glissant mes pas dans les tiens

Premiers repères depuis notre terrasse à Keramikos, le gris du ciel, l’élégance du chien aux yeux vairons, l’omniprésence des chats, le parapluie qui fatigue le bras, Exarchia, penser à Nina et à Berlin.

Les bras surgissent, se tendent, les familles se photographient devant les colonnes, et ceux là — un couple et deux femmes qui s’étaient rencontrés la veille — se retrouvent, s’étonnent de cette coïncidence, Amazing ! Il se met à genoux devant elle, Oh my God, une des deux femmes filme la demande en mariage, son amie glousse.

Le Pirée à l’heure dite, une heure d’avance qu’il va falloir tuer. Le bateau de neuf heures s’éloigne. Un jeune couple sur le quai par ailleurs désert, brefs échanges pour se rassurer sur le prochain départ. Nous nous décidons pour un café à l’extérieur du port, à notre retour le couple a déserté le quai, remplacé par deux anglaises beaucoup plus âgées, on se rassure encore. En montant à bord, l’odeur de fioul et le tangage me soulèvent le cœur.

Nous avons fui l’animation du port à Hydra, nous avons longé la côte, nous avons battu la campagne, nous avons effrayé les chevaux, nous sommes montés au monastère du prophète, le souffle m’a manqué, au retour nous avons retrouvé la maison de Leonard Cohen. Le lendemain Philippe m’a dit qu’elle appartenait à ses descendants, j’étais gênée d’avoir regardé à travers la vitre.

La déception devant l’Olympiéion recouvert d’échafaudages, nous poussons jusqu’au stade des Panathénées, impressionnant, photogénique, mais la vie est ailleurs. La nuit est tombée, derrière les arbres une belle lumière éclaire le mouvement des branches agitées par le vent. Nous nous approchons, les chats se cherchent, nous nous surprenons à les observer longtemps.

Je vois passer une phrase sur les réseaux, Le monde est vraiment dégueulasse. Ce que j’oublie ici, hors du temps, hors du monde. Pourtant la ville est fracassée, effondrée, elle n’en finit pas de restaurer ses ruines millénaires, elle ne ressemble à rien de ce que j’avais imaginé, je suis toujours perdue, glissant mes pas dans les tiens, et j’oublie le monde.

Il y a un musée d’art contemporain pas très loin de notre logement, je suis très attirée par le titre d’une exposition Emptying my parents’ house, une exploration de la mémoire de ses parents par l’artiste, je m’emballe. Devant les œuvres figées, des photographies à la chromie saturée, très léchées, devant cette recherche de perfection je suis terriblement déçue.

Nous retournons à Exarchia, j’ai l’impression que cette ville où Nina est venue avant nous — à deux reprises — lui appartient un peu. Je cherche les paysages qu’elle a photographiés, je ne les retrouve pas. Sans doute que je la cherche un peu, aussi.

Au cours du voyage j’ai ouvert un carnet de voyage sur YouTube, des plans sans doute un peu trop rapides, montés dans l’ordre de filmage, le son brut, c’est sur ma chaîne (oui) :

j’évite l’inquiétude

Nous buvons notre café en ouvrant la fenêtre pour profiter du soleil déjà chaud, nos petites tasses posées sur le rebord, comme au temps du confinement on se donnait l’illusion de prendre un café en terrasse. Sauf que là c’est vraiment un jeu, nous rions comme des gamines qui jouent à la dinette.

Je réserve les billets pour le voyage anglais avec Alice, reporté trop longtemps, nous décidons de le faire cet été. Encore très envie de le faire ensemble, visiter les lieux de nos autrices chéries d’Albion, Virginia, Charlotte, Emily, Jane, Agatha. On allonge de deux jours la durée prévue au départ.

Ça attire le chaland, Paris devient un grand bouquet de fleurs artificielles. Depuis que je tiens ce journal mon rapport à la ville change, l’œil cherche un détail, une lumière — choisir une voie plutôt qu’une autre — se laisser guider par le soleil — retarder le moment de rentrer — attraper le contre-jour.

