se lier à la ville

Entre le retour d’Athènes et le départ à Évry, il y a eu trois jours. Trois jours pour — comme on dit — atterrir, puis se projeter vers les rencontres Youtube & littérature. Au milieu il y avait le travail, il n’y a aucune image de ces trois jours. Les rencontres se déroulaient au C19, dont j’avais découvert l’esthétique avec les premières images diffusées par François sur son blog. J’avais été impressionnée, je voulais être de cette aventure. C’est comme ça que je suis entrée en LittéraTube.

Nous sommes quelques uns à avoir suivi Franck Senaud (à l’origine du projet avec François) dans un parcours à travers Évry. Durant notre déambulation nous pouvions saisir son amour pour sa ville, en comprendre les gestes architecturaux, la couleur. Pendant près de deux heures nous avons filmé, photographié la ville, collecté la matière des objets à venir.

Je n’ai rien retrouvé à Évry des photographies partagées par François en 2019, je réalise seulement aujourd’hui que l’école était alors encore en travaux, que c’était l’hiver, que les photos étaient quasiment toutes prises en intérieur. J’ai même ressenti un certain désarroi devant mes images. Une ville calme, nette, sous ciel bleu, désarroi sans doute accentué par l’imprégnation encore forte d’Athènes.

Trois heures de montage/écriture, un temps dont je n’ai pas l’habitude. J’ai prolongé le geste esquissé à Athènes avec le journal quotidien : monter les images dans l’ordre de tournage, utiliser le son ambiant. Alors le texte finit par surgir, enfin il prend son temps, mais toujours une direction se dessine. J’ai déplacé quelques plans, j’ai parfois effacé le son — nos voix trop présentes, j’ai davantage laissé leurs durées aux plans. C’est ici, sur ma chaine YouTube :

ce n’était pas la même lumière

Cette année les pâquerettes ont envahi le jardinet qui entoure l’immeuble, je ne sais pas les photographier, je ne sais pas retrouver la beauté de celles du cloître de Santa Croce au printemps 86, leur blancheur vibrante sous le soleil, ce n’était pas la même lumière, ce n’était pas le même monde.

L’anxiété trop forte, je finis même par me demander si j’ai mis le bon bulletin dans l’enveloppe. La journée trop longue, passée à tourner autour d’un texte sur l’incendie, guetter les informations venues de Belgique, renoncer à participer aux invitations des revues amies. Le soulagement du résultat, même si attendu, même si frustration.

Au feu s’arrêter, poser pied à terre, vive douleur dans la hanche qui me déséquilibre, il faudrait ne pas avoir à s’arrêter, pédaler suffisamment lentement pour éviter les obstacles sans devoir mettre pied à terre.

Je regarde enfin les photos du chantier d’A Campinca, irréel. La maison éventrée, allégée des tonnes de béton qui l’attiraient irrémédiablement vers la mer. L’aile nord coupée, la chambre — où j’ai dormi durant sept années consécutives, condamnée depuis deux ans — effacée. Cette maison, qui n’est pas maison, cette maison où je me suis réconciliée avec l’absence.

La synchronicité, pas sûre d’aimer ce mot, comme résilience et sérendipité, il a cette évidence qui ne me rassure pas du tout. Donc au moment où je passe les articles #Comanche en privé — effacement provisoire, mise à distance ? — les photos en couleurs de l’excursion à Tipasa réapparaissent, des mois que je les cherchais. Plus tard dans la soirée, Omar M réagit au message envoyé il y a un mois, La famille Maillard ça me dit quelque chose, rappelez moi le contexte, attendre et redouter la réponse, toujours des cordes auxquelles me retenir.

J’envoie les scans des photos de Tipasa à Sofiane, m’excuse d’avoir mis tant de temps, je devrais vraiment faire un effort d’ordre, d’organisation, quelque chose résiste. Ma mère me racontait qu’avec Sofiane nous faisions petits la sieste dans un même lit à Alger, il vit à Montréal, peut-être finirons nous par retourner à Alger, ensemble, liés par l’histoire de nos mères presque sœurs, il me dit qu’il sera en France début juillet, nous essaierons de nous voir.

