Takamatsu

Il faut prendre trois trains différents pour rejoindre Takamatsu et traverser la mer de Seto. Émotion de retrouver les silhouettes des îles découvertes lors de notre précédent voyage, quand nous étions allés à Naoshima et Teshima, surtout les deux petites îles en forme de montecaos. À l’arrivée, le soleil est déjà bas, nous jetons nos valises dans la chambre et nous dépêchons de rejoindre le port pour voir la lumière du couchant sur la mer. C’est un moment très doux, ces silhouettes retrouvées, la lumière, la sensation de revenir dans un paysage que nous avions déjà traversé, je pense à la Corse. Puis le burlesque d’une fête de la bière sur le port, les tables, le personnel qui se balance d’un pied sur l’autre au rythme des chants pour entraîner la foule, ce que j’aurais trouvé hideux n’importe où ailleurs trouve ici grâce à mes yeux. Finalement se perdre dans les rues de Takamatsu en quête d’un endroit pour dîner, on regrette presque de n’être pas s’arrêter à la fête.

Le lendemain, en chemin vers le Ritsurin Kōen, une enseigne nous arrête, Coffee Lounge Mouflon, Corsica Coffee Development. On ne comprend pas vraiment ce qui se cache derrière, tout est fermé mais ce petit signe de la Corse au détour d’une ruelle japonaise me rend joyeuse. Le jardin est sublime, immense, les verts sont presque trop intense sous le soleil brillant. Les arbres sculptés, les îlots, les perspectives composées, dans les bassins des carpes, des tortues, le héron.

Le train vers l’Est, puis la traversée du musée en plein air de Shikoku mura et les udon géants.

Pour monter au mont Yashima, le chemin traverse d’abord une sorte de petit bois. Une barrière en interdit ensuite l’accès. Je photographie la pancarte peinte à la main et l’envoie à Fumie, pouvons-nous passer ? Elle répond que non, j’insiste, lui demande ce qui est écrit sur le panneau. Sa réponse me fait sourire, ce n’est pas très clair. Nous franchissons la barrière et continuons. Le chemin débouche sur une route aux larges pavés. La chaleur, la fatigue de la montée, je pense à Hydra, à l’ascension jusqu’au monastère, la promesse d’une récompense. En haut, le paysage s’étend en panoramique, la mer, les îles, les reliefs. Tu jubiles, je suis un peu déçue par la lumière prévisible, la chaleur, la brume légère qui nimbe tout. Dans le bus qui nous ramène vers la gare il y a devant moi un vieil homme aux cheveux blanc, sa main levée devant son visage pour se protéger de la lumière aveuglante du soleil.

Le soir, nous repérons une petite taverne à lanterne rouge, une salle minuscule qui compte deux tables et un comptoir pour quatre personnes. Au mur, des photos et une affiche de Marilyn Monroe que je photographie en pensant à Anne. Le patron s’empresse de nous montrer deux petites cartes écrites en anglais, des mises en garde plutôt qu’une invitation. It’s more of a bar than an izakaya. Nous ne nous laissons pas décourager. La serveuse prend le relais, elle se demande comment nous avons atterri ici. À force de sourires, de quelques mots baragouinés et de phrases passées à la moulinette du traducteur de mon téléphone, nous commandons. Beaucoup trop, comme pour compenser notre timidité, le sentiment de déranger, de ne pas savoir comment faire. L’oden, avec du tofu et du daikon dans le dashi, des petites saucisses viennoises découpées en forme de poulpe, des udon encore, cette fois avec des flocons de bonite, du poulet frit, des edamame. Le dîner est excellent, nous avons fini par trouver notre place et remercions la serveuse pour tous les efforts déployés.

Le deuxième jour nous découvrons les sculptures monumentales d’Isamu Noguchi que nous n’avons pas le droit de photographier. À l’arrière du musée on aborde une route de campagne. La sensation galvanisante de quitter les lieux que l’on est venu visiter et de se retrouver dans un paysage qui ne nous attendait pas, pourtant le sentiment de lui appartenir, sur cette route déserte qui longe des champs et des fermes. Un téléphérique nous conduit au sommet, un temple et nos premières soba depuis l’arrivée. Traversant de nouveau le village, nous croisons une procession dont nous ne connaissons ni le nom ni la raison. Un petit garçon sort précipitamment d’une maison et entraîne sa grand-mère derrière lui. Elle semble un peu inquiète de le voir partir si vite, puis elle le rejoint, ils se prennent par la main. Elle marche avec des chaussures un peu trop grandes, comme la plupart des japonaises, ce qui entrave un peu sa démarche. Peut-être qu’ils connaissent une personne dans le cortège, qu’ils cherchent à la rejoindre. Nous reprenons le train pour le centre de Takamatsu, que déjà nous allons quitter.

