rêver fantômes

J’ai découpé l’intégralité de Comanche, une quarantaine de séquences, c’est une feuille de route, je m’autoriserai les chemins de traverse, les surprises.

La lune fragile, le reflet rose des nuages, faire des photos au quotidien rend les saisons plus tangibles, l’eau se fige dans les flaques, ce n’est pas l’hiver mais ça y ressemble.

Il m’arrive en m’approchant de la station vélib de ne voir plus qu’un vélo accroché, de lancer une prière muette Pitié qu’il fonctionne. Il fait nuit, je roule doucement comme depuis l’accident, ma vision se trouble, une feuille morte glisse sur l’asphalte humide je la prends pour un animal je sursaute.

Mon frère m’écrit Tu ne te souviens pas, et pourtant tes mots sonnent juste, tout est très « réactivé » quand je te lis. Et si en fait, tu te souvenais de plus que tu n’en as conscience ? Je ne me souviens pas, mais si j’écris c’est pour tenter de faire surgir des choses de l’oubli.

C’est un quartier où je ne vais jamais, cette fois j’y avais rendez vous, à l’heure du thé en décembre il fait nuit, j’ai mon appareil photo, il y a des lumières de fêtes de l’autre côté de la rue de Rivoli, un sordide marché de Noël, churros et foule, mais le petit garçon trop grand dans le manège des Tuileries, ses jambes trop longues dans le vide sous la nacelle j’imagine son regard dans le vide aussi.

La règle du jeu, toujours le même émerveillement devant la nature, les arbres nus, la lumière, une vérité, Geneviève au marquis Ça m’ennuie de souffrir seule. Mes pauvres arbres flous ne sont pas à la hauteur.

Rêver fantômes, Jacques et Annie, dans une vieille maison que je connais déjà, transformée en institution, elle le visite, je dois les rejoindre, l’infirmière me couvre le bras droit de betadine, je les aperçois à travers la porte entrouverte, leurs corps flous et brûlés de lumière.

ne plus compter les vagues

Choisir les photos pour le journal — ça se restreint chaque semaine, moins de promenades, et le poids de l’appareil. Journée engloutie par novembre.

Dimanche studieux, finir d’écrire — plutôt réécrire — les premiers épisodes de Comanche. Retrouver la tension, découper le texte, des blocs à retravailler — replonger — exaltant et douloureux.

Le plaisir à l’atelier de gravure, me sentir à l’aise avec les outils, la presse, les gestes deviennent naturels. Il va falloir trouver quelque chose à dire.

Le message de Nina — avec papa il faut que vous me reparliez de ton rideau proustien parce qu’il a annoté toutes les deux pages du deuxième tome pour toi — elle m’envoie une photo. Je calcule, c’était il y a précisément trente ans, ces échelles de temps m’impressionnent. Soirée fébrile, je publie le premier fragment de Comanche, on verra, je n’ai signé aucun contrat. Dans la nuit, présence des fantômes.

Retour sous le ciel radieux par Richard Lenoir, si je lève les yeux la ville devient une foret. Je retrouve Nathalie au Valmy, nos timidités respectives, plus de trois heures sur écrire, nos petites histoires, la famille, plus tard sa photo du pont Lafayette, j’aime qu’elle s’installe dans mon paysage.

Nous regardons Vif argent, encore des fantômes, vers la fin scène de l’adieu consenti, on entend le deuxième mouvement du concerto n°2 de Rachmaninov. Je viens de poser ça dans Comanche, c’était un morceau que ma mère me faisait écouter à l’heure de la sieste, comment j’aurais pu m’endormir ?

