Pour l’instant, rien n’est décidé

Mon client nous invite au Japon au mois d’octobre. J’ai acheté les billets, ça me met toujours dans des drôles d’états, dépenser autant d’argent pour monter dans un avion, et faire plus de treize mille kilomètres autour de la planète avec le travail pour alibi. Mais je sais qu’aucune destination ne m’apaise autant. Et cette fois encore Philippe m’accompagne. Nous ajoutons quelques jours aux dates proposées. Je regarde les cartes. Kanazawa, Takamatsu, peut-être faire signe à Karl ? Pour l’instant, rien n’est décidé. Ce qui a changé c’est que désormais même si je ne prétends pas connaître le Japon, je n’ai plus la même soif de courir les villes, et même si le pays possède les trains les plus efficaces du monde, je voudrais prendre, un peu, le temps.

S m’annonce qu’elle est à Paris, qu’elle aimerait qu’on se voit. Plusieurs années sans nous voir, quelques textos, de rares et brefs appels. Nous nous retrouvons au Pachyderme, l’évidence immédiate des retrouvailles. La parole douce, attentive, comme si elle cherchait à justifier le trop long silence sans jamais le nommer.

J’assiste à la conférence animée par Patrick et Isabelle, les enfants de Roland Haas, résistant du réseau Plutus auquel Antoine a appartenu. Je leur ai écrit avant de venir, je leur ai envoyé les documents trouvés au SHD. Lorsque j’arrive, j’ai l’impression d’être attendue. À plusieurs reprises, durant la conference, Isabelle se tourne vers moi, m’interpelle, m’inclut, elle donne consistance à l’existence d’Antoine. Je découvre qu’à Fresnes, les prisonniers étaient plutôt bien traités, qu’ils peuvent se parler, se soutenir pour affronter les interrogatoires et tortures rue des Saussaies. Patrick cite le témoignage de son père. Il s’est rongé les ongles, pensant mieux supporter la baignoire que l’arrachage des ongles. L’eau glaciale. La suffocation. La sensation de partir, de disparaître, de mourir. Les questions. La deuxième plongée. Cette fois il prend une réserve d’air, mais elle s’épuise. Il étouffe, une souffrance inimaginable. À nouveau, il se sent mourir. Par la voix de Patrick, le témoignage donne un corps à Antoine.

Je commande un café au comptoir du Valmy, j’attends V. C’est la première fois (de ma vie) que je prends seule un café au comptoir. À ma droite, deux hommes parlent de féminisme, ils ne semblent pas dire trop de bêtises, jusqu’à ce ils sont jeunes, mais quand même ils refléchissent, puis s’en vont. Deux autres arrivent, je me retrouve coincée entre eux, je ne sais pas quoi pas faire, faut-il laisser un espace pour qu’une conversation commence ? J’aurais dû prendre un journal. Je tapote sur l’écran de l’Iphone. Finalement, c’est avec celui de gauche que la parole s’engage, à propos de la musique diffusée. J’ai reconnu le groupe, nous voilà à parler rock anglais, Radiohead, le choc Ok Computer. J’éprouve ma timidité avec une conversation de comptoir. Le soleil entre dans le café. Puis V arrive, je suis soulagée.

J’avance lentement sur la miniature. Ma méthode est très différente cette fois. Je commence plusieurs choses en même temps. J’explore des techniques, des matériaux, des chemins parallèles. Je miniaturise le cadre de l’Annonciation. Je réalise un cyanotype à partir d’une photographie de l’île d’Elbe. J’ouvre des fenêtres dans la valisette. Je découpe les phrases-souvenirs. Tout cela ressemble à un chantier, c’est une impression qui me rassure.

l’air chargé d’herbe tiède
la lente dérive des îles sœurs, séparées par l’effondrement de l’écorce terrestre
la route étroite à travers le haut maquis, le vide, le vertige, les virages enchaînés
les châtaigniers bleus dans le ciel net
l’inquiétude que ça nous fait d’être sur la route la nuit
les lumières du hameau qui tremblent comme des feux minuscules
le moelleux rassurant de l’oreiller
les murs blancs fondus en courbes dans le plafond
le besoin de voir les vagues
les promesses tenues par la mer
chaque matin la même lumière, le même éblouissement, le même feu
Le ciel vaporeux, trop clair, délavé d’un soleil haut / blanc /aveuglant
un crépuscule de papier buvard

La nuit est très claire et le froid est mordant. Dans la salle, une demi-obscurité et le chant de cigales. Je ferme les yeux, j’écoute la lecture à trois voix d’Anchise. Je repense à la voix de Pascal Quignard, entendue tout à l’heure à la radio, Ça m’émeut qu’avant la vie il y ait eu ces sons, ces craquements pour aucune oreille, et ses eclairs pour aucune vision, ça ajoute une sorte de gratuité énorme avant la vie.

ce qui a compté

La semaine s’est emballée et je ne suis pas sûre d’être capable d’en remonter le fil. Sensation que les jours se sont rabattus les uns sur les autres, comment désigner ce qui a compté, ce qui aurait mérité d’être retenu ? Le journal me résiste et pourtant je ne sais pas à renoncer à ce rendez-vous hebdomadaire, à cette tentative répétée de mettre un peu d’ordre.

Le café dans l’air vif, puis les hauteurs de Montmartre. La trace de Rome, puis de Venise dans les détails, des villes logées dans une autre.

Le déjeuner rue des Taillandiers. La cuisine et le service authentiquement japonais, et mon coeur qui s’est mis à battre plus fort.

J’essaie d’avancer sur un fragment de Corbera, l’ordinaire des jours qui ont précédé le départ au Canada. De cette période, je ne sais presque rien, il n’y a pas de récit.
Seulement quelques dates, le mariage, la naissance de mon frