renouer avec la ville

De retour Ă  Paris le besoin de reprendre nos marches. Comme nous n’avons pas pris le temps d’y penser — peut-ĂŞtre qu’il fallait d’abord renouer avec la ville, nous nous dirigeons vers les Buttes-Chaumont. Nous entamons le parc par une autre allĂ©e pour tromper l’habitude. Il y a trop de flâneurs, de coureurs, de familles, d’enfants contrariĂ©s, il y a une ambiance de rentrĂ©e qui fait monter un petit blues. Nous descendons vers le bassin de la Villette en faisant une halte Ă  La terrasse de Laumière. Les Buttes, comme le bassin, sont devenus mes points d’attachement Ă  la ville. La sybille, les ombres et les reflets, l’insolite d’une bribe de conversation, les mouvements du ciel, briques, pierres, volets, les apparitions. La ville, qu’il faut rĂ©apprendre Ă  aimer avant l’hiver.

Nous fixons les jours et les horaires des trains que nous prendrons au Japon, avant la partie professionnelle du voyage. De Tokyo Ă  Kanazawa, de Kanazawa Ă  Takamatsu, de Takamatsu Ă   KĹŤchi, puis de Kochi Ă  Osaka oĂą je retrouverai mon client. J’ai l’idĂ©e que ce sera peut-ĂŞtre le dernier voyage au Japon, mais je n’ai aucune amertume. On a eu une chance folle de pouvoir y aller si souvent, alors que longtemps je n’avais pu envisager ces dĂ©placements au bout de monde, terrorisĂ©e par l’avion, le manque de repères… tout cela a Ă©tĂ© balayĂ©. Mais je n’ai plus les mĂŞmes envies, ou peut-ĂŞtre plus les mĂŞmes forces, et ce renoncement ne me coĂ»te rien, renoncement est sans doute trop fort.

Retour sous les toits de Charonne. On esquisse les contours de l’annĂ©e Ă  venir, mĂŞme si bien sĂ»r on ne contrĂ´le rien. Continuer tout en cessant de jouer au pompier, accepter le ralentissement, en profiter mĂŞme pour se consacrer aux choses qui dĂ©sormais me tiennent le plus Ă  cĹ“ur, Corbera, les mains dans l’encre et dans l’eau. D’un coup ce qui auparavant m’inquiĂ©tait devient une perspective choisie, j’espère ne pas perdre cet enthousiasme.

Parfois dans la semaine remontent des images, des sensations de la semaine prĂ©cĂ©dente passĂ©e avec Delphine et Agnès, la rĂ©vĂ©lation des cyanotypes sous le soleil, la prĂ©sence du vivant, nos chansons, parfois je te raconte. J’essaie autour de chaque reminiscence de reconstituer la lumière, l’odeur, le morceau de musique que nous Ă©coutions alors. Mais je ne t’ai pas racontĂ© ce dernier soir, oĂą nous Ă©tions dĂ©jĂ  couchĂ©es dans le dortoir, le loir n’avait pas fait ses petits bruits habituels, nous Ă©tions plus lasses que d’habitude et j’ai demandĂ© Ă  Agnès, puis qu’elle Ă©tait sur son tĂ©lephone, si elle pouvait nous passer Nights in white satin, alors que j’Ă©tais prĂŞte Ă  m’endormir, et ce moment, tout proche du sommeil, les choeurs mĂ©lancoliques des Moody blues, m’ont procurĂ© une joie intense.

Relire la matière accumulée, repérer les passages manquants, même si le fragment accepte le vide, s’il ne cherche pas à combler ce qui a été effacé par le temps et le silence.

De ce qui s’est passé entre l’arrivée de Louis et Pauline à Paris (que je situe en 1937) et la photographie de mariage prise en 1941, je n’ai rien dit. Dans ce vide il y a pourtant eu l’entrée en guerre et la naissance de ma mère. Je voudrais écrire le bruit de la guerre, mais je ne sais pas comment la nouvelle est arrivée avenue de Corbera. Suivant une intuition, je comprends que si ma mère est née le 31 mai 1940, Pauline est probablement tombée enceinte en septembre 1939, au moment où la France déclare la guerre. Maintenant que je découvre cette coïncidence chronologique, ce télescopage entre le fracas du monde et la maternité, je me sens obligée de l’écrire, mais il ne faudrait pas le surligner. De la guerre qui commence, je ne peux qu’imaginer le rétrécissement du quotidien, les nouvelles qu’on attend, l’agitation. 
À ce moment là Pauline ignore encore qu’elle est enceinte.
 Deux ans plus tard, sur la photographie de mariage de Titus et Lili, elle apparaît avec une fleur dans les cheveux, un sourire léger, et ma petite maman est posée sur les genoux de sa grand-mère.

phonétique affective

Oran, 1971

La semaine avait des allures de combat avec le temps, mais cela vaut-il la peine de l’écrire ? La fatigue devant les murs dressĂ©s après le piratage du compte Mailjet. Le dĂ©sarroi, l’acharnement Ă  espĂ©rer un Ă©change humain. Beaucoup trop d’heures passĂ©es Ă  attendre une rĂ©ponse qui ne vient pas, Ă  fermer l’ordinateur pour le rouvrir la minute suivante. Je me demande s’il existe un terme pour dire l’écoeurement numĂ©rique. Mais je n’ai pas envie de me plaindre et il y a heureusement eu quelques Ă©claircies.