À l’écran Frédéric Pierrot fouille dans un carton, il trouve une montre qu’il porte à l’oreille, un bout de film qu’il observe à travers la lumière du jour devant la fenêtre, une pipe à ses lèvres. Objets convenus, mais j’aurais aimé posséder un carton de la sorte. Il y a heureusement toutes les photos retrouvées à Lasne, et les petites ailes en feutre, me manqueront pour toujours son odeur et sa voix, quand celles de ma mère sont encore si présentes.

à la dérobée

Partir un peu tard pour la Gare du Nord, pas le temps de prendre des photos sur le chemin mais s’imprime l’éclat du pont Lafayette, ciel bleu pur en arrière plan. Retrouvailles à Lasne, revoir mon cousin Stéphane, sa ressemblance avec mon père. Dodo me demande Tu veux qu’on regarde encore des photos, oui ?

Préparatifs en cuisine. Je m’étonne toujours du plaisir qu’on a à faire chez les autres ce que l’on aime pas faire chez soi. Phil chantonne, cuisine merveilleusement. Les convives arrivent, on évoque des moments qui nous relient à Clo, cette fois où j’ai attrapé son bras, cette impression que j’ai eu alors de le toucher, lui.

Je regarde Stéphane à la dérobée, ses yeux bruns dans lesquels je retrouve quelque chose de mon père. Jardin, soleil, nourritures, archives, photos encore. Dodo m’offre la nature morte de Maurice que j’aimais beaucoup. À l’arrivée Gare du Nord un texto de mon cousin — nous avions décidé de ne pas nous attendre à la sortie — N’attendons pas deux ans pour nous revoir.

Avec Philippe, Laure Gauthier et Olivier Mellano à la maison de la poésie, Les corps caverneux, belle traversée, fait ressurgir des images. Forêt sentiers creux cendres nuages. La pleine lune derrière les silhouettes de pins. Dodo m’envoie un message, Tu reviens quand tu veux, avec qui tu veux, je me dis que l’été à Lasne doit être chaud et lent.

Les portraits de Clo, des esquisses à l’encre peintes par Maurice, reconnaître le creusement autour de l’œil, lui trouver une certaine ressemblance avec Nina au même âge.

Les jours denses, l’adieu à Claude, les voyages trop rapides, les corrections de Comanche, la nuit claire, la bagarre avec les draps, le manque de sommeil, l’emploi du temps, la présidentielle dont on ne peut pas totalement se foutre.

Nous choisissons Les demoiselles de Rochefort, je m’exaspère en surjouant des chassés croisés de la fin, le film on l’a vu allez dix fois au moins, je croyais que Delphine et Maxence se loupaient, et Alice de me faire la démonstration magistrale, alors tu vois leur camion, le bateau bleu ciel à l’arrière, la chemise jaune de Bill, c’est bien dans ce camion qu’il monte Maxence, Mais alors pourquoi j’étais persuadée que ? C’est parce que tu fais toujours des choses de triste.

un allègement soudain

Sa maison me rappelle celles des amies du lycée, des meulières au bord de l’Yerres qui m’émerveillaient. Des heures à table, sa voix grave et douce. La forêt, les lumières, les mousses, on s’accroche aux branches pour éviter les flaques de la dernière pluie.

Traversée de Montmartre en vélib, la chaleur, la foule des dimanches. Retrouver Alice au bureau de vote, il y a du monde, un frémissement. Puis les résultats attendus, j’enrage. Je veux écrire à Philippe, je butte sur les mots, il m’écrit le premier, depuis la Bibliothèque nationale du Québec. Il vient de finir la lecture de Comanche, ses mots remuent, m’apaisent.

Nuit mauvaise, tenue éveillée par l’espoir ténu que Mélenchon rattrape Lepen. Jour mécanique suit. Déjà trop de commentaires, trop d’inquiétudes, une envie de fuir.

Philippe est rentré. Son enthousiasme, les rencontres, les échanges, sensation d’un allègement soudain. Il pose sur la table du salon les ouvrages rapportés de Montreal, surtout de la poésie, surtout des livres de femmes.

Publication du dernier chapitre de Comanche sur le blog, flottement.

