renouer avec la ville

De retour à Paris le besoin de reprendre nos marches. Comme nous n’avons pas pris le temps d’y penser — peut-être qu’il fallait d’abord renouer avec la ville, nous nous dirigeons vers les Buttes-Chaumont. Nous entamons le parc par une autre allée pour tromper l’habitude. Il y a trop de flâneurs, de coureurs, de familles, d’enfants contrariés, il y a une ambiance de rentrée qui fait monter un petit blues. Nous descendons vers le bassin de la Villette en faisant une halte à La terrasse de Laumière. Les Buttes, comme le bassin, sont devenus mes points d’attachement à la ville. La sybille, les ombres et les reflets, l’insolite d’une bribe de conversation, les mouvements du ciel, briques, pierres, volets, les apparitions. La ville, qu’il faut réapprendre à aimer avant l’hiver.

Nous fixons les jours et les horaires des trains que nous prendrons au Japon, avant la partie professionnelle du voyage. De Tokyo à Kanazawa, de Kanazawa à Takamatsu, de Takamatsu à  Kōchi, puis de Kochi à Osaka où je retrouverai mon client. J’ai l’idée que ce sera peut-être le dernier voyage au Japon, mais je n’ai aucune amertume. On a eu une chance folle de pouvoir y aller si souvent, alors que longtemps je n’avais pu envisager ces déplacements au bout de monde, terrorisée par l’avion, le manque de repères… tout cela a été balayé. Mais je n’ai plus les mêmes envies, ou peut-être plus les mêmes forces, et ce renoncement ne me coûte rien, renoncement est sans doute trop fort.

Retour sous les toits de Charonne. On esquisse les contours de l’année à venir, même si bien sûr on ne contrôle rien. Continuer tout en cessant de jouer au pompier, accepter le ralentissement, en profiter même pour se consacrer aux choses qui désormais me tiennent le plus à cœur, Corbera, les mains dans l’encre et dans l’eau. D’un coup ce qui auparavant m’inquiétait devient une perspective choisie, j’espère ne pas perdre cet enthousiasme.

Parfois dans la semaine remontent des images, des sensations de la semaine précédente passée avec Delphine et Agnès, la révélation des cyanotypes sous le soleil, la présence du vivant, nos chansons, parfois je te raconte. J’essaie autour de chaque reminiscence de reconstituer la lumière, l’odeur, le morceau de musique que nous écoutions alors. Mais je ne t’ai pas raconté ce dernier soir, où nous étions déjà couchées dans le dortoir, le loir n’avait pas fait ses petits bruits habituels, nous étions plus lasses que d’habitude et j’ai demandé à Agnès, puis qu’elle était sur son télephone, si elle pouvait nous passer Nights in white satin, alors que j’étais prête à m’endormir, et ce moment, tout proche du sommeil, les choeurs mélancoliques des Moody blues, m’ont procuré une joie intense.

Relire la matière accumulée, repérer les passages manquants, même si le fragment accepte le vide, s’il ne cherche pas à combler ce qui a été effacé par le temps et le silence.

De ce qui s’est passé entre l’arrivée de Louis et Pauline à Paris (que je situe en 1937) et la photographie de mariage prise en 1941, je n’ai rien dit. Dans ce vide il y a pourtant eu l’entrée en guerre et la naissance de ma mère. Je voudrais écrire le bruit de la guerre, mais je ne sais pas comment la nouvelle est arrivée avenue de Corbera. Suivant une intuition, je comprends que si ma mère est née le 31 mai 1940, Pauline est probablement tombée enceinte en septembre 1939, au moment où la France déclare la guerre. Maintenant que je découvre cette coïncidence chronologique, ce télescopage entre le fracas du monde et la maternité, je me sens obligée de l’écrire, mais il ne faudrait pas le surligner. De la guerre qui commence, je ne peux qu’imaginer le rétrécissement du quotidien, les nouvelles qu’on attend, l’agitation. 
À ce moment là Pauline ignore encore qu’elle est enceinte.
 Deux ans plus tard, sur la photographie de mariage de Titus et Lili, elle apparaît avec une fleur dans les cheveux, un sourire léger, et ma petite maman est posée sur les genoux de sa grand-mère.

lier les images entre elles

L’enfant est couché sur les pieds de sa mère qui porte des baskets blanches. La mère est immobile, elle tient dans une main une boîte à gâteaux, dans l’autre son téléphone. Elle vient d’apprendre qu’un proche a attrapé la varicelle. Pragmatique, elle lance à l’enfant, toujours allongé sur ses chaussures, tu ne voudrais pas attraper la varicelle avant la rentrée scolaire ?

