oiseau de nuit

Autoportrait, Alice Diaz, 10 mai 2018

C’est un samedi noir et chaud de juin, une nuit moite qui tombe sur les épaules. La tête sur l’oreiller tu sais qu’elle est dehors, dans la nuit. Elle t’a dit c’est rien qu’une soirée de filles, t’inquiète pas. Sur les quais de Seine elle s’étourdit avec ses amies, la ville veille au-dessus, festive, bruissante de rires, de paroles vaines, elle laisse l’autre s’approcher pour voir, jamais rien de très sérieux. Quand elles ont épuisé leurs jeux elles s’étreignent, un rituel pour conjurer peur et fatigue. Tu ne dors pas, tu l’imagines traverser la ville sous la nuit sans lune, once upon a time. Tu sais que la nuit ouvre des couloirs d’ombre sur les boulevards, et ce que l’ombre cache. Tu sais qu’elle est seule dans la nuit, elle n’a pas peur dans la ville tremblante, elle est grisée du vin qu’elle a bu, elle aime sentir l’air plus vif sur le luisant de sa peau, l’encre qui glisse sur les tilleuls argentés, leurs fleurs tiédies qui exhalent leur parfum entêtant. Elle devine les fenêtres aveugles, elle aime savoir la ville endormie depuis longtemps, elle est forte de ce temps qui n’appartient qu’à elle, elle n’a pas peur, elle ne s’en laisse pas compter des histoires de loup malfaisant. Elle est un peu surprise par le silence, nulle clameur lointaine, juste quelques étoiles au-dessus de la Seine lourde et mouvante comme un mammifère marin immense, dans sa tête elle fredonne, once upon a time there was a pretty fly… Au Châtelet, les grands yeux phares du noctilien éclairent brièvement quelques silhouettes dans la nuit inerte, elle monte dans le bus chargé d’un air lourd, dedans des oiseaux de nuit chantent éméchés, des corps basculent. Elle s’assoit juste derrière le chauffeur, elle se laisse porter dans la nuit tachetée de la lumière pâle des réverbères, de scintillements d’autos, se laisse glisser au fil de l’eau, pourrait s’endormir à observer les façades qui ondulent, les perspectives qui sombrent dans l’obscur, portée comme en rêve dans la ville qui s’efface. C’est l’éclair rouge d’un feu de signalisation qui la sort de sa douce torpeur, sur un trottoir du boulevard Sébastopol, une jeune fille à oreilles de chat surgit qui illumine le trouble de la nuit. Est-ce qu’elle n’est pas en train de rêver ? La tête sur l’oreiller tu attends, tu te retournes, cherche la fraîcheur sur la taie, à travers les percées des volets roulants tu devines le début de l’aube. Il ne faut pas louper la Gare de l’Est, sinon le bus t’emporte très loin, vers ces villes dont tu ne connais même pas le nom. Elle descend du bus presque en courant, elle traverse le terre-plein, au-dessus les étoiles s’effacent, la ville se pare déjà d’un air bleuâtre, elle accélère le pas pour rentrer. Tu t’endors.

texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture sur la ville de Pierre Ménard

fermé temporairement

Le robinet d’or, rue Eugène Varlin, Paris, à l’heure du confinement

Cette série photographique est née pendant le confinement. À l’origine il y avait la photo du Robinet d’or — une brasserie dans la rue où nous habitons — prise pour documenter un texte sur trois petites filles qui en avait fait leur espace de jeu à ce moment où le dehors était considéré si dangereux. Lorsque je l’ai publiée, François Bon la commente, il y voit une référence à Uccello, je regarde alors la photo comme un tableau, découvre rétrospectivement ce qui m’avait attirée, le jeu graphique des pieds de chaises à la renverse, le silence après la bataille, le vide, qui se répète sans doute ailleurs, partout, dans la ville déserte. Je pars en quête de ces batailles qui se jouent dans les cafés fermés — elles ont lieu dans le secret de la nuit — au matin je n’en retrouve que les vestiges figés, meubles retournés, empilés, pieds en l’air qui s’élancent, débris et poussière au sol. Alors que Paris semble avoir du mal à contenir ses habitants, je colle mon front aux vitres des cafés désertés, découvre un monde endormi dedans, un silence assourdissant quand la ville s’essaie à la vie d’après, puisque nous sommes maintenant appelés à reprendre la vie d’avant mais autrement.