Je retrouve Marie Pierre à la Java, découvre la galerie que je ne connaissais pas, évidement ce soir là je n’ai pas l’appareil. Faire la liste de tous les lieux où je devrais revenir. Au moment de me coucher, dans le moteur de recherche du téléphone je tape Ukraine, comme il y a des mois je tapais covid, rapport compulsif à l’information. C’est absurde, j’abandonne, j’évite l’inquiétude, provisoirement.

Michel nous parlait dimanche d’une photographie qu’il ne retrouve pas, sa victoire lors d’une course à Sidi Bel Abbès où il était lycéen, surement égarée lorsqu’il a quitté l’Algérie. Il a fait des recherches sur internet mais n’aboutit pas. Avec Alice nous pensons à l’aider dans sa quête. C’est une blague entre nous, l’agence de détectives que nous ouvrirons un jour.

Au Mac Val, pour la journée programmée par Philippe dans le cadre des Échappées. J’y retrouve Anne, Piero, Xavier. Passionnante présentation par François Bon de son travail sur le web, j’apprends sur l’oralité, sa nécessité, la transmission. Sous le soleil on cause entre les pelouses. Lectures et concert de Sereine Berlottier, Séverine Daucourt, Gilles Weinzaepflen. Belle journée.

Nous devons nous retrouver sur les hauteurs de Belleville. Au pied d’une cité les adolescents discutent sur leur vélos, des enfants jouent au foot, il fait nuit. Remontent des sensations de l’adolescence à Marseille, la bande, les vélos, la douceur. Gwen m’invite à présenter mon travail, c’est au bout de mes doigts, c’est bientôt fini, ça ne me fait pas peur. On parle de nos pratiques, de la voix, de chorégraphie, de cheveux, de la fiction, du vrai, de Brel, des journées à venir à Évry.

ce mouvement du cœur

Je reçois un message de Dodo, ils attendent des réfugiés ukrainiens d’un jour à l’autre, je devrais dormir sur le canapé lors des retrouvailles prévues en avril pour la dispersion des cendres de Claude. Ce sera — comme elle me l’écrit — un week-end de Pâques bien particulier.

Derrière la baie vitrée, à l’étage, le jeune homme qui nous fait signe, au bout de quelques pas Alice pense que c’est surement un ami du lycée. Souvent elle croit reconnaitre des connaissances dans la rue, souvent elle se trompe, pour ça qu’elle n’a pas répondu au signe du jeune homme. Elle finit par envoyer un message à l’ami perdu de vue, ce n’était pas lui. Je me réjouis silencieusement de ce moment de confusion qui l’a poussée à contacter l’ami, l’envie de renouer les fils, c’est presque maladif chez moi.

Je retrouve G en bas de son bureau, dans un de ces beaux passages du faubourg, à deux pas de mon atelier. Elle me tend un sac empli de confiseries délicieuses rapportées du Liban, je la serre furtivement dans mes bras, nous prendrons le temps à mon retour. Le froid glacial, le bleu intense, des nouvelles que je ne comprends pas. Le soir je glisse quelques confiseries dans la valise pour Marseille.

Gare de Lyon, galerie des fresques, nous marchons vite, j’aperçois un drapeau ukrainien, je devine après les familles rassemblées autour, mon cœur se serre, tristesse, impuissance, confusion. À Marseille nous logeons au sommet d’un immeuble, en haut d’une colline, la ville se déploie sous une lumière presque crue. Dans la bibliothèque il y a le Lambeaux de Juliet, des mois que je ne l’ai plus ouvert.

Avant d’entrer au Dugo, Philippe jette un œil dans la salle, chaque fois il retrouve ici une connaissance, le hasard. Cette fois, près du bar, Emmanuel Salinger déjeune, seul, mais nous ne le connaissons pas vraiment. En attendant Nina au bout du quai, je me demande si les parents de Philippe ont toujours ce mouvement du cœur quand nous venons les voir.