Après l’atelier de gravure, nous allons déjeuner dans une cantine de quartier. L’espace est presque plein. La cheffe, un peu à cran, masque sa fatigue derrière un sourire fragile. Nous trouvons quelques places autour de la grande table centrale. Nous essayons d’articuler une conversation dont j’ai tout oublié. Au moment de partir, mon sac a disparu. Je fais le tour des chaises, me souviens l’avoir posé juste à côté de moi. Sans doute A l’a-t-elle repoussé en s’installant, comment n’ai je pas eu le réflexe de le reprendre ? Je suis sidérée. J’essaie de faire l’inventaire de ce qu’il contenait. Valérie me demande s’il y avait mes clés. Oui, mes clés. Et ma pièce d’identité. Donc mon adresse. Philippe travaille tout près, heureusement j’ai mon téléphone, il vient m’ouvrir, je m’enferme en attendant le serrurier. L’après-midi, qui devait être consacré au travail et au dossier pour Saint-Sulpice, se dissout dans les appels, l’opposition bancaire, la plainte en ligne. J’oublie de déclarer le vol des clés. Il faudra attendre que la plainte soit enregistrée pour la modifier. En voulant finir la lecture de Bruits, je cherche mes lunettes et réalise, avec un soulagement joyeux, qu’elles n’étaient pas dans le sac volé mais dans celui qui contient le matériel de gravure et les tirages, eux irremplaçables. 

Comme j’ai oublié de déclarer le vol des clés, je dois aller au commissariat compléter ma plainte. Le lieutenant me reproche mon manque de vigilance, les victimes sont toujours un peu coupables. Il est lent, la situation m’ennuie, j’écoute le plaignant assis dans la même pièce que moi un jardin stylisé, non, plutôt synthétisé… puis une petite perspective. L’agent s’agace, c’est trop long, monsieur, ça va planter. Vous en avez encore beaucoup ? Oui, toute ma collection. L’inventaire reprend. Une petite aquarelle à la manière de Sisley. Une perspective style Boudin. Un dessin encadré, une femme de profil. Un très beau dessin attribué à… deux pochades sur bois avec des personnages du même artiste. Un grand dessin, un grand pastel. Le logiciel bugue au moment d’enregistrer la plainte. Ce n’est pas possible, monsieur, ça fait tout planter. Vous en avez encore beaucoup ? Toute ma vie, je vous dis. Il faudra faire ça en plusieurs fois. Une petite gouache encadrée du XIXe, proche de Bonington. Une femme arabe assise dans un intérieur mauresque, non signée, genre Delacroix. Maure quoi ? Vous pouvez épeler ? Mauresque, arabe quoi… Deux caricatures, l’une représentant Balzac, l’autre un peintre dans son atelier, il me semble qu’il y a même un chat qui surgit, oui notez ça, un chat. Le lieutenant soupire. Un carton à dessin plein à craquer. Un dessin encadré à la manière de Seurat. Une aquarelle. Je termine ma déposition et je quitte le bureau à regret. La litanie, la manière dont cet homme tente de transmettre la beauté de ce qui lui a été volé, l’indifférence de l’agent. Toute une vie inventoriée, j’aurais pu l’écouter des heures.