Nous relisons ensemble les notes qu’il a inscrites en marge de Comanche. L’impression que le texte se décolle de lui-même, flotte entre la page et moi, a sa propre existence.

Au moment de m’endormir, je pense au premier chapitre de Comanche, l’enterrement de Pierrot, ce pourrait être le début d’un autre livre.

Je ne sais pas

Gwen m’envoie par messagerie la chanson de Brel dont il nous parlait la veille. Je cherche pour lui répondre ma chanson préférée, la magie des archives, une petite interview avant qu’il interprète Je ne sais pas : Et il vous arrive en chantant d’être gêné par un mot ? Oui souvent. Vous le changez ? Bah non c’est trop tard…

Dimanche promenade. Il y a toujours cet instant où une lumière, l’étroitesse d’un passage, un détail urbain me transporte ailleurs. Un lieu qui se coule dans un autre lieu, s’y attache, comme une maille. Me revient cet échange téléphonique, le dernier je crois, j’allais au bas de la résidence où il y avait une cabine d’où je l’appelais pour la rassurer, lui dire Je suis bien arrivée. C’était en mai, elle me faisait des réponses étranges, ça déraillait, ensuite tout est allé très vite.

Sophie L me fait parvenir une photo de la feuille de présence de notre classe unique à J. Je vois apparaître tous les noms familiers, et pour chacun d’eux un visage m’apparait, une scène de lecture malhabile, des ongles noircis, des nattes qui me faisaient rêver. Dans l’avant dernière colonne, avant celle des adresses, on précise la profession du père (la mère absente, on est en 76), ça n’a pas loupé, décédé. Mais je découvre surtout les métiers des pères de mes camarades, je retiens celui poétique de limonadier, et je me souviens que son fils était très triste le jour de la mort de Brel.

La mère et son fils, ils avancent lentement, semblent hésiter, poussent devant eux d’énormes valises. Je les croise vite, on marche souvent trop vite à Paris. Je ressors du restaurant où j’ai acheté un sandwich, ils n’ont quasiment pas bougé, en passant à leur hauteur j’entends une langue slave, ils sont peut être ukrainiens, je retourne travailler, je n’ai pas le cœur à l’ouvrage.

Nous sommes tous les quatre dans un train, je dois descendre un arrêt avant eux, je me lève à contrecœur, leur dis au revoir. Je marche dans la ville, désorientée — en l’écrivant découvrir la racine du mot. Soudain je réalise que j’ai oublié ma valise dans le train, je leur envoie un texto, pour qu’ils ne l’oublient pas à leur tour. Longtemps que je ne me souvenais plus de mes rêves.

C’est Lamia qui m’envoie un signe, Alger voit rouge, on échange via messagerie, parlons de nos manques, de l’exil, du deuil, du ciel qui s’est refermé. Je lui écris Je ne peux pas écrire qu’Alger me manque mais il me semble bien que quelque chose là-bas m’attend. Je fouille longuement une carte d’Algérie pour retrouver le nom d’une oasis où je suis invitée, je repense à mes échafaudages, c’était il y a trois ans.

Le matin la neige était bien là, ce n’était pas comme nous l’avions espéré un poisson d’avril, quand il y a quelques temps le sirocco nous envoyait du sable rouge. Je fais un détour pour photographier la neige près du canal, elle s’étiole déjà. Je n’ai pas réussi à photographier l’épaisseur moelleuse des premiers flocons. Je vois la fin de Comanche se découper en quelques derniers fragments. Passer, penser, à autre chose, mais rêver de prolongements.

j’évite l’inquiétude

Nous buvons notre café en ouvrant la fenêtre pour profiter du soleil déjà chaud, nos petites tasses posées sur le rebord, comme au temps du confinement on se donnait l’illusion de prendre un café en terrasse. Sauf que là c’est vraiment un jeu, nous rions comme des gamines qui jouent à la dinette.

Je réserve les billets pour le voyage anglais avec Alice, reporté trop longtemps, nous décidons de le faire cet été. Encore très envie de le faire ensemble, visiter les lieux de nos autrices chéries d’Albion, Virginia, Charlotte, Emily, Jane, Agatha. On allonge de deux jours la durée prévue au départ.

