présent et souvenirs

Le jour s’annonçait avec goût de tempête et pluie, finalement la douceur l’a emporté.

À la piscine avec Magali, sous la douche obligatoire avant l’accès au bassin en face de moi un homme se lave, je remarque à ses pieds le flacon de gel douche en plastique coloré, je ne sais pas ce qui me pousse à regarder son visage, je reconnais Jean élève avec moi à Montgeron, retrouvé à Duperré, nous avions été assez proches un temps, sourires gênés, surpris de nous retrouver sous la douche de la piscine, salut, ça va, c’est drôle, tu vas voir dehors il pleut des trombes, un peu plus tard échanges via messenger, se revoir bientôt ?

Retour à l’atelier des Arquebusiers, les deux précédentes tentatives d’apprentissage de la gravure interrompues par le bazar, cette fois ça devrait aller. Je sais pas trop où je vais mais j’aime les gestes, le parfum de l’encre, l’essuyage de la plaque, la surprise à la sortie de la presse, le relief de l’eau forte, et il y a les plombs dans leurs casiers qui me font de l’œil, mais je ne suis pas ici pour la typographie.

La fonction souvenir de Facebook me rappelle une photographie de mon père publiée il y a trois ans déjà, à l’époque je découvrais son visage d’enfant, j’écrivais Tu as peut être dix, onze ans (on ne le voit pas mais tu es en costume de communion), c’est la guerre et tu souris avec grâce. Dans ton regard je retrouve le mien, cette photo me re-lie à toi. Je ne savais pas encore où je mettais les pieds. Depuis on m’a confié les photos originales, et celle du communiant en plusieurs exemplaires, je vais pouvoir en donner une à A et MC.

Wifi en rade, Alice m’accompagne rue de Charonne pour assister à un cours en visio, nous arrivons par le faubourg Saint-Antoine, je le découvre rarement à cette heure, dans cet angle, le bleu blanchi du matin, la lumière sur les façades, la courbe de la rue, ça redessine la ville, impression d’être hors temps, que même s’ils vivaient un peu plus loin, de l’autre côté d’Aligre, quelques uns de mes fantômes se pressent par là. Le soir retrouver Nina, elle nous raconte sa rentrée normale à la Villa Arson.

Nous traversons un bout de Paris avec Nina, notre itinéraire vers la rue de Clichy balisé par la lumière, la beauté d’une cour intérieure. On s’est décidées pour l’exposition immersive L’ŒIL QUI MARCHE, nous quittons le BAL impressionnées et émues. Je photographie cette phrase de Wang Bing « Je n’ai employé aucune méthode, je n’ai fait que me rapprocher constamment.», ça envoie bouler la distance nécessaire, ça me réconforte.

Déjeuner avec Gracia, c’est réjouissant de la savoir à deux pas de la rue de Charonne, nos effrois partagés autour des crêpes rituelles, et une idée utopique et merveilleuse. En quittant l’atelier je suis éblouie par le soleil bas derrière la colonne de la Bastille dont j’envoie la photo à Gracia, il y a trois ans elle prenait une photo similaire, présent et souvenirs croisés.

même si le gris domine

Se forcer à sortir, même si le gris domine, faire des images pour le journal, dans la contrainte se laisser surprendre, le beau dans la ville sourde.

La journée à décortiquer une phrase de l’atelier d’été, Arriver c’est revenir, se charger d’impatience. Comment se serait ouvert le texte si je n’avais pas été à Erbalunga, au commencement ? Quel territoire aurait surgit ? Mesurer l’impossibilité de l’ailleurs. Je ne pouvais en réalité pas échapper à l’île, on ne la quitte pas comme ça.

Elle m’appelle depuis l’aéroport, son vol annulé, j’entends les sanglots qu’elle retient, ma gorge se serre, il y a eu trop de ratages, de comportement douteux autour, je n’arrive pas à démentir son constat amer, c’est difficile pour une fille de voyager seule. Trajet en velib jusqu’aux journées de l’estampe sous ciel lavé, j’achète une eau forte, collage de fragments sur le paysage. Appel apaisé de Nina, elle est à Nice.


Reçu et lu Perdre Claire, Camille Ruiz chez Publie.net. C’est un journal de deuil. C’est très beau, j’ai eu peur que ça m’immobilise, ça me donne plutôt de l’élan, arrêter de se cacher, c’est peut-être bien le moment.