Une carte postale

Le voyage est intense, avec le sentiment, plus que d’habitude, que ce serait peut-être le dernier. J’écris ces mots mais avant même de repartir il m’arrive de dire la prochaine fois.

Il y a eu plusieurs premières fois. J’ai mis les pieds dans l’océan pacifique (au Japon, car je pense bien l’avoir fait lors du voyage Californien). J’ai mangé de la bonite fumée. J’ai reçu une alerte sismique précoce sur mon smartphone.

Dans quelques heures je découvrirais les photos prises avec le Canon, et sans doute feront elles ici l’objet de plusieurs publications.

plage de Katsurahama, photo Philippe Diaz

kuroneko

Elle passe devant nous à vélo, fait demi tour et descend pour regarder la carte du café devant lequel nous patientons. Lui est arrivé en poussant un chariot de livraison. On voit bien qu’ils ne s’attendaient pas à se retrouver ici, dans cette ruelle de Kanazawa. Ils ne se sont sans doute pas vus depuis des années, mais se reconnaissent immédiatement. Ils rient, joie et surprise, peut-être un peu de timidité. Elle porte régulièrement la main à ses lèvres, puis dans ses cheveux. Lui ne cesse de sourire. Ils parlent vite, sans s’interrompre, font le point sur leur vie. Tant de choses à se raconter, le temps est compté, il travaille. On devine une différence de milieu social. Elle est élégante, porte un trench en denim, elle tient sous le bras une écharpe poudrée. Lui porte le polo vert foncé à fines rayures jaunes des livreurs Yamato. Il ponctue chacune de ses phrases d’un éclat de rire, peut-être pour masquer une gêne. Son travail est difficile. Il lui montre ses doigts gonflés de kystes d’arthrose. Elle manifeste sa compassion en jetant un coup d’œil dans le chariot. Il y a un soleil radieux qu’aucun chef opérateur n’aurait pu fabriquer. Il n’y a pas que la lumière, il y a la façon qu’ils ont de se regarder, de rire avant même d’avoir fini leurs phrases, leur étonnement. Je les regarde et je m’étonne moi aussi de les voir là, ensemble, dans cette ruelle où nous ne sommes que de passage. Je leur invente une histoire. L’école, le collège, peut-être le lycée, où ils ont été camarades, ou amis, peut-être qu’il y a eu un flirt. Lui n’a sans doute jamais quitté la région. Elle a peut-être fait sa vie ailleurs, dans une grande ville, elle travaille dans un milieu créatif, peut être qu’elle revient, aspirant à plus de calme. Leurs vies ont pris des directions différentes et voilà qu’ils se retrouvent ici, quelques minutes, dans cette ruelle de Kanazawa. Ils prolongent l’instant, je n’ai pas besoin de comprendre ce qu’ils se racontent, je prends la joie de leurs retrouvailles, la joie de retrouver quelqu’un qui vous a connu avant que vous deveniez adulte, qui a partagé avec vous des secrets, qui vous autorise à faire revenir quelque chose de l’enfance. Ils finissent par se dire au revoir, il a encore des clients à livrer, elle entre dans le café. Nous entrons après elle. Je crois que le temps du café je l’ai oubliée, trop occupée à essayer de me faire comprendre auprès du serveur, à tenter de photographier le chat qui habite ici.

