fermé temporairement

Le robinet d’or, rue Eugène Varlin, Paris, à l’heure du confinement

Cette série photographique est née pendant le confinement. À l’origine il y avait la photo du Robinet d’or — une brasserie dans la rue où nous habitons — prise pour documenter un texte sur trois petites filles qui en avait fait leur espace de jeu à ce moment où le dehors était considéré si dangereux. Lorsque je l’ai publiée, François Bon la commente, il y voit une référence à Uccello, je regarde alors la photo comme un tableau, découvre rétrospectivement ce qui m’avait attirée, le jeu graphique des pieds de chaises à la renverse, le silence après la bataille, le vide, qui se répète sans doute ailleurs, partout, dans la ville déserte. Je pars en quête de ces batailles qui se jouent dans les cafés fermés — elles ont lieu dans le secret de la nuit — au matin je n’en retrouve que les vestiges figés, meubles retournés, empilés, pieds en l’air qui s’élancent, débris et poussière au sol. Alors que Paris semble avoir du mal à contenir ses habitants, je colle mon front aux vitres des cafés désertés, découvre un monde endormi dedans, un silence assourdissant quand la ville s’essaie à la vie d’après, puisque nous sommes maintenant appelés à reprendre la vie d’avant mais autrement.

Les jours suivant au cours de mes promenades, ou de mes trajets vers l’atelier, je prends des chemins détournés pour découvrir des lieux inédits, je photographie chaque café dont je peux saisir le désordre et l’abandon, fascinée par les ruines, le temps en suspens qui se révèle, l’entremêlement des matériaux, bois, brun, acajou, vernis, blanchi, métal, osier, cuir synthétique, velours. La matière picturale ne se livre pas toujours au regard, les reflets sur les vitres troublent la vision, difficile de deviner l’intérieur dans le sombre du café. Je colle l’objectif à la vitre, déclenche, alors se révèlent pêle-mêle le désordre, les couleurs, les bois de chaises, les ustensiles, bouteilles et torchons. Devant certains cafés, des terrasses vides comme des zones de défense, je sursaute, surprise par un sans-abri endormi. Si le café est ouvert je demande si je peux photographier l’intérieur, je sens la gêne de l’employé —  c’est que c’est un sacré foutoir là-dedans, et puis le gérant n’est pas là, oui justement c’est ce qui m’intéresse. Dans les faubourgs, des groupes se forment devant le café fermé, reproduisent au dehors la communauté qu’ils formaient dedans, debout ou en appui sur quelques tabourets hauts, heureux de renouer un lien. 

Longtemps je n’ai pas aimé boire de café, adolescente je sais bien que se joue au café quelque chose de décisif, la possibilité d’entrer dans le groupe, de prendre part aux débats politiques ou philosophiques, aux Acacias, au Courrier de Lyon, au Central — j’étais de celles qui écoutent, qu’on impressionne, et je piquais les sucres alentour pour rendre supportable l’amertume du breuvage. J’ai pendant des années contourné cette habitude du café, alors que Philippe allait passer du temps au Métro, à deux pas de notre appartement de la rue de Malte, pour écrire. C’est bien après la naissance des filles, que j’ai découvert le rituel de jeunes mamans qui après avoir déposé les enfants à l’école se retrouvaient au café avant d’aller travailler. Un jour j’ai été conviée, j’ai goûté ce café du matin, on nous lâchions un peu de lest en fumant une cigarette. Bien des années après, alors que les filles allaient seules à l’école, devenues amies nous avons poursuivi ce rituel, aujourd’hui je me demande si nous le reprendrons en septembre.

La quête touche à sa fin, depuis plusieurs jours les cafetiers s’organisent pour vendre du café à emporter, ou bien se sont lancés dans des travaux de rénovation, mettant à profit ce temps de latence. On sent que ça s’agite, je deviens fébrile moi aussi, les heures sont comptées désormais, les terrasses vont être autorisées bientôt, nous pourrons nous vanter à nouveau, comme au lendemain de novembre 2015, je suis en terrasse. Peut-être trouverais je encore quelques cafés dépourvus de terrasses et condamnés à la fermeture, ou qui n’auront pas pu se relever, auront perdu la bataille.

