son absence

Journée d’anniversaire en famille, un jour avant l’heure, les grands-parents sont venus, Nina a préparé le repas, on a joué aux cartes, fin des vacances, tout peut recommencer.

Reprendre les mêmes itinéraires, je me demande comment photographier la ville encore, comment retrouver l’attention aux rues, aux bâtiments que je ne sais jamais cadrer, attraper les ombres, prendre le temps d’une contemplation. Ce sera d’abord la lumière de dix huit heures fin aout sur l’ange de la Bastille.

Au Chansonnier avec Nathalie. On évoque le voyage anglais, le décalage ressenti chez les Brontë, trop de soleil, trop de ciel bleu, elle me répond qu’elles ont elles aussi certainement vu ce soleil, ressenti cette chaleur à quelques degrés près, peut-être oui l’atmosphère était un peu différente, ce n’est pas parce qu’elles ne l’ont pas écrit que cet été n’avait pas existé.

Le soir nous écrivons côte à côte sur la table de la salle à manger, ça me perturbe un peu, la sensation de son regard par-dessus l’épaule, je sais bien qu’il n’essaie pas de me lire pourtant je me surprends à taper plus vite.

Passant là où il m’avait semblé la voir traversant la rue il y a un an — elle était fatiguée, ça m’avait fait douter, je n’avais pas pris le temps de revenir en arrière, lancée sur mon vélo — je réalise que je ne dois plus m’attendre à la croiser sur le faubourg, désormais il faut composer avec son absence.

La semaine s’achève, je n’ai pratiquement pas fait de photographies, accaparée par la vraie reprise, le re-départ de Nina, le montage pour les vases communicants vidéo. Je décide de rentrer à pied, la ville aura bien quelque chose à m’offrir. En traversant la rue du Chemin Vert je ne résiste pas à remonter jusqu’au passage, se rassurer de la présence du petit immeuble rose à l’angle, j’ai beau tourner autour il est dans l’ombre, je me contente de la lumière réfléchie par les fenêtres, je me retourne vers l’appartement d’Anne-Marie, les volets sont clos, le balcon est encore chargé de plantes et d’arbustes, on y fumait parfois des cigarettes.

Je retrouve dans la mémoire du téléphone cette image qu’elle m’avait envoyée, accompagnée d’un message me remerciant pour le joli mimosa photographié la veille, Hier aprèm j’étais moi aussi en balade au Jardin des Plantes vers 15h, nous aurions pu nous croiser !!! J’y ai vu ces zoziaux d’amour (perruches?) se bécoter dans un platane, ça ne pèse pas lourd contre les bombes mais ça met le cœur en joie.

jardin des plantes, février 2022 — photo Anne-Marie Garat

Greenway, le cœur n’y est pas

Trois ans se sont écoulés entre la remise du bon pour un voyage sur les traces de tes autrices anglaises préférées le soir de ses vingt ans et la réalisation dudit voyage, qui nous conduit aujourd’hui dans le Devon pour découvrir Greenway, résidence d’été d’Agatha Christie. De Paignton prendre un train à vapeur jusqu’à Kingswear, traverser le Dart pour embarquer à Dartmouse et remonter le fleuve au pied de Greenway. J’aime comme son visage s’éclaire devant le train aux allures anciennes, elle a gardé une certaine tendresse pour le détective à petite moustache. 

En montant à bord du Christie Belle, une hésitation, bâbord ou tribord, de quel coté du fleuve se dressera la maison ? En prenant mon téléphone pour vérifier le plan, un message d’Arnold s’affiche sur l’écran qui m’annonce la disparition d’Anne-Marie. Oh non. J’aurais voulu retenir ces deux mots. J’ai si souvent pensé à elle en organisant le voyage, son admiration pour Virginia Woolf, sa tendresse pour Jane Eyre, j’ai imaginé nos dialogues quand je lui enverrai des images depuis nos itinérances. Me reviennent ses emportements passionnés durant les cours de français, sa façon de s’absenter à la fin d’une phrase, de revenir et de nous éclairer de sa découverte, me revient un mot tendre dont elle m’avait enveloppée pour me consoler lors du voyage en Hollande, et le bonheur de la lire — a t’elle jamais su combien Dans la pente du toit et Photos de familles m’ont accompagnée quand je me lançai dans Comanche ? Alice lui a écrit il y a quelques jours comme elle avait retardé la lecture de Pense à demain ne voulant pas quitter les personnages. Anne-Marie Garat était présente depuis le début du voyage, maintenant elle ne nous quitte plus, maintenant nous remontons le Dart vers Greenway, le cœur n’y est pas.

Il y a aussi que j’ai sans doute moins d’attirance pour Agatha que pour toutes les autres. Pourtant la maison surgira au-dessus des arbres, et la beauté des hortensias, et la densité verte du fleuve et des chemins m’envoûteront. Dans la maison je suis ailleurs, j’attrape les commentaires des fans qui posent les bonnes questions, je prends peu de photographies, j’admire les chardons posés sur les chaises et fauteuils avant de comprendre qu’ils sont une délicate manière de nous empêcher de nous asseoir. Ce qui me touchera le plus c’est la photo de famille, sa coloration fanée, prise devant la maison. On se régale d’un cream tea, puis on reprend les allées qui serpentent autour de la bâtisse géorgienne, on visite les serres, le cimetière des animaux, on découvre le terrain de tennis, Alice reconnaît précisément tous les lieux qui ont inspiré l’autrice.

Le soir à Paignton nous grignotons au pub du coin, les supportrices entonnent un fervent God Save the Queen, nous rentrons au B&B, on suit vaguement le match en bouclant les valises, les Anglaises battent les Suédoises, on aurait dû rester au pub. Un message de Philippe, chaque fois qu’il est passé devant la bibliothèque de l’entrée, à la maison, ses yeux ne pouvaient s’empêcher de croiser les titres des livres d’Anne-Marie, il a pensé à elle toute la journée, Difficile de travailler dans cet état de flottement et de tristesse lasse — je déteste brusquement cet éloignement.