Depuis mon arrivée j’ai souvent croisé des camions Yamato dans les rues japonaises. On les remarque parce que le logo est kawaii à souhait, une chatte portant son petit dans sa gueule. Je ne savais pas qu’il s’agissait d’un service de livraison, je l’ai découvert en faisant des recherches sur le costume du jeune homme. On a fini par appeler la société de livraison kuroneko yamato, Yamato le chat noir. Il paraît même que son logo a inspiré Kiki la petite sorcière. J’ai pensé à eux plusieurs fois dans la journée. Leur sourires radieux, sous un soleil radieux. Je me demande s’ils ont depuis chacun repensé à ce moment, si l’émotion venait les rattraper, si le visage de l’autre leur est revenu au milieu d’un geste, s’ils ont souri tout seuls, un instant absents à ce qui les entoure, chacun en train de retrouver l’autre. Désormais, quand je croise un livreur ou un camion de Kuroneko Yamato, c’est à eux que je pense.

la beauté de Teshima

En regardant mes photos je m’interroge. Étais-je à ce point émue de n’avoir pas su faire les bons réglages, les cadrages qui révéleraient la beauté de Teshima ? Sans doute que seule la mémoire est capable de conserver cet émerveillement. Teshima, où j’ai contemplé la mer de Seto assise sur un banc de métal, où j’ai écouté battre des cœurs, où j’ai observé des gouttes d’eau sourdre du sol, où j’ai senti la chaleur intense, inquiétante d’un 18 octobre.

Après avoir contemplé l’horizon fermé, après nous être photographiés à l’aide du retardateur assis sur a Place for sea dreamers, nous avons repris nos vélos pour rejoindre l’installation de Boltanski. Dans une petite pièce face à la mer on peut écouter battre des milliers de cœurs. Il y a plusieurs manières d’entrer dans Les archives du cœur, par nom, par lieux. Je cherche en vain des ami.es, j’écoute battre des cœurs d’inconnus. Puis on pénètre dans une pièce obscure, une ampoule s’allume et s’éteint au rythme des battements d’un cœur. Quand on s’en approche, les battements s’accélèrent et s’amplifient, puissants comme une étreinte. On s’éloigne prudemment comme si nous craignions un emballement irréversible.

Gravir joyeusement les pentes, griserie d’air vif dans les descentes, le vélo et sa liberté d’enfance. Nous partageons une pizza juste au-dessus du Teshima Art Muséum. L’architecture en béton blanc aurait la forme d’une goutte d’eau avant l’impact. Sa manière d’être posée sur la pente, les rizières cultivées autour, la chaleur, me transportent au Cretto di Buri de Gibellina. Peut-être que si j’y pense, c’est parce que tout à l’heure, dans la cabane sur la plage, j’ai cherché les battements du cœur d’Arnold.
D’abord il y a un chemin qui serpente dans la nature intense, bruissante de chants d’oiseaux. A l’entrée de l’architecture, on recueille les consignes, les photographies sont interdites, sur le sol il y a des choses fragiles sur lesquelles vous ne devez pas marcher, merci de respecter le silence. Nous enlevons nos chaussures, nous entrons prudemment dans la coquille blanche. Nous sommes reliés au monde extérieur par deux ovales découpés dans la voûte qui laissent pénétrer l’air et la lumière. Le sol est parfaitement lisse, mais on perçoit des mouvements furtifs, de minuscules gouttes d’eau se forment à sa surface, surgissant de terre par d’invisibles ouvertures. Les gouttes glissent pour se rejoindre, elles forment des ruisseaux, des flaques, des constellations mouvantes, des archipels. On observe, souffle suspendu, un monde qui se fabrique sous nos yeux. Le temps s’arrête, nous enveloppe. On marche timidement entre les gouttes, les flaques, sans jamais se gêner les uns les autres, à pas de fourmis. On ne parle pas. On s’arrête, on fait corps avec l’œuvre vivante, entre ciel et terre. Je fais corps, des larmes se forment.

On reprend nos montures électriques pour nous rapprocher de La forêt des murmures, une autre installation de Boltanski. On traverse un village silencieux, on marche longuement, à l’entrée de la forêt un panneau signale la présence de sangliers. Nous ne nous battons que contre les moustiques, jusqu’à être saisis par le chant des carillons suspendus aux arbres du mont Danyama. Ils sonnent comme en écho aux cœurs du matin. Je n’ai pas quitté l’île, que je voudrais déjà y revenir, écouter encore ces âmes qui nous traversent. 

Dans mes chaussures, il y a des grains de sable, je les y ai laissés parce qu’ils viennent de la plage de Teshima. 

Les herbes éclairées dans la nuit, Naoshima

La puissance du Shinkansen qui traverse la gare d’Okayama me soulève l’estomac. Sur le quai, en attendant le local pour Uno, on entend des chants d’oiseaux diffusés par des hauts-parleurs.

