25 rue des Marais

atlas Jacoubet, Paris, détail

À la mi-juillet 1851, Baudelaire est de retour à Paris, au 31bis rue des Marais (ou rue des Marais du Temple, ou rue des Marais Saint-Martin) puis chez Jeanne Duval, au 25 de la même rue. Comme la plupart des lieux où il a vécu, cette maison a disparu, la rue elle même n’existe plus. La rue des Marais reliait la rue du faubourg Saint-Martin à la rue du Temple, en 1855 Haussmann à l’œuvre perce le boulevard de Magenta, arrache en son centre le côté impair de la rue des Marais et la caserne Vérines en recouvrira l’extrémité. Sa proximité avec le lieu où je vis aujourd’hui, le fait que nous nous soyons installés à Paris rue de Malte de 1996 à 1999, mon goût des signes… c’est là que j’irais sur les traces du poète. Commencer par l’étude de plans anciens pour recouper les informations, comprendre qu’il reste aujourd’hui quatre fragments de la rue des Marais, sous les noms de rue de Nancy, place Jacques Bonsergent (uniquement le côté pair de la rue), puis rue Albert Thomas, enfin rue de Malte. La rue de Nancy s’inscrit dans le prolongement du passage du Désir, c’est une voie étroite et calme à l’architecture mixte dont le tracé n’a sans doute pas bougé depuis 1851. Rien ne laisse deviner la présence de Baudelaire, aujourd’hui quelques immeubles haussmanniens parmi des bâtiments d’un ou deux étages — la direction de la sécurité de proximité parisienne, l’espace Japon, des hôtels endormis — de la brique, de la pierre de Paris, de la pierre de Taille. L’immeuble du n°11, plus étroit, suggère un bâti plus ancien. Je prends quelques photos sans conviction, ce n’était pas ces bâtiments, ni ces portes, ni ces fenêtres, ce n’était pas ces hauteurs, ces enduits, cet asphalte, si je veux des pavés il me faut retourner sur les bords du canal. La rue dessine une légère courbe avant de se jeter sur le boulevard de Magenta.

Paris, rue de Nancy, mars 2021
Paris, place Jacques Bonsergent, mars 2021

C’est là tout autre ambiance, circulation dense, voitures, bus, vélos et trottinettes, place grouillante, « la rue assourdissante autour de moi hurlait. » Il faut alors imaginer le tracé de la rue en traversant les quatre voies, les terre-pleins, les pistes cyclables, pour arriver sur la place Jacques Bonsergent, surtout il faut faire abstraction de la République qui attire sur la droite pour dresser le bâti du trottoir impair de la rue des Marais, précisément là où vivait Baudelaire — j’ai pu le vérifier sur l’atlas de Jacoubet. Je longe la place, sur la gauche l’entrée du passage des Marais reste la seule mention de l’ancienne rue. Je m’engage rue Albert Thomas, des immeubles ouvriers et du Haussmann — encore — quelques commerces tendance s’y risquent. L’église Saint-Martin-des-Champs à l’abri d’un échafaudage me donne un faux espoir, elle a été construite en 1854, Baudelaire avait déjà fui vers une autre demeure. J’ai parcouru ces rues quelques fois, mais je n’y ai pas vraiment de souvenirs, je ne connais pas l’histoire de ces lieux, je peux seulement rêver ce Paris disparu, imaginer les soirées agitées du café le Peletier où se retrouvait la basse bohème, m’émouvoir de la beauté paradoxale d’un échafaudage, devenir une passante. Au bout de la rue Albert Thomas se dresse l’immense mur en pierre de taille de la caserne Vérines, une plaque signale qu‘ici s’élevaient de 1822 à 1839 le Diorama de Daguerre et le laboratoire où celui-ci, perfectionnant l’invention de Joseph Nicéphore Nièpce découvrit le daguerréotype. C’est de cet endroit, au 5 rue des Marais, qu’en 1838 Daguerre photographie le Boulevard du Temple, ne pas s’illusionner du calme apparent, si on ne voit pas grouiller la foule c’est que les déplacements étaient trop rapides pour être enregistrés par le daguerréotype, pourtant on devine une forme humaine en bas à gauche de l’image, un homme qui se fait cirer les chaussures, le chiffonnier ne doit pas être bien loin. C’est l’une des toutes premières photos du monde, c’est peut-être la seule représentation du quartier tel que Baudelaire l’a connu, vu d’en haut, Paris décor, d’avant les grands chantiers, d’avant les expropriations pour cause d’utilité publique, celui de la mélancolie des vieux faubourgs, celui auquel je rêve à travers la foule anonyme, dans la ville fermée, absente à elle-même.