Passage au salon de l’autre LIVRE, emplettes de Noël, des livres amis, ne sais pas offrir des livres que je n’ai pas lus . En regardant les couvertures de Roxane je me rappelle que petite je rêvais d’illustrer des livres. On parle de vagues devant le stand de Publie.net, Guillaume V nous dit qu’il ne les compte plus. Sur le chemin du retour avec Anne nous évoquons les films qu’on ne peut plus regarder, ce qui bouge, ce que l’écriture ouvre, nos fantômes. En rentrant écouter médusée la voix d’une vieille amie de la famille sur le répondeur, une amie de ma mère — de ses sœurs — j’ai essayé de la retrouver sans succès il y a deux ans, là elle me demande de la rappeler, nous allons nous voir bientôt, j’espère qu’elle a connu mon père.

la beauté de l’Égalité

Nous allons au cinéma, il pleut, je ne peux pas me souvenir de la dernière fois où nous y avons été tous les trois. Me laisse attraper par la lumière et la mélancolie du film. Il fait nuit quand nous sortons de la salle, Philippe s’approche de l’eau pour faire des photos, je n’ai pas pris l’appareil, j’oublie le canal et ses reflets.

Écoute du podcast de Bruno Lecat — il a l’ambition d’enregistrer les 107 récits avec objet des participants du Tiers livre — entendre mon texte lu et joué est très troublant, ça crée une distance, la fin abrupte me heurte. Je me couche, au bord du lit il y a une grosse pièce de lin pliée que j’ai la paresse de ranger, je sens le poids du tissu sur mes pieds, j’ai l’impression qu’il y a là un animal, sa présence tiède et rassurante.

Après bien des allers-retours, des questionnements, décision prise de publier le travail autour de mon père sous la forme d’un feuilleton sur le blog. Il y a la nécessité de retrouver une forme de tension pour avancer (et finir ?), et l’idée qu’il ait ici sa chambre me plait bien, il sera toujours temps de penser au livre — après — de toute façon il n’y a plus de papier.

Je croise un voisin, son bébé dans la poussette, souvenir de mon orgueil de mère débutante quand les passants qui n’avaient plus l’âge d’avoir de jeunes enfants se retournaient sur les petites, s’extasiaient sur la rondeur de leurs joues l’épaisseur de leurs beaux cheveux, je fais l’effort de me tourner vers le visage de l’enfant, lui sourire.

Place de la République, chercher un angle pour prendre la statue en photo, m’attarder sur la beauté de l’Égalité, me souvenir qu’enfant les statues étaient les personnages d’histoires que j’inventais dans l’instant, à la fin il y avait toujours des adieux déchirants. Je jouais aussi avec les figures des jeux de cartes, mettais en scène des intrigues amoureuses, roi, dame, valet.

Sur les trottoirs des feuilles rouges recroquevillées font remonter des images du dernier séjour au Japon. Je n’ai pas encore retrouvé l’envie du voyage mais le Japon me manque beaucoup, c’était presque un rituel, le voyage annuel, sa vocation professionnelle et les espaces qui s’ouvraient — la nuit souvent — la dernière fois il avait eu Hiroshima, la découverte de Miyajima, notre projet de récit du voyage avec Philippe, sans doute à ce moment que s’est affirmée la nécessité du blog.

Je photographie les mouettes alignées — au spectacle, un homme me signale la présence d’un cormoran, je l’observe en train de pêcher, ses tentatives ratées, l’homme derrière moi m’interpelle encore — Vous êtes prise au piège hein — j’abandonne la partie. Sur le chemin du retour, dans la nuit les vitrines éclairées, La petite fille aux allumettes n’est pas loin.

Mon amie Anne fête son anniversaire, je me rappelle que ce soir c’est pleine lune, j’attrape mon appareil avant de sortir. Il y a bien une clarté dans le ciel mais je ne vois pas la lune. En rentrant, il est minuit, je m’aperçois que j’ai oublié l’appareil chez mon amie, tant pis pour la lune, je me console avec le reflet des feux de signalisation sur les feuilles photographié en rentrant de l’atelier. Avant de m’endormir je pense à l’appareil oublié sur la commode du salon de Anne, j’ai un pincement au cœur.

en hiver les arbres vivent au ralenti

Relecture des fragments Face mer avant envoi à F, un peu le trac, bien sûr on le fait, pas forcément quatorze images… Il en reste pas loin de cent cinquante, je les recadre, au moins aligner l’horizon, peut-être faire un montage vidéo, avec les sons de la mer que Philippe a enregistrés.

