août, premiers jours

sortir, il y aura toujours quelque chose à saisir dans la ville, le même pont, les mêmes quais, autrement, forcer le regard, se réjouir de l’installation de Paris Plages, forcément du nouveau, de l’insolite à photographier, les installations désertées, le ciel voilé, les enfants sous la brume artificielle, il ne fait même pas chaud, un début de spleen

le temps maussade, l’isolement, pas de promenades en vue, rien n’accroche le regard, je finirais par photographier le jardin enfermé par des champs de maïs, N me confie qu’elle n’aime pas trop le maïs, ça l’oppresse, et ce bruit quand le vent passe au travers, me suis souvenue comme déjà elle sursautait aux cliquetis des filins métalliques sur les mâts, en rentrant à pied — la nuit — d’une soirée à Jullou, nos petites frayeurs adolescentes

regarder les étoiles avec M, rire de nos lacunes astronomiques, fumer une cigarette roulée, s’étonner de sa curiosité sur le projet entamé sur mon père, sentir le froid, savourer l’inédit

gare hors monde, dans un cul de sac, au bout du quai le terrain vague, le chemin de côté qui attire, l’échappée d’un temps trop minuté, à l’arrivée Gare de Lyon le sac de couchage dans le panier du vélib abandonné par le propriétaire trop pressé de prendre son train, l’attendre devant la gare, sept minutes… après je pars, le voir surgir en courant, se réjouir d’avoir été prévenante

la joie du départ, la perspective d’avoir du temps pour lire, pour écrire, se moquer avec A du sale type qui voulait qu’on le suive à Concarneau, la côte, par cœur, décider que le nouveau propriétaire de Capharnaüm ne la mérite pas, il a d’ailleurs retiré la plaque, reste la beauté du pin en contrejour

juste après le couchant, un ciel irréel, un de ces ciels qui m’effrayaient un peu enfant, j’imaginais que c’était à ça que la fin du monde ressemblerait, étrange et spectaculaire, un ciel flamboyant, c’est comme le reflet des mégafeux, ce qui m’effraie aujourd’hui c’est qu’on doive inventer de tels mots

un feu minuscule

Ça c’est passé durant l’été 1981, l’année où nous sommes venus vivre en Corse. Depuis notre arrivée à Bastia je suis triste, triste d’avoir renoncé à mes vagabondages, à l’apaisement des vagues, au grenier, au peuplier voisin, aux nuages aussi, abandonnés quelque part sur la route, sans doute ai-je dormi sur le trajet et manqué l’adieu au ciel d’enfance, je n’avais rien demandé, surtout pas à venir vivre en Corse, il m’aura fallu des années pour m’y attacher enfin, bien longtemps après l’avoir quittée. C’est dimanche, nous sommes en famille, en visite chez des cousins à Alistro, un village de la plaine orientale, je ne lui trouve aucun charme, sauf le champ d’amandiers de Charles, et le rayonnement du phare qui balaie la chambre où j’ai dormi quand nous sommes arrivés à Noël, hébergés dans la maison de vacances de la sœur de ma mère, le temps de nous retourner. Le jour lent, l’air chaud au dehors, mes onze ans, l’ennui, la colère. Je ne me souviens pas pourquoi je suis sortie alors que le soleil était brûlant, comment je suis arrivée dans ce coin de nature, seule, avec une boîte d’allumettes. Est ce que c’était un champ, un bout de maquis, j’ai le souvenir qu’il y avait de l’espace autour. J’ai pensé que je pourrais là faire un feu minuscule, j’ai rassemblé quelques herbes sèches en cercle, j’ai craqué l’allumette, aussitôt il y a eu ce doux grésillement, les herbes se sont tordues en danse fugace, envoûtante. Je me suis avancée, mes pieds de gamine chaussés de sandalettes taille 33, j’ai tapé des talons pour éteindre les flammèches. C’était déjà fini, à peine quelques cendres. L’odeur de souffre des allumettes, le parfum d’herbes brûlées, le crépitement, la vibration de l’air, j’en veux encore, une, deux allumettes, je laisse grandir un peu les flammes hypnotiques, début d’ivresse, je danse avec elles, les étouffe en frappant joyeusement le sol, je triomphe. Quelques brins incandescents me fascinent, trois, quatre allumettes, je laisse le cercle s’élargir davantage, défie le feu, qui vient danser avec nous ? Les flammes s’élèvent, trop hautes les flammes, j’ai peur cette fois de m’approcher, elles en profitent, s’échappent. Je suis revenue vers la maison des cousins en courant, concentrée pour ne pas rougir, Il y a un feu là-bas. Peut-être que j’ai tardé, peut-être qu’un vent s’est levé, peut-être que les adultes ont mis du temps à me croire, moi la menteuse, l’incendie était déjà puissant au moment où nous sommes revenus sur le lieu du crime. Avec les moyens du bord, Jacques et le cousin se sont livrés au combat, des tuyaux, des seaux, leur visage tendus, leur peau luisante et rougie par l’incandescence du feu, leurs forces jetées au milieu des flammes insolentes, j’étais terrifiée, suspendue à leurs regards inquiets. Ils ont fini par éteindre l’incendie. Passé l’effroi, je contemple ma colère calcinée, au feu la tristesse, les chemins d’enfance, les nuages, avec le temps la honte aussi s’est effacée, je n’ai jamais avoué la faute, parfois le souvenir du feu ressurgit, et si je rougis c’est d’être la seule à m’en souvenir.