Les cyanotypes ont raté, j’apprends au passage qu’il faut vraiment adapter le temps de rinçage à l’épaisseur du papier. J’en ai aussi massacré quelques uns en voulant les peindre. Je vais d’une pièce à l’autre de l’appartement, incapable de me fixer sur une tâche. Dispersée. Il y a le dossier pour postuler aux journées de l’estampe, la matière s’accumule, mais je n’arrive pas à assembler les fragments. Il y a la miniature, bien engagée malgré le ratage des cyanotypes. Et il y a Corbera. J’attends encore qu’une évidence se présente, pourtant je sais bien que ce n’est pas ainsi que le travail se fait. Reste la nécessité d’avancer, avec le temps que cela demande.

Le 7 fĂ©vrier, c’est la sainte EugĂ©nie. EugĂ©nie est le vĂ©ritable prĂ©nom de ma mère, qui n’aimait pas trop qu’on lui souhaite sa fĂŞte puisque mon père avait eu l’indĂ©licatesse de se tuer accidentellement ce jour lĂ . Je me souviens l’avoir dĂ©couvert alors qu’une amie lui tĂ©lĂ©phonait pour lui souhaiter, et j’entends encore la voix grave de ma mère lui expliquant que cette date Ă©tait reliĂ©e au drame. Nous ne nous souhaitions jamais aucune fĂŞte Ă  la maison, sans doute Ă©tait-ce liĂ© Ă  cette triste coincidence.

Nous sommes le 7 février et je pense à ma mère. Déjà dans la semaine, je repensais à la chambre de Corbera, au matin de l’arrestation d’Antoine. Pas celle où dormaient Jean et Antoine, mais celle où dormaient les trois petites, ma mère et ses deux sœurs. Ma mère et ses deux sœurs enfants dans le même lit à Corbera, là, dans cette chambre, plaquées clouées sous le drap et la couverture de laine feutrée. Réveillées par les coups frappés à la porte. Les voix inconnues, les pas lourds dans l’appartement et le monde qui bascule, mes trésors il ne faut pas bouger … Et cette question muette, comment on allait respirer après ça ?
Longtemps, j’ai pensé que cette histoire leur appartenait, retenue dans leur enfance, dans la peur immobile qu’on ne traverse qu’en se serrant les unes contre les autres, les mains moites, suçotant le cordon rance d’une chemise de nuit. Puis j’ai compris autre chose. Moi aussi j’ai été une petite fille dans un lit à Corbera et c’est peut-être de là que vient mon attachement à ce lieu. De ce lien silencieux entre ma mère et moi, du fait que nous y avons dormi toutes les deux. Elle, enfant, quelques années avant de devenir orpheline. Moi, toute petite, revenue trop tôt d’Algérie après l’accident de mon père. On avait décidé de me laisser là, pour des raisons pratiques, chez ma tante et ma grand-mère, avec mon oncle et mon cousin, une famille tendre, attentive, sans doute ébranlée, mais plus solide alors que ma mère, qui s’était réfugiée chez son autre soeur avec mes ainés. Je dormais dans cette chambre où elle avait dormi trente ans auparavant, sous la même lumière, avec les mêmes murs qui avait retenus les souffles et les peurs des trois petites. Le lit n’était plus le même, les draps avaient changé, mais le lieu gardait en lui le souvenir des corps, leurs silences, leurs attentes. Je ne peux m’empêcher de désigner Corbera berceau, le nom même l’évoque, Corbera, corbeille, berceau, phonétique affective. Des murs et des lits étroits, des chambres où les enfants peinent à s’endormir. Ma mère a dormi ici avant de perdre son père, j’y ai dormi après avoir perdu le mien. Entre ces deux sommeils, l’appartement a continué de vivre, à absorber les voix, les gestes quotidiens, les fêtes familiales, la fumée des cigarettes. On croit revenir sur le lieu de son enfance, en réalité, c’est lui qui nous rattrape.

Je n’ai presque aucune image de ma mère enfant. Une photo de mariage oĂą elles est minuscule sur les genoux de sa grand-mère. Et puis celle de la communion, l’ovale parfait du visage, les boucles brunes, le nez dĂ©licat, la moue, la douceur feinte. J’énumère pour retarder le moment oĂą il faudra que j’invente. Je sais qu’il existe une autre photo d’elle, un peu plus jeune avec de longues nattes brunes, Je ne l’ai pas encore retrouvĂ©e. Et son visage, celui de la petite fille de quatre ans dans le lit de Corbera, celui qui respire sous une couverture de laine feutrĂ©e, il me faut l’imaginer.

le temps n’invente rien

Sur les deux petites photos carrées décollées de l’album de famille de Clo, un noir et blanc un peu fade révèle une autre époque de Corbera. Celle où ma mère vivait avec mon père, sous le même toit que ma grand-mère Pauline. Noël soixante-deux. Une fête toute simple, mais le fait même de se réunir appelait la photographie.
Sur la première photo, deux couples dansent. Clo avec son mari, à côté d’eux, ma mère et mon père. Ma mère a l’air d’une enfant dans sa robe écossaise, ce profil, c’est celui de ma petite sœur, le temps n’invente rien. Mon père, avec un sourire trop large, forcé, cabotin, sans doute à l’attention du photographe. Je ne le reconnais pas, mais je sais que c’est lui. Je découvre la présence d’un piano derrière eux. Je crois qu’il avait disparu quand je suis arrivée à Corbera, dix ans plus tard. Au-dessus d’eux, des guirlandes argentées tombent du plafond, décor de fête en toc.
L’autre photographie est prise à table. Les corps présents et ceux que l’on devine entrent à peine dans le cadre serré. Sur la table coincée entre la fenêtre et le piano, il y a une nappe à carreaux, une bouteille, une carafe, des assiettes vides, un cendrier en verre dans lequel j’imagine les mégots accumulés. Je reconnais ma tante Claude, ma cousine Dodo, ma grand-mère, et enfin ma mère, qui porte la même robe écossaise que sur l’autre cliché. Dans le fond, je reconnais Éva, une amie de ma mère, elle sourit tout en soutenant gracieusement son visage du dessus de la main. Tous les regards convergent vers ma mère, qui semble raconter une histoire, on le devine à l’attention de celles et ceux qui l’entourent. Je me demande comment elle parlait à cette époque-là, si elle avait déjà la voix basse que je lui ai toujours connue. Retrouver le visage d’Éva me trouble, je crois me souvenir qu’il y a dans son histoire familiale quelque chose de lourd, mais c’est flou. Un été, elle était venue en vacances en Normandie, elle avait loué un rez-de-chaussée dans l’immeuble du coin de la rue. Nous avions partagé un moment d’intimité alors que j’étais venue lui rendre visite, elle se maquillait longuement, comme le faisait ma mère. Ce souvenir a traversé une des nouvelles du projet laissé en suspens depuis notre retour de résidence.
Ces deux images, minuscules, anecdotiques, me rappellent qu’il y a encore là des gestes, des regards, une robe écossaise, un piano disparu, des absents, des scènes sans relief qui parlent d’une époque que je n’ai pas vécue, une matrice silencieuse.

