la force d’agir

Elle téléphone à son mari mort pour lui raconter ses journées. Je pense à ma sœur qui m’a confié avoir parfois appelé notre mère disparue à l’aide. Je n’ai jamais cru que mes morts pouvaient m’aider dans un moment décisif, d’inquiétude, de chagrin, mais je crois qu’ils me donnent la force d’agir.

La sœur aînée, cinq ans peut-être, à la cadette qui voudrait descendre de la poussette, avec véhémence, elle avait du sang qui sortait sur le genou DU VRAI SANG TU IMAGINES ? moi j’ai pas envie qu’il t’arrive la même chose.

L, son regard presque inquiet, la fatigue l’empêche de travailler, elle boit un thé avec nous, elle n’a pas la force aujourd’hui, elle décide de repartir, je caresse la maille de son beau pull bleu, tu appelles le toubib, hein, j’utilise ce mot volontairement, celui qu’on utilisait à la maison, l’impression qu’il a plus de force, toubib, c’est le bon médecin de famille de mon enfance.

En voulant écouter le message que vient de me laisser une amie sur le répondeur j’entends par erreur celui de mon cousin m’annonçant la mort de M le mois dernier.

J’ai ouvert la fenêtre, humé l’air frais, c’était vraiment humer, j’ai agité mes mains dans le vide, comme enfant je vérifiais la température et décidais de porter un bonnet.

Une scène qui ressurgit, Je venais te rejoindre, tu habitais encore chez tes parents, il faisait nuit. Depuis la gare je suis montée dans le bus mais ne reconnaissais pas l’itinéraire, ma panique, avant de rejoindre le chauffeur, de l’interroger timidement, il me rassure, m’explique la grande boucle, il va bien passer à Abreuvoir, devant l’arrêt m’indique que je suis arrivée.

Fête d’anniversaire, traversée de Paris suspendue aux poignées grises, dans le bus les corps s’agitent sur des tubes pour danser, la joie ivre de F, je ne me serais jamais imaginée dans cette situation, la présence rassurante de l’appareil photo contre le ventre, ça ne m’empêche pas de rater toutes les photos de la pyramide du Louvre.

tout n’est pas perdu

Nous nous sommes retrouvés autour des galettes, au dernier étage de l’immeuble de la rue Chapon, on a parlé du Brésil, des archives, on a fumé une cigarette à la fenêtre, on voyait la vie d’en face, en partant MP nous signale le 1bis rue Chapon, adresse fictive.

Bourrasques, averses, je renonce au vélo, cours vers la station de métro Richard Lenoir, m’aperçois que la grande tente a retrouvé sa place sur le boulevard, l’expulsion était provisoire, ça m’allège.

Les deux gants de L tricotés mains par sa mère, le même modèle mais avec une variation de couleur. Elle en a perdu un, elle complète sa paire avec celui de sa sœur disparue, leurs mains réunies m’émeuvent.

Derrière la vitrine je reconnais la boîte en cuir ronde, noir et rouge, ornée de motifs dorés, je crois qu’elle est d’origine kabyle, elle était chez ma mère quand nous étions enfants. Je pensais qu’elle avait disparu il y a bien longtemps. À l’intérieur une vingtaine de photos d’identité d’A, à différentes époques de sa vie, d’où tu tiens ça, elle me les a données, un leg étrange, qu’elle m’autorise à emprunter.

Elle regarde la gravure, tente de comprendre, j’ai justement la plaque de cuivre, je retire le papier qui la protège, le grain du métal rongé par l’acide se révèle sous la lumière. J’explique la résine, les bains, l’eau forte, mime les gestes pour imprimer, cette fragile transmission m’exalte.

Elle avait voulu quitter Grisgione parce que vivre face à la mer la rendait morose, pas question alors d’y disperser ses cendres. Maintenant je regarde autrement la décision qu’elle a prise, revenir, renouer avec un lieu chargé de souvenirs, l’enfance, le village, ses frères et sœurs, les étés passés avec mon père, elle ne pouvait pas les avoir totalement oubliés.

Sous la pluie fine j’explore un territoire restreint, être attentive aux indices, aux reflets, aux silhouettes qui se précisent contre la vitre opacifiée. Dans ces espaces et explorations contraintes, je ne photographie pas de la même manière. J’entends le retour aux normales saisonnières, tout n’est pas perdu.

la ville s’allège

La crêpe c’était un prétexte pour traverser la ville. Difficile de faire des photos, découragés par le froid piquant. Sur le chemin retour impossible d’éviter du regard les corps couchés sur les grilles. Culpabilité et colère montent.