C passe me voir rue de Charonne. Nous nous rencontrons dans la vraie vie pour la première fois. Nous parlons vite, un peu trop, elle me demande de lui dédicacer un exemplaire de Comanche. Elle n’a pas beaucoup de temps, doit déposer un sac à restaurer dans un atelier rue de Turbigo, va prendre un taxi. Je lui propose de partager la course pour prolonger notre échange. Nous voilà côte à côte sur la banquette arrière comme deux personnages d’un film. Il pleut. Elle parle avec assurance, prévoit déjà la suite de son trajet avec la femme qui conduit le taxi. Elle laisse ses bagages dans la voiture le temps de déposer le sac, précise qu’elle n’en a pas pour longtemps, je vous laisse ma vie, là. Je l’accompagne dans l’atelier ou des femmes redonnent forme à des objets de luxe fatigués, elle remonte dans le taxi, avant que nous nous quittions elle me dit que je suis la bienvenue à Barcelone.

Est-ce que nous regardons le mal pour vérifier que le bien respire encore ?

J’étale mes travaux au sol, j’essaie de lier les images entre elles. Des arbres, la mer, des traces, des effacements, la persistance des formes, des zones floues. Plus que des paysages familiers, des repères. L’intuition que l’écriture pourrait se mêler aux images, qu’un texte est déjà là mais demande à prendre forme, j’ignore encore comment il s’articulera avec elles. Philippe en rentrant, me dit que cela lui rappelle mon travail sur Proust pour le diplôme. Ça me fait plaisir, plus que la dimension plastique, je crois que c’est d’avoir pu retrouver le temps de la recherche et de l’expérience.

merci, je vais bien

Marche dominicale, passage au Salon de la revue.
 Pendant que Philippe discute avec son éditeur, je me perds dans la conversation voisine. Je remarque la couverture jaune d’une revue posée sur la table, L’Ochju. Le titre m’arrête. L’œil, en corse. J’entends : insularité, langue, accent. Je me joins à la conversation, presque impolie. J’échange avec la jeune directrice de la revue, repensant à la description que mon frère avait faite de notre grand-mère Pauline, se souvenant de la langue corse qu’elle parlait souvent, et de son accent, dont je n’ai gardé aucun souvenir. Cette absence m’a frappée, un morceau d’identité m’avait échappé sans que je m’en aperçoive.

Nous traversons le jardin en hommage aux victimes du 13 novembre, dont Juliette nous avait parlé lors de son passage à Paris. Dix ans. Ne pas y croire. Je lis les noms des victimes gravés sur les stèles symbolisant chaque lieu touché lors des attentats. Entre les stèles, un jardin reprend le plan des rues. Une note explicative m’apprend que, la nuit, des lueurs ponctuent le jardin, disposées selon la voûte céleste du 13 novembre 2015. Une nuit de novembre, on ne peut qu’imaginer la place des étoiles.

Nous rentrons par la place de la République. Des drapeaux bleu-blanc-rouge flottent, agités par un petit groupe de prétendus patriotes qui réveillent la méfiance.

Voyant la lune haute dans le ciel, un enfant demande à sa mère si elle a des ailes. Elle lui répond que non. J’aurais aimé qu’elle lui dise que c’était beau d’imaginer cela. L’enfant insiste, Mais pourquoi la lune n’a pas d’ailes ?

Attachant la broche de Pauline sur ma veste, je m’étonne de la manière dont mon attention aux objets change. Cette broche, que ma mère m’avait donnée simplement parce que je la trouvais jolie, aujourd’hui se charge d’histoires, de présences. Je la touche parfois, en marchant dans le quartier, avant de monter sur un vélo, comme un talisman. Cette attention mouvante, je crois que c’est une forme de mémoire.

L’ami finit son message en m’écrivant J’espère que tu vas bien.
 Je n’ai pas su lui répondre. Écrire merci, je vais bien serait forcément assujetti à une litanie de si j’oublie.

Si j’oublie…

Si j’oublie…

Si j’oublie…

Alors oui, je vais bien.