Revoir les photos de Marseille pour la mise en ligne du journal, en poster une cette semaine encore, quitter doucement la ville, ce soir (13 novembre) Michèle Dujardin sera aux Arcenaulx pour présenter le très beau Hauts Déserts, nous avons Marseille en commun, cette vue pour lui faire signe.

Retour rue de Charonne intense, je m’aperçois que je n’évoque jamais ma vie professionnelle par ici, vraiment l’impression d’avoir une double vie désormais, mais cette semaine c’est la sortie de notre livre, c’est un livre de motifs, à effeuiller, un chantier d’un autre ordre, très accompagné, avec une belle équipe, qui prend beaucoup de place cette semaine.

J’aborde la réécriture du Comanche, je renoue avec le tu, ça me libère. Je crois que j’ai un plan, est-ce que je vais m’y tenir ?

Le bouleau est encore très feuillu, je vérifie sur internet ce qui provoque la chute des feuilles, apprends qu’en hiver les arbres vivent au ralenti, j’ai dû le savoir mais ça résonne autrement aujourd’hui.

Dans l’appartement des miettes de papier découpé, Alice en phase d’écriture/collage sème, jusque dans les plis du drap qui recouvre le canapé, j’envie ce temps qu’elle y accorde, me souviens d’heures passées à pointiller au rotring, dans la mécanique et la lenteur trouver une voix. Je me sens prise dans l’urgence, comme chaque fois que je replonge dans le Comanche, j’entends ma mère, qui veut aller loin ménage sa monture, ça me faire rire, elle l’impulsive.

Les journées folles, je ne fais pas de photos, ou la nuit, la nuit qui tombe beaucoup trop vite. Au déjeuner au moment de prendre ma fourchette une hésitation, ma main gauche molle, comme détachée de mon corps, j’hésite, je ne suis plus sure d’utiliser la bonne main, ça m’angoisse terriblement, puis les sensations reviennent.

le secret de l’écriture

La situation incroyable de l’appartement fait de la pluie un spectacle, depuis la véranda je prends des photos, beaucoup, un peu excitée par un projet qui prend forme. Nous finissons par sortir sous quelques gouttes, au retour Philippe s’étonne d’une lueur au loin, tu crois que c’est le soleil ? C’est vers Martigues, c’est au nord, ce n’est ni l’heure ni le lieu, dans la soirée Alice guette l’information sur les réseaux, un peu inquiète.

Camille R commente la photo postée sur Facebook, je l’ai prise depuis l’appartement, elle me dit qu’elle adore cet endroit où elle passait ses étés adolescente, elle nageait autour du rocher, cette proximité me touche. Le ciel d’hier, c’était un brulage à la torche, ça se pratique couramment sur les sites pétrochimiques, on observe la lueur le soir suivant encore, dans la nuit c’est même spectaculaire, personne ne semble s’en émouvoir, sur la corniche elles s’interrogent à haute voix, on dirait un truc nucléaire, elles sont très calmes. Retrouvailles avec les parents de Philippe à l’appartement, nous les raccompagnons à notre tour, nous nous amusons d’être voisins à Marseille.

Le Mucem, nous nous contentons des extérieurs, je suis toujours étonnée par la photogénie du lieu, la lumière qui joue dans la dentelle de béton, un code visuel de la ville désormais. Nina arrive à son tour. L’échange autour des pdf, j’avais le trac, mais François pose toujours les bonnes questions, je comprends un truc dans l’instant, puis ça m’échappe, et il replante le décor du Comanche, les photos, l’enquête les déplacements, ça chauffe au niveau des joues, c’est comme un rappel à l’ordre, ce n’est certainement pas son intention, c’est comme ça que je l’entends. Catherine S évoque le secret de l’écriture, l’impression que pour moi ça dure cinq minutes le secret.

Marche sur la corniche au soleil, je m’accroche au paysage, à la lumière, je dors peu depuis l’arrivée. Le projet pour la revue web s’écrit au quotidien, s’en tenir à la temporalité du voyage, chaque jour écrire sur le motif, laisser remonter les souvenirs, photographier aussi les iles, attraper les incroyables changements de lumières sur la mer, au fil des heures et des jours, peut-être faire un film en montant toutes ces images.