Traverser la mer, sentir une chaleur d’été, le ciel s’enflamme, j’ai l’impression en arrivant à Naoshima de retrouver quelque chose de la Corse. La nostalgie à l’œuvre, qui me pousse à souvent relier un paysage que je découvre à un paysage connu. Les herbes éclairées dans la nuit.

Nous tentons de faire le tour de l’île en vélo, mais la partie de nord de l’île est condamnée qui abrite les activités industrielles de Naoshima. Les sites sont protégés, on est bien les seuls à s’aventurer par ici, à découvrir le saisissant contraste avec le reste de l’île où la nature se déploie, mise en relief par les lignes pures de Tadao Ando.
Se souvenir de ce qui se loge dans les ombres, les images projetées. Les mains d’Amanda Heng nouées avec celle de sa mère, les horizons flous de Hiroshi Sugimoto.

On avise un petit café à l’étage d’une maison près du port d’Honmura. Nous sommes seuls avec la femme qui nous accueille, dans un décor de caravane des années soixante dix. Sur les tables des bouquets de fleurs cueillies au jardin. Elle allume la musique à notre attention, comme si ça définissait l’instant. Pendant que nous savourons notre café nous l’entendons fureter, ouvrir et fermer des sacs plastiques. remplir des boîtes de biscuits, glisser des glaçons dans la bonbonne à eau. Ces gestes lents, appliqués ne me semblent pas utiles, j’ai l’impression que c’est une manière de se soustraire à l’intimité. Je pense à Jeanne Dielman. 

Minadera. Le guide nous indique comment circuler dans l’espace, la main droite devant toujours rester en contact avec le mur. Maintenant nous entrons dans l’obscurité, on avance lentement, la main parfois surprise de sentir l’arrête de l’angle d’un mur, on change de direction, on appréhende le vide à pas hésitants. Le guide nous enveloppe de sa voix suave, en japonais puis en anglais, à présent nous pouvons nous asseoir, ça va bientôt commencer, nous devons juste être patients. Il nous abandonne dans la pièce noire et silencieuse. Au fond de la pièce, on finit par distinguer un écran, à peine éclairé. La surface s’anime d’images fantômes que l’œil fabrique. Le maître de cérémonie revient, nous voyons sa silhouette se déplacer dans l’espace, il affirme que la lumière n’a absolument pas changé depuis que nous sommes entrés. Il nous invite à nous approcher de l’écran, nous rassure, le sol est plat et nous ne devons pas avoir peur. J’approche mes mains de l’écran, en réalité un espace vide ménagé derrière une cloison découpée. Backside of the moon, l’impression que la lumière est une matière que mes mains tentent d’attraper en vain.

Un jeune couple rejoint notre hébergement, ils viennent d’Israël, en voyage de noces au Japon, ils n’ont pas d’enfants, pas encore, mais ils se demandent, dans quel endroit, c’était en anglais, In which place could we have a child today ? Le lendemain nous les retrouvons sur le bateau qui nous conduit à Teshima, j’en profite pour leur demander leurs prénoms, Or (lumière) et Nir (champ labouré), la beauté des langues : quand les prénoms ont un sens en lien avec la nature.

Puis Hakone.

Un peu avant d’arriver à Shin-Matsuda on glisse entre les montagnes, on passe des rivières, on oublie la ville japonaise, je me repayse. Puis Hakone.

Vertige au dessus des carrières de souffre. Nous sommes une foule immense pour redescendre en téléphérique depuis Owakudani, le mont Fuji apparaît à travers les vitres de la salle où nous avançons à petits pas entre les sangles des poteaux de guidage, il nous console de l’attente. Depuis le bus les sommets des herbes de la pampa de Sengokuhara attrapent des derniers rayons de soleil. Je me souviens de la fascination que j’avais enfant pour ces herbes.

Le lendemain on échappe à la foule. Au pied des cascades de Chisuji. Sur la route Tōkaidō. Dans les bois du Pola muséum. Le soir je me plonge dans l’eau chaude du Onsen aménagé au sixième étage de notre hôtel alors que l’air est frais dehors. La diversité des corps me fascine.
Ici photographier la transparence des feuilles devient obsessionnel. Ici on voit aussi de vieilles personnes qui marchent les mains croisées dans le dos. Geste encore associé au souvenir de mon oncle Simon. Des mains qui n’auraient plus de tâches à accomplir, des mains qui refuseraient de prendre encore au monde. Des mains qui se lient pour se soutenir l’une l’autre.