le cri de la mouette de l’Arsenal

En sortant de l’immeuble la grille qui en protège l’accès paraît très imposante, plus qu’à l’habitude, effet secondaire, dehors je respire, l’air frais, des immeubles ouvriers, un haussmannien égaré, des bâtiments plus modernes de la fin des années soixante-dix quatre-vingt, la rue dessine un léger arrondi avant de rejoindre le canal, je passe devant l’ancienne école des filles, jette un œil à la boulangerie d’en face, fermée depuis des mois, bien avant le dix-sept mars, la librairie du canal éclairée, la gérante s’affaire, un promeneur de chien, un cycliste, deux joggers, l’éblouissement sur le quai de Valmy, inondation de soleil, je tourne à droite, longe le canal en légère descente, vérifie la présence de la fabrique Exacompta, briques verres petits carreaux, miroir, square Raoul Follereau souvenirs de jeux autour de la fontaine, plus d’eau depuis longtemps, de l’autre côté la Gare de l’Est, le faubourg, je ne les vois pas, le terrain redevient plat, la végétation du jardin Villemin pousse à travers les barreaux verts, la pelouse bosselée épaisse, désertée, qu’on aurait envie de se coucher dessus, nature à la fête qu’ils disent, le canal se courbe, les arbres denses, frondaisons frissonnent, couleurs acidulées, passerelles, la beauté du matin à l’angle de la rue des Vinaigriers, pont tournant, façade vermillon, en arrière les graffitis du mur de la rue Jean Poulmarch, la cour silencieuse de l’école rue de Marseille, une échappée, tente posée au bord de l’eau, scintilllement, canal sous-terrain, élagueurs, bois éclaté sur bitume, je croise la rue du faubourg du Temple, à droite la République, Jules Ferry, plus de lumière, arbres bas, ombre nette, articles pour plombier, tampons, restauration, peinture, mercerie en gros pour l’industrie du prêt à porter, je traverse la rue de Crussol et je pense à notre ancien appartement de la rue de Malte, la façade du Bataclan mais pas de fleurs, plus de fleurs, brèche, passage Saint-Pierre Amélie — incitation à l’errance, sage, file d’attente longue devant le bureau de poste du boulevard Richard Lenoir, des bénévoles de la Croix-Rouge distribuent du café aux SDF,  bruit de moteur boulevard Voltaire, je m’interroge sur l’avenir des escape game après le confinement, flèches dans le bleu du ciel, je prends par la rue Popincourt, croise l’impasse Truillot, la rue de l’Asile-Popincourt, le passage de l’Asile, la rue du Chemin-Vert, la villa Marcès, l’impasse Popincourt, l’impasse des Trois-Sœurs, le passage Lisa, la rue Sedaine, la villa Nicolas de Blegny, la rue devient Basfroi, familiarité, élan, retrouver Charonne, le Pause-café fermé, déserté, la rue partagée, sous le vent haut, choisir la lumière, le cri de la mouette de l’Arsenal.

texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture sur la ville de Pierre Ménard

une aubaine pour les oiseaux

rue Eugène Varlin, Paris, 14 mars 2020

Le monde s’est arrêté, elle en a eu la sensation brusque au réveil, peut être que c’est ce qui l’a réveillée, une alarme silencieuse à l’aube. Ses yeux errent dans la chambre à la recherche d’une présence qui la rassurerait, dans les photographies accrochées sur les murs, dans les vêtement accumulés au pied du lit, dans le pli des rideaux. Oui sûrement la terre continue sa rotation lente et muette, mais le monde s’est arrêté. En ouvrant la fenêtre elle découvre que le ciel ne bruit plus que du vent et d’oiseaux, la ville s’est tue, elle ne peut s’empêcher de sourire, juste un petit sourire intérieur, cet arrêt brutal c’est bien une aubaine pour les oiseaux. Elle décide de sortir, faire quelques courses, il ne lui manque pas grand chose mais elle a besoin de se frotter au dehors, vérifier quelle vie se maintient à l’extérieur, elle s’habille rapidement, encore enveloppée de l’odeur des draps chauds. À peine franchie la porte de l’immeuble c’est bien ce qu’elle avait imaginé, un silence assourdissant, elle reste hébétée un instant, elle se félicite d’avoir choisi des baskets aux semelles souples, elle imagine avec effroi l’indécence du bruit des talons sur le trottoir. Dans l’immobilité de la ville son attention est plus grande, à la clarté éblouissante, au grain des murs, ce qui s’inscrit en façade surgit plus fort, nous vaincrons, la couleur des squares, l’humidité de l’air, les regards des quelques personnes qui se risquent comme elle au dehors, tout est plus vif. Entre les corps la distance s’installe, comme instinctive, un mètre qu’ils ont dit. Elle est surprise par le calme des habitants, elle s’attendait à l’agitation, aux bousculades dans les rayons du supermarché, mais c’est la méfiance qui l’a emporté. Elle n’a acheté que le strict nécessaire, du café, du pain et du beurre, elle n’aime rien tant que le goût réconfortant du beurre chaud sur la mie grillée, même si elle n’est pas sûre d’avoir faim pour le moment. Elle ne s’autorise pas non plus à marcher dans la ville, elle se doute que bientôt cela sera interdit, mais elle se sent faiblir, son souffle est plus court, les marches à gravir plus hautes. En rentrant dans l’appartement elle a senti que le silence s’engouffrait avec elle dans le salon, elle a bien essayé de refermer la porte précipitamment mais c’était trop tard, le silence du dehors est rentré dedans, il a rejoint le désordre qu’elle laisse se déployer depuis plusieurs jours, peut-être des semaines, elle ne sait plus, les livres s’accumulent en piles branlantes, les coussins en chaos sur l’étroit canapé de cuir, les rideaux en pendaisons asymétriques, les tasses abandonnées au pied du fauteuil gris, sur le porte revue, dans l’évier, des sacs à moitié vides accrochés au dos des chaises, une fine couche de poussière blanche sur le buffet bas, le désordre comme du bruit. Pourtant elle sait que c’est une bataille perdue d’avance, le silence gagne du terrain depuis quelques temps, inexorablement, elle le préfère au ton glaçant des journalistes, à leur habitude infâme de combler le vide de leurs approximations scientifiques, de la peur qu’ils orchestrent savamment, c’est bon pour l’audience. Elle a voulu écouter de la musique mais les notes résonnaient de manière absurde dans le silence, trop fortes, presque insensées. Elle reprend le livre entamé la semaine précédente, elle essaie de se concentrer sur la lecture pour écarter les bruits domestiques qui dominent désormais, mais elle ne comprend pas ce qu’elle lit, les mots dansent, flous. Elle comprend seulement la nécessité d’arracher ce silence qui l’enveloppe, cette glue figée sur ses membres. Ce qui lui manque c’est sa voix, qu’il lui assure que tout ça n’est pas bien grave, et qu’il va bien. Elle se laisse glisser dos au mur, jusqu’à s’assoir au sol, comme elle le faisait adolescente. Elle décroche le combiné qu’elle trouve anormalement lourd, elle n’est jamais à l’aise avec le téléphone, c’est par lui qu’elle a appris les accidents, les catastrophes, la mort, là c’est un peu différent, c’est elle qui en prend l’initiative, ça lui donne un espoir soudain, elle allumerait bien une cigarette, alors que depuis des années elle ne fume plus. Elle compose le numéro, un peu fébrile elle écoute religieusement le crépitement du cadran qu’elle accompagne de l’index.