Le temps glisse, je renonce aux retrouvailles imaginées avec E, S, N… c’est souvent comme ça, le voyage trop court, le temps nécessaire pour écrire, la fatigue qui rattrape.

Le Frioul, le vent qui saoule, depuis cinq jours j’observais les îles depuis la rive, la joie de passer de l’autre côté, de redécouvrir les sentiers caillouteux, les calanques, la lumière splendide, je ne me souviens pas où précisément était amarré le voilier du père de Jef durant l’été 84. Un message de Juliette C, elle est arrivée à Coaraze, j’aime l’imaginer dans le merveilleux de ce lieu, je pense à Pierre B. Au retour, nous buvons un café sur le vieux port avant de dire au revoir à Nina.

Rendre les clefs de l’appartement, notre hôte surpris par cette histoire de torchage, il n’en avait jamais entendu parler. Après un café sous le soleil chaud — le vent est tombé — nous quittons Alice à la gare, faisons quelques photos de L’esprit d’escalier au pied des marches, nous passons devant le Dugommier, l’hésitation, Philippe regarde à l’intérieur, ses parents y déjeunent, nous les surprenons, mangeons finalement ensemble, les raccompagnons à la gare. L’exposition de Stéphane Duroy au studio Fotokino me donne des envies de collage. Nous retournons vers Saint-Charles, c’est la troisième fois aujourd’hui, on ne pouvait pas quitter Marseille brutalement, tous ensemble. En attendant le train Philippe me dit que je tiens quelque chose avec mon texte pour la revue, ça me bouleverse, une perspective pour Le Comanche, que j’ai du mal à formuler, dans l’échange tout s’éclaire, l’impression de sortir de l’impasse.

une semaine d’avant départ 

Partie émue vers Saint Sulpice, attente longue et vaine autour du marché de la poésie, y rencontrer Marie-Anaïs et Jonathan, supporter ensemble le froid qui s’installe, rire de l’absurde : les clefs de l’entrée ont été confisquées par la préfecture ? Retrouver heureusement les amie·s du web, grande table en terrasse, pour le chauffage on repassera. Dans la nuit, marche détournée avec Milène T et Juliette C, je finis le trajet seule, de Poissonnière au pont Lafayette petite inquiétude alimentée par la discussion avec Catherine S sur ces moments où nous avons su éviter le danger.

Nous sortons tous les trois sous le ciel radieux du dimanche, retournons pour le première fois depuis longtemps manger une pizza chez Maria Luisa, Nina manque, dans l’ombre du mur près de l’ancienne maternelle des filles, la présence d’un fantôme. Le soir échange par message avec Juliette, découvrir amusée qu’elle part en vacances là où cet été j’ai commencé ce journal, précisément là où, elle m’écrit Le monde, c’est comme le marché de la poésie en fait : tout petit !

Tiraillée par les projets, la nouvelle proposition de François Bon qui tombe, Long voyage de nuit, Simon, Duras, Koltès, une seule phrase, très tentée, se l’autoriser, mais comme le Comanche m’appelle. Le temps file, les jours d’octobre bien trop courts, jamais autant traqué le ciel, la lumière.

Recevoir les photos de Gracia, les visages en noir et blanc d’une soirée étrange et joyeuse, comme la nuit qui a suivi, où j’ai peu dormi, encombrée de mots restés suspendus, et ceux prononcés pour s’engager.

Relecture du Comanche, devrais dire survol, certains passages qui comblaient ma crédulité — être au plus près de la vérité, l’exhaustivité ferait loi/foi — me paraissent une voie sans issue.

Fébrilité d’une semaine d’avant départ, impression que le journal s’écroule sur lui même, le temps de rien, juste écarter l’angoisse. Mon dentiste me confirme qu’une des dents qui a mordu le bitume est en train de mourir, je pense à Martine T, qui m’écrivait juste après l’accident c’est bizarre tout de même cette boucle! Repose-toi ! Drôle de Noël ! Je t’embrasse, une semaine plus tard elle nous jouait un tour affreux. Avec Philippe nous échangeons sur L’espace d’un instant, impression de lui avoir ouvert une porte, ça me REMPLIT de joie. La valise à la hâte.