Dans la nuit il y a seulement les lumières

À Tokyo retrouver ses marques, le chemin vers l’hôtel, le quartier de Jingumae arpenté si souvent lors des précédents voyages. Le soir nous dînons de ramens à l’abri d’une bâche en plastique.

De la chambre au vingt-deuxième étage du Tokyu stay on ne voit pas le cimetière d’Aoyama, mais la ville à perte de vue. Je ne cherche aucun repère, et même le temps s’efface.

Lors d’une des rencontres organisées par l’équipe japonaise, une cliente nous raconte avoir été à l’hôpital. Craignant de mourir elle avait apporté avec elle les vêtements et objets (que nous créons) pour se réconforter. Elle s’en est sortie, elle croit que c’est un peu grâce à nous. Mayuko se met à pleurer, et nous pleurons toutes ensembles.

Nous retournons dans le vieux Yanaka depuis Nezu. Dans les ruelles un air de fête. Les habitants du quartier ont installé des petits stands de boissons et nourriture. Les garçons ont commandé un café hand drip tandis qu’une jeune fille nous donne la recette de la soupe miso qu’elle prépare dans un grand faitout. Aujourd’hui les chats ont déserté le cimetière, je pense à Chris Marker.

Rejoindre Ebisu par la Yamanote et sa lumière incomparable. Nous utilisons les toilettes du parc immortalisées par Wenders. L’enfant à la fontaine lave un seau méticuleusement, ici la perfection s’apprend dès l’enfance.

Dernière soirée à Tokyo avec Fumie, Hisashi et Saki. Dans la nuit il y a seulement les lumières, des espaces de travail désertés. La lune grossit, elle s’accroche aux sommets des tours.

comme si une distance s’était effacée

Autour de nous des passagers de connivence avec le commandant de bord commentent le vol, on devine qu’une fête se prépare à l’arrivée. À la fin du voyage une hôtesse émue nous raconte que c’est la dernière rotation du pilote, qu’il s’appelle Roland, ça me fait sourire.

À Osaka la chaleur. Explorer un quartier que nous ne connaissons pas pour lutter contre l’envie de dormir. Le tramway se glisse entre les immeubles, architectures insolites, rouille, bois, béton, ciel bleu, la ville comme elle me saisit chaque fois. Des sanswichs moelleux face au Sumiyoshi park, lanternes, bois laqué rouge, reflets, chat zen. Retour à l’hôtel, s’accorder une heure de sommeil, retrouver Fumie pour dîner.

Lundi Philippe s’échappe, je pars travailler chez mon client, tiraillement plus intense que les fois précédentes. Sur le quai du métro à Osaka, les sièges sont installés parallèlement aux voies pour empêcher les voyageurs d’avoir des pensées suicidaires.

Journée à Nara avec l’équipe, marche sous ciel blanc dans les ruelles de Naramachi, plats fermentés, peinture sur papier washi. Le sencha et les pâtisseries de saison aux châtaignes. Les portraits impériaux dans les couloirs du Nara hotel. Les sanglots des enfants surpris par le mouvement brusque d’une biche.

Nara, あなば

Retour à Osaka, jusqu’au bout la ville se dérobe, et la nuit tombe vite, l’appareil photo reste poids mort sur l’épaule. Traditionnel welcome dinner avec l’équipe japonaise, les udon et la timidité des hommes. Je n’ose plus photographier les gens dans la rue, comme si une distance s’était effacée. Je rate aussi l’arrivée du shinkansen en gare de Shin-Osaka.

are you ladies lost ?

Après la frustration à Oxford — les floraisons du jardin botaniques et notre marche sur l’Addison’s walk du Magdalen peinent à nous faire oublier les groupes de touristes à l’entrée des collèges popularisés par Harry Potter, nous arrivons à Alton. Pour rejoindre la maison de Jane Austen à Chawton il faut parcourir quelques miles, quitter la ville, emprunter un court passage souterrain pour passer sous la route nationale qui file dans le Dorset. Me reste l’impression que ce tunnel est un passage entre deux mondes, deux temporalités. On marche sous le ciel d’été, le long de Winchester road bordée de cottages et jardins coquets, le temps s’arrête.