La vidéo d’Anh Mat. Le taxi quotidien avec Isabelle.
 Elle demande à son père s’il préfèrerait visiter les morts ou les ressusciter.
 Je me dis que c’est ce que je fais, la plupart du temps, quand j’écris — mais je ne désespère pas d’en avoir fini un jour avec mes morts.
 Écoutant les voix familières d’Anh Mat et d’Isabelle, m’invitant à sortir pour savourer la journée ensoleillée qui s’annonce, je réalise qu’ils me manquent. Je leur envoie un message vocal.
 Anh Mat me répond quelques instants plus tard.
 Derrière sa voix, j’entends Isabelle qui chante.
 Et je me dis que les voix parfois nous relient, malgré la distance.

faire avec les légendes

J’ai bien cru que j’allais pleurer, mais je ne sentais nulle part le soutien nécessaire à mes larmes. Et ça n’aurait rien changé que je pleure. Et peut-être qu’on a raison de me le dire, peut-être que ça n’en vaut pas la peine. J’ai fait avec cette amertume jusqu’au coucher, et le lendemain encore, la gorge était serrée, prise dans un étau invisible.

Corbera. J’ai écrit à l’adjointe chargée de la mémoire et du monde combattant. J’ai ouvert le fichier que j’ai nommé Corbera tourbillon pour le distinguer de Corbera 1, je l’ai refermé aussitôt. À cette étape, je ne peux pas me contenter d’interstices, à des heures où je n’ai plus l’énergie de refléchir, embrouillée par le bruit du monde qu’il faudrait pouvoir ignorer.

Devant la librairie entièrement vidée faute de repreneur, les bibliothèques encombrent le trottoir qui feront peut-être des heureux. Les murs ont été rachetés par une marque de baskets.

En lisant La maison vide, le passage sur le monument aux morts m’a ramenée à Bastia. Ma petite sœur appelait montagne le monument de la place Saint-Nicolas. Pourtant rien ne m’y fait penser, c’est un bloc à l’allure sobre surmonté d’un bronze representant une mère qui donne son fils à la Mère patrie. J’imagine que la hauteur et la masse du monument pour une toute petite fille de son âge, trois ou quatre ans à l’époque, pouvaient faire l’effet d’une montagne. La mort, une montagne. Cherchant des images, je découvre qu’à l’origine le socle était une roche brute, ni elle ni moi ne l’avons connue ainsi, mais peut-être est-ce cela qu’elle avait deviné.

J’entends Nights in White Satin et je pense immédiatement à mon père. Désormais ce n’est plus une pensée mais une présence, presque charnelle. Mon frère que j’ai beaucoup questionné alors que j’écrivais Comanche, m’avait confié qu’il se souvenait de lui écoutant cette chanson. Constater à quel point la musique peut nous relier par-dessus le silence, les années, la disparition.

Le ciel était d’un bleu impératif, il fallait sortir. Dans le jardin Villemin un couple est couché dans l’herbe et je crois bien qu’ils dormaient. C’était émouvant de sentir leur abandon, de voir leurs mains l’une dans l’autre. J’ai marché jusqu’à la République pour retrouver un repère. Et c’est son visage, celui de l’Égalité qui me reconforte.

À La Fontaine, retrouver Denis, rencontrer sa compagne, évoquer les moments passés ensemble, puis séparement à la Ciotat. Ils ont lu Comanche, sont frappés de ces croisements dans nos parcours et projets. Au moment de sa lecture Denis retrouvait la tombe de son père et prenait en charge la concession. Marion m’a demandé si j’avais un autre projet. J’ai parlé de Corbera, de mes doutes, de ce qui résiste. Je suis moins portée dans l’écriture, même si je m’invente encore des parcours, des prétextes à la marche et à la rencontre. Mais les témoins disparaissent, les voix se raréfient. Je dois faire avec les légendes. On se fait des promesses avant de se quitter. Puis nous allons diner de nouilles chinoises avec Alice qui gentiment nous invite, nous fait le récit joyeux de son séjour à Granville et Carolles, ses marches dans les vallées de mon enfance.
Désertées en cette saison.







un monde se reconstruit

Nord, sud, est, ouest ? Mer, montagne, campagne ? On ira à La Butte-aux-Cailles, à la fois montagne et campagne sous un ciel bleu intense.