Au réveil surprendre la lumière rose dans le salon, surprise de ne plus (depuis quelques voyages) ressentir le stress d’avant départ. Dans le train j’envoie le PDF à F, je pense à un projet qui serait tenu le temps du séjour — une semaine à Marseille face à la mer — qui pourrait trouver sa place dans la revue, je finis mon texte sur la traversée de nuit pour l’atelier permanent à l’instant où nous arrivons gare Saint-Charles. Retrouver Marseille, sa lumière.

vérifier le ciel

Au saut du lit vérifier le ciel, retrouver une sensation d’enfance, juste de regarder par la fenêtre, se souvenir de la rosée, son odeur fraîche, les toiles d’araignée perlées, d’être la seule réveillée. De Lisieux ne retenir que la cathédrale, à Cabourg, attraper le reflet du Grand Hôtel sur l’estran.

Trouville, depuis la plage je prends des photos de la jetée, de la Touque. L’homme repéré de dos — dont j’avais envie de faire le portrait mais n’osais pas — me demande s’il est beau, oui vous êtes très beau j’aimerais bien vous prendre en photo, je ne préfère pas, il se ravise, allez-y. Il a envie de parler, la semaine dernière il voyait ses petits enfants, aujourd’hui je suis seul, je fais ce que je peux, son bras trace un cercle dans l’air, souligne la lumière, sa solitude, mais vos amis vous attendent.

Tu veux un sac ? Je me retourne, il n’y a personne, c’est bien à moi qu’elle s’adresse, avec son joli minois, c’est bien un minois, son visage fin, courbes douces et pommettes aiguës, les yeux bruns et vifs, quelque chose d’adorable qui rend le tu troublant, intime, un autre client vient payer, le même tu, presque une déception. Le soir Philippe me dit qu’elle était peut-être québecoise, là bas tout le monde te tutoies.

L’attente devant l’entrée du passage du Cheval Blanc, j’observe la place, distraite, l’ombre des branches sur la façade, leur mouvement me fascine.

Ne devrais pas me réjouir de la tempête au dehors, la mal nommée Aurore ne s’endormira pas. Je ne me réjouis pas, mais j’aime l’illusion que la mer n’est pas loin, je me souviens que la tempête n’était pas objet d’inquiétude quand j’étais enfant dans le Cotentin, c’était vrai encore en Corse, puis à Marseille, nous ne nous inquiétions jamais à l’approche d’une tempête.

La ville jonchée de feuilles, de branches rompues, il y a des poubelles renversées par le vent. Sur le trottoir la tente bleu quechua coincée dans l’indifférence, entre les berlines noires et les déchets. Je tiens ferme le guidon du vélib, quelques rafales encore. Le soir rompue, sentir le poids rassurant de l’édredon sur les mollets, ça n’empêchera pas l’insomnie.

Avant l’entrée au Palais de Tokyo je m’aperçois que j’ai oublié de remettre ma carte SD dans le Canon, frustration. J’écoute ceux qui font connaissance dans la file immense, iels déroulent leurs c.v. impressionnants, le personnel du musée nous rassure, pas plus d’une demi heure d’attente, ça laisse à Philippe le temps de me retrouver. Nous entrons, tentons de suivre un mouvement. La musique envoute, les corps fascinent. Je suis un peu oppressée, gênée aussi de voir la foule compacte collée aux performers, portables tendus à bout de bras, être au plus près de, ça me console d’avoir oublié la carte SD, je ferais quand même cette image à l’iPhone. On choisit d’être à contre courant, on attend longtemps au sous-sol éclairé de rouge, une fumée se diffuse dans l’air, annonce peut-être le début d’une action, notre fatigue prend le dessus, nous renonçons.

quelque chose de merveilleux que je ne sais pas saisir

D’abord saisie par la lumière dans la cage d’escalier, on entre dans la salle immense, dans les vitrines des milliers de moulages de cire, fragments de corps, visages défigurés, la main de la fillette aux ongles rongés, on ne fait pas de photographies, respect du droit à l’image.