Nous montons dans le mini bus qui va de Montredon à Callelongue, le chauffeur plaisante avec la seule autre passagère, une vieille femme, son cabas chargé de courses, il la connait bien, des années qu’elle prend ce bus plusieurs fois par semaine. Avant le dernier virage il nous prévient, C’est le moment de sortir l’appareil photo, il y a là une de ces lumières, il fredonne la chanson de Trenet.

Après le départ de Nina, nous déjeunons, traînons un peu en ville, puis nous rentrons à l’appartement par un nouveau chemin — j’aime ces moments trop rares où nous tentons de nous perdre. Le temps tourne, la ville perd ses notes chaudes. Puis la nuit tombe, partout des lumières, curieux comme cette ville me rappelle toutes les autres villes, sans doute pour ça que je l’aime tant, cette fois je pense à San Francisco.

cette semaine j’ai été un papillon de nuit

Je rejoins Gracia, Nathanaelle, son ami P, Milène. Dans la rue Saint- Louis-en-l’île une odeur de feu de bois. Nous interrogeons le Yi king — tout est dans la formulation de la question. L’écriture au centre, étonnements, réflexions, rire. Nous rêvons d’espaces, d’échanges. La longue marche retour de nuit, seule.

Un projet immobilier idiot viendrait saccager mon paysage d’enfance, je l’apprends par le propriétaire de la maison que nous louons chaque été depuis plus de dix ans. Rage folle. Leur cupidité, leur bêtise. Il y a quelques mois j’écrivais ce texte, il résonne douloureusement. On se mobilise, il y a une pétition, je remets le lien ici pour celleux qui voudraient agir avec nous.

Lundi jour de la lune elle me nargue brillante vive dans le ciel d’un bleu encore dense, quand la semaine dernière elle s’est dérobée. Le soir nous regardons Gagarine en famille.

Drôle de tablée au prétexte de l’anniversaire retardé. Moment joyeux — presque familial — autour de la grande table ronde du Chansonnier. Magali m’offre une linogravure représentant le vieux port de Marseille, on voit La criée, la Bonne Mère au dessus, c’est bien dans la colline là entre les deux que je me verrais vivre, ou bien sûr face à la mer, à Malmousque, là je rêve.

Retrouver Delphine et Agnès, elles me posent mille questions sur Comanche, soulignent ce qui les touche, cette histoire de voix. Delphine me dit qu’elle aime le frère, quand elle dit ça j’ai l’impression que mon texte est complètement devenu une fiction. Mon frère à distance — quand je mesure combien ce travail nous a rapprochés.

Jeudi le temps échappe.

Depuis l’appartement des mes amis à Sèvres, je découvre la vue somptueuse. À l’Est Paris, je prends cinquante photographie, ne sais toujours pas quel réglage adopter pour les photos de nuit (sans pied). Plus tard je pose ma main sur le ventre de Jessica, la petite bouge. Avant de les quitter je retourne sur la terrasse, je dis que la prochaine fois je resterais dormir, l’aube ça doit être quelque chose vue d’ici. Cette semaine j’ai été un papillon de nuit.

présent et souvenirs

Le jour s’annonçait avec goût de tempête et pluie, finalement la douceur l’a emporté.

À la piscine avec Magali, sous la douche obligatoire avant l’accès au bassin en face de moi un homme se lave, je remarque à ses pieds le flacon de gel douche en plastique coloré, je ne sais pas ce qui me pousse à regarder son visage, je reconnais Jean élève avec moi à Montgeron, retrouvé à Duperré, nous avions été assez proches un temps, sourires gênés, surpris de nous retrouver sous la douche de la piscine, salut, ça va, c’est drôle, tu vas voir dehors il pleut des trombes, un peu plus tard échanges via messenger, se revoir bientôt ?

Retour à l’atelier des Arquebusiers, les deux précédentes tentatives d’apprentissage de la gravure interrompues par le bazar, cette fois ça devrait aller. Je sais pas trop où je vais mais j’aime les gestes, le parfum de l’encre, l’essuyage de la plaque, la surprise à la sortie de la presse, le relief de l’eau forte, et il y a les plombs dans leurs casiers qui me font de l’œil, mais je ne suis pas ici pour la typographie.