Sa voix grave et douce sous mon toit rue de Charonne, le goût de la verveine, nos discussions sur écrire encrent une réalité — j’écris — dans cet espace ou normalement je n’écris pas, même si je ne m’y interdis pas de prendre des notes, d’écouter des podcasts, de visionner des vidéos amies sur YouTube.

Je retrouve L avec le beau chandail à fleurs qui a déclenché l’idée des portraits. Je la photographie au travail, fait son portrait devant les casiers, lui réclame un sourire, trop peur de figer une forme de tristesse. Je ne sais pas encore ce que je vais faire de ces photographies, mais L se prête au jeu, elle a l’air contente.

Dans le caniveau l’eau glacée scintille sous le soleil, je devrais prendre une photo, mais portée par l’élan du vélo je renonce à arrêter le temps. La revanche prise quelques jours plus tard rue du Faubourg Poissonnière, à l’arrache pour éviter les voitures.

Ce n’était pas tout à fait une parole, un râle plutôt. Les mots se sont défaits d’eux même, le temps de me parvenir, à douter même de leur origine. Cette voix était-ce la mienne ? Était-ce un rêve, un fantôme ? Il me semblait en deviner la masse, sa charge de douleur, un trou noir suspendu dans l’espace de la chambre, mais c’était trop flou pour en comprendre le sens.

Parfois un morceau de chemin seule dans la nuit est comme une aventure, l’espace s’ouvre. Les reflets, éclairages, mouvements effacent ce qui m’effraie, ou me désespère, la ville s’allège.

Un mail de la South Western Railway : Industrial Action will affect South Western Railway services between 18 December 2022 and 8 January 2023. Je ne me désabonne pas de leur liste de diffusion, chaque notification fait ressurgir des images du voyage de l’été, des quais de gares sous le soleil, le tracé de nos parcours ferroviaires, nos stratégies finalement victorieuses avec Alice pour rejoindre les Brontë.

arriver sans repartir

La nuit inachevée, perturbée par le faux départ de Nina, puis les gestes du voyage, l’avion retardé, la fatigue. Dans la zone d’embarquement d’Orly, je photographie les enseignes, les messages publicitaires en pensant à la proposition d’écriture de François Bon. À Porto, tout parait plus fluide, devant la porte de notre immeuble Ricardo nous fait un petit signe de la main, nous grimpons les quatre étages, l’appartement donne en partie sur la rue, il y a face au notre un immeuble en travaux, des toits, une grue, un palmier.

On traverse la ville jusqu’au fleuve. Je suis surprise par l’agitation, la densité, on tente d’échapper aux touristes, on se heurte aux chantiers, on prend des repères, on entre dans les églises, on se bat avec la lumière. Dans la ville, beaucoup d’immeubles abandonnés, abîmés. Retrouver ici quelque chose d’Athènes, et de Naples, le linge pendu, ce parfum de lessive. La terrasse du café de la rua Santa Catarina, deux filles chantent avec leurs musiciens, leurs voix sont belles qui se mêlent, on resterait des heures. Le soir Nina nous rejoint enfin, j’embrasse ses joues tendres.

À la Fondation Serralves, l’exposition de Rui Chafes, Cheval sem Partir — Arriver sans repartir. On entre dans l’obscurité d’une première salle, mes mains se tendent, tâtonnent sur ce que je crois un mur — C’est moi là, maman. Dans le silence et le vide absolus des ombres se révèlent. Il me faudra du temps pour me débarrasser de cette sensation d’oppression, d’un corps rapetissé. Le parc du musée est magnifique, difficile de photographier l’immensité des arbres à l’horizontale. Le sursaut de joie quand dans la perspective de la rua de Diu on découvre un reflet sur l’océan, La puissance, la lumière, la mousse d’écume sur le sable, je n’aime rien autant que regarder la mer.

Praça de la República, ils sont là chaque fois que nous rentrons, quatre hommes qui jouent à la Sueca sur le même banc. Pour s’asseoir en équipe face à face ils ont posé une planche à la perpendiculaire du banc, je me dis qu’ils doivent garder leur calme pour ne pas déséquilibrer l’installation. Autour, toujours leurs trois amis qui regardent, parient sur qui remportera le pli.