une couleur particulière

Avant, il y a eu le chagrin en passant devant les hommages place de la République, la cire fondue déssinait des larmes. Et novembre qui rend tout plus fragile.

Le mardi, j’ai apportĂ© Ă  la galerie de l’avenue Corbera la photo d’Antoine dans son petit cadre ordinaire. L’Ă©trangetĂ© d’apporter cette photo pour l’accrocher prĂ©cisĂ©ment lĂ , avenue de Corbera. Ă€ deux portes de l’appartement oĂą il a vĂ©cu ses derniers jours d’homme libre. L’image exhumĂ©e des archives du SHD et non d’un album de famille, retrouverait presque un lieu d’origine. J’avais un peu honte de ne pas avoir mieux prĂ©parĂ© les choses, Éric m’a d’ailleurs fait remarquer qu’elle n’était pas bien droite. Après que j’aie rĂ©parĂ© ma maladresse il l’a accrochĂ©e au mur. Je suis revenue pour l’inauguration, oĂą j’ai pu convier mon neveu Maxime. Puis Éric s’est mis Ă  raconter le projet, pourquoi l’exposition, il interpellait dans la petite foule rassemblĂ©e tantĂ´t son frère, une tante, un oncle, une cousine. J’Ă©tais au mileu d’une grande rĂ©union de famille, chacun racontait son lien avec ce grand-père ou arrière-grand-père architecte. J’essayais d’identifier des habitant.e.s de l’avenue. J’ai Ă©changĂ© avec deux femmes, la plus agĂ©e vivait lĂ  depuis trente ans, avait connu le salon de beautĂ© de la marraine de ma sĹ“ur, mais ma famille avait dĂ©jĂ  quittĂ© les lieux. Éric m’invite Ă  lire mon texte. J’Ă©tais Ă©mue, essayant de regarder un peu le public, je me perdais dans la page. On m’a applaudie, c’Ă©tait Ă©trange, je pensais Ă  Antoine, au lien en train de se construire. Puis Éric a enchainĂ©, j’avais du mal Ă  ĂŞtre attentive Ă  ses mots, je regardais ses mains manipuler les feuilles sur le pupitre, m’amusais de son jeu d’acteur. Nous nous sommes Ă©clipsĂ©s avec Maxime. Nous avons dĂ®nĂ© au petit ThaĂŻ de la rue Crozatier. Il m’a dit, en souriant, que c’était Ă©trange de me retrouver au milieu de ces bourgeois, que je n’Ă©tais pas tout Ă  fait Ă  ma place, puis il a ajoutĂ© que le texte que j’avais lu Ă©tait beau. Surtout il a envie d’en savoir plus sur la trajectoire d’Antoine et je rĂ©alise en Ă©crivant ces lignes que je ne lui ai rien envoyĂ© de ce que je lui avais promis.

Je suis partie Ă  Lasne. Un peu avant la frontière il neigeait, j’ai Ă©tĂ© surprise, comme mon voisin, qui comme moi filme Ă  travers la vitre le paysage immaculĂ©. En arrivant Ă  Bruxelles j’avais l’impression de voir la ville pour la première fois depuis le train, de cette manière lĂ . D’habitude je suis tendue dans les arrivĂ©es, dispersĂ©e. LĂ  quelque chose s’est ralenti. Ă€ force de revenir, mon corps avait enfin compris la route. Peut-ĂŞtre aussi que la fatigue transforme le regard.

Mon cousin se demande pourquoi je veux rentrer dans l’appartement, tu risques d’ĂŞtre déçue. Mais je n’attends rien. J’entre dans les lieux pour voir ce que cela produit en moi. Je provoque des situations pour pouvoir les Ă©crire — c’est ce que je me rĂ©pète, est-ce que ça lĂ©gitime tout ?

Avec Dodo nous reprenons nos marches Ă  travers champs, dans les bois. Nous rouvrons les boĂ®tes et les albums. Je dĂ©colle d’un album deux photos prises Ă  Corbera, sur l’une d’elles ma mère danse avec mon père. Je fais remarquer Ă  Dodo comme ces albums sont atroces, la façon dont la colle retient les images et rend leur rĂ©cupĂ©ration presque impossible. Elle me rĂ©pond en souriant qu’ils n’ont sans doute jamais Ă©tĂ© faits pour ĂŞtre dĂ©construits. Elle s’inquiète de la transmission de ces archives après sa mort, il faudra bien qu’elle indique que ça doit nous revenir, Ă  moi et S. Je me suis sentie dĂ©munie.

Nous allons acheter des chaussures de marche, nous achetons des bières au Delhaize, nous savourons la cuisine dĂ©licieuse de mon cousin, nous jouons au scrabble, nous regardons un documentaire, nous faisons toutes ces choses ordinaires que fait une famille. MĂŞme si nous ne le sommes que depuis peu. Et nous continuons d’explorer nos vies.