Paris, Boulevard du temple, par Daguerre en1838
Paris, place de la République, mars 2021

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier Baudelaire

premier mai

Dar El Beïda, 1970

C’est le premier mai, ciel radieux. Je suis fébrile, comme chaque fois que je m’apprête à rencontrer quelqu’un qui t’a côtoyé, comme si j’allais passer un grand oral. Je dois retrouver Slimane, un de tes anciens élèves, pour un café à l’East Bunker, près de la Gare de l’Est, immanquable. C’est à cinq minutes de la maison mais je ne peux m’empêcher de partir en avance, il ne pourrait pourtant rien m’arriver, je n’ai qu’à longer le même trottoir depuis la porte cochère jusqu’à la brasserie. Je marche lentement sous une chaleur qu’on dirait d’été, ne trouve aucun attrait à cette portion de la rue du Faubourg Saint-Martin, hormis le magasin de vêtements professionnels Bragard, dans la vitrine les mannequins en tenue de service se préparent aux intrigues qu’ils joueront la nuit venue. Mon regard préfère l’autre côté de la rue, plonge sur les voies de chemin de fer de la Gare de l’Est, rêve de voyages. La terrasse de l’East Bunker est en plein soleil, j’hésite, ne sais pas où m’asseoir, incapable de choisir je décide de me poster devant, j’observe les allées et venues des familles à l’entrée du jardin des Récollets, j’entends la voix douce et lointaine d’une annonce de la SNCF, je guette Slimane, j’ai bien vu sa photo sur les réseaux, mais je crains de ne pas le reconnaître. Je le guette parmi les voyageurs qui sortent de la gare, parmi les anonymes qui remontent la rue du Faubourg Saint-Martin, je le guette dans l’autobus qui passe, sur l’écran de mon téléphone portable, je m’encombre de peurs inutiles, s’il avait loupé son train, s’il ne prenait pas la bonne sortie ? Le soleil accable le bitume, la ville me paraît soudain étrangement calme malgré la proximité de la gare, sous la lumière crue elle se désagrège, ses immeubles tremblent comme des cubes de sable en suspension. Enfin je reconnais Slimane, il marche rapidement, petit, svelte, le visage un peu crispé sous le soleil intense. Malgré la chaleur je frissonne, à peine mes épaules redressées il est devant moi, je croise son regard brun. D’une douceur inattendue. D’une étrange familiarité. L’air me manque. Aveuglée. Rompue. Se laisser glisser sur le sol. C’est toi qui me regardes ? Le temps s’est replié, tu es descendu du Comanche, tu me dis je suis là. Tout ce que j’ai enfoui, occulté, tout ce que j’ai dissimulé d’amour crie au dedans. Mais déjà Slimane m’embrasse chaleureusement, comme un de mes oncles corse, comme chacun de ces hommes qui surgissent de ton passé — j’aime la familiarité de ces embrassades.