L’escapade rue des Vallées, les quais, les voies, rappel des attentes, de nos silences. Arno Bertina m’apprend qu’il vivait rue des Vallées, son père auteur d’un article mentionne Alexandre B, je vois des signes, m’emballe. Peut-être ouvrir un espace sur le blog pour reprendre le projet sur mon père.

Insomnie, je flotte dans un espace sans bords, reviennent les questions sans réponses, me demande si mon père cherchait le sommeil la veille de l’accident.

Rêvé d’Arnold, il rentre de L.A., je suis sur un vélib, il m’appelle de l’autre côté de la rue, j’approche lentement — peur qu’il m’annonce une mauvaise nouvelle — il me dit qu’il vient de retrouver son premier amour, embrasse mon visage, des baisers furtifs sur mes joues, mes paupières, c’est doux, il y a aussi la chaleur du soleil, je me réveille.

Dans la perspective l’ange de la Bastille semble courir sur les toits, quelque chose de merveilleux que je ne sais pas saisir. La lumière basse de l’automne, la douceur surprenante. Philippe me fait écouter le mixage des voix pour Nous les arbres, je découvre et aime l’abandon qu’il y a parfois dans la lecture.

Nous partons vers l’ouest, une marée de véhicules, effarante, n’ai pas vu grand chose du voyage absorbée dans les conversations, seulement les nuages perforés de rayons de soleil. Arrivée entre chien et loup, n’aurais pas le temps de faire des photos. L’odeur du feu de bois imprègne mes cheveux, je pense à Ouessant, savoure la solitude dans le lit d’enfant, pense à demain, découvrir le paysage de jour.

122 rue des vallées

Il y a dans l’histoire de mon père telle qu’elle a été livrée nourrie arrangée un doute sur sa filiation. On disait que son père n’était pas son père. On disait que son père était un homme de théâtre dont ma grand-mère avait été amoureuse — et la maîtresse. Son nom circulait dans les conversations. Mon frère ainé en porte le prénom, c’est ce qu’on disait. J’ai fini par retrouver un membre de la famille de l’homme de théâtre (les sites de généalogie sont des mines exceptionnelles) avec qui j’ai eu des échanges assez amusants. Ça ne m’a pas aidée à décider de qui mon père était le fils — je crois que j’ai fini par renoncer à ce mystère, les ressemblances on est bien capable de les inventer, les visages on leur fait dire ce qu’on veut. Mais il y avait cette photo exceptionnelle de ma grand-mère avec Jeanne B, la sœur d’Alexandre, prise à Brunoy. Il y avait dans les souvenirs de Clo de belles journées passées à la meulière. Il y avait que ma mère — lors de notre dernière grande migration — a choisi de venir s’installer justement à Brunoy, à cette époque je me tenais sagement à l’écart de mon père.

Ce sont les échanges avec la descendante de la famille B qui ont éveillé ma curiosité, elle me confirmait les dires de Clo sur la situation de la maison au bord de l’Yerres, croyait se souvenir qu’elle est sise au 122 rue des Vallées. L’idée est restée en suspens — comme le texte en sommeil — d’aller explorer ces rives de l’Yerres pour voir si je retrouvais trace de la maison où sans doute mon père avait passé quelques dimanches. C’est en allant récemment chez les parents de Philippe qui habitent un peu plus loin sur la ligne que je vis l’Yerres serpenter au-delà des voies ferrées depuis la fenêtre du train, et que je me suis décidée à y aller prochainement.