Pluies diluviennes, on court d’auvents en auvents, on ne trouve pas de place dans les cafés, on finit par renoncer à prolonger l’exploration de la ville. Le soir nous regardons La Notte, j’avais tout oublié du film, mais la déambulation dans la ville, l’architecture, Mastroianni, les silences, le noir et blanc, tout est lent et magnifique, tout donne envie de filmer.

Réveillée dans la nuit par un orage très violent. On visite l’église de la Miséricorde et son musée désert, un luxe. S’obstiner à filmer et photographier la ville sous la lumière grise, Nina aime, ça lui rappelle Berlin. Les draps suspendus aux fenêtres oscillent sous le vent, ils me font l’effet de fantômes. Dans le jardin du musée Soares dos Reis je ramasse des camélias abîmées par l’orage, gorgées de pluie, je serre leur densité fraîche. Le soir nous profitons d’une dernière terrasse, sangria, chorizo grillé, on ouvre nos parapluies, il faudrait que là s’arrête le temps.

J’ai d’abord cru à de la buée sur les vitres. Je fais coulisser la fenêtre, le voile opalescent est toujours là, un brouillard comme je n’en avais jamais vu en ville — la ville continuait à se dérober. Le temps de fermer les valises le brouillard s’est dissipé, je regrette de n’être pas sortie sur le moment pour le photographier. Nous visitons le cimetière de Lapa sous un bleu éblouissant. On prend un café tous les quatre, on pose les lignes d’un projet à mener ensemble. On raccompagne Nina à Trinidade, on meuble les quelques heures entre nos avions, on traverse les mêmes places, les mêmes rues, elles sont méconnaissables sous la lumière crue.

le vent porterait ta voix

Les vases communicants, épisode 5. Merci à Milène Tournier pour le partage et la confiance.

le vent porterait ta voix (images Milène Tournier / texte et voix Caroline Diaz)

C’était une obsession de ne plus entendre les oiseaux, de ne plus observer leurs murmurations héroïques, mais le vent porterait ta voix. C’était traverser le jardin des fleurs vivantes, des fleurs blanches et droites, une armée de fleurs qui nous tendaient les bras. On aurait dit qu’elles voulaient danser et s’étonner d’être là avec le vent. D’autres voix sont venues, qui se détachaient de nous, défiaient le temps. C’était des mots tremblants comme des nuages trop légers, des nuages en forme de souvenirs. C’était s’approcher de la ville, de ses présences fragiles, arpenter l’abrupt, se faire croire au vivant quand les corps toujours se dérobent. Affronter les pensées périphériques, le souvenir de tes mains, la course des rêves et le vent qui porterait ta voix. Tes déclarations en forme de cœur | de corde au cou | de noyade. La lumière tomberait comme une plume et ferait croire au silence

et les mots de Milène sur mes images :

son absence

Journée d’anniversaire en famille, un jour avant l’heure, les grands-parents sont venus, Nina a préparé le repas, on a joué aux cartes, fin des vacances, tout peut recommencer.

Reprendre les mêmes itinéraires, je me demande comment photographier la ville encore, comment retrouver l’attention aux rues, aux bâtiments que je ne sais jamais cadrer, attraper les ombres, prendre le temps d’une contemplation. Ce sera d’abord la lumière de dix huit heures fin aout sur l’ange de la Bastille.

Au Chansonnier avec Nathalie. On évoque le voyage anglais, le décalage ressenti chez les Brontë, trop de soleil, trop de ciel bleu, elle me répond qu’elles ont elles aussi certainement vu ce soleil, ressenti cette chaleur à quelques degrés près, peut-être oui l’atmosphère était un peu différente, ce n’est pas parce qu’elles ne l’ont pas écrit que cet été n’avait pas existé.

Le soir nous écrivons côte à côte sur la table de la salle à manger, ça me perturbe un peu, la sensation de son regard par-dessus l’épaule, je sais bien qu’il n’essaie pas de me lire pourtant je me surprends à taper plus vite.

Passant là où il m’avait semblé la voir traversant la rue il y a un an — elle était fatiguée, ça m’avait fait douter, je n’avais pas pris le temps de revenir en arrière, lancée sur mon vélo — je réalise que je ne dois plus m’attendre à la croiser sur le faubourg, désormais il faut composer avec son absence.