Le vieillard était déjà là. Le temps long de son café, il s’endort par intermittence au-dessus du journal dont il griffone les pages. Il prend la monnaie qu’il serre dans un petit sac en plastique. Il tente de se lever. Ses mains s’agrippent au dossier de sa chaise, ses jambes se dérobent. Je suis seule à l’observer et m’inquiéter pour lui, je crains qu’il s’effondre. Il attend que la force remonte dans son corps. Puis il prend le temps de débarrasser sa table, il s’immobilise, puis s’élance vers le bar. Philippe me fait remarquer qu’à le regarder maintenant marcher au dehors, il semble revigoré.

Je photographie les lapins en papier jaune collés sur un mur tagué en pensant à Claude Chambard. Comme je pense à François Bon quand je vois des engins de chantiers. Comme une réprésentation de Marilyn me fait irrémédiablement penser à Anne Savelli. Comme je pense à Anne-Marie Garat en traversant le Jardin des Plantes. Toi ce sont les reflets, les panneaux de signalisation, la ville, toi tu es toujours là.

Les entendre est désespérant, leurs appetits immondes, leurs phrases relayées par les journalistes atones, des phrases qui nous sidèrent, on se demande d’où elles tombent.

Chaque matin je surveille les mouvements du ciel, il finit par s’ouvrir, et me rappeler d’autres matins.

J’étale les cyanotypes de cet été sur le sol, j’essaie de composer un ensemble, il y a les mots de Marine, les lieux se brouillent les uns contre les autres. J’ai l’intuition qu’en les rapprochant un monde se reconstruit et ça me donne beaucoup d’espoir.

J’entends une voix, d’abord je ne sais pas d’où elle vient, une petite voix qui semble monter du sol, puis c’est mon prénom que j’entends, Caroline, Caroline, c’est Milène qui tente de me prévenir, j’ai déclenché un appel vidéo accidentellement avec mon teléphone, sa voix qui venait de loin, minuscule et grave, c’était une voix de fée.

Dans la nuit il y a seulement les lumières

À Tokyo retrouver ses marques, le chemin vers l’hôtel, le quartier de Jingumae arpenté si souvent lors des précédents voyages. Le soir nous dînons de ramens à l’abri d’une bâche en plastique.

De la chambre au vingt-deuxième étage du Tokyu stay on ne voit pas le cimetière d’Aoyama, mais la ville à perte de vue. Je ne cherche aucun repère, et même le temps s’efface.

Lors d’une des rencontres organisées par l’équipe japonaise, une cliente nous raconte avoir été à l’hôpital. Craignant de mourir elle avait apporté avec elle les vêtements et objets (que nous créons) pour se réconforter. Elle s’en est sortie, elle croit que c’est un peu grâce à nous. Mayuko se met à pleurer, et nous pleurons toutes ensembles.

Nous retournons dans le vieux Yanaka depuis Nezu. Dans les ruelles un air de fête. Les habitants du quartier ont installé des petits stands de boissons et nourriture. Les garçons ont commandé un café hand drip tandis qu’une jeune fille nous donne la recette de la soupe miso qu’elle prépare dans un grand faitout. Aujourd’hui les chats ont déserté le cimetière, je pense à Chris Marker.

Rejoindre Ebisu par la Yamanote et sa lumière incomparable. Nous utilisons les toilettes du parc immortalisées par Wenders. L’enfant à la fontaine lave un seau méticuleusement, ici la perfection s’apprend dès l’enfance.

Dernière soirée à Tokyo avec Fumie, Hisashi et Saki. Dans la nuit il y a seulement les lumières, des espaces de travail désertés. La lune grossit, elle s’accroche aux sommets des tours.