Ce serait lui qui décrocherait. En un mot sa voix grave et calme s’imposerait comme une caresse enveloppante, alors elle pourrait lui dire, 

tu me manques

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre des ateliers du Tiers Livre

ville en rêve

Perdue dans une banlieue anonyme, pavillons disparates, jardinets, autos sur parkings devant immeubles de béton, perdue sans savoir ce que je dois rejoindre. Je prends une route qui grimpe en grand virage, bordée de meulières d’entre deux guerres, nimbée d’une lueur orangée, c’est un paysage de ville illuminée qui surgit du haut de la côte raide, comme remonté de dessous la terre, flottant au dessus de l’abîme. Les façades percées de lumières s’étalent en mille feuilles comme horizon, cité féerique suspendue en flou tremblé, détachée du monde où je me tiens. Une clameur étouffée, feutrée par l’épaisseur d’une ouate invisible, m’envoûte telle un chant mystérieux. Il faudrait me jeter dans le vide mais mon corps ne peut se résoudre à plonger, retenu par une peur raisonnable. Je voudrais signaler ma présence, qu’on vienne me chercher,  j’hurle, ma voix n’existe pas, avalée par le vide. Je cherche une autre voie pour accéder au monde flottant mais je suis perdue encore, rejetée aux flancs, dans la même zone de parkings abandonnés, de rues désertes, de barres silencieuses. Je n’ai pas d’autre choix que remonter la pente, fermement décidée à plonger cette fois, j’affronte maintenant l’ombre, la lumière orange a disparu, arrivée au sommet c’est comme si la nuit avait dissout la ville, elle n’est plus qu’un spectre gris qui s’éloigne, silencieux et tremblant dans un halo de charbon velouté, une ville morte, un monde perdu.

little boy

Dans le sous sol de béton tu découvres la ville miniaturisée, ou plutôt l’absence de la ville qui s’étale sous une sphère rouge, cette petite balle suspendue c’est le lieu de l’explosion, tu imagines le nuage incandescent, le souffle entre les lambeaux de béton, le feu partout, au dessus il y a les rires des enfants dans la cour de la nouvelle école, un sarcophage de mémoire, puis traverser les panoramiques merveilleux du shukkei-en, et sous nos pas de géants savoir les corps ensevelis.

bulles

Un rêve partagé : on mettra des fleurs artificielles en plastique mort pour faire du vivant et on mangera du poulpe sous parapluie à velo et on s’embrassera sous les rails et on se serrera dans un passage de chat humide et on nagera dans les vapeurs de bouillons et on regardera le soleil se coucher cheveux peroxydés et moustache immortalisés en Kodachrome sous le halo blanc de la suspension en verre opale.

ciment

Flanquée entre collines, franchi le ruban rayé rouge et blanc limite du chantier qui blanchit le ciment, ville linceul édifiée sur les ruines du tremblement de terre, secousses sous labyrinthe de ciment blanc, frôler en dansant les bâtiments aveugles de la mémoire, ville tronquée, ville silence sous le bruit du moteur du drone filmant en survol le plan qui ondoie à pile un mètre soixante du sol, on peut crier dans les rues de la ville fantôme, personne n’entend, le ciment avale le son, pourtant des voix en écho dans les collines.