La semaine s’achève, je n’ai pratiquement pas fait de photographies, accaparée par la vraie reprise, le re-départ de Nina, le montage pour les vases communicants vidéo. Je décide de rentrer à pied, la ville aura bien quelque chose à m’offrir. En traversant la rue du Chemin Vert je ne résiste pas à remonter jusqu’au passage, se rassurer de la présence du petit immeuble rose à l’angle, j’ai beau tourner autour il est dans l’ombre, je me contente de la lumière réfléchie par les fenêtres, je me retourne vers l’appartement d’Anne-Marie, les volets sont clos, le balcon est encore chargé de plantes et d’arbustes, on y fumait parfois des cigarettes.

Je retrouve dans la mémoire du téléphone cette image qu’elle m’avait envoyée, accompagnée d’un message me remerciant pour le joli mimosa photographié la veille, Hier aprèm j’étais moi aussi en balade au Jardin des Plantes vers 15h, nous aurions pu nous croiser !!! J’y ai vu ces zoziaux d’amour (perruches?) se bécoter dans un platane, ça ne pèse pas lourd contre les bombes mais ça met le cœur en joie.

jardin des plantes, février 2022 — photo Anne-Marie Garat

telle que dans l’enfance

Comment c’est rentrer chez soi quand il s’agit de traverser la mer ? Combien de fois ce voyage, en ferry ou en avion ? Comment rentrer chez soi quand maintenant c’est trop tard ? Tu approches l’île, en avion souvent l’arrivée se fait par l’ouest, déroutante, la succession des golfes vers le sud dont tu ne maîtrises pas la géographie. Déjà les sommets du cap, les frôler presque. Ta vision d’enfance, les montagnes en copeaux de chocolats. La place Saint Nicolas, le boulevard Paoli, le port, les quais, la jetée, vue du ciel la ville impose ses droites. Le soleil éblouit la surface de l’eau comme une poursuite. Le lido de la Marana, l’étang, la piste. L’air chaud et humide dès que tu sors de la cabine, la passerelle métallique sous les sandales. Le ciel aveuglant. Les manches à air, la chorégraphie des agents drapés de gilets phosphorescents. Sur le tarmac des lignes colorées, l’odeur de kérosène. L’herbe brûlée. Sa main large qui te frotte l’épaule, ferme et tendre, la traversée du parking, la voiture gorgée d’air chaud, les vitres qu’on baisse pour l’illusion de fraîcheur. L’autoradio, les cassettes, son bras gauche posé sur le rebord de la portière, le volant dirigé d’une main. La concentration sur la route pour chasser la nausée, les boucles, les échangeurs, une zone abstraite jusqu’à la mer — sourire. La plage de Ficaghjola, le bleu azur, ta respiration apaisée, la citadelle, la lumière orange du tunnel. On avance, entre l’alignement des palmiers de la place Saint-Nicolas et les ferrys. Le clocher austère de Notre-Dame de Lourdes — la ville telle que dans l’enfance. L’émiettement ocre de l’immeuble à l’angle d’Émile Sari, le visage de la petite Salvat qui habitait au premier, juste au-dessus de la Brasserie, tu n’es pas certaine que c’était le Majestic. Remonter la rue arpentée mille fois, les lettres géantes du pressing, les lourdes balustres en pierre, la boutique de vêtements où tu te tortillais dans la cabine d’essayage à essayer des robes dont tu ne voulais pas. Il commence à siffloter entre ses dents — trouver une place pour la vieille AX, descendre, laisser l’estomac reprendre sa place. La porte verte du numéro 50 du boulevard Graziani, ses panneaux sculptés en diamant le verre cathédrale le fer forgé, les marches mouchetées, increvables, la pierre froide comme dans une église. Sitôt la porte de chez soi franchie, l’odeur d’encens et de tabac blond, sa voix grave, telle que dans l’enfance.

texte écrit dans le cadre du défi écriture, les 40 jours, par François Bon

sous nos pas

Depuis les rencontres Littérature & YouTube d’Evry, il y avait une grande envie de poursuivre sur un mode collaboratif, merci à Pierre Ménard d’avoir proposé de reprendre le principe des #vasescommunicants :
tous les mois, faire échange de vidéo. S’emparer des images et de la bande son, entrer en dialogue avec, sans nécessairement modifier le montage de la vidéo mais en ajoutant selon ses préférences (voix off, texte lu, improvisé, écrit sur l’image, ajout de sons, de musique), puis envoyer sa propre vidéo à son correspondant pour qu’il s’en empare à son tour. Le premier vendredi du mois, chacun diffuse le mixage/montage qu’il a réalisé sur la vidéo de l’autre et découvre à son tour son montage mixé sur la chaîne YouTube de son invité.