La fonction souvenir de Facebook me rappelle une photographie de mon père publiée il y a trois ans déjà, à l’époque je découvrais son visage d’enfant, j’écrivais Tu as peut être dix, onze ans (on ne le voit pas mais tu es en costume de communion), c’est la guerre et tu souris avec grâce. Dans ton regard je retrouve le mien, cette photo me re-lie à toi. Je ne savais pas encore où je mettais les pieds. Depuis on m’a confié les photos originales, et celle du communiant en plusieurs exemplaires, je vais pouvoir en donner une à A et MC.

Wifi en rade, Alice m’accompagne rue de Charonne pour assister à un cours en visio, nous arrivons par le faubourg Saint-Antoine, je le découvre rarement à cette heure, dans cet angle, le bleu blanchi du matin, la lumière sur les façades, la courbe de la rue, ça redessine la ville, impression d’être hors temps, que même s’ils vivaient un peu plus loin, de l’autre côté d’Aligre, quelques uns de mes fantômes se pressent par là. Le soir retrouver Nina, elle nous raconte sa rentrée normale à la Villa Arson.

Nous traversons un bout de Paris avec Nina, notre itinéraire vers la rue de Clichy balisé par la lumière, la beauté d’une cour intérieure. On s’est décidées pour l’exposition immersive L’ŒIL QUI MARCHE, nous quittons le BAL impressionnées et émues. Je photographie cette phrase de Wang Bing « Je n’ai employé aucune méthode, je n’ai fait que me rapprocher constamment.», ça envoie bouler la distance nécessaire, ça me réconforte.

Déjeuner avec Gracia, c’est réjouissant de la savoir à deux pas de la rue de Charonne, nos effrois partagés autour des crêpes rituelles, et une idée utopique et merveilleuse. En quittant l’atelier je suis éblouie par le soleil bas derrière la colonne de la Bastille dont j’envoie la photo à Gracia, il y a trois ans elle prenait une photo similaire, présent et souvenirs croisés.

même si le gris domine

Se forcer à sortir, même si le gris domine, faire des images pour le journal, dans la contrainte se laisser surprendre, le beau dans la ville sourde.

La journée à décortiquer une phrase de l’atelier d’été, Arriver c’est revenir, se charger d’impatience. Comment se serait ouvert le texte si je n’avais pas été à Erbalunga, au commencement ? Quel territoire aurait surgit ? Mesurer l’impossibilité de l’ailleurs. Je ne pouvais en réalité pas échapper à l’île, on ne la quitte pas comme ça.

Elle m’appelle depuis l’aéroport, son vol annulé, j’entends les sanglots qu’elle retient, ma gorge se serre, il y a eu trop de ratages, de comportement douteux autour, je n’arrive pas à démentir son constat amer, c’est difficile pour une fille de voyager seule. Trajet en velib jusqu’aux journées de l’estampe sous ciel lavé, j’achète une eau forte, collage de fragments sur le paysage. Appel apaisé de Nina, elle est à Nice.


Reçu et lu Perdre Claire, Camille Ruiz chez Publie.net. C’est un journal de deuil. C’est très beau, j’ai eu peur que ça m’immobilise, ça me donne plutôt de l’élan, arrêter de se cacher, c’est peut-être bien le moment.

Je ne serais jamais allée voir la pièce si mon amie n’était pas assistante à la mise en scène. Finalement une bonne surprise, peut-être l’acteur cabotin qui chante une chanson de Jean Constantin, ça convoque mes parents, il était leur témoin de mariage, j’entends ma mère chantonner le Pacha, j’imagine l’accolade entre mon père et le bonhomme. Aussi l’émotion de me retrouver dans une salle de théâtre, le pourpre, le public et l’attente.