Ça attire le chaland, Paris devient un grand bouquet de fleurs artificielles. Depuis que je tiens ce journal mon rapport à la ville change, l’œil cherche un détail, une lumière — choisir une voie plutôt qu’une autre — se laisser guider par le soleil — retarder le moment de rentrer — attraper le contre-jour.

Je retrouve Marie Pierre à la Java, découvre la galerie que je ne connaissais pas, évidement ce soir là je n’ai pas l’appareil. Faire la liste de tous les lieux où je devrais revenir. Au moment de me coucher, dans le moteur de recherche du téléphone je tape Ukraine, comme il y a des mois je tapais covid, rapport compulsif à l’information. C’est absurde, j’abandonne, j’évite l’inquiétude, provisoirement.

Michel nous parlait dimanche d’une photographie qu’il ne retrouve pas, sa victoire lors d’une course à Sidi Bel Abbès où il était lycéen, surement égarée lorsqu’il a quitté l’Algérie. Il a fait des recherches sur internet mais n’aboutit pas. Avec Alice nous pensons à l’aider dans sa quête. C’est une blague entre nous, l’agence de détectives que nous ouvrirons un jour.

Au Mac Val, pour la journée programmée par Philippe dans le cadre des Échappées. J’y retrouve Anne, Piero, Xavier. Passionnante présentation par François Bon de son travail sur le web, j’apprends sur l’oralité, sa nécessité, la transmission. Sous le soleil on cause entre les pelouses. Lectures et concert de Sereine Berlottier, Séverine Daucourt, Gilles Weinzaepflen. Belle journée.

Nous devons nous retrouver sur les hauteurs de Belleville. Au pied d’une cité les adolescents discutent sur leur vélos, des enfants jouent au foot, il fait nuit. Remontent des sensations de l’adolescence à Marseille, la bande, les vélos, la douceur. Gwen m’invite à présenter mon travail, c’est au bout de mes doigts, c’est bientôt fini, ça ne me fait pas peur. On parle de nos pratiques, de la voix, de chorégraphie, de cheveux, de la fiction, du vrai, de Brel, des journées à venir à Évry.

la ville ne nous appelle plus de la même manière

Le temps change. Le vent se lève, s’engouffre dans les conduits, produit des sons d’orgues. Dans le cadre de la fenêtre j’observe la pointe d’un cyprès qui oscille. Après le café avec N et M dans leur appartement de la Conception, lent retour à Bompard, je fais plusieurs détours malgré la pluie fine qui se met à tomber.

Nous traînons comme un dimanche, la ville ne nous appelle plus de la même manière, nous la connaissons suffisamment pour ne nous obliger à rien. J’ai envie d’aller voir la mer encore, nous traversons lentement le parc au pied de l’immeuble avant de rejoindre la corniche. Quand j’étais adolescente à Marseille je ne comprenais pas sa géographie, hormis celle toute proche du quartier ennuyeux où nous vivions, et les alentours du lycée, mais je l’aimais déjà.

Nous allons vers les docks, à quai un ferry rouge de la compagnie Corsica Linea, le Vizzavona, c’est le nom d’un de ces grands cols de montagne dont la traversée nous rendait malades à l’arrière des bagnoles. Un instant ça me traverse, et si on montait à bord du ferry ? Le temps change, nous sommes piégés par ce leurre, prendre un train tard comme si vraiment on allait profiter de la ville pendant que la valise patiente à la consigne, l’air est gris et je ne peux m’empêcher de penser au départ.

Fermer les yeux, convoquer la nuit sur la baie, les façades usées de Noailles, le reflet sur la mer à Marseilleveyre, le clocher qui s’inscrit pile dans la surface de l’eau, entre l’horizon de la ville et la base de la côte à l’arrière, la baie vitrée de la chambre du vallon des Auffes où j’aimerais dormir, la jetée de la Joliette, les détails dans lesquels je trouve un réconfort.

Une fine poussière ocre recouvre les vélos. Je me souviens de ma mère à Bastia, pestant contre le sable qui entrait dans la maison, mais quand elle disait C’est le sirocco, il y avait dans sa voix une certaine tendresse.