Il y a au matin le givre qui transforme le paysage, installe un silence apaisant et féérique.

Puis je rentre Ă  Paris. Le retour adouci par le fake-giving des filles, la table couverte de plats qu’elles ont prĂ©parĂ©s tout l’après-midi pour fĂŞter mon retour. J’ai l’impression d’ĂŞtre la mère des quatre filles du Docteur March.

Je ne sais plus quoi faire des nouvelles effarantes qui malgrĂ© ma politique de l’autruche me parviennent. Ils n’ont donc aucune imagination ? Les pĂ©titions s’empilent dans ma boite mail. Mais je reçois le très beau Faire courir le vivant, Ă©ditĂ© par Ad verba, et c’est une forme de consolation d’y trouver un de mes textes publiĂ©.

La jeune femme me dĂ©visage dans la rue, m’oblige Ă  ralentir pour accueillir son regard. I know you. Elle pense que nous nous connaissons, peut-ĂŞtre le salon de coiffure Toni and Guy du Faubourg ? Elle dit que les gens se souviennent d’elle Ă  cause de son accent, intĂ©rieurement je pense qu’on se souvient d’elle parce qu’elle est très belle. Elle me tend la main, passe une bonne journĂ©e. Et oui sa main serrant la mienne, son regard appuyĂ©, sa demande, ont donnĂ© Ă  cette journĂ©e une couleur particulière.

L’osteopathe me recommande de marcher pieds nus, de muscler mes orteils, de me tenir sur une jambe. Je l’écoute, cherchant Ă  comprendre ce que cela veut dire, peut-ĂŞtre retrouver le sol. Nuit sans sommeil. Les jours rapetissent, avalĂ©s chaque soir plus tĂ´t, et chercher l’équilibre sur un pied.

revenue

Je suis revenue. Revenue, comme s’il y avait un chemin Ă  rebrousser, une ligne qu’on pouvait suivre pour revenir lĂ  oĂą… ce serait sans doute plus juste de dire revenante, je suis revenante, et ce n’est pas la première fois. Pourtant je ne suis pas morte pourtant j’ai bien cru mourir quand on m’a demandĂ© de m’asseoir, quand on m’a dit… on n’avait pas besoin de me le dire dĂ©jĂ  je savais, dès que le tĂ©lĂ©phone a sonnĂ© j’ai su. La douleur et la colère. Ça aurait pu me tuer, mais il y a les enfants.
Je traverse le hall lentement, l’air est plus froid que dans mes souvenirs, les murs, plus étroits. Au premier étage, la porte a été repeinte, laquée d’un caramel écœurant. La poignée, c’est la même, ronde, en laiton poli. Je ne frappe pas. Je reste là, immobile. Je pose ma main sur le bois. Je vois la cuisine, le moulin à café sur la desserte, l’œil dans le couloir.
Tout est si calme. Je devrais frapper, dire c’est moi, je suis là mais quelque chose me retiens. J’entends des voix de femme, un pas que je reconnaîtrais entre mille et c’est comme si le temps n’avait pas bougé.
Je pense elles sont là, je pourrais dire maman, Annie, je pourrais franchir le seuil et retrouver la table, la nappe damassée, la lumière du matin. Mais je ne bouge pas. Parce que ce serait mentir. Parce que celle qui est là devant la porte caramel n’est plus celle qui est partie. Parce que l’enfant que je viens chercher ne m’attend peut-être pas. Je ferme les yeux. Le sable les eucalyptus le parfum de sa peau. Ici l’odeur du café du buffet des cigarettes. Deux mondes se cognent en moi. Mon corps voudrait avancer mais mon cœur s’arrête. Je suis immobile, la main contre la porte, la douceur feinte du bois laqué sous la peau.

dans ses yeux une rĂ©ponse

C’est toujours la même photo, toujours la même immobilité, et pourtant, si je m’attarde, je pourrais presque sentir les respirations, les hésitations, les regards qui s’échappent. Il y a la lumière fragile qui les rassemble. Et je me demande ce qui les traverse au moment où elles, ils, fixent l’objectif, droites et droits, avec le menton qui parfois se lève, sans même savoir qu’elles, ils, sont déjà des fantômes.

Nous sommes en 1942 à Paris, c’est la guerre mais Titus et Lili se marient. Dans le studio de Paul Martignon, photographe établi 154, Faubourg Saint-Antoine, vingt-quatre personnes en quatre rangs devant le plissé d’un rideau, cravates et papillons aux cols, des fleurs et des rubans dans les cheveux, des fleurs entre les bras de la mariée, des fleurs encore au pied des enfants. À la noce, au milieu des figurants, il y a les habitants de Corbera. 


Louis dans son costume clair, une chemise blanche, une cravate à motif. Les mains glissées dans les poches du pantalon ou encore dans le dos, la silhouette droite. Son front dégarni, les cheveux blanchissants. Sous les sourcils à peine froncés le regard s’échappe hors champ. La bouche close, les commissures légèrement tombantes. Il n’est pas vraiment là, absent à la fête, au monde, à lui-même. Il ne sait pas faire semblant d’être là, avec cette raideur qu’on prend pour de la dignité, alors que c’est seulement une manière de tenir debout, quand tout s’est déjà effondré à l’intérieur, quand il ne reste plus que la mécanique du corps pour ne pas tomber. Ce regard perdu, loin, au-dessus de tout, c’est déjà la démence.