Au Père Lachaise, première fois que j’y viens seule, entendu que ce serait le dernier beau jour de la semaine, j’ai pris le Canon. Je m’interroge sur la présence des stylos sur la tombe de Proust, un truc de fans, émue par la sobriété de la tombe de Yves et Simone, la mousse à l’œuvre, ce sont les deux seules que j’avais repérées sur le plan avant de me perdre dans les allées. Je fais quelques photos, joue à cache cache avec un autre photographe, nous sommes attirés par les mêmes statues, la même lumière, signifions à l’autre l’attente, nous finissons par nous perdre de vue.

Trombes d’eau, regrette de n’avoir pas eu le courage de retourner voir l’Arc de près hier soir. Crainte qu’avec l’automne le journal se transforme en bureau des pleurs, je me concentrerai sur les images, il y a tellement à faire avec le gris.

retrouver la nuit

Alice veut jouer, sommes-nous capables de dresser la liste des cinquante états d’Amérique ? Chacun penché sur notre carré de papier, nous finissons par sécher, dix états oubliés, nous manquaient entre autres, Nebraska, Dakota, Wyoming. Me revient la chanson de Luna Parker, je leur apprends que le Éric des États d’âmes… c’est Éric Tabuchi, me demande si lui aurait pu tous les citer.

Marche avec Alice et Philippe pour rejoindre le musée de la Vie romantique, à l’accueil ceux qui nous précèdent se voient refuser l’entrée, ils avaient fait deux heures de route pour venir, implacables jauges et réservations, nous renonçons et poursuivons la balade dans le neuvième, beau quartier, mais toutes mes photos sont ratées. Le soir, Bourvil dans Le cercle rouge, sa mélancolie me bouleverse.

Retrouvailles avec les membres de L’aiR Nu pour l’AG annuelle, couscous boulevard de Ménilmontant, échanges autour d’un nouveau projet auquel nous pourrions participer très concrètement, Gilda nous raconte ce moment de bascule qu’elle a vu s’opérer en librairie, la vie éphémère du livre, la loi des retours, se rappeler que le livre c’est une industrie, ça ne fait pas rêver, marche retour sur le boulevard, l’air doux, les techniciens entretiennent la station Vélib où je prends mon vélo chaque matin, de nuit c’est assez étrange, cette scène m’entête le lendemain, j’ai cru que c’était un rêve.

Je lis le livre de Xavier Georgin, 23 poses manquantes, je suis émue, et la surprise d’y croiser un personnage féminin « Clo », qui porte le petit nom donné à sa soeur par mon père, l’époque, le territoire évoqués entretiennent mon trouble, je cherche d’autres fantômes dans son texte, je crois que je m’accroche à l’idée que nos morts se sont croisés comme pour m’assurer de leur existence. Il m’arrive de chercher leurs visages sur de vieilles cartes postales, dans des ouvrages photographiques, récemment le Belleville 1965 en couleurs, où je n’ai pas trouvé mon père.

Les nuages les immeubles mornes se couvrent d’un gris tiède, il y a un air humide et chaud aux relents de tropiques. Le sms de Nina, un train annulé, elle n’aura pas son avion a Pise, les retrouvailles avec les amis du Tiers Livre — Juliette n’avait pu nous rejoindre la semaine dernière, cette fois c’est à Laumière autour des choux à la crème d’Emmanuelle — mettent heureusement à distance l’inquiétude, dans la soirée j’apprends son retour mouvementé à la case départ, sa rencontre avec la vieille dame russe polyglotte, demain elle prendra l’avion depuis Nice.

Message laconique et triomphant de Nina, deuxième avion ! Retrouvailles à la crêperie avec Gracia et Milène, échanges vifs, on rit beaucoup, on parle d’écriture, quelque chose s’ouvre, nous traversons l’esplanade , Milène dit qu’elle aime bien cet endroit, les couples qui dansent, je ne les avait jamais vu auparavant. Je décide de rentrer en marchant, je pense aux errances et à l’insouciance qu’évoquait Gracia, j’aime retrouver la nuit, avant minuit message rassurant et ravi de Nina.