Pour cette première participation, j’ai fait un échange avec Juliette Cortese. Très surprenant de filmer en pensant à elle, très intimidant de découvrir ses images, j’aime comme mon écriture s’est déplacée, ma lecture aussi. Comme Juliette s’est emparée de mes images, comme elle a su voir la neige dans les traces de peinture, aujourd’hui c’était un peu Noël.

sous nos pas (images Juliette Cortese/texte et voix Caroline Diaz)


Sous nos pas les sols tremblaient, ça donnait envie de parler aux pierres, de les rassurer mais on ne trouvait pas les mots — la seule phrase qui venait c’était Il faudrait sauver les oiseaux — sous nos pas les sols glissaient les pavés s’affrontaient en danses joyeuses — sous nos pas le monde se dépliait c’était la magie des kaléidoscopes l’œil collé à l’optique les mirages colorés — les paysages à l’infini s’ouvraient — on jouait à la marelle, à cloche pied sautiller dans les cases jusqu’à ciel — le rejoindre — sous nos pas le monde immense à pas de fourmi, le talon devant la pointe les bras soulevés comme des ailes, suivre les bordures les lignes étroites les lignes de fuite arpenter funambule la douceur grise des pavés — les sols dérobés — le vertige — flotter — la pulsation du monde remontait dans la poitrine — les rues se vidaient ça donnait envie de crier de courir de traverser les ombres mouvantes, celles des arbres celles des corps allongés au soleil descendant — se rappeler la consolation des mirages, les arc en ciels d’après la pluie, les portes vers les mondes dessous la terre — maintenant que le sol respire tu y penses, il y a trop longtemps que tu ne regardes plus dessous la terre, il y a trop longtemps que tu fermes les yeux — il faudrait refaire le chemin pour attraper les éclats de ciel dans les flaques, pour écouter les rivières, le bruit du monde à l’envers, la parole des fantômes au delà des miroirs, pour écouter les gouttes bondissantes, la joie en surface, la joie des pieds dans les flaques — le sol ondoyait, hypnotique, les égouts avalaient la pluie grasse, le soir tombait — sur l’asphalte les phares les illuminations la lune caressante — la rue comme un grand ciel de nuit — une morsure — le noir et toujours le monde palpitait, la ville n’en finissait pas de se déplier, on pourrait marcher des jours la ville nous porterait encore — sous nos pas le sol déchiré ses pansements de goudron les hachures les coulures les traînées les taches les défauts de mortier — sous nos pas les pavés les fissures les racines les mauvaises herbes les feuilles flétries les empreintes les autorisations les interdictions les addictions — sous nos pas la rue la grande rue les corps abimés les corps cachés les corps repliés dans les angles les mains froissées — sous nos pas les abandons les mégots l’indifférence la fatigue les frottements les désordres les effondrements — sous nos pas les sols tremblaient, ça donnait envie de parler aux pierres de les rassurer mais on ne trouvait pas les mots — la seule phrase qui venait c’était Il faudrait sauver les oiseaux

L’amant de sable (images Caroline Diaz / texte et voix Juliette Cortese)

il n’y aura pas d’aubes sur la mer

Je visionne mes rushes pour les vases communicants, la ville s’absente des images, des plans fixes, serrés, proches de la matière, presque abstraits, comme si j’avais peur d’imposer un sens à Juliette.

À la terrasse du café je reconnais Lola Lafon, croisée deux jours avant quand nous allions joyeusement aux Batignolles. Nous ne retrouvons pas le même élan dans ces rues trop souvent parcourues, sous le temps qui tourne, la fatigue, nous rentrons, je lutte contre la frustration de n’avoir produit plus d’images.

Je traverse Paris à vélo d’est en ouest, du nord au sud, j’ai l’impression de franchir un cap, que ma vision, ma compréhension de la ville grandit. C’est une sensation forte, grisante, comme si mes poumons s’élargissaient. Cette semaine je vais la passer sur une prise de vue pour un livre créatif autour de Noël, étrangeté de créer l’hiver en été, y a plus de saison comme dirait l’autre.

Nous regardons Le clan des siciliens — je ne l’avais jamais vu, ma mère n’aimait pas Delon. Toujours la même fascination pour le cinéma de cette époque, le phrasé des acteurs, les codes, les couleurs, toujours cette illusion de m’approcher d’une réalité dans laquelle s’inscrivent le corps et la voix de mon père.