Avant d’entrer dans la maison on traverse une petite dépendance, on peut y jouer, dessiner, écrire à la plume. Dans un coffre s’emmêlent robes et chapeaux à la mode de, des petites filles se déguisent et courent dans le jardin, je les envie un peu, même si je n’ai jamais rêvé d’être une héroïne de Jane Austen — je ne l’ai même jamais lue. Le cottage en briques appartient au domaine dont Edward, le frère de Jane, a hérité d’un cousin. Il y installe sa mère et ses deux sœurs à la mort du père, Jane s’y consacre à l’écriture jusqu’à la fin de sa vie. On flâne dans un silence religieux, les pièces sont baignées d’un air doux et lumineux, dans la salle à manger sur la table couverte d’une nappe blanche, le thé est prêt à être servi dans sa porcelaine bleue et or. Dans la même pièce, étrangement coincée sur le côté, la minuscule table à trois pieds où auraient été écrits Mansfield Park, Emma et Persuasion. «Elle veillait à ce que son occupation ne soit pas suspectée par des domestiques, des visiteurs ou des personnes extérieures à sa propre famille. Elle écrivait sur de petites feuilles de papier faciles à ranger ou recouvertes d’un papier buvard.», J.Edward Austen-Leigh, Mémoires de Jane Austen. Sur les murs les papiers peints ont été reconstitués d’après des fragments anciens — reconstruire des motifs, un travail que j’aurais adoré, il y a de ça dans ma pratique professionnelle. Dans les chambres à l’étage, une collection d’objets ayant appartenu à Jane, un châle en mousseline, des bijoux, un étui à aiguilles en carton peint. Sur un lit à baldaquin aux proportions anciennes, un bonnet de coton, un éventail, une robe étendue, la mise en scène est un peu appuyée, mais les chuchotements des visiteurs, la lumière, la merveille de patchwork cousu à petits points par Jane, sa sœur et leur mère, m’inspirent une sorte de béatitude.

C’est seulement la veille de la visite chez Jane qu’on a découvert l’existence du manoir élisabéthain d’Edward, à quelques pas du cottage. Il abrite une bibliothèque exceptionnelle, avec collection historique de littérature féminine en anglais, des manuscrits et des éditions rares y sont conservées, incontournable. À l’entrée une guide nous raconte posément l’histoire du manoir, affirme la présence de Jane dans les lieux, nous invite à nous asseoir autour de la table du séjour. Mais dans l’immense salle à manger ce qui nous attire ce sont les rideaux damassés rouges devant les embrasures, on s’approche. En découvrant cet endroit où se cacher pour lire me revient l’incipit de Jane Eyre , tandis qu’un papillon s’épuise contre la fenêtre.

Dans le hall, parmi d’autres figures d’écrivaines, le portrait de Georges Sand, sa présence ici nous touche, c’est comme retrouver un portrait de famille. On demande à voir la bibliothèque, la jeune femme de l’accueil prend un trousseau de clefs dans un tiroir, ouvre le sanctuaire, la lumière est tamisée, l’hygrométrie et la température sont contrôlées, dans l’air le parfum de vieux livres. On peut s’approcher des ouvrages, on n’a pas le droit de prendre de photo, têtes penchées on s’amuse de découvrir les traductions de madame de Lafayette. On devine la jeune femme tiraillée entre le poste qu’elle a abandonné et nous surveiller, elle ne retient pas un sourire de soulagement quand on la remercie. On quitte le manoir, visitons l’église, traversons le jardin immense, on prend notre dernier cream tea chez Cassandra — aussi bon que dans le Devon, on reprend la route, on longe les champs tiédis, on s’émeut des moutons rassemblés sous l’ombre d’un tilleul. Me revient mon goût de l’Angleterre, depuis l’enfance, transmis par le grand Jacques, entretenu par les paysages où j’ai grandi, les amis de Jersey qui traversaient un bras de Manche en bateau pour venir nous voir, cette langue et cet accent qui me fascinaient, la drôle de petite Alice, la courageuse Jane Eyre. On hésite, le chemin qu’il nous semble avoir emprunté à l’aller est signalé comme une impasse, un homme s’approche de nous, avec un accent idéal nous demande Are you ladies lost ?