Publication d’un nouvel extrait de Comanche — Gwenn me demande, Un livre en gestation ? Incroyable comme cette idée du livre m’a encombrée, m’a éloignée du sens de ce travail. Finir, le livre on verra après. Le soir, la lumière irréelle, ça change la perception du temps. Je remonte le canal à vélo, je me maudis d’avoir laissé l’appareil photo à l’atelier. Philippe rentre un peu plus tard, Vous avez vu cette lumière de dingue dehors. Il a fait plein de photos, je suis dépitée comme une enfant, Je t’en donne une si tu veux.

En partant à l’atelier je photographie les fleurs du quai de Valmy, me prends à rêver du Japon encore. Le soir nous concrétisons le voyage de mai à Athènes, ce sera la première fois, ça me parait bien plus irréel que la lumière de la veille.

ce mouvement du cœur

Je reçois un message de Dodo, ils attendent des réfugiés ukrainiens d’un jour à l’autre, je devrais dormir sur le canapé lors des retrouvailles prévues en avril pour la dispersion des cendres de Claude. Ce sera — comme elle me l’écrit — un week-end de Pâques bien particulier.

Derrière la baie vitrée, à l’étage, le jeune homme qui nous fait signe, au bout de quelques pas Alice pense que c’est surement un ami du lycée. Souvent elle croit reconnaitre des connaissances dans la rue, souvent elle se trompe, pour ça qu’elle n’a pas répondu au signe du jeune homme. Elle finit par envoyer un message à l’ami perdu de vue, ce n’était pas lui. Je me réjouis silencieusement de ce moment de confusion qui l’a poussée à contacter l’ami, l’envie de renouer les fils, c’est presque maladif chez moi.

Je retrouve G en bas de son bureau, dans un de ces beaux passages du faubourg, à deux pas de mon atelier. Elle me tend un sac empli de confiseries délicieuses rapportées du Liban, je la serre furtivement dans mes bras, nous prendrons le temps à mon retour. Le froid glacial, le bleu intense, des nouvelles que je ne comprends pas. Le soir je glisse quelques confiseries dans la valise pour Marseille.

Gare de Lyon, galerie des fresques, nous marchons vite, j’aperçois un drapeau ukrainien, je devine après les familles rassemblées autour, mon cœur se serre, tristesse, impuissance, confusion. À Marseille nous logeons au sommet d’un immeuble, en haut d’une colline, la ville se déploie sous une lumière presque crue. Dans la bibliothèque il y a le Lambeaux de Juliet, des mois que je ne l’ai plus ouvert.

Avant d’entrer au Dugo, Philippe jette un œil dans la salle, chaque fois il retrouve ici une connaissance, le hasard. Cette fois, près du bar, Emmanuel Salinger déjeune, seul, mais nous ne le connaissons pas vraiment. En attendant Nina au bout du quai, je me demande si les parents de Philippe ont toujours ce mouvement du cœur quand nous venons les voir.

Nous montons dans le mini bus qui va de Montredon à Callelongue, le chauffeur plaisante avec la seule autre passagère, une vieille femme, son cabas chargé de courses, il la connait bien, des années qu’elle prend ce bus plusieurs fois par semaine. Avant le dernier virage il nous prévient, C’est le moment de sortir l’appareil photo, il y a là une de ces lumières, il fredonne la chanson de Trenet.

Après le départ de Nina, nous déjeunons, traînons un peu en ville, puis nous rentrons à l’appartement par un nouveau chemin — j’aime ces moments trop rares où nous tentons de nous perdre. Le temps tourne, la ville perd ses notes chaudes. Puis la nuit tombe, partout des lumières, curieux comme cette ville me rappelle toutes les autres villes, sans doute pour ça que je l’aime tant, cette fois je pense à San Francisco.

dans le silence démuni

Je lui envoie un texto pour savoir si elle dort non pourquoi ça te dit un café au soleil ? Le ciel était d’un bleu intense, le monde semblait encore normal mais me revenait quelque chose du 14 novembre, bloqué dans l’air froid.