Le départ en Corse approche — rituel depuis bientôt dix ans. Sauf que cette année nous n’irons pas à Erbalunga, mon amie m’apprend que le chantier est suspendu pour des raisons obscures, il n’y aura pas d’aubes sur la mer, la chance c’est qu’un autre lieu nous attend, dans une région que je connais peu, où il y a de merveilleux couchers de soleil.

Nina est de retour pour une semaine, la proximité avec sa précédente visite me donne l’impression qu’elle n’a pas vraiment quitté la maison et ça me rend joyeuse. Et puis l’été, la presque fin des photos pour le livre. Avec Philippe et les filles nous descendons le long des quais bondés, la pelouse de Villemin encore chargée de corps qui attrapent les derniers rayons de soleil exhale son parfum d’herbe tiède, un air festif, une légèreté qu’on avait oublié.

Nous allons tous les quatre voir La maman et la putain, j’avais oublié une grande partie du film, j’avais oublié qu’Alexandre (joué par Léaud) lisait La recherche du temps perdu, j’avais oublié la beauté des plans-séquences, les fondus au noir comme des respirations lentes, la vérité des acteurs, ça me donne envie de filmer des corps et des visages.

glissant mes pas dans les tiens

Premiers repères depuis notre terrasse à Keramikos, le gris du ciel, l’élégance du chien aux yeux vairons, l’omniprésence des chats, le parapluie qui fatigue le bras, Exarchia, penser à Nina et à Berlin.

Les bras surgissent, se tendent, les familles se photographient devant les colonnes, et ceux là — un couple et deux femmes qui s’étaient rencontrés la veille — se retrouvent, s’étonnent de cette coïncidence, Amazing ! Il se met à genoux devant elle, Oh my God, une des deux femmes filme la demande en mariage, son amie glousse.

Le Pirée à l’heure dite, une heure d’avance qu’il va falloir tuer. Le bateau de neuf heures s’éloigne. Un jeune couple sur le quai par ailleurs désert, brefs échanges pour se rassurer sur le prochain départ. Nous nous décidons pour un café à l’extérieur du port, à notre retour le couple a déserté le quai, remplacé par deux anglaises beaucoup plus âgées, on se rassure encore. En montant à bord, l’odeur de fioul et le tangage me soulèvent le cœur.

Nous avons fui l’animation du port à Hydra, nous avons longé la côte, nous avons battu la campagne, nous avons effrayé les chevaux, nous sommes montés au monastère du prophète, le souffle m’a manqué, au retour nous avons retrouvé la maison de Leonard Cohen. Le lendemain Philippe m’a dit qu’elle appartenait à ses descendants, j’étais gênée d’avoir regardé à travers la vitre.

La déception devant l’Olympiéion recouvert d’échafaudages, nous poussons jusqu’au stade des Panathénées, impressionnant, photogénique, mais la vie est ailleurs. La nuit est tombée, derrière les arbres une belle lumière éclaire le mouvement des branches agitées par le vent. Nous nous approchons, les chats se cherchent, nous nous surprenons à les observer longtemps.

Je vois passer une phrase sur les réseaux, Le monde est vraiment dégueulasse. Ce que j’oublie ici, hors du temps, hors du monde. Pourtant la ville est fracassée, effondrée, elle n’en finit pas de restaurer ses ruines millénaires, elle ne ressemble à rien de ce que j’avais imaginé, je suis toujours perdue, glissant mes pas dans les tiens, et j’oublie le monde.

Il y a un musée d’art contemporain pas très loin de notre logement, je suis très attirée par le titre d’une exposition Emptying my parents’ house, une exploration de la mémoire de ses parents par l’artiste, je m’emballe. Devant les œuvres figées, des photographies à la chromie saturée, très léchées, devant cette recherche de perfection je suis terriblement déçue.

Nous retournons à Exarchia, j’ai l’impression que cette ville où Nina est venue avant nous — à deux reprises — lui appartient un peu. Je cherche les paysages qu’elle a photographiés, je ne les retrouve pas. Sans doute que je la cherche un peu, aussi.

Au cours du voyage j’ai ouvert un carnet de voyage sur YouTube, des plans sans doute un peu trop rapides, montés dans l’ordre de filmage, le son brut, c’est sur ma chaîne (oui) :