bercer l’air de la nuit

Erbalunga, juin 2021

comme un coup de dés au moment d’appuyer sur le déclencheur agiter l’appareil bercer l’air de la nuit en approche le flou des lumières en lances folles diluer le bruit des arbres dans la mer dans le ciel secouer le paysage comme on secouerait une boule à neige ce serait un petit tremblement de terre silencieux et sans conséquences

À VENDRE

Edenville, Manche

Là c’était la dune, entre la dernière villa d’Edenville posée sur la digue et l’embouchure du Crapeux, elle dominait le paysage courbé de la baie, les vagues épuisées sur le sable, les colonies de mouettes bécotant l’estran froissé sous le ciel changeant. Là c’était la dune plantée d’oyats, liserons des sables et chardons bleus chargés d’escargots minuscules, zone blanche flanquée de la plage à l’ouest et d’une petite route goudronnée en contrebas à l’est. Au delà des terrains vagues piqués de coquelicots, quelques pavillons des années cinquante égarés au bord de la nationale qui relie les deux stations balnéaires, puis des mielles  jusqu’au pied des falaises, invisible, derrière, la douceur du bocage. Là c’est un territoire libre et fragile, une respiration de sable en collines instables d’où les garçons se jetaient en mimant la mort sous le feu de balles imaginaires, où nous abritions nos bivouacs adolescents, feux de camps joyeux et interdits, nos réveils frileux aux parfums iodés. Maintenant sur la mielle se dresse une géométrie rigoureuse d’ardoise et de béton, balcons sur gazon impeccable face à l’horizon flambant du soir, baies miroitant ciel et Manche confondus en gris soyeux. Trop de tempêtes, d’hivers pressants, de batailles à venir, maintenant ce sont les ganivelles arrachées par les marées, le sable aspiré par les vagues méthodiques, grain par grain la côte se déchire. On ne sait pas comment mais c’est attendu que le paysage changera encore. Peut-être une vague de dessous la mer en cavale puissante depuis Chausey, peut-être un effondrement de ce qu’il reste de la dune, ou une tempête exotique plus violente encore que toutes ses sœurs emportera le tout. Il n’y aura pas de mots pour cela, en attendant, accrochés comme pare-soleil devant les fenêtres éblouies, des panneaux aux couleurs criardes brinquebalent leurs À VENDRE désespérés.

premier jour

Aube, Erbalunga

Pour la première fois je ne venais pas en Corse en famille, j’aimais l’odeur du tarmac de Poretta, je m’arrêtais légère au creux de ce virage traversé si souvent à l’arrière de voitures enfumées de tabac blond, en amont de la marine d’Erbalunga. De la route on ne devine pas la beauté du lieu, elle se révèle derrière la maison bâtie sur une langue rocheuse. La façade s’ouvre au levant sur une terrasse en surplomb d’un jardin arboré — un abricotier, des pins, des aloès, des herbes ensauvagées que je ne sais nommer — qui descend en espalier jusqu’à la mer. Au sud les marines s’enchaînent jusqu’à la ville, une langue de terre se devine au loin, au nord une première crique surmontée d’une maison d’américain, puis les façades d’Erbalunga posées sur l’eau jusqu’à la tour génoise en ruines. Je n’ai pas senti glisser le jour, occupée à chasser l’air confiné de la chambre, défaire mon sac, faire mon lit, m’accoutumer à la circulation dans la maison, repérer les îles sur l’horizon, Capraia, Elbe, Montecristo, sentir les premiers assauts de souvenirs vacillants. C’était juin, je me suis réveillée à l’aube, j’entendais le ressac de la mer et le chant vif des grives et des sittelles filtrant par les jours des fenêtres fatiguées. À travers les jalousies perçait une faible lueur qui m’appelait au dehors, je suis sortie doucement de la chambre — la maison dormait encore — j’ai traversé le séjour, goûtant le mat frais des tomettes, l’odeur de poussière rance jusqu’à la porte vitrée qui ouvrait sur la terrasse, j’ai pris appui sur la balustrade en métal blanc, je me croyais sur le pont d’un navire qui se détacherait lentement de la terre. Le paysage se resserrait tout autour, de l’index je pouvais toucher l’horizon désert, l’Elbe adoucie de brume, la tour génoise ébréchée, les silhouettes étranges des agaves au pied du palazzu à l’entrée du village. Je pouvais entendre bruisser les feuillages engourdis de la fraîcheur de la nuit, le clapotis de l’eau sur les rochers en contrebas, un léger voile orange se formait au dessus de la mer, c’était juste avant le grand incendie. Les oiseaux se sont tus soudainement, il fallait faire place au soleil. Il apparu, une goutte de métal en fusion rejetée par la mer, il a soulevé avec lui les nuages gris comme des cendres lourdes, l’ardoise du ciel céda au rose, alors j’ai réalisé que c’était la première fois que je voyais le soleil se lever au dessus de la mer, ces couleurs je les connaissais d’avoir vu souvent le couchant sur la Manche ou même de l’autre côté de l’île, mais une aurore sur la mer c’était bien la première fois. J’ai été surprise par la tiédeur de l’air qui d’emblée s’est imposée, avec elle des souvenirs d’étés trop chauds, d’ennui brûlant, l’odeur des feux, ces frôlements d’enfance. Le vent s’est levé, creusant mollement la surface de la mer, je flottais dans un temps suspendu, dans la chaleur surprenante du matin, m’obstinais à scruter le miroir de l’eau, à m’éblouir en quête de mémoire, jusqu’à faire surgir les visions hallucinées de silhouettes aimantes, leurs regards doux et sombres, leurs sourires radieux. C’est à ce moment qu’un scintillement entre la dentelle des arbres m’a aveuglée, j’ai dû fermer les yeux, le ciel blanchissait déjà et son reflet sur la mer faisait silence.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