Je ne serais jamais allée voir la pièce si mon amie n’était pas assistante à la mise en scène. Finalement une bonne surprise, peut-être l’acteur cabotin qui chante une chanson de Jean Constantin, ça convoque mes parents, il était leur témoin de mariage, j’entends ma mère chantonner le Pacha, j’imagine l’accolade entre mon père et le bonhomme. Aussi l’émotion de me retrouver dans une salle de théâtre, le pourpre, le public et l’attente.

Au Père Lachaise, première fois que j’y viens seule, entendu que ce serait le dernier beau jour de la semaine, j’ai pris le Canon. Je m’interroge sur la présence des stylos sur la tombe de Proust, un truc de fans, émue par la sobriété de la tombe de Yves et Simone, la mousse à l’œuvre, ce sont les deux seules que j’avais repérées sur le plan avant de me perdre dans les allées. Je fais quelques photos, joue à cache cache avec un autre photographe, nous sommes attirés par les mêmes statues, la même lumière, signifions à l’autre l’attente, nous finissons par nous perdre de vue.

Trombes d’eau, regrette de n’avoir pas eu le courage de retourner voir l’Arc de près hier soir. Crainte qu’avec l’automne le journal se transforme en bureau des pleurs, je me concentrerai sur les images, il y a tellement à faire avec le gris.

retrouver la nuit

Alice veut jouer, sommes-nous capables de dresser la liste des cinquante états d’Amérique ? Chacun penché sur notre carré de papier, nous finissons par sécher, dix états oubliés, nous manquaient entre autres, Nebraska, Dakota, Wyoming. Me revient la chanson de Luna Parker, je leur apprends que le Éric des États d’âmes… c’est Éric Tabuchi, me demande si lui aurait pu tous les citer.

Marche avec Alice et Philippe pour rejoindre le musée de la Vie romantique, à l’accueil ceux qui nous précèdent se voient refuser l’entrée, ils avaient fait deux heures de route pour venir, implacables jauges et réservations, nous renonçons et poursuivons la balade dans le neuvième, beau quartier, mais toutes mes photos sont ratées. Le soir, Bourvil dans Le cercle rouge, sa mélancolie me bouleverse.

Retrouvailles avec les membres de L’aiR Nu pour l’AG annuelle, couscous boulevard de Ménilmontant, échanges autour d’un nouveau projet auquel nous pourrions participer très concrètement, Gilda nous raconte ce moment de bascule qu’elle a vu s’opérer en librairie, la vie éphémère du livre, la loi des retours, se rappeler que le livre c’est une industrie, ça ne fait pas rêver, marche retour sur le boulevard, l’air doux, les techniciens entretiennent la station Vélib où je prends mon vélo chaque matin, de nuit c’est assez étrange, cette scène m’entête le lendemain, j’ai cru que c’était un rêve.

Je lis le livre de Xavier Georgin, 23 poses manquantes, je suis émue, et la surprise d’y croiser un personnage féminin « Clo », qui porte le petit nom donné à sa soeur par mon père, l’époque, le territoire évoqués entretiennent mon trouble, je cherche d’autres fantômes dans son texte, je crois que je m’accroche à l’idée que nos morts se sont croisés comme pour m’assurer de leur existence. Il m’arrive de chercher leurs visages sur de vieilles cartes postales, dans des ouvrages photographiques, récemment le Belleville 1965 en couleurs, où je n’ai pas trouvé mon père.

Les nuages les immeubles mornes se couvrent d’un gris tiède, il y a un air humide et chaud aux relents de tropiques. Le sms de Nina, un train annulé, elle n’aura pas son avion a Pise, les retrouvailles avec les amis du Tiers Livre — Juliette n’avait pu nous rejoindre la semaine dernière, cette fois c’est à Laumière autour des choux à la crème d’Emmanuelle — mettent heureusement à distance l’inquiétude, dans la soirée j’apprends son retour mouvementé à la case départ, sa rencontre avec la vieille dame russe polyglotte, demain elle prendra l’avion depuis Nice.

Message laconique et triomphant de Nina, deuxième avion ! Retrouvailles à la crêperie avec Gracia et Milène, échanges vifs, on rit beaucoup, on parle d’écriture, quelque chose s’ouvre, nous traversons l’esplanade , Milène dit qu’elle aime bien cet endroit, les couples qui dansent, je ne les avait jamais vu auparavant. Je décide de rentrer en marchant, je pense aux errances et à l’insouciance qu’évoquait Gracia, j’aime retrouver la nuit, avant minuit message rassurant et ravi de Nina.