Antoine, veste sombre, chemise blanche, nœud papillon noir, pochette claire à la poitrine. Les crans de ses cheveux châtains. Ses sourcils soulignent un regard grave, presque mélancolique. La bouche charnue hésite, il a appris à se taire. Il ne sourit pas, il se tient là, les bras le long du corps, s’efface déjà. Mais son regard nous retient. Et ce serait presque naïf de demander pourquoi il y a dans son regard tant de mélancolie. Ce n’est pas de la tristesse, plutôt une forme de lucidité. Le regard de ceux qui ont déjà choisi, ceux qui n’attendent rien pour eux-mêmes. Une certitude muette, la douceur et le désastre mêlés. Cette noce, une trêve.

Les enfants. Jean, costume trois pièces, gilet ajusté, chemise blanche, nœud papillon clair. Son sourire désinvolte dévoile des incisives qui avancent légèrement, ça lui donne un air tendre. Ses cheveux bien peignés avec une raie sur le côté. Les paupières un peu lourdes, le regard est doux, rêveur, et il y a ses mains qu’il referme sur le vide.
 Angèle, robe en coton blanc ajouré, large col d’organdi, et nœud de satin. La taille est ceinturée, les manches ballons courtes laissent s’échapper ses long bras fins. Les gants blancs retiennent un petit sac posé sur ses genoux. Les cheveux bruns ondulés, fixés par deux rubans plats. Elle paraît sage, contenue, ses lèvres closes dessinent un petit sourire, parce qu’il fallait sourire, mais son regard glisse légèrement, quelque chose hors champ attire son attention.
 Annie, robe légère, col rond, manches courtes, les mains gantées serrant un petit sac en carton, ou peut-être en faux cuir. Ses chaussettes en maille ajourée plissent aux chevilles. Deux nœuds de ruban retiennent ses anglaises châtain clair. Son sourire joyeux, presque un rire qui glisse entre ses dents écartées, qui semble vouloir emporter avec lui la gravité des autres, 
comme si elle avait pris sur elle la joie manquante, riant pour eux tous.

Pauline, robe de toile sombre à carreaux, les cheveux bruns noués en chignon bas, une fleur piquée côté gauche. Le corps alourdi par les grossesses, la poitrine trop pleine, un bouton récalcitrant. Elle sourit à peine, un sourire fragile qui souligne sa fatigue. On voit bien qu’elle a pensé à tout, à Louis et aux enfants, arrangeant les cheveux, les cols, veillant aux détails, aux plis des robes, aux sourires bien tenus. Dans l’empressement, elle ne s’est pas regardée, prêtant si peu d’attention à elle même, qu’elle a laissé filer un bouton de corsage. Et son visage raconte cette fatigue-là, cette absence à soi, l’impatience d’en finir avec la pose.

Anghjula-Santa, sur ses cheveux blancs porte un drôle de chapeau noir avec voilette, orné d’une grosse fleur claire. Un col de dentelle blanche sous le veston noir. Son regard baissé vers la toute petite fille qu’elle tient sur ses genoux, les mains glissées sous la robe de l’enfant pour la maintenir, la protéger. Elle sourit tendrement.
 Elle sent le poids de ce corps minuscule, elle sent la chaleur qu’elle tient contre elle, elle sait déjà qu’il faudra veiller sur elle.
Et puis celle qu’on appelle alors Pierrette, sur les genoux de l’aĂŻeule. Une robe courte Ă  smocks, peut-ĂŞtre celle du baptĂŞme. Les cheveux bruns sont coupĂ©s courts, la frange cache les sourcils. Douce et potelĂ©e, le poing droit serre la robe, la main gauche repose sur celle du grand-père Eugène. Son regard brun plantĂ© dans l’objectif. Un regard plein, grave, droit, intense, presque trop pour une fillette qui n’a pas deux ans. On dirait qu’elle voit au-delĂ , au-delĂ  du jour mĂŞme de la photo. Elle sait quelque chose que les autres ignorent, quelque chose qui se dĂ©pose dans le corps avant les mots, comme si elle pressentait dĂ©jĂ  les disparitions, les silences qu’il faudra apprendre Ă  traverser. Elle serre le tissu de sa robe, son poing fermĂ©, peut ĂŞtre qu’elle sait dĂ©jĂ  que cette photo lui survivra. et qu’un jour je viendrais chercher dans ses yeux une rĂ©ponse.

sœurs

Je crois qu’elle a des pouvoirs. Annie me coiffe devant le miroir et j’ai l’impression de devenir quelqu’un d’autre. Ses mains pâles virevoltent autour de mon visage, attrapent une mèche de boucles brunes, la séparent en trois, tressent en silence. Elle pince mes joues pour faire monter le rose, ça m’agace, mais je me laisse faire, parce qu’elle sait. Ne bouge pas, elle veut que je sois jolie, elle le dit sans le dire, cherchant mon regard dans la glace. On joue souvent à la maîtresse, je fais semblant de ne pas aimer ça, mais j’aime qu’elle me regarde écrire, qu’elle souligne mes lettres de traits légers, qu’elle s’occupe de moi. Elle m’apprend à lire. Elle dessine des ronds parfaits dans les cahiers. Elle fait des listes. Des opérations. Elle aimerait jouer du piano. Le soir elle veille pour lire. Quand elle lit, elle soulève un peu les sourcils. Elle a une manière bien à elle de marcher dans la rue, le menton levé, les épaules redressées comme si elle voulait protéger le monde. Elle porte les robes usées d’Angèle, mais c’est elle qui paraît la plus digne. Elle incline la tête très légèrement, juste ce qu’il faut pour qu’on oublie la honte. Sa façon de transformer le peu en grâce. Dans le bus, elle me raconte des histoires qu’elle invente. Elle en invente sur les passagers. Elle en invente en regardant par la vitre. Elle invente des destinations. Elle m’appelle Petretta, avec cette tendresse tranquille qui n’a jamais tremblé, même le jour de l’accident. Elle n’a jamais su faire semblant de ne pas m’aimer, même quand je la mets en colère. Elle a toujours une réponse. Elle m’impressionne. Elle comprend ce qui se passe dans la tête des adultes, ce qui se trame derrière les portes fermées. Je crois qu’elle entend tout. Elle sait avant moi quand je suis triste. Elle me devine, sans poser de questions. Elle me console. Elle est la première femme de la famille à être entrée au lycée. Ma mère était gonflée d’orgueil. Mais moi je savais ce que ça lui coûtait, son cartable c’était comme une armure. Si tu travailles bien, tu pourras faire des études comme moi. Mais je ne suis pas sûre d’en avoir envie. Je veux juste courir, danser, sentir la chaleur des pêches dans mes mains, devenir grande. Opposer mon insouciance à ses exigences. Tant qu’elle sera là, rien ne pourra vraiment m’arriver. Elle est là. Je crois qu’elle l’a toujours été. Je crois que je suis née dans ses bras.