marcher ensemble

Brasserie le Paris Lyon, après que nous nous soyons croisés par hasard sur le quai de la Gare de Lyon, où nous arrivions de banlieue avant d’aller en cours, réellement surpris de tomber l’un sur l’autre, dans le flot anonyme des voyageurs — tu m’avoueras bien plus tard que tu avais rebroussé chemin pour que nous nous croisions après m’avoir aperçue sur le quai. Nous avons évoqué nos jeunes parcours étudiants, tu avais choisi la fac de cinéma, tu passais beaucoup de temps dans les cafés à Paris, tu écrivais, j’avais quitté les arts plastiques pour du concret aux arts appliqués, j’étais studieuse. Les jours suivants nous nous y sommes retrouvés plusieurs fois le matin avant d’aller en cours, rituel d’apprivoisement, dans la salle de café à la lumière trouble, instants volés, entourés des travailleurs qui se jettent un petit café serré au comptoir, des couples adultères jambes mêlées sous les tables, nous tendus l’un vers l’autre.
 
Rue Van Gogh, sous le porche d’un grand immeuble moderne qui abrite des bureaux, peut-être sortions nous du Paris Lyon, sans doute s’est-il mis à pleuvoir, nous nous sommes abrités, puis enlacés, embrassés, vertige, peau et langue. Soudain une voix d’homme empreinte de colère, surgie d’outre-tombe, Allez-vous embrasser ailleurs, le gardien depuis l’intérieur du bâtiment, via l’interphone, j’ai eu peur, on a ri.
 
Rue Dupetit-Thouars, tu m’attends à la sortie de l’école Duperré. Tu aimes bien venir me chercher, tu trouves que les filles sont toutes assez jolies aux arts appliqués, leurs cheveux en chignons sauvages, leur mise étudiée devant le miroir, ça m’amuse et m’agace à la fois, je ne suis pas elles. Tu m’embrasses. Nous passons du temps dans les cafés autour, au Petit Bleu branché où se mélangent profs et étudiants, nous préférons le Central, moins exposé, sa banalité de Formica et sa lumière un peu froide nous rappellent les Acacias, le temps du lycée.
 
Au sommet de la butte Bergeyre, l’émerveillement de la conquête, une île dans la ville dont nous ignorions l’existence. Après une volée de marches nous arrivons au sommet de l’îlot calme et lumineux, ses habitants discrets derrière les grilles de jardinets soignés ou les fenêtres de leur pavillons coquets, brique et meulière. Nous nous tenons debout, à la pointe que dessine la rue Georges Lardennois au-dessus d’un vignoble, souffle coupé, l’un contre l’autre regards plongés dans cette perspective inédite, la ville au nord qui s’étale dans le creux comme une marée haute, à l’horizon Montmartre et la basilique de Sacré-Cœur, celle-là même que j’apercevais petite depuis la fenêtre de la salle de bain du boulevard Bessières.
 
Toutes nos marches pétries de la première fois. De Montgeron à Brunoy, marcher ensemble, ce que nous ne savions pas encore quand nous remontions la longue avenue de la République tétanisés d’incertitudes, le mal fou à nous dire, nos brusques accès de silence dans la banlieue comme endormie en ce milieu de semaine, en ce milieu du jour. Étions-nous fatigués, nous avons décidés de nous asseoir sur le trottoir de l’avenue Joffre en courbe descendante, ou seulement retardions-nous le moment de nous quitter puisque nous étions presque arrivés chez mes parents
et la pluie libératrice, mon nez fouissant ton cou 
il pleut
c’est merveilleux 
je t’aime

texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture sur la ville de Pierre Ménard