leurs voix qui te traversent

À l’heure d’écrire le journal je suis rattrapée par une immense fatigue, au bord du renoncement. Sur la carte mémoire il n’y a que deux photographies. Mais le sentiment du devoir. Quelques notes au pas de course, à l’image de notre marche dimanche, comme une échappée, nos pas vifs, nos changements de direction.
Dans le bus d’abord la voix de la mère excédée, sa parole brutale vers l’enfant autiste, la passagère qui voudrait que ça redescende, qui tente d’intervenir, alors la mère riposte, la passagère insiste, c’est son métier, éducatrice de jeunes enfants, la mère excédée s’exclame : enfants autistes ? La gène de la passagère, la mère avec sa détresse.
Le rendez vous avec l’expert comptable, les encouragements malgré une situation qui se dégrade, courber le dos, le voyage au Japon se profile, on réfléchira en novembre.
Au volant un postier, une chanson à plein volume, une chanson en français dont je n’arrive pas à attraper les paroles, mais dont je sens toute la puissance lyrique. Je la fredonne pour tenter d’en conserver la mélodie mais elle finit par s’effacer.
Les jours de déluge. Les contrariétés minuscules comme ne plus trouver de baskets à ma taillle dans aucun magasin de sport, on me console en me disant que chez les enfants c’est moins cher, ça prête à sourire, mais ça remue cette blessure d’enfance, d’avoir toujours été la nouvelle (on déménageait sans cesse), la plus jeune (née un premier janvier on me fit entrer au CP à cinq ans), la plus petite (comment en faire le reproche à mes parents).

Un autre temps qui s’ouvre, la projection de Litteratube organisée à la Bbibliothèque François Villon par Philippe, y retrouver Marine, Milène, Gracia, Patrick, Gwen. Découvrir des pépites. Répondre aux questions d’un public curieux. La chaleur de la serveuse de la pizzeria du boulevard de la Villette. La Sicile. Samedi nous nous retrouvons pour des ateliers d’écriture vidéo, j’ai choisi celui de Marine, Alice participe également. Ouvrir un espace pour pratiquer. Tout va très vite, la consigne, la cueillette, l’écriture. L’après midi nous montons nos films dans un grand espace de la mediathèque Françoise Sagan. Tous les participants réunis. On ne travaille pas dans le confort habituel, j’accepte le son brut, l’imperfection, il faut finir vite, je me surprends à aider certain.es à titrer, exporter. Découvrir la masse des films, la singularité des voix, se réjouir.

regarder la ville avec les yeux d’une autre

Sur le quai de la station Commerce l’emballement du cœur. N s’émeut devant mes cheveux courts et gris, forcément je lui rappelle ma mère. Anecdotes de la cité, j’écoute en souriant, à la fois dedans et dehors. Traverser le Champs-de-Mars puis le pont Alexandre III pour la première fois, regarder la ville avec les yeux d’une autre.

Elle me rend l’exemplaire de Comanche qu’elle a recouvert de papier kraft pour le protéger, elle n’a pas pu le lâcher, elle attend la suite. Cette idée de suite me surprend, quelle suite tu imagines ? En attendant tous les projets sont à l’arrêt, seul ce journal me donne l’illusion que j’écris, et bien sûr l’atelier de F.

Dîner chez Z avec les amies mamans d’école. Leurs visages, nos énergies, les plats colorés, le patio, les cigarettes, les discussions qui se prolongent tard dans la nuit. Est-ce d’avoir vu les ami·es d’Algérie deux jours avant ? Je les quitte en pensant à ma mère, en tête cette photo en noir et blanc où elle fume, assise au sol, entourée de ses amies algéroises.

La sensation d’un grain de sable sous la paupière, la vue troublée par le larmoiement, viser la lumière est trop douloureux.

Je photographie les présents, une robe et un porte-monnaie kabyles rapportés par N, le bracelet de perles œil de chat que S a retiré de son poignet pour me le donner, cent cinquante dinars algériens, avec lesquels je pourrais acheter deux pains et un kilo d’oranges. La robe ne ressemble pas du tout à celles dont je me souviens dans l’enfance, mais les motifs me rappellent les bijoux en argent émaillé que N ne manquait pas de nous offrir quand elle nous rendait visite avant la guerre civile.

Vous avez un corps étranger dans l’œil. J’ai d’abord l’image d’une silhouette minuscule plantée dans mon globe. Elle m’explique qu’elle va le retirer avec une petite aiguille, puis gratter un peu la cornée, je ne peux pas partir en courant, l’anesthésiant est heureusement très efficace. C’est une poussière de métal, la douleur remonte à mardi, alors je me rappelle avoir limé une plaque de cuivre à l’atelier de gravure.