Pierrette ne marche pas, elle vole. Elle entre dans la pièce comme un courant d’air, elle fait claquer les portes, vous arrache un sourire même quand vous n’en avez pas envie. Elle est partout, elle est le cœur battant de la maison. Depuis la naissance elle a ce regard direct, presque trop présent pour un si petit être. Je suis discrète, pâle, raisonnable. Elle, c’est l’été. Elle souffle. Elle rit fort. Elle ne sait pas rester en place. Elle veut qu’on l’écoute, puis non. Elle change d’avis toutes les trois minutes. Elle déteste qu’on lui dise quoi faire. Elle n’aime pas les règles. Elle les contourne, les plie, les repousse, s’impatiente. Elle dit que je réfléchis trop. Elle m’appelle quand elle a faim, quand elle a mal. Parfois elle s’absente, elle regarde ailleurs, fronce les sourcils, puis revient, comme si de rien n’était. Il suffit d’un mot tendre, d’un geste, pour qu’elle me revienne, douce, chaude, pleine de pardon. Elle ne garde rien pour elle, sauf peut-être ses peurs. Elle invente des jeux. Elle parle aux objets. Elle invente des oiseaux en cage. Ma poupée indocile à coiffer, à habiller, à éduquer. Je ne sais jamais dans quel sens elle va tourner. Ma petite pierre, Petretta. Solide, brillante, râleuse. Sa manière d’aimer, entière, vivante, désordonnée, tenace. Quand elle m’embrasse, c’est toujours un peu trop fort, avec une petite odeur de lait chaud. Pierrette n’aime pas qu’on la gronde. Elle se défend avec ses yeux noirs, brillants. Je lui fais l’école, je voudrais qu’elle sache tout ce que j’apprends. Mais elle se méfie des lignes droites. Elle préfère la danse aux devoirs. Elle sait pour notre père. Elle sait pour les absences. Elle pose mille questions. Elle veut tout savoir, tout voir. Elle fait semblant de se moquer de tout. Mais je vois bien, elle sent tout, devine tout, surtout ce qui n’est pas dit. Il y a chez elle un mélange d’insouciance et d’inquiétude qui me bouleverse. Quand elle a été renversée, j’ai senti le monde basculer. Sa main dans la mienne, si petite, si chaude. Je me suis jurée de ne jamais la lâcher. Elle est revenue d’entre les morts, avec ses cicatrices, visibles et invisibles. Elle a recommencé à rire trop fort, à dire non, à se jeter dans la vie comme dans l’eau froide. Je l’envie un peu, elle n’a peur de rien. Je fais semblant d’être lasse, mais j’aime sa curiosité, lui répondre comme si je savais, fière qu’elle m’écoute. Je la regarde dormir, parfois. Elle s’agite même en rêve. Elle parle, roule dans ses draps, comme si le monde entier venait la chercher, même dans la nuit. Je veux la protéger, la border mieux. Je crois que je suis née pour veiller sur elle.

nouer son Ă©charpe avec lenteur

C’est le bruit qui m’a réveillé, ça cognait fort, trois fois, puis encore, ça résonnait dans tout l’appartement, c’était la nuit mais c’était peut-être déjà le jour, je ne sais plus. J’ai senti son corps se raidir d’un coup dans le lit, je ne savais pas pourquoi mais lui savait. Il a allumé la lumière, il ne m’a pas parlé, juste regardé. Il s’est levé tout de suite, comme s’il était prêt depuis longtemps. Il a attrapé sa veste et l’a retournée d’un geste, les poches vidées d’un coup, tout est tombé sur le sol — papiers, allumettes, peut-être un mouchoir — il ne m’a rien dit mais ses yeux faisaient silence. J’ai entendu les pas de mon père, dans le couloir, il râlait à demi, encore à moitié endormi, c’est sûrement lui qui a ouvert, ou ma mère, ou peut-être qu’ils ont ouvert ensemble. Il y a eu un moment de flottement, une voix grave, puis le bruit de bottes, ça y est, ils étaient là, dans l’appartement, je ne savais pas qui ils cherchaient, même si maintenant je sais que c’était lui, que c’était Antoine. Il a noué son écharpe sans me quitter des yeux, avec une lenteur étrange, comme s’il avait tout le temps du monde, comme s’il faisait ça tous les matins, nouer son écharpe avec lenteur, moi je suis resté couché dans le lit, soudain j’ai eu froid, peut-être le vide qu’il avait laissé dans le lit. Je n’ai pas bougé, je tremblais, la porte de la chambre s’est ouverte, deux hommes en uniforme sont entrés, ils n’ont pas crié, ils ont juste prononcé son nom et Antoine s’est avancé vers eux sans me regarder, sans rien emporter, les mains vides, les poches retournées, il a enfilé son manteau qui était posé sur la chaise, ils l’ont emmené comme ça, il a disparu sans un bruit. La porte est restée ouverte derrière lui, béante, dans la chambre à coté mes soeurs ne se sont pas réveillées, ou alors elles ont fait semblant, je n’ai pas pleuré, pas encore, mes jambes étaient dures et froides sous les draps, j’entendais les pas dans le couloir. La lumière est restée allumée après qu’ils soient partis, tout le monde s’est mis à bouger dans la maison, ma mère était maintenant dans la chambre de mes sœurs et je n’osais toujours pas bouger, mon père s’est mis à parler trop fort, comme pour couvrir un bruit plus terrible encore, moi je suis resté dans le lit, le cœur bloqué dans la gorge, ça cognait, là, à l’intérieur. Antoine je ne l’ai pas revu depuis. C’est l’écharpe que je revois toujours, plus que son visage, ses mains autour, cette manière de la nouer lentement comme si c’était une habitude, comme s’il avait voulu que je m’en souvienne, comme si ce geste-là valait adieu, plus que la lumière crue au-dessus de nos têtes, c’est ce geste-là que je retiens, plus que le bruit des bottes, plus que la peur, cette lenteur.