Tellement de questions sur Le Comanche, j’ai l’impression qu’il va falloir tout déconstruire, me concentrer sur la rencontre, ce vertige je crois bien que je ne saurais pas écrire sans. Je pense à la photo du mur de l’immeuble où vivaient mes grands-parents à Bastia, l’effritement, une plante qui pousse dans la fissure, une armature mise à nue, ça fait son chemin. Nina nous envoie quelques photos depuis Aci Castello, ça réveille doucement une envie de voyage.

une attention différente

Nous nous décidons pour l’île Saint Louis, longtemps P y a marché seul, maintenant nous marchons ensemble, filons par le faubourg Saint-Martin, cars de CRS, uniformes, air lourd, tension palpable en approchant la Seine, nous traversons. Le soleil appelle un café, place Saint-André des Arts, la pleine lumière, l’échange vif, l’acuité, les sensations douces, je le prends en photo, nous repartons vers la place Dauphine, j’ai l’impression que c’est la première fois que je m’arrête sur cette place, vidée de touristes, ici la ville calme.

Dimanche studieux avec P et A, tous les trois à écrire, nouvel équilibre, une attention différente, sentir l’absence de N, à cet instant je reçois le sms où elle m’annonce qu’après le 3 elle passera à Paris, s’habituer à ce que dorénavant elle dise je passe à. Le ciel s’est alourdit, nous prenons le prétexte d’une glace pour sortir, foule au dehors, quelques passant.es se découragent sous les premières gouttes.

Retrouver D pour une dînette, deux fois en quinze jours, la voilà presque parisienne, elle me raconte que ses parents lui ont fièrement rapporté une boîte du Vaucluse, des souvenirs auxquels elle ne voulait pas être confrontées à ce moment là, son refus d’abord à l’ouvrir, j’essaie de comprendre, tout juste rentrée de Belgique avec les photos et les lettres de mon père, ma lutte contre l’effacement en alerte.

Journée de travail dense, un peu ennuyeuse, je décide de rentrer à pieds, en quête d’images, d’un événement, j’avance dans les rues en me laissant guider par la lumière, aller là où le soleil réchauffe les murs. La nuit, entre deux réveils, découvrir l’énorme araignée observée ce matin au plafond, elle rampe maintenant dans le coin du mur à cinquante centimètres de mon oreiller, éclairée par la lueur orange de la prise anti-moustique, dans le lit je me fais toute petite, nuit agitée.

Une image idéale qui s’impose dans le texte en cours pour l’atelier, un souvenir nourri/fabriqué, peut être que je me tends un piège, je m’impatiente déjà.

Avec G, nous mangeons des crêpes, ça devient une habitude, j’aime les questionnements qui surgissent, les émotions qui nous traversent, le rapport à l’écriture, elle pointe un de mes abus de langage « il/ elle/ je m’autorise à », je décide de m’en débarrasser, maintenant j’écris. Ça file vite, oui c’est court à midi mais si on le fait souvent c’est bien.

Retrouvailles à La belle équipe autour du livre de Xavier, en tête le procès des attentats, je n’en parle pas, émue de me retrouver sur cette terrasse où il y a un an nous étions avec Martine T, Thibaud et Xavier, se souvenir de nos échanges autour de nos chantiers, repartir avec le livre de Xavier, tentation de me promettre que dans un an c’est mon tour, renoncer l’instant suivant. Bue enfin cette mauresque avec PCH.