Ce dimanche où nous y retournons déjeuner, excitée par l’inédit d’une échappée en solitaire, le ciel bleu à peine voilé de trainées de condensation, je suis partie une heure en avance pour aller explorer la rue des Vallées. Elle est là, à l’aplomb de la voie ferrée dans la direction opposée de l’endroit où nous vivions avec ma mère, d’abord avenue bien entretenue plantée de tilleuls proprement taillés, bordée de meulières coquettes et de maisons plus récentes, bientôt plus étroite et cabossée, percée de contre-allées verdoyantes. J’accélère le pas, le temps est un peu serré, la rue est longue, la progression des numéros bien trop lente. Je me retrouve brutalement devant le 130, retourne sur mes pas, au 122 il n’y a qu’un petit jardinet au bord de l’Yerres, en partie terrassé, fermé par une grille.

Je crois au loupé, puis me souviens de la description de Clo, une maison d’un côté de la route qu’on traversait pour rejoindre le jardinet, je photographie alors la petite meulière qui fait face, me suis dit que oui ce pouvait bien être là la maison d’Alexandre B, même si elle affiche le numéro 127. Le temps compté, l’apaisement, l’incertitude ? Je n’ai pas pensé à mon père, enfin je ne l’ai pas imaginé là jouer dans l’herbe, je n’ai pas senti sa présence, je n’en tire aucune conclusion.

présent et souvenirs

Le jour s’annonçait avec goût de tempête et pluie, finalement la douceur l’a emporté.

À la piscine avec Magali, sous la douche obligatoire avant l’accès au bassin en face de moi un homme se lave, je remarque à ses pieds le flacon de gel douche en plastique coloré, je ne sais pas ce qui me pousse à regarder son visage, je reconnais Jean élève avec moi à Montgeron, retrouvé à Duperré, nous avions été assez proches un temps, sourires gênés, surpris de nous retrouver sous la douche de la piscine, salut, ça va, c’est drôle, tu vas voir dehors il pleut des trombes, un peu plus tard échanges via messenger, se revoir bientôt ?

Retour à l’atelier des Arquebusiers, les deux précédentes tentatives d’apprentissage de la gravure interrompues par le bazar, cette fois ça devrait aller. Je sais pas trop où je vais mais j’aime les gestes, le parfum de l’encre, l’essuyage de la plaque, la surprise à la sortie de la presse, le relief de l’eau forte, et il y a les plombs dans leurs casiers qui me font de l’œil, mais je ne suis pas ici pour la typographie.

La fonction souvenir de Facebook me rappelle une photographie de mon père publiée il y a trois ans déjà, à l’époque je découvrais son visage d’enfant, j’écrivais Tu as peut être dix, onze ans (on ne le voit pas mais tu es en costume de communion), c’est la guerre et tu souris avec grâce. Dans ton regard je retrouve le mien, cette photo me re-lie à toi. Je ne savais pas encore où je mettais les pieds. Depuis on m’a confié les photos originales, et celle du communiant en plusieurs exemplaires, je vais pouvoir en donner une à A et MC.

Wifi en rade, Alice m’accompagne rue de Charonne pour assister à un cours en visio, nous arrivons par le faubourg Saint-Antoine, je le découvre rarement à cette heure, dans cet angle, le bleu blanchi du matin, la lumière sur les façades, la courbe de la rue, ça redessine la ville, impression d’être hors temps, que même s’ils vivaient un peu plus loin, de l’autre côté d’Aligre, quelques uns de mes fantômes se pressent par là. Le soir retrouver Nina, elle nous raconte sa rentrée normale à la Villa Arson.

Nous traversons un bout de Paris avec Nina, notre itinéraire vers la rue de Clichy balisé par la lumière, la beauté d’une cour intérieure. On s’est décidées pour l’exposition immersive L’ŒIL QUI MARCHE, nous quittons le BAL impressionnées et émues. Je photographie cette phrase de Wang Bing « Je n’ai employé aucune méthode, je n’ai fait que me rapprocher constamment.», ça envoie bouler la distance nécessaire, ça me réconforte.

Déjeuner avec Gracia, c’est réjouissant de la savoir à deux pas de la rue de Charonne, nos effrois partagés autour des crêpes rituelles, et une idée utopique et merveilleuse. En quittant l’atelier je suis éblouie par le soleil bas derrière la colonne de la Bastille dont j’envoie la photo à Gracia, il y a trois ans elle prenait une photo similaire, présent et souvenirs croisés.