Tellement de questions sur Le Comanche, j’ai l’impression qu’il va falloir tout déconstruire, me concentrer sur la rencontre, ce vertige je crois bien que je ne saurais pas écrire sans. Je pense à la photo du mur de l’immeuble où vivaient mes grands-parents à Bastia, l’effritement, une plante qui pousse dans la fissure, une armature mise à nue, ça fait son chemin. Nina nous envoie quelques photos depuis Aci Castello, ça réveille doucement une envie de voyage.

une attention différente

Nous nous décidons pour l’île Saint Louis, longtemps P y a marché seul, maintenant nous marchons ensemble, filons par le faubourg Saint-Martin, cars de CRS, uniformes, air lourd, tension palpable en approchant la Seine, nous traversons. Le soleil appelle un café, place Saint-André des Arts, la pleine lumière, l’échange vif, l’acuité, les sensations douces, je le prends en photo, nous repartons vers la place Dauphine, j’ai l’impression que c’est la première fois que je m’arrête sur cette place, vidée de touristes, ici la ville calme.

Dimanche studieux avec P et A, tous les trois à écrire, nouvel équilibre, une attention différente, sentir l’absence de N, à cet instant je reçois le sms où elle m’annonce qu’après le 3 elle passera à Paris, s’habituer à ce que dorénavant elle dise je passe à. Le ciel s’est alourdit, nous prenons le prétexte d’une glace pour sortir, foule au dehors, quelques passant.es se découragent sous les premières gouttes.

Retrouver D pour une dînette, deux fois en quinze jours, la voilà presque parisienne, elle me raconte que ses parents lui ont fièrement rapporté une boîte du Vaucluse, des souvenirs auxquels elle ne voulait pas être confrontées à ce moment là, son refus d’abord à l’ouvrir, j’essaie de comprendre, tout juste rentrée de Belgique avec les photos et les lettres de mon père, ma lutte contre l’effacement en alerte.

Journée de travail dense, un peu ennuyeuse, je décide de rentrer à pieds, en quête d’images, d’un événement, j’avance dans les rues en me laissant guider par la lumière, aller là où le soleil réchauffe les murs. La nuit, entre deux réveils, découvrir l’énorme araignée observée ce matin au plafond, elle rampe maintenant dans le coin du mur à cinquante centimètres de mon oreiller, éclairée par la lueur orange de la prise anti-moustique, dans le lit je me fais toute petite, nuit agitée.

Une image idéale qui s’impose dans le texte en cours pour l’atelier, un souvenir nourri/fabriqué, peut être que je me tends un piège, je m’impatiente déjà.

Avec G, nous mangeons des crêpes, ça devient une habitude, j’aime les questionnements qui surgissent, les émotions qui nous traversent, le rapport à l’écriture, elle pointe un de mes abus de langage « il/ elle/ je m’autorise à », je décide de m’en débarrasser, maintenant j’écris. Ça file vite, oui c’est court à midi mais si on le fait souvent c’est bien.

Retrouvailles à La belle équipe autour du livre de Xavier, en tête le procès des attentats, je n’en parle pas, émue de me retrouver sur cette terrasse où il y a un an nous étions avec Martine T, Thibaud et Xavier, se souvenir de nos échanges autour de nos chantiers, repartir avec le livre de Xavier, tentation de me promettre que dans un an c’est mon tour, renoncer l’instant suivant. Bue enfin cette mauresque avec PCH.

