pas de sa beauté. En son for intérieur il pensa Mais c’est une reine qui se tient contre moi. Ils allument des cigarettes, en offrent une à la petite. Ils marchèrent lentement dans la nuit d’été.

Jean épousa Marcelle et reconnu l’enfant secret. Il quitta Corbera pour Asnières. Puis ils partirent à Boston. Il devint mon oncle d’Amérique.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été 2020

Louis

C’est une journée grise et douce, Louis est seul devant la table du salon de Corbera, il se tient droit dans son costume en lainage à chevrons, s’il relâche les épaules il tombe. Vertige. Autour rien que du silence, rien que l’oubli, ses yeux semblent perdus bien au-delà de la fenêtre qui donne sur l’avenue. Il se souvient de la plage ouest de Menton, le drame qu’il a deviné à l’horizon, sans hésiter il s’est jeté à l’eau — c’est un bon nageur, depuis l’enfance il plonge au pied de la citadelle, à Ficaghjola, il aime le frisson glacé du premier plongeon, une brûlure froide sur sa peau amollie par la chaleur. Il a nagé vite, la jeune femme abandonnait déjà, aspirée par le fond obscur, il l’a attrapée, l’a soulevée hors de l’eau et l’a obligée à regarder le ciel, il l’a ramenée jusqu’au rivage en nage indienne, la ville, la Marine Nationale, les sauveteurs en mers l’ont récompensé pour son courage et dévouement. Maintenant il fixe un point dans la tapisserie fleurie du salon, cherche une présence amie. Un goût de sel brûle son larynx. Pendant la grande guerre il a refusé de prendre les armes, il a échappé à la prison, peut-être même au pire, on dit qu’une infirmière l’aurait enrôlé comme brancardier pour le sauver de la fusillade. Sous son crâne ça cogne, ça résonne. l’acharnement des soldats de la rue des Saussaies au mois de mars 44, les voix menaçantes, Antoine ne l’avait prudemment pas mêlé à tout cela, une ombre effleure son visage défait, il tremble. Depuis il ne dort plus. Depuis la nuit l’emporte, avec elle la guerre, et le bruit des bombes, la peur, un goût de cendres.  Il a envie de fumer, sa main glisse dans la poche intérieure de la veste à chevrons, il sent le paquet souple sous ses doigts fluets et maladroits, il a du mal à saisir une cigarette, et ce fichu briquet qui ne veut pas s’allumer, son doigt s’étale mollement sur la pierre, il se résigne, devant ses yeux la lueur d’une petite flamme s’extrait de la grisaille, la voix murmurante de Jean le fait sursauter, « papa tu veux du feu » ?
Il aspire une longue bouffée âpre, il ferme les yeux, dans le noir il est seul.