Le départ

DĂ©but septembre, la lumière est dorĂ©e, excessive, qui s’étale sur la place Saint-Nicolas. Jean et Angèle alignent des pierres minuscules Ă  l’ombre du kiosque Ă  musique. Depuis la terrasse des Palmiers, Pauline les enveloppe du regard. LĂ  mĂŞme oĂą, plus tĂ´t, elle a bu un cafĂ© avec Louis sous le frais des platanes. Un luxe. Un cafĂ© servi Ă  cette table, dans cette ville encore leur. Ils ont savourĂ© cette oisivetĂ© rare, un peu coupable, Mais on pouvait quand mĂŞme s’offrir ça avant le dĂ©part. Dans la poussette, Anne-Marie dort. Sa joue repose contre le tissu, tiède, douce comme les pĂŞches du verger. Pauline la contemple, aimerait la prendre dans ses bras, sentir son poids, le chaud de son cou. Mais elle dort. Et dĂ©jĂ  l’inquiĂ©tude la saisit. Ce n’est pas un lundi comme les autres. Cela pourrait ressembler Ă  un dimanche — quand on vient dĂ©gourdir les enfants sur la place après la messe. Mais c’est lundi, le jour du bateau pour Marseille via Toulon. Louis lui a demandĂ© d’attendre lĂ , calmement, le temps qu’il aille vĂ©rifier l’horaire de l’embarquement — il le sait parfaitement Ă  quelle heure, mais il faut meubler l’attente, donner une forme au vide. Pauline cherche le calme en vain. Elle a beau fermer les yeux, respirer doucement, c’est plus fort qu’elle. C’est de monter sur un de ces monstrueux navires, quelque chose en dedans frappe durement, sous sa blouse blanche. Le Sampiero Corso attend Ă  quai, massif, impassible, long de cent mètres, comme un animal prĂŞt Ă  avaler tout ce que la ville veut bien lui confier. Il est neuf, il sent la peinture, le sel, l’inconnu. Autour les dockers s’affairent en fourmilière dĂ©sordonnĂ©e et le ventre du navire se remplit, mĂ©thodiquement. Au-dessus, le ciel est immense. La veille ils ont dormi chez les cousins Laureli, derrière les volets entrouverts, les bruits de la ville comme une dernière rumeur. Pauline n’a pas fermĂ© l’Ĺ“il. La peur et l’excitation l’ont tenue droite dans la nuit, guettant l’aube. Louis s’est levĂ© aux aurores, est retournĂ© dans l’appartement de la rue Droite, escortĂ© par les cousins, les cantines Ă©taient prĂŞtes, ne rien oublier. Une voiture, prĂŞtĂ©e par le receveur de Bastia, a servi Ă  tout charger. Ils ont longĂ© le quai des Martyrs. Le soleil dĂ©jĂ  montait. On voyait l’Elbe, bleue, posĂ©e sur l’horizon. Louis n’a pu s’empĂŞcher de rĂŞver Ă  sa baignade quotidienne Ă  Ficaghola. Mais Paris valait bien ça. Paris l’attendait. Les cousins les avait gardĂ©s pour le dĂ©jeuner et puis ils ont filĂ©, ils ne voulaient pas s’éterniser en adieux. Les enfants devaient courir encore, se fatiguer avant la traversĂ©e. Maintenant Pauline regarde la place, la dĂ©coupe des jeunes palmiers dans la lumière de fin d’étĂ© comme si elle la dĂ©couvrait pour la première fois. Et la silhouette de nageur de Louis est apparue, remontant du port. L’impatience masquĂ©e par un sourire Ă©tirĂ©. En se frottant doucement les mains, il a murmurĂ© on y va. Il ne tremble pas. Il a pris la poussette, il a appellĂ© les deux gosses. Il a jetĂ© un Ĺ“il tout autour, ne rien oublier, et ils ont traversĂ© la place Ă  pas lents pour rejoindre le port. Personne ne parle. MĂŞme Jean, d’ordinaire si vif, garde le silence. Personne n’ose se retourner. Seule Anne-Marie ne peut mesurer la solennitĂ© du moment, encore endormie dans la poussette que Jean manĹ“uvre avec la hauteur des aĂ®nĂ©s. Ă€ l’embarquement Louis montre les billets de deuxième classe offerts par Les Postes. Avant d’aller poser les bagages dans la petite cabine, il glisse Ă  Pauline, Garde-nous une belle place sur le pont. Contre le bastingage Pauline sent son cĹ“ur battre trop vite. Elle sent aussi la main d’Angèle qui serre la sienne. Jean est debout, raide, grave. Maintenant Anne-Marie se rĂ©veille dans les bras de son père, la tĂŞte tournĂ©e vers la ville. Les petits il faudra que tu leur apprennes Ă  nager. Ils regardent Bastia s’éloigner, les façades ocrĂ©es, la place Saint-Nicolas, le massif du Stello derrière, et le soleil au-dessus encore. Et soudain, la sirène, son cri sourd, brutal. Pauline sursaute.
Elle le savait, bien sûr, que c’était un départ.
Mais le son déchire quelque chose en elle.
Mais l’air lui manque.
La chaleur s’échappe de ses bras, de ses jambes.
Pourtant Louis a promis, Paris ce sera formidable, quelle chance pour les petits.
Mais quelque chose en Pauline résiste.
Une part d’elle reste là, sur l’île, tandis que le bateau avance. Ils restent longtemps sur le pont, autour l’eau brille comme un métal vivant. Ils longent le cap, imprégnant leurs cornées du sombre des montagnes de l’île chérie, imaginant le soleil se couchant derrière. Tandis que dans l’air s’élève, mêlée à l’odeur âcre des immortelles, l’incertitude du retour.