labyrinthe

Cretto di Burri, mai 2018

Je n’ai pas le sens de l’orientation, je n’ai jamais compris cette histoire de repères visuels, pas que je sois stupide, je vois bien de quoi on parle, mais je ne sais pas comment m’attacher au fait qu’il y a là un pressing ou une façade particulière au coin de la rue, je préfère attraper le visage des passants, la sensation de l’air, la couleur du ciel. J’appréhende la ville par son tracé, vue d’en haut, avant de m’aventurer j’en étudie le plan pour mémoriser les grands axes, je fais l’impasse sur les petites rues adjacentes dont je ne peux mémoriser les noms — surtout si je suis à l’étranger — très souvent cela m’oblige à interpeler les habitants, ce qui m’amuse, surtout au Japon où encore aujourd’hui peu de personnes maîtrisent l’anglais, mais leur politesse est telle qu’ils prennent le temps de vous escorter là où vous souhaitez aller, et si par malchance ils n’identifient pas l’endroit ils s’excusent et s’éloignent avec une humilité désarmante. Je suis affligée de la même incapacité à l’intérieur d’un bâtiment, combien de fois je me suis perdue dans les couloirs de collèges et lycées — avec cette manie du voyage de ma mère j’en ai changé trop souvent — la même crainte renouvelée chaque année, je ne m’en sortais qu’en suivant les élèves repérés en classe le premier jour, gare au demi groupe, je risquais de ne pas me retrouver dans le bon cours de langue, j’en rêve encore. À cette défaillance se lie une peur très forte d’abandon, réveillée brutalement en Sicile, le jour où nous sommes venus découvrir le Cretto di Burri avec Philippe. C’est en mai, il fait un temps merveilleux, l’œuvre se dresse monumentale sur les ruines de l’ancienne Gibellina dévastée par un tremblement de terre en 1968. Le site est partiellement fermé pour travaux de rénovation, on en blanchit les surfaces brunies par le temps. Nous franchissons allègrement le ruban rouge et blanc, nous avançons dans le labyrinthe sous un soleil déjà chaud. Les blocs mesurent plus d’un mètre soixante de hauteur, nous dérobent aux regards. On entend revenir en écho les voix d’un petit groupe sur une colline au loin et le moteur d’un drone qui survole l’œuvre, sa présence m’agace un peu, sommes nous surveillés ? Très vite tu as envie d’aller plus loin, plus haut, faire des images, moi je me sens mal à l’aise, pas tellement envie de transgresser davantage, et puis il fait chaud, je ne parviens pas à photographier le lieu, je préfère me coller à l’ombre maigre d’une paroi, tu me promets de ne pas t’éloigner plus de dix minutes, je t’attends, je ne bouge pas. La chaleur, le bruit léger du moteur, les palabres du groupe au loin, je me laisse petit à petit gagner par une vague inquiétude, le temps s’étire, je consulte l’heure sur mon téléphone, incapable d’imaginer depuis combien de temps tu t’es absenté, je t’appelle, tu ne me réponds pas, j’attends, une minute d’éternité, t’appelle encore, rien, seulement le bourdonnement du drone et les voix sur la colline qui me narguent, j’appelle, crie ton prénom, c’est insupportable à la fin que tu ne me répondes pas. J’élabore un scénario catastrophe comme je sais si bien le faire, avec cette chaleur tu as peut-être fait un malaise, ou tu seras tombé du haut d’un bloc où tu auras eu l’audace de grimper, mais je n’ose pas bouger. Je t’appelle encore en me jurant que c’est la dernière fois, qu’il faudra après partir à ta recherche. Je me cramponne au ciment blanc, quand finalement tu surgis d’une venelle, tu me cherchais, tu as crié mon nom, tu ne m’entendais pas ? Non, moi aussi je t’ai appelé, dix fois, nous finissons par admettre que nos cris ont été capturés par les murs de ciment. Nous redescendons à travers le labyrinthe jusqu’à rejoindre la route en contrebas, je suis encore emprise de peur et de dépit, en colère contre toi et ma capacité à dramatiser, mon manquement à cet endroit envoûtant. La beauté apaisée du Cretto est bien réelle, mais je crains qu’elle ne soit à jamais entachée de cette frayeur que j’ai eu de te perdre.