25 rue des Marais

atlas Jacoubet, Paris, détail

À la mi-juillet 1851, Baudelaire est de retour à Paris, au 31bis rue des Marais (ou rue des Marais du Temple, ou rue des Marais Saint-Martin) puis chez Jeanne Duval, au 25 de la même rue. Comme la plupart des lieux où il a vécu, cette maison a disparu, la rue elle même n’existe plus. La rue des Marais reliait la rue du faubourg Saint-Martin à la rue du Temple, en 1855 Haussmann à l’œuvre perce le boulevard de Magenta, arrache en son centre le côté impair de la rue des Marais et la caserne Vérines en recouvrira l’extrémité. Sa proximité avec le lieu où je vis aujourd’hui, le fait que nous nous soyons installés à Paris rue de Malte de 1996 à 1999, mon goût des signes… c’est là que j’irais sur les traces du poète. Commencer par l’étude de plans anciens pour recouper les informations, comprendre qu’il reste aujourd’hui quatre fragments de la rue des Marais, sous les noms de rue de Nancy, place Jacques Bonsergent (uniquement le côté pair de la rue), puis rue Albert Thomas, enfin rue de Malte. La rue de Nancy s’inscrit dans le prolongement du passage du Désir, c’est une voie étroite et calme à l’architecture mixte dont le tracé n’a sans doute pas bougé depuis 1851. Rien ne laisse deviner la présence de Baudelaire, aujourd’hui quelques immeubles haussmanniens parmi des bâtiments d’un ou deux étages — la direction de la sécurité de proximité parisienne, l’espace Japon, des hôtels endormis — de la brique, de la pierre de Paris, de la pierre de Taille. L’immeuble du n°11, plus étroit, suggère un bâti plus ancien. Je prends quelques photos sans conviction, ce n’était pas ces bâtiments, ni ces portes, ni ces fenêtres, ce n’était pas ces hauteurs, ces enduits, cet asphalte, si je veux des pavés il me faut retourner sur les bords du canal. La rue dessine une légère courbe avant de se jeter sur le boulevard de Magenta.

Paris, rue de Nancy, mars 2021
Paris, place Jacques Bonsergent, mars 2021

C’est là tout autre ambiance, circulation dense, voitures, bus, vélos et trottinettes, place grouillante, « la rue assourdissante autour de moi hurlait. » Il faut alors imaginer le tracé de la rue en traversant les quatre voies, les terre-pleins, les pistes cyclables, pour arriver sur la place Jacques Bonsergent, surtout il faut faire abstraction de la République qui attire sur la droite pour dresser le bâti du trottoir impair de la rue des Marais, précisément là où vivait Baudelaire — j’ai pu le vérifier sur l’atlas de Jacoubet. Je longe la place, sur la gauche l’entrée du passage des Marais reste la seule mention de l’ancienne rue. Je m’engage rue Albert Thomas, des immeubles ouvriers et du Haussmann — encore — quelques commerces tendance s’y risquent. L’église Saint-Martin-des-Champs à l’abri d’un échafaudage me donne un faux espoir, elle a été construite en 1854, Baudelaire avait déjà fui vers une autre demeure. J’ai parcouru ces rues quelques fois, mais je n’y ai pas vraiment de souvenirs, je ne connais pas l’histoire de ces lieux, je peux seulement rêver ce Paris disparu, imaginer les soirées agitées du café le Peletier où se retrouvait la basse bohème, m’émouvoir de la beauté paradoxale d’un échafaudage, devenir une passante. Au bout de la rue Albert Thomas se dresse l’immense mur en pierre de taille de la caserne Vérines, une plaque signale qu‘ici s’élevaient de 1822 à 1839 le Diorama de Daguerre et le laboratoire où celui-ci, perfectionnant l’invention de Joseph Nicéphore Nièpce découvrit le daguerréotype. C’est de cet endroit, au 5 rue des Marais, qu’en 1838 Daguerre photographie le Boulevard du Temple, ne pas s’illusionner du calme apparent, si on ne voit pas grouiller la foule c’est que les déplacements étaient trop rapides pour être enregistrés par le daguerréotype, pourtant on devine une forme humaine en bas à gauche de l’image, un homme qui se fait cirer les chaussures, le chiffonnier ne doit pas être bien loin. C’est l’une des toutes premières photos du monde, c’est peut-être la seule représentation du quartier tel que Baudelaire l’a connu, vu d’en haut, Paris décor, d’avant les grands chantiers, d’avant les expropriations pour cause d’utilité publique, celui de la mélancolie des vieux faubourgs, celui auquel je rêve à travers la foule anonyme, dans la ville fermée, absente à elle-même.