Les jours suivant au cours de mes promenades, ou de mes trajets vers l’atelier, je prends des chemins détournés pour découvrir des lieux inédits, je photographie chaque café dont je peux saisir le désordre et l’abandon, fascinée par les ruines, le temps en suspens qui se révèle, l’entremêlement des matériaux, bois, brun, acajou, vernis, blanchi, métal, osier, cuir synthétique, velours. La matière picturale ne se livre pas toujours au regard, les reflets sur les vitres troublent la vision, difficile de deviner l’intérieur dans le sombre du café. Je colle l’objectif à la vitre, déclenche, alors se révèlent pêle-mêle le désordre, les couleurs, les bois de chaises, les ustensiles, bouteilles et torchons. Devant certains cafés, des terrasses vides comme des zones de défense, je sursaute, surprise par un sans-abri endormi. Si le café est ouvert je demande si je peux photographier l’intérieur, je sens la gêne de l’employé —  c’est que c’est un sacré foutoir là-dedans, et puis le gérant n’est pas là, oui justement c’est ce qui m’intéresse. Dans les faubourgs, des groupes se forment devant le café fermé, reproduisent au dehors la communauté qu’ils formaient dedans, debout ou en appui sur quelques tabourets hauts, heureux de renouer un lien. 

Longtemps je n’ai pas aimé boire de café, adolescente je sais bien que se joue au café quelque chose de décisif, la possibilité d’entrer dans le groupe, de prendre part aux débats politiques ou philosophiques, aux Acacias, au Courrier de Lyon, au Central — j’étais de celles qui écoutent, qu’on impressionne, et je piquais les sucres alentour pour rendre supportable l’amertume du breuvage. J’ai pendant des années contourné cette habitude du café, alors que Philippe allait passer du temps au Métro, à deux pas de notre appartement de la rue de Malte, pour écrire. C’est bien après la naissance des filles, que j’ai découvert le rituel de jeunes mamans qui après avoir déposé les enfants à l’école se retrouvaient au café avant d’aller travailler. Un jour j’ai été conviée, j’ai goûté ce café du matin, on nous lâchions un peu de lest en fumant une cigarette. Bien des années après, alors que les filles allaient seules à l’école, devenues amies nous avons poursuivi ce rituel, aujourd’hui je me demande si nous le reprendrons en septembre.

La quête touche à sa fin, depuis plusieurs jours les cafetiers s’organisent pour vendre du café à emporter, ou bien se sont lancés dans des travaux de rénovation, mettant à profit ce temps de latence. On sent que ça s’agite, je deviens fébrile moi aussi, les heures sont comptées désormais, les terrasses vont être autorisées bientôt, nous pourrons nous vanter à nouveau, comme au lendemain de novembre 2015, je suis en terrasse. Peut-être trouverais je encore quelques cafés dépourvus de terrasses et condamnés à la fermeture, ou qui n’auront pas pu se relever, auront perdu la bataille.

c’est le vide qui nous lie au dehors

tu marches dans la ville immobile
dans le vide
dans tes jambes la puissance et la faiblesse se battent
maintenant c’est le vide qui dessine la ville
c’est le vide qui nous lie au dehors
l’air est vide aussi
le temps long qu’on dirait le temps d’août
le temps clair et froid de mars
la torpeur suspendue d’une rive à l’autre
et le silence qui efface tes mouvements
tu te surprends en apnée au frottement de l’autre
pourtant le silence

                 

                 

texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par Myriades, le blog des bibliothécaire de Strasbourg (merci à Franck Queyraud pour son invitation).