sur les terres des Brontë

Windermere — enfin. Le nom du village fait rêver, mais c’est seulement le point de départ de notre pèlerinage sur les terres des Brontë. On a rendez vous avec le guide à la gare, je ne sais pas si c’est l’excitation mais au moment de sortir de notre chambre impossible d’ouvrir le verrou, j’étais déjà en train de téléphoner à la propriétaire en panique à l’idée de rester enfermée dans cette chambre alors que nous avions eu tant de difficultés à rejoindre Windermere, quand Alice finit par y arriver, on sera bonnes pour un grand fou rire. Deux Américaines et une Sud Coréenne sont déjà au point de rendez-vous, notre guide arrive, s’excuse de n’être pas l’expert attendu, la personne qui habituellement commente la visite est souffrante, il a l’habitude de l’accompagner, fera de son mieux. Nous récupérons un jeune homme de Manchester à la gare voisine, on aura pour lui une tendresse particulière — le guide nous dira en aparté qu’il est rare qu’un homme fasse la visite si ce n’est pour accompagner sa femme — le jeune homme se présentera comme un inconditionnel de Charlotte et ne lâchera pas son volume de Jane Eyre durant la visite.

Nous traversons la campagne, Lancashire et Yorkshire, pas de lande désolée mais des prairies vertes et arborées, des moutons paissant, l’été éclaire la nature comme jamais, nous n’aurons pas besoin de la veste de pluie recommandée par le guide. Nous enchaînons les découvertes tout en échangeant sur la fratrie, Charlotte ressort toujours victorieuse du petit sondage, qui est votre Brontë préférée ? À Cowan Bridge, l’ancienne école des Brontë, devant la porte un panneau private décourage les curieux, on est là devant le “Lowood” de Jane Eyre. À Wycoller, on déambule dans les ruines gothiques du manoir qui inspira la demeure de Rochester, on s’assoit autour de la cheminée, on convoque nos souvenirs de lecture. On aperçoit des fermes, des moulins, modèles probables de la demeure d’Heathcliff, ou encore de Thrushcross Grange. On devine les chemins à travers la lande empruntés par Charlotte et Emily, on ne s’attarde pas, on a seulement le temps d’imaginer les silhouettes des deux jeunes femmes marchant le long des murets de pierres.

Haworth. On repère rapidement le Bull Inn où Branwell s’ennivrait, l’Apothecary où il se fournissait en drogue. Nous nous approchons du presbytère, un petit jardin le sépare du cimetière. Le guide s’empresse de nous montrer des gravures anciennes représentant les lieux à l’époque des Brontë, pas d’arbres pour masquer le cimetière, tout semblait plus désolé, les fenêtres donnaient directement sur les tombes, les occupants succédant aux Brontë ont fait planter des arbres. Nous entrons dans la maison devenue musée, la drawing room, où les enfants Brontë inventent royaumes et empires, le piano droit, les poèmes d’Emily posés sur un petit tabouret qu’elle emportait lors de ses promenades sur la lande, elle s’y asseyait pour écrire ou réfléchir. La chambre/atelier de Branwell, le lit en désordre, les accumulations d’esquisses. Les livres minuscules fabriqués par la fratrie créatrice, les dessins, la robe en soie rayée attribuée à Charlotte, émouvant ce que les vêtements révèlent de la corpulence de qui les porte, Charlotte devait faire à peu près ma taille.

Puis l’église, pas celle que connurent les Brontë, elle a été entièrement reconstruite, mais un cénotaphe provenant de l’église originale, les noms des enfants et des parents, leurs dates de naissance et mort, une litanie terrible d’also , avec parfois seulement quelques mois d’écart, Maria la mère, puis Maria la fille, Elizabeth, Branwell, Emily, Anne, Charlotte, puis le père qui survécu à toute la famille. Les corps reposent dans la crypte sous l’église, sauf celui de Anne enterrée à Scarborough où elle morte en cure, Charlotte qui l’accompagnait a préféré éviter à son père le traumatisme d’un nouvel enterrement.

La visite s’achève au cimetière, les pierres tombales se dressent les unes contre les autres, saturant l’espace, les pierres saturées à leur tour des noms et prénoms gravés de familles décimées en une année à peine — on mourrait à Haworth, sans doute empoisonné par l’eau qui avait ruisselé à travers le cimetière. La voix grave de notre guide s’est tue brusquement, il a tout du long ménagé ses effets, je me suis laissée prendre, oubliant de photographier les lieux, parfois découragée par la lumière. C’est là l’endroit le plus triste et sombre de la visite, je pense aux petits Brontë confrontés à la mort dès l’enfance, à la mort qui les regardait déjà depuis le cimetière.