25 rue des Marais

atlas Jacoubet, Paris, détail

À la mi-juillet 1851, Baudelaire est de retour à Paris, au 31bis rue des Marais (ou rue des Marais du Temple, ou rue des Marais Saint-Martin) puis chez Jeanne Duval, au 25 de la même rue. Comme la plupart des lieux où il a vécu, cette maison a disparu, la rue elle même n’existe plus. La rue des Marais reliait la rue du faubourg Saint-Martin à la rue du Temple, en 1855 Haussmann à l’œuvre perce le boulevard de Magenta, arrache en son centre le côté impair de la rue des Marais et la caserne Vérines en recouvrira l’extrémité. Sa proximité avec le lieu où je vis aujourd’hui, le fait que nous nous soyons installés à Paris rue de Malte de 1996 à 1999, mon goût des signes… c’est là que j’irais sur les traces du poète. Commencer par l’étude de plans anciens pour recouper les informations, comprendre qu’il reste aujourd’hui quatre fragments de la rue des Marais, sous les noms de rue de Nancy, place Jacques Bonsergent (uniquement le côté pair de la rue), puis rue Albert Thomas, enfin rue de Malte. La rue de Nancy s’inscrit dans le prolongement du passage du Désir, c’est une voie étroite et calme à l’architecture mixte dont le tracé n’a sans doute pas bougé depuis 1851. Rien ne laisse deviner la présence de Baudelaire, aujourd’hui quelques immeubles haussmanniens parmi des bâtiments d’un ou deux étages — la direction de la sécurité de proximité parisienne, l’espace Japon, des hôtels endormis — de la brique, de la pierre de Paris, de la pierre de Taille. L’immeuble du n°11, plus étroit, suggère un bâti plus ancien. Je prends quelques photos sans conviction, ce n’était pas ces bâtiments, ni ces portes, ni ces fenêtres, ce n’était pas ces hauteurs, ces enduits, cet asphalte, si je veux des pavés il me faut retourner sur les bords du canal. La rue dessine une légère courbe avant de se jeter sur le boulevard de Magenta.

Paris, rue de Nancy, mars 2021
Paris, place Jacques Bonsergent, mars 2021

C’est là tout autre ambiance, circulation dense, voitures, bus, vélos et trottinettes, place grouillante, « la rue assourdissante autour de moi hurlait. » Il faut alors imaginer le tracé de la rue en traversant les quatre voies, les terre-pleins, les pistes cyclables, pour arriver sur la place Jacques Bonsergent, surtout il faut faire abstraction de la République qui attire sur la droite pour dresser le bâti du trottoir impair de la rue des Marais, précisément là où vivait Baudelaire — j’ai pu le vérifier sur l’atlas de Jacoubet. Je longe la place, sur la gauche l’entrée du passage des Marais reste la seule mention de l’ancienne rue. Je m’engage rue Albert Thomas, des immeubles ouvriers et du Haussmann — encore — quelques commerces tendance s’y risquent. L’église Saint-Martin-des-Champs à l’abri d’un échafaudage me donne un faux espoir, elle a été construite en 1854, Baudelaire avait déjà fui vers une autre demeure. J’ai parcouru ces rues quelques fois, mais je n’y ai pas vraiment de souvenirs, je ne connais pas l’histoire de ces lieux, je peux seulement rêver ce Paris disparu, imaginer les soirées agitées du café le Peletier où se retrouvait la basse bohème, m’émouvoir de la beauté paradoxale d’un échafaudage, devenir une passante. Au bout de la rue Albert Thomas se dresse l’immense mur en pierre de taille de la caserne Vérines, une plaque signale qu‘ici s’élevaient de 1822 à 1839 le Diorama de Daguerre et le laboratoire où celui-ci, perfectionnant l’invention de Joseph Nicéphore Nièpce découvrit le daguerréotype. C’est de cet endroit, au 5 rue des Marais, qu’en 1838 Daguerre photographie le Boulevard du Temple, ne pas s’illusionner du calme apparent, si on ne voit pas grouiller la foule c’est que les déplacements étaient trop rapides pour être enregistrés par le daguerréotype, pourtant on devine une forme humaine en bas à gauche de l’image, un homme qui se fait cirer les chaussures, le chiffonnier ne doit pas être bien loin. C’est l’une des toutes premières photos du monde, c’est peut-être la seule représentation du quartier tel que Baudelaire l’a connu, vu d’en haut, Paris décor, d’avant les grands chantiers, d’avant les expropriations pour cause d’utilité publique, celui de la mélancolie des vieux faubourgs, celui auquel je rêve à travers la foule anonyme, dans la ville fermée, absente à elle-même.

Paris, Boulevard du temple, par Daguerre en1838
Paris, place de la République, mars 2021

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier Baudelaire