
Ici on arpente les sentiers, les mûres sont précoces, nous repérons les endroits où elles abondent et nous y retournerons bientôt avec les filles. Je finis presque par oublier la présence de la mer, je suis surprise qu’elle ne me manque pas davantage quand lors de nos précédents séjours je courrais plusieurs fois par jour vérifier sa couleur, sa hauteur, sa force.
Ici je dors mieux, mais chaque heure d’insomnie réveille la question du travail, celui qui me rémunère et celui que je devrais faire avec Corbera. Je rumine mille façons, c’est-à-dire aucune, de faire tenir le tout.



Il y a ici d’autres choses à regarder, les chemins, les bêtes, l’ombre d’un chêne, les ronciers généreux. Avec les filles nous faisons une récolte merveilleuse. La première tarte aux mûres des vacances dégouline de jus, ça me donne envie de dessiner au doigt dans l’assiette comme je le faisais enfant, et c’est un visage qui apparaît.

Pour rédiger l’exposé des motifs destiné au Conseil de Paris, je replonge dans les dossiers récupérés aux SHD de Vincennes et de Caen. Il y a toujours le témoignage de Mademoiselle Dulong, et cette phrase intrigante, après avoir organisé la résistance au sein du ministère du Travail, Antoine aurait travaillé pour un service secret, fournissant des renseignements militaires sur les installations allemandes. Deux anciens officiers servaient d’intermédiaires. Même ses proches ignoraient le nom du service. Je relis ces quelques lignes, les questions reviennent, quel service ? Comment retrouver une trace quand ceux qui savaient ne savaient eux-mêmes qu’une partie de l’histoire ? Quel nom portait il ? Ça donne envie de chercher encore, mais je ne sais pas par quel bout le prendre. Je pose cela ici, vague espoir que quelqu’un, attiré par cette piste, pourra peut-être m’aider. Cela ne fera pas avancer Corbera, mais si Antoine a été un agent secret, j’aimerais en apprendre davantage.
Je rêve d’Antoine, c’est peut-être la première fois. Antoine, très incarné, avec le visage de la photographie prise le jour de son arrestation. Il a quarante ans et porte une odeur de laine humide. Je ne me souviens pas du rêve, seulement de sa présence, de la sensation d’avoir été près de lui. Dans le rêve il avait un corps.


Toutes ces lectures, ces recherches, même lorsqu’elles n’aboutissent pas, me redonnent le courage de rouvrir les textes écrits pour Corbera, pour la première fois depuis des mois. Peut-être est-ce aussi cela que je cherche dans les archives, quelque chose qui me permette de revenir au texte. Mais il n’y a pas de miracle, il faut se mettre au travail. Profiter aussi de la présence des filles, leur donner peut-être quelque chose à lire avant leur départ. J’essaie d’articuler les fragments autour du squelette que j’ai fini par esquisser. Le livre existe peut-être déjà quelque part, dans cette masse de fragments, il faut maintenant trouver comment les faire tenir ensemble. Trois peut-être dans ce paragraphe, j’exagère.
Nous traversons les champs pour descendre à la mer par l’escalier parcouru cent fois dans l’enfance. Il fait chaud. Les méduses ont raison de mon envie de nager. J’ai beau savoir que celles qu’on trouve ici sont inoffensives, leur présence me décourage. Je reste pourtant un moment avec de l’eau jusqu’à la taille, scrutant la mer. Elle avait toujours été là, elle ne m’avait pas manqué.









