Cretto di Burri, mai 2018

Photographies de Philippe Diaz

l’image qui m’est restée de cette nuit

C’est une photographie que j’ai prise à proximité de la gare d’Osaka, au milieu de juin 2017. Il n’était pas loin de minuit, j’étais sortie dans la ville après le farewell dinner de mon client japonais, aucune appréhension malgré les mises en garde de mon amie Fumie qui s’inquiétait de me savoir seule dans la nuit, je l’avais rassurée, vraiment si il y avait un lieu où je ne me sentais pas en danger c’était bien Osaka, je lui ai promis de pas trop m’éloigner de l’hôtel, je suis plutôt prudente, voire peureuse. J’ai marché seule — ce qui ne m’arrive presque jamais, un temps long où je suis seule — l’air était très doux, presque chaud, cette sensation d’été et de solitude m’enivrait, comme enfant le vélo sans roulettes avec pour seules limites la fatigue ou la peur de me perdre tout à fait. C’est pour cela que je voulais absolument retrouver cette photographie, comme la trace de cette sensation de liberté renforcée par la distance avec mon quotidien, elle ne dit rien de la chaleur, de mon ivresse, mais c’est l’image qui m’est restée de cette nuit. Le jeune père endormi, enfin je crois bien qu’il dort, accroupi, presque en équilibre en appui sur la poussette où sa petite fille dort aussi, la vie nocturne autour, le mystère de cette situation — depuis quand sont-ils là en bordure de la gare, où est la mère ? Je n’ai à l’époque perçu aucun drame, juste l’épuisement du père, l’abandon de la fillette, dans un flottement doux et tiède. Je voulais retrouver cette photographie, son souvenir net est comme une brèche, une échappée nocturne, un semblant de surprise et de souffle dans l’irrespirable du jour.  

épiphanie #12

 

C’est comme une panne de son, un arrêt sur image, quelque chose surgit qui était déjà là.
C’est accentuer, insister, creuser, délimiter tel ou tel contour, proposer aspérités ou arêtes.
L’écriture, sa mise en échos et son possible chaos.

 

 

tercet composé de manière combinatoire par Pierre Ménard sur le compte twitter de Sandor Krasna

terra vecchia

Ainsi cet hiver, nous nous étions confrontés à nouveau au langage étrange des services funéraires, frère et sœurs résolus à exaucer vingt ans après son décès les dernières volontés de notre mère — ce qui n’avait pas été possible au moment de sa disparition. Puis il y a eu cette histoire de virus, tout est devenu compliqué, la résolution reportée. Pourtant Philippe et moi avons décidé de maintenir le voyage à Bastia, délesté des funérailles il prenait l’allure envieuse de vacances, de temps ralenti. Nous avions réservé un logement dans la vieille ville, idéalement placé entre la citadelle et l’immense place Saint-Nicolas où nous apprécions boire un café le matin en observant les ferries qui arrivent du continent.

Quelques jours avant le départ, en vérifiant l’adresse de notre hôte je découvre que nous logerons dans une rue qui prolonge celle où ont vécu mes grands-parents maternels, coïncidence réjouissante qui réveille mon goût de l’enquête. Je plonge dans les archives d’état civil pour essayer de retrouver l’adresse précise de mes grands-parents via l’acte de naissance d’une sœur de ma mère, née dans cet appartement de la rue Droite dont j’avais entendu parler enfant.

Je ne trouve pas le document, me console en me disant que la rue a changé de nom et qu’il est probable que la numérotation ait également été modifiée, mais lancée sur le site des archives départementales de la Haute Corse je poursuis mes recherches à tâtons jusqu’à trouver l’acte de naissance de mon grand-père Louis.

Je découvre au bas de l’acte la signature maladroite de mon arrière-grand-père, comprends qu’il devait à peine savoir écrire, imaginer son application à signer le registre m’attendris. Surtout j’apprends que mes arrière-grands-parents vivaient précisément dans la rue où nous sommes installés aujourd’hui. Je ne peux véritablement localiser leur appartement, le registre ne mentionne pas le numéro, la rue du Lycée est devenue celle du Général Carbuccia, mais je suis plus qu’amusée par ces coïncidences à répétition, ça devient évident qu’en faisant ce voyage je ne pouvais éviter de me confronter à l’histoire familiale. 

Depuis notre arrivée j’emprunte quotidiennement ces deux rues, elles s’enchaînent en épingle à cheveux, je les photographie, attirée par l’effritement d’un mur, la vibration d’une couleur, une accumulation de câbles incohérente, une cage d’escalier qui souffle au dehors un parfum de cave, j’ai par contre du mal à saisir une vue d’ensemble de leurs courbes étroites, ascensionnelles que la lumière éclabousse en violents contrastes.