L’air est humide, la ville minée d’un gris plombé. Je n’avais jamais remarqué le tamaris de la rue des Écluses, tu ris, tu l’as pris en photo plusieurs fois, enfin le yucca à coté, ses petites grappes roses me réjouissent, c’est idiot mais ça me donne l’impression d’être à Carolles.


et maintenant ?

Elle m’accueille dans sa maison sur la digue, de la fenêtre je peux voir la mer frapper les marches malgré l’obscurité. Rêveuse omnisciente je sens l’épaisseur humide de l’air, je vois la maison du dehors, illuminée, et pourtant je suis à l’intérieur.

On n’avait encore rien vu, on allait avoir peur encore. Alors des heures à broder le tapis, recouvrir les livres de papiers à motifs (comme Virginia l’avait fait à Monk’s House), peindre des objets minuscules, et penser aux gestes minutieux de mon frère adolescent quand il montait des maquettes d’avions, l’odeur des petits pots de peinture à essence.

L’anomalie se révèle alors que je cadre, les deux bâtiments amputés chacun d’une moitié. Chaque fois que je dois me rendre chez Exacompta, il y a cette attente joyeuse, une forme de convoitise, entendre la voix de l’accueil, rauque et gouailleuse, qui nous relie à un autre temps, comme l’extraordinaire bâtiment industriel.

En remontant le canal j’observe la perspective de l’avenue Richerand, aperçois sur la gauche la devanture du Loui’s, et la surprise, ce changement de perspective qui me donne à revoir la ville, ce quartier où je vis depuis plus de vingt ans. Cette même surprise, quand nous nous y étions installés et que je découvrais notre proximité avec la rue Albert Camus où vivait ma tante chérie. Combien de dimanches ? Nous venions en voiture depuis Brunoy, on traversait Belleville, c’était pour moi le seul moyen d’y accéder, jusqu’à ce je vienne m’installer de l’autre côté du canal, sans même réaliser que nous devenions voisines.

Déjà l’heure à laquelle le téléphone a sonné, puis sa voix qui ne laisse aucune place au doute, c’est arrivé brutalement. On écoute, puis on répète, on raconte ce qu’il a fait la veille. Est-ce que quelque chose aurait pu l’empêcher ?

Il se lève pour sortir fumer une cigarette, nous demande si nous pouvons veiller sur son ordinateur, d’une même voix alors qu’il vient de quitter la salle nous nous avouons qu’avec cet accent il aurait pu nous demander n’importe quoi, et nous nous racontons nos histoires d’amour étrangères en riant.

Écouter le discours de Judith Godrèche, être bouleversée, son courage, et le dialogue de Rivette, Céline : Il était une fois.
Julie : Il était deux fois. Il était trois fois.
Céline : Il était que, cette fois, ça ne se passera pas comme ça, pas comme les autres fois.
Penser à Adèle Haenel. Et maintenant ?

les vides qui s’ouvraient sous nos mains

parfois je m’assois au bord d’un rêve et tu es là. je ne distingue pas les détails. il y a l’écho blanc entre l’étoffe de l’oreiller et le tympan. froissement d’air minuscule. ton souffle régulier au-delà. l’apaisement avant la chute. la nuit l’emporte — mon corps effondré. je ne sais pas si mes yeux sont ouverts ou fermés. on marchait, on avait un temps inouï devant nous, on avait la légèreté de juin. on marchait le long d’une nationale qui traversait la ville. on marchait en silence on osait rien dire on marchait. les cœurs s’échauffaient. l’odeur de beurre tiède dans ton cou. jambes frêles. on s’est laissé glisser sur le bord du trottoir. nos joues frottées. nos mâchoires à petits coups. nos lèvres amollies sous l’effet du vertige. la pluie a commencé à tomber, une de ces pluies d’été, lourde et brève. on ne parlait toujours pas. on remplissait les vides qui s’ouvraient sous nos mains et nos lèvres.