une aubaine pour les oiseaux

rue Eugène Varlin, Paris, 14 mars 2020

Le monde s’est arrêté, elle en a eu la sensation brusque au réveil, peut être que c’est ce qui l’a réveillée, une alarme silencieuse à l’aube. Ses yeux errent dans la chambre à la recherche d’une présence qui la rassurerait, dans les photographies accrochées sur les murs, dans les vêtement accumulés au pied du lit, dans le pli des rideaux. Oui sûrement la terre continue sa rotation lente et muette, mais le monde s’est arrêté. En ouvrant la fenêtre elle découvre que le ciel ne bruit plus que du vent et d’oiseaux, la ville s’est tue, elle ne peut s’empêcher de sourire, juste un petit sourire intérieur, cet arrêt brutal c’est bien une aubaine pour les oiseaux. Elle décide de sortir, faire quelques courses, il ne lui manque pas grand chose mais elle a besoin de se frotter au dehors, vérifier quelle vie se maintient à l’extérieur, elle s’habille rapidement, encore enveloppée de l’odeur des draps chauds. À peine franchie la porte de l’immeuble c’est bien ce qu’elle avait imaginé, un silence assourdissant, elle reste hébétée un instant, elle se félicite d’avoir choisi des baskets aux semelles souples, elle imagine avec effroi l’indécence du bruit des talons sur le trottoir. Dans l’immobilité de la ville son attention est plus grande, à la clarté éblouissante, au grain des murs, ce qui s’inscrit en façade surgit plus fort, nous vaincrons, la couleur des squares, l’humidité de l’air, les regards des quelques personnes qui se risquent comme elle au dehors, tout est plus vif. Entre les corps la distance s’installe, comme instinctive, un mètre qu’ils ont dit. Elle est surprise par le calme des habitants, elle s’attendait à l’agitation, aux bousculades dans les rayons du supermarché, mais c’est la méfiance qui l’a emporté. Elle n’a acheté que le strict nécessaire, du café, du pain et du beurre, elle n’aime rien tant que le goût réconfortant du beurre chaud sur la mie grillée, même si elle n’est pas sûre d’avoir faim pour le moment. Elle ne s’autorise pas non plus à marcher dans la ville, elle se doute que bientôt cela sera interdit, mais elle se sent faiblir, son souffle est plus court, les marches à gravir plus hautes. En rentrant dans l’appartement elle a senti que le silence s’engouffrait avec elle dans le salon, elle a bien essayé de refermer la porte précipitamment mais c’était trop tard, le silence du dehors est rentré dedans, il a rejoint le désordre qu’elle laisse se déployer depuis plusieurs jours, peut-être des semaines, elle ne sait plus, les livres s’accumulent en piles branlantes, les coussins en chaos sur l’étroit canapé de cuir, les rideaux en pendaisons asymétriques, les tasses abandonnées au pied du fauteuil gris, sur le porte revue, dans l’évier, des sacs à moitié vides accrochés au dos des chaises, une fine couche de poussière blanche sur le buffet bas, le désordre comme du bruit. Pourtant elle sait que c’est une bataille perdue d’avance, le silence gagne du terrain depuis quelques temps, inexorablement, elle le préfère au ton glaçant des journalistes, à leur habitude infâme de combler le vide de leurs approximations scientifiques, de la peur qu’ils orchestrent savamment, c’est bon pour l’audience. Elle a voulu écouter de la musique mais les notes résonnaient de manière absurde dans le silence, trop fortes, presque insensées. Elle reprend le livre entamé la semaine précédente, elle essaie de se concentrer sur la lecture pour écarter les bruits domestiques qui dominent désormais, mais elle ne comprend pas ce qu’elle lit, les mots dansent, flous. Elle comprend seulement la nécessité d’arracher ce silence qui l’enveloppe, cette glue figée sur ses membres. Ce qui lui manque c’est sa voix, qu’il lui assure que tout ça n’est pas bien grave, et qu’il va bien. Elle se laisse glisser dos au mur, jusqu’à s’assoir au sol, comme elle le faisait adolescente. Elle décroche le combiné qu’elle trouve anormalement lourd, elle n’est jamais à l’aise avec le téléphone, c’est par lui qu’elle a appris les accidents, les catastrophes, la mort, là c’est un peu différent, c’est elle qui en prend l’initiative, ça lui donne un espoir soudain, elle allumerait bien une cigarette, alors que depuis des années elle ne fume plus. Elle compose le numéro, un peu fébrile elle écoute religieusement le crépitement du cadran qu’elle accompagne de l’index.

Ce serait lui qui décrocherait. En un mot sa voix grave et calme s’imposerait comme une caresse enveloppante, alors elle pourrait lui dire, 

tu me manques

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre des ateliers du Tiers Livre

épiphanie #5

Un jour on s’arrête, saisi par la foison des pistes.
Une litanie d’indices, soustraits au hasard.
Je ne veux plus être sensible qu’aux douleurs.

                 

                 

                 

tercet composé de manière combinatoire par Pierre Ménard sur le compte twitter de Sandor Kransa

nuit

La fraîcheur que tu vas chercher dans les espaces où aucune chair ne s’est ramollie dans le plat des draps, au pied tout au fond du lit ou tout au bord au risque de tomber, les batailles avec la chaleur de l’oreiller, l’exploration des silences domestiques, l’absence, les fantômes qui surgissent, le ressac de Grisgione, les balbutiements, le temps arraché, les heures creuses et enchantées.