Ce n’est plus tout à fait le quartier populaire habité par mes aïeux, il a connu plusieurs mutations, c’est d’ailleurs le cœur historique de Bastia, Terra vecchia, il a été délaissé pour la ville se déployant au nord, réputé mal famé après-guerre, puis quasiment abandonné avant de se reconstruire aujourd’hui sous l’impulsion spéculative immobilière, à grand coup d’enduits colorés et de fenêtres en PVC. 

Au-delà de ma fascination pour les strates du temps encore visibles sur les murs, je ne sais pas ce que j’attends de ces photographies, je n’espère aucune révélation, mais elles me permettent d’inscrire une partie de ma famille dans un paysage plus précis, avec lui une idée de leur langue, de leur accent — je me demande si mon arrière-grand-père Giovanni Giuseppe Carozzi, devenu Jean Joseph, arrivé du Piémont, j’ignore à quel âge, a appris le français, ou bien parlait-il le corse si proche de sa langue natale ? Aussi se réveille le souvenir d’une sombre histoire que l’on racontait dans la famille, mon arrière-grand-père aurait été assassiné sur un chantier où il était maçon, le motif du crime je ne m’en souviens pas, est-ce que quelqu’un l’a su ? Les registres de la ville restent muets sur la date de sa disparition, si je n’en trouve pas la trace il faudra peut-être que je réinvente cette histoire.

marcher ensemble

Brasserie le Paris Lyon, après que nous nous soyons croisés par hasard sur le quai de la Gare de Lyon, où nous arrivions de banlieue avant d’aller en cours, réellement surpris de tomber l’un sur l’autre, dans le flot anonyme des voyageurs — tu m’avoueras bien plus tard que tu avais rebroussé chemin pour que nous nous croisions après m’avoir aperçue sur le quai. Nous avons évoqué nos jeunes parcours étudiants, tu avais choisi la fac de cinéma, tu passais beaucoup de temps dans les cafés à Paris, tu écrivais, j’avais quitté les arts plastiques pour du concret aux arts appliqués, j’étais studieuse. Les jours suivants nous nous y sommes retrouvés plusieurs fois le matin avant d’aller en cours, rituel d’apprivoisement, dans la salle de café à la lumière trouble, instants volés, entourés des travailleurs qui se jettent un petit café serré au comptoir, des couples adultères jambes mêlées sous les tables, nous tendus l’un vers l’autre.
 
Rue Van Gogh, sous le porche d’un grand immeuble moderne qui abrite des bureaux, peut-être sortions nous du Paris Lyon, sans doute s’est-il mis à pleuvoir, nous nous sommes abrités, puis enlacés, embrassés, vertige, peau et langue. Soudain une voix d’homme empreinte de colère, surgie d’outre-tombe, Allez-vous embrasser ailleurs, le gardien depuis l’intérieur du bâtiment, via l’interphone, j’ai eu peur, on a ri.
 
Rue Dupetit-Thouars, tu m’attends à la sortie de l’école Duperré. Tu aimes bien venir me chercher, tu trouves que les filles sont toutes assez jolies aux arts appliqués, leurs cheveux en chignons sauvages, leur mise étudiée devant le miroir, ça m’amuse et m’agace à la fois, je ne suis pas elles. Tu m’embrasses. Nous passons du temps dans les cafés autour, au Petit Bleu branché où se mélangent profs et étudiants, nous préférons le Central, moins exposé, sa banalité de Formica et sa lumière un peu froide nous rappellent les Acacias, le temps du lycée.
 
Au sommet de la butte Bergeyre, l’émerveillement de la conquête, une île dans la ville dont nous ignorions l’existence. Après une volée de marches nous arrivons au sommet de l’îlot calme et lumineux, ses habitants discrets derrière les grilles de jardinets soignés ou les fenêtres de leur pavillons coquets, brique et meulière. Nous nous tenons debout, à la pointe que dessine la rue Georges Lardennois au-dessus d’un vignoble, souffle coupé, l’un contre l’autre regards plongés dans cette perspective inédite, la ville au nord qui s’étale dans le creux comme une marée haute, à l’horizon Montmartre et la basilique de Sacré-Cœur, celle-là même que j’apercevais petite depuis la fenêtre de la salle de bain du boulevard Bessières.
 