Paris, Boulevard du temple, par Daguerre en1838
Paris, place de la République, mars 2021

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier Baudelaire

premier mai

Dar El Beïda, 1970

C’est le premier mai, ciel radieux. Je suis fébrile, comme chaque fois que je m’apprête à rencontrer quelqu’un qui t’a côtoyé, comme si j’allais passer un grand oral. Je dois retrouver Slimane, un de tes anciens élèves, pour un café à l’East Bunker, près de la Gare de l’Est, immanquable. C’est à cinq minutes de la maison mais je ne peux m’empêcher de partir en avance, il ne pourrait pourtant rien m’arriver, je n’ai qu’à longer le même trottoir depuis la porte cochère jusqu’à la brasserie. Je marche lentement sous une chaleur qu’on dirait d’été, ne trouve aucun attrait à cette portion de la rue du Faubourg Saint-Martin, hormis le magasin de vêtements professionnels Bragard, dans la vitrine les mannequins en tenue de service se préparent aux intrigues qu’ils joueront la nuit venue. Mon regard préfère l’autre côté de la rue, plonge sur les voies de chemin de fer de la Gare de l’Est, rêve de voyages. La terrasse de l’East Bunker est en plein soleil, j’hésite, ne sais pas où m’asseoir, incapable de choisir je décide de me poster devant, j’observe les allées et venues des familles à l’entrée du jardin des Récollets, j’entends la voix douce et lointaine d’une annonce de la SNCF, je guette Slimane, j’ai bien vu sa photo sur les réseaux, mais je crains de ne pas le reconnaître. Je le guette parmi les voyageurs qui sortent de la gare, parmi les anonymes qui remontent la rue du Faubourg Saint-Martin, je le guette dans l’autobus qui passe, sur l’écran de mon téléphone portable, je m’encombre de peurs inutiles, s’il avait loupé son train, s’il ne prenait pas la bonne sortie ? Le soleil accable le bitume, la ville me paraît soudain étrangement calme malgré la proximité de la gare, sous la lumière crue elle se désagrège, ses immeubles tremblent comme des cubes de sable en suspension. Enfin je reconnais Slimane, il marche rapidement, petit, svelte, le visage un peu crispé sous le soleil intense. Malgré la chaleur je frissonne, à peine mes épaules redressées il est devant moi, je croise son regard brun. D’une douceur inattendue. D’une étrange familiarité. L’air me manque. Aveuglée. Rompue. Se laisser glisser sur le sol. C’est toi qui me regardes ? Le temps s’est replié, tu es descendu du Comanche, tu me dis je suis là. Tout ce que j’ai enfoui, occulté, tout ce que j’ai dissimulé d’amour crie au dedans. Mais déjà Slimane m’embrasse chaleureusement, comme un de mes oncles corse, comme chacun de ces hommes qui surgissent de ton passé — j’aime la familiarité de ces embrassades.