nom de pays

14 avenue de Corbera. En fait d’avenue une petite rue du douzième à Paris. Une rue courte et discrète, entre Charenton et Crozatier. Un passage qu’on ne remarque pas, sauf à y être né, ou presque. Sauf à y avoir vécu, ou aimé quelqu’un qui y a vécu. Cent deux mètres d’asphalte et d’oubli, sauf pour les nôtres, ceux qui ont vécu là. Sauf pour ceux qui y reviennent en pensée. Corbera, nom sec et nerveux, nom de terre aride et d’oiseau noir. Nom de pays secoué par les vents. Corbera, nom longtemps répété, murmuré avec tendresse. Ancrage des grands-parents après avoir quitté la Corse. Corbera nom d’après l’exil. Corbera, mot-refuge. Corbera évoque un village, une île, un abri. Corbera, l’appartement. C’est là où tout commence. Trois pièces au premier étage, peut-être quatre si l’on compte la cuisine. Mais on ne compte pas, on s’entasse, on s’efforce de respirer dans l’épaisseur des jours. Corbera où ma mère a été enfant. Où ma mère a été épouse. Corbera maison natale, où je ne suis pas née, mais ai été enfant à mon tour. On ouvre la porte, et le décor se révèle. La cuisine beurre frais, les poignées en laiton, les miroirs biseautés, les reflets d’une époque close. Les placards, les tasses en grès, la porcelaine, le Limoges peint à la main. Corbera, sa lumière ambrée, ses couleurs de photo dénaturée. Dans l’espacement des murs flottent des lambeaux de peur. Peur diffuse, sans nom. Peur de frôler l’ombre d’Antoine. Peur traversant les rêves de Pauline. Peur du couloir traversé à la hâte, baissant la tête pour éviter le regard des ancêtres dansants sous cadres. Sur les murs du séjour, une tapisserie ornée de pivoines en camaïeu d’ocres. Une nappe blanche sur la table. Un compotier garni de frappes. Les franges de mandarines coupées à la pointe du couteau. Le paquet de Gauloises bleues. Les volutes de fumée qui enveloppent les visages. On ne peut ignorer le buffet. Masse brune. Demeure. Il faut en dire l’odeur — café, cire, miel de châtaignier. Le buffet, un pays. Au-dessus, l’Annonciation de Fra Angelico fait fenêtre, ou plutôt alcôve. Une chambre secrète où peut-être les fantômes reviennent. Les rideaux rugueux, les appliques à ampoules torsadées, l’abat-jour à franges, tout tient dans une théâtralité silencieuse. La chambre verte, lieu d’attente et d’oubli. Le miroir à trois pans, mon reflet démultiplié à l’infini, comme une preuve que j’ai existé, enfant, dans ce lieu-là. Le réduit au bout du couloir. Sa vitre et sa fêlure en forme d’œil. L’œil regarde, il sait. Corbera, lieu des premiers souvenirs, même sans y être née. Fragments disjoints. Le damassé. Les couverts alignés. La soupe de vermicelles au lait. Les pieds de chaise en bois sculpté, les petites mains qui s’y agrippent. Le bruit du moulin à café. Corbera où l’huile frissonne sur le feu. Où les miettes s’accrochent au tapis persan. Où le placard sent le sucre. Où les tiroirs débordent de crayons, de gommettes, de cahiers d’écoliers. Où dorment les bijoux, les dents de lait au fond des boîtes. Où la grille accordéon de l’ascenseur grince comme un cri. Où montent les odeurs de palier. Corbera où se mêlent les jeux câlins les mains tendres les comptines la chèvre de Monsieur Seguin. Les chants graves. Les cauchemars de ma grand-mère. Sa voix rauque et mes yeux ouverts dans la nuit. Les vagues de velours contre le front. La lumière des phares des voitures qui passent en contrebas dans la rue, coulent lentement sur le plafond, dessinent des ombres mouvantes. Silhouettes liquides, images tremblées. La peur. La joie. Je ne savais pas nommer. Quelque chose avait été brisé là, et personne n’en parlait. Ma grand-mère, ma tante, ma mère. Leurs voix s’élèvent depuis la cuisine, feutrées, hachées, tissées d’accent et de silences. Corbera un lieu heureux, un havre, une enfance préservée. Un lieu magique dans les récits marqué secrètement par une fracture. Corbera m’appelle. Avec lui, ses fantômes. Leurs bras tendus s’amenuisent, ondulent, me traversent parfois. Me montrent une direction que je ne comprends pas encore. Corbera, refuge mental, atlas miniature, théâtre intime. Corbera, un lieu fragile, au bord de l’oubli.