Avec Philippe et Alice nous traversons le Jardin des plantes, tout Paris est là non ? La masse jaune du mimosa m’attire, sentir les vagues poudrées, anisées, observer longtemps les moucherons qui volent dans la lumière, j’envoie cette photo à Anne-Marie. Le lendemain elle m’écrit qu’elle était aussi au Jardin des plantes, nous aurions pu nous y croiser, elle a photographié des perruches amoureuses, elle dit que ça ne pèse pas lourd contre les bombes mais ça met le cœur en joie.

Catherine S m’écrit, à la lecture d’un fragment de Comanche où j’évoque la pellicule silencieuse alors que tu t’adresses au caméraman. Elle me suggère de faire appel au monde des sourds, que peut-être quelqu’un pourrait lire sur tes lèvres. Je suis très émue que sa pensée rencontre la mienne, j’avais silencieusement formulé l’idée, puis avais renoncé, tu dis peut-être trois mots, dans le contexte peut-être rien d’essentiel mais je ne veux rien écarter.

C’est comme un poids mort, poitrine lourde. On entend le mot sidération. Je pense à ces mots stupides qu’on nous balançait dans l’enfance, On voit que tu n’as pas connu la guerre. Je pense à mes morts, je ne me repose pas sur eux, je n’attends pas de réponse, pas de réconfort, je les fais me rejoindre. Sidération c’est quand mes morts me rejoignent, et que je peux lire l’incrédulité sur leurs visages.

Nous allons chez Dishny au prétexte de fêter l’anniversaire de Philippe, je découvre que la fresque de la plage sri-lankaise qui décorait la salle a disparu, Alice me dit que ça fait des mois, je sens monter une nostalgie sourde. Je ne peux m’empêcher de penser que cette plage va disparaître pour de vrai.

Cet amour du bleu, c’est nouveau, mais le bruit de la mer il y a longtemps que je l’aime.

N s’inquiète de la puissance de l’arme nucléaire russe, je lui dit qu’elle peut aussi lire le rapport du GIEC, je m’en veux aussitôt d’ironiser. M nous console, le prix d’un chocolat chaud à Guingamp est dérisoire. J’attends que le mat du ciel cède à la lumière, dans le silence démuni j’attends, je ferais bien de me taire.

ses forces broyeuses qui nous sidèrent

Je me déshabille, au lieu de poser mes vêtements sur le fauteuil à la sortie de notre chambre minuscule j’en fais une sorte de boule sur mon lit, j’aime leur poids sur mes pieds une fois dans le lit, présence presque animale.

Un dimanche en famille, les parents de Philippe nous ont rejoint, un vrai dimanche avec des coupes pétillantes, Nina a cuisiné, on a rit, joué aux cartes, on oublie le temps.

Je lui dis au revoir, je m’habitue enfin. Le soir en vélo un air de tempête, je prends de la vitesse pour lutter contre la pression du vent, le froid entre dans mes tympans.

J’écoute la Symphonie du Nouveau monde de Dvořák, mon cœur se serre, peur de ces bruits de bottes.

La perspective des journées d’Évry me réjouit et m’effraye un peu, impression de sauter d’un plongeoir un peu trop haut, mais il y a les présences amies, il y a que le projet est hautement enthousiasmant, et je serais — si je ne me perds pas en route — libérée de Comanche.

Je m’étais dit Demain matin je prendrais mon temps, Philippe ne travaillait pas, m’avait demandé de le réveiller, à l’heure dite j’ai hésité, je me suis dit que le plus tard possible serait le mieux. Je me suis laissée tomber sur le lit, il s’est retourné m’a regardée Ça va ? Poutine a déclaré la guerre à l’Ukraine. Sur le chemin de l’atelier je me suis arrêtée devant le canal — longtemps contempler le scintillement. J’ai fait je crois cinquante photos des taches de lumière dansant sur l’eau.

c’était l’aube. traversait le long ciel de nuit somnambule. frôlait le sommet des arbres dénudés. c’était l’aube. ne dormirait pas, le rideau écarté, l’ombre. l’aube son silence, un reflet de lune, le merveilleux d’enfance… extrait de ma participation pour la revue Les Villes en voix — texte image. Françoise Breton qui m’y a invité écrit : L’art consolateur et résistant, c’est peut-être encore une façon d’avancer dans ce monde cocagne, ses forces broyeuses qui nous sidèrent…