labyrinthe

Cretto di Burri, mai 2018

Je n’ai pas le sens de l’orientation, je n’ai jamais compris cette histoire de repères visuels, pas que je sois stupide, je vois bien de quoi on parle, mais je ne sais pas comment m’attacher au fait qu’il y a là un pressing ou une façade particulière au coin de la rue, je préfère attraper le visage des passants, la sensation de l’air, la couleur du ciel. J’appréhende la ville par son tracé, vue d’en haut, avant de m’aventurer j’en étudie le plan pour mémoriser les grands axes, je fais l’impasse sur les petites rues adjacentes dont je ne peux mémoriser les noms — surtout si je suis à l’étranger — très souvent cela m’oblige à interpeler les habitants, ce qui m’amuse, surtout au Japon où encore aujourd’hui peu de personnes maîtrisent l’anglais, mais leur politesse est telle qu’ils prennent le temps de vous escorter là où vous souhaitez aller, et si par malchance ils n’identifient pas l’endroit ils s’excusent et s’éloignent avec une humilité désarmante. Je suis affligée de la même incapacité à l’intérieur d’un bâtiment, combien de fois je me suis perdue dans les couloirs de collèges et lycées — avec cette manie du voyage de ma mère j’en ai changé trop souvent — la même crainte renouvelée chaque année, je ne m’en sortais qu’en suivant les élèves repérés en classe le premier jour, gare au demi groupe, je risquais de ne pas me retrouver dans le bon cours de langue, j’en rêve encore. À cette défaillance se lie une peur très forte d’abandon, réveillée brutalement en Sicile, le jour où nous sommes venus découvrir le Cretto di Burri avec Philippe. C’est en mai, il fait un temps merveilleux, l’œuvre se dresse monumentale sur les ruines de l’ancienne Gibellina dévastée par un tremblement de terre en 1968. Le site est partiellement fermé pour travaux de rénovation, on en blanchit les surfaces brunies par le temps. Nous franchissons allègrement le ruban rouge et blanc, nous avançons dans le labyrinthe sous un soleil déjà chaud. Les blocs mesurent plus d’un mètre soixante de hauteur, nous dérobent aux regards. On entend revenir en écho les voix d’un petit groupe sur une colline au loin et le moteur d’un drone qui survole l’œuvre, sa présence m’agace un peu, sommes nous surveillés ? Très vite tu as envie d’aller plus loin, plus haut, faire des images, moi je me sens mal à l’aise, pas tellement envie de transgresser davantage, et puis il fait chaud, je ne parviens pas à photographier le lieu, je préfère me coller à l’ombre maigre d’une paroi, tu me promets de ne pas t’éloigner plus de dix minutes, je t’attends, je ne bouge pas. La chaleur, le bruit léger du moteur, les palabres du groupe au loin, je me laisse petit à petit gagner par une vague inquiétude, le temps s’étire, je consulte l’heure sur mon téléphone, incapable d’imaginer depuis combien de temps tu t’es absenté, je t’appelle, tu ne me réponds pas, j’attends, une minute d’éternité, t’appelle encore, rien, seulement le bourdonnement du drone et les voix sur la colline qui me narguent, j’appelle, crie ton prénom, c’est insupportable à la fin que tu ne me répondes pas. J’élabore un scénario catastrophe comme je sais si bien le faire, avec cette chaleur tu as peut-être fait un malaise, ou tu seras tombé du haut d’un bloc où tu auras eu l’audace de grimper, mais je n’ose pas bouger. Je t’appelle encore en me jurant que c’est la dernière fois, qu’il faudra après partir à ta recherche. Je me cramponne au ciment blanc, quand finalement tu surgis d’une venelle, tu me cherchais, tu as crié mon nom, tu ne m’entendais pas ? Non, moi aussi je t’ai appelé, dix fois, nous finissons par admettre que nos cris ont été capturés par les murs de ciment. Nous redescendons à travers le labyrinthe jusqu’à rejoindre la route en contrebas, je suis encore emprise de peur et de dépit, en colère contre toi et ma capacité à dramatiser, mon manquement à cet endroit envoûtant. La beauté apaisée du Cretto est bien réelle, mais je crains qu’elle ne soit à jamais entachée de cette frayeur que j’ai eu de te perdre.

Cretto di Burri, mai 2018

Photographies de Philippe Diaz

l’image qui m’est restée de cette nuit

C’est une photographie que j’ai prise à proximité de la gare d’Osaka, au milieu de juin 2017. Il n’était pas loin de minuit, j’étais sortie dans la ville après le farewell dinner de mon client japonais, aucune appréhension malgré les mises en garde de mon amie Fumie qui s’inquiétait de me savoir seule dans la nuit, je l’avais rassurée, vraiment si il y avait un lieu où je ne me sentais pas en danger c’était bien Osaka, je lui ai promis de pas trop m’éloigner de l’hôtel, je suis plutôt prudente, voire peureuse. J’ai marché seule — ce qui ne m’arrive presque jamais, un temps long où je suis seule — l’air était très doux, presque chaud, cette sensation d’été et de solitude m’enivrait, comme enfant le vélo sans roulettes avec pour seules limites la fatigue ou la peur de me perdre tout à fait. C’est pour cela que je voulais absolument retrouver cette photographie, comme la trace de cette sensation de liberté renforcée par la distance avec mon quotidien, elle ne dit rien de la chaleur, de mon ivresse, mais c’est l’image qui m’est restée de cette nuit. Le jeune père endormi, enfin je crois bien qu’il dort, accroupi, presque en équilibre en appui sur la poussette où sa petite fille dort aussi, la vie nocturne autour, le mystère de cette situation — depuis quand sont-ils là en bordure de la gare, où est la mère ? Je n’ai à l’époque perçu aucun drame, juste l’épuisement du père, l’abandon de la fillette, dans un flottement doux et tiède. Je voulais retrouver cette photographie, son souvenir net est comme une brèche, une échappée nocturne, un semblant de surprise et de souffle dans l’irrespirable du jour.  

épiphanie #12

 

C’est comme une panne de son, un arrêt sur image, quelque chose surgit qui était déjà là.
C’est accentuer, insister, creuser, délimiter tel ou tel contour, proposer aspérités ou arêtes.
L’écriture, sa mise en échos et son possible chaos.

 

 

tercet composé de manière combinatoire par Pierre Ménard sur le compte twitter de Sandor Krasna