Toutes nos marches pétries de la première fois. De Montgeron à Brunoy, marcher ensemble, ce que nous ne savions pas encore quand nous remontions la longue avenue de la République tétanisés d’incertitudes, le mal fou à nous dire, nos brusques accès de silence dans la banlieue comme endormie en ce milieu de semaine, en ce milieu du jour. Étions-nous fatigués, nous avons décidés de nous asseoir sur le trottoir de l’avenue Joffre en courbe descendante, ou seulement retardions-nous le moment de nous quitter puisque nous étions presque arrivés chez mes parents
et la pluie libératrice, mon nez fouissant ton cou 
il pleut
c’est merveilleux 
je t’aime

texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture sur la ville de Pierre Ménard

fermé temporairement

Le robinet d’or, rue Eugène Varlin, Paris, à l’heure du confinement

Cette série photographique est née pendant le confinement. À l’origine il y avait la photo du Robinet d’or — une brasserie dans la rue où nous habitons — prise pour documenter un texte sur trois petites filles qui en avait fait leur espace de jeu à ce moment où le dehors était considéré si dangereux. Lorsque je l’ai publiée, François Bon la commente, il y voit une référence à Uccello, je regarde alors la photo comme un tableau, découvre rétrospectivement ce qui m’avait attirée, le jeu graphique des pieds de chaises à la renverse, le silence après la bataille, le vide, qui se répète sans doute ailleurs, partout, dans la ville déserte. Je pars en quête de ces batailles qui se jouent dans les cafés fermés — elles ont lieu dans le secret de la nuit — au matin je n’en retrouve que les vestiges figés, meubles retournés, empilés, pieds en l’air qui s’élancent, débris et poussière au sol. Alors que Paris semble avoir du mal à contenir ses habitants, je colle mon front aux vitres des cafés désertés, découvre un monde endormi dedans, un silence assourdissant quand la ville s’essaie à la vie d’après, puisque nous sommes maintenant appelés à reprendre la vie d’avant mais autrement.

Les jours suivant au cours de mes promenades, ou de mes trajets vers l’atelier, je prends des chemins détournés pour découvrir des lieux inédits, je photographie chaque café dont je peux saisir le désordre et l’abandon, fascinée par les ruines, le temps en suspens qui se révèle, l’entremêlement des matériaux, bois, brun, acajou, vernis, blanchi, métal, osier, cuir synthétique, velours. La matière picturale ne se livre pas toujours au regard, les reflets sur les vitres troublent la vision, difficile de deviner l’intérieur dans le sombre du café. Je colle l’objectif à la vitre, déclenche, alors se révèlent pêle-mêle le désordre, les couleurs, les bois de chaises, les ustensiles, bouteilles et torchons. Devant certains cafés, des terrasses vides comme des zones de défense, je sursaute, surprise par un sans-abri endormi. Si le café est ouvert je demande si je peux photographier l’intérieur, je sens la gêne de l’employé —  c’est que c’est un sacré foutoir là-dedans, et puis le gérant n’est pas là, oui justement c’est ce qui m’intéresse. Dans les faubourgs, des groupes se forment devant le café fermé, reproduisent au dehors la communauté qu’ils formaient dedans, debout ou en appui sur quelques tabourets hauts, heureux de renouer un lien. 

Longtemps je n’ai pas aimé boire de café, adolescente je sais bien que se joue au café quelque chose de décisif, la possibilité d’entrer dans le groupe, de prendre part aux débats politiques ou philosophiques, aux Acacias, au Courrier de Lyon, au Central — j’étais de celles qui écoutent, qu’on impressionne, et je piquais les sucres alentour pour rendre supportable l’amertume du breuvage. J’ai pendant des années contourné cette habitude du café, alors que Philippe allait passer du temps au Métro, à deux pas de notre appartement de la rue de Malte, pour écrire. C’est bien après la naissance des filles, que j’ai découvert le rituel de jeunes mamans qui après avoir déposé les enfants à l’école se retrouvaient au café avant d’aller travailler. Un jour j’ai été conviée, j’ai goûté ce café du matin, on nous lâchions un peu de lest en fumant une cigarette. Bien des années après, alors que les filles allaient seules à l’école, devenues amies nous avons poursuivi ce rituel, aujourd’hui je me demande si nous le reprendrons en septembre.

La quête touche à sa fin, depuis plusieurs jours les cafetiers s’organisent pour vendre du café à emporter, ou bien se sont lancés dans des travaux de rénovation, mettant à profit ce temps de latence. On sent que ça s’agite, je deviens fébrile moi aussi, les heures sont comptées désormais, les terrasses vont être autorisées bientôt, nous pourrons nous vanter à nouveau, comme au lendemain de novembre 2015, je suis en terrasse. Peut-être trouverais je encore quelques cafés dépourvus de terrasses et condamnés à la fermeture, ou qui n’auront pas pu se relever, auront perdu la bataille.

le cri de la mouette de l’Arsenal

En sortant de l’immeuble la grille qui en protège l’accès paraît très imposante, plus qu’à l’habitude, effet secondaire, dehors je respire, l’air frais, des immeubles ouvriers, un haussmannien égaré, des bâtiments plus modernes de la fin des années soixante-dix quatre-vingt, la rue dessine un léger arrondi avant de rejoindre le canal, je passe devant l’ancienne école des filles, jette un œil à la boulangerie d’en face, fermée depuis des mois, bien avant le dix-sept mars, la librairie du canal éclairée, la gérante s’affaire, un promeneur de chien, un cycliste, deux joggers, l’éblouissement sur le quai de Valmy, inondation de soleil, je tourne à droite, longe le canal en légère descente, vérifie la présence de la fabrique Exacompta, briques verres petits carreaux, miroir, square Raoul Follereau souvenirs de jeux autour de la fontaine, plus d’eau depuis longtemps, de l’autre côté la Gare de l’Est, le faubourg, je ne les vois pas, le terrain redevient plat, la végétation du jardin Villemin pousse à travers les barreaux verts, la pelouse bosselée épaisse, désertée, qu’on aurait envie de se coucher dessus, nature à la fête qu’ils disent, le canal se courbe, les arbres denses, frondaisons frissonnent, couleurs acidulées, passerelles, la beauté du matin à l’angle de la rue des Vinaigriers, pont tournant, façade vermillon, en arrière les graffitis du mur de la rue Jean Poulmarch, la cour silencieuse de l’école rue de Marseille, une échappée, tente posée au bord de l’eau, scintilllement, canal sous-terrain, élagueurs, bois éclaté sur bitume, je croise la rue du faubourg du Temple, à droite la République, Jules Ferry, plus de lumière, arbres bas, ombre nette, articles pour plombier, tampons, restauration, peinture, mercerie en gros pour l’industrie du prêt à porter, je traverse la rue de Crussol et je pense à notre ancien appartement de la rue de Malte, la façade du Bataclan mais pas de fleurs, plus de fleurs, brèche, passage Saint-Pierre Amélie — incitation à l’errance, sage, file d’attente longue devant le bureau de poste du boulevard Richard Lenoir, des bénévoles de la Croix-Rouge distribuent du café aux SDF,  bruit de moteur boulevard Voltaire, je m’interroge sur l’avenir des escape game après le confinement, flèches dans le bleu du ciel, je prends par la rue Popincourt, croise l’impasse Truillot, la rue de l’Asile-Popincourt, le passage de l’Asile, la rue du Chemin-Vert, la villa Marcès, l’impasse Popincourt, l’impasse des Trois-Sœurs, le passage Lisa, la rue Sedaine, la villa Nicolas de Blegny, la rue devient Basfroi, familiarité, élan, retrouver Charonne, le Pause-café fermé, déserté, la rue partagée, sous le vent haut, choisir la lumière, le cri de la mouette de l’Arsenal.

texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture sur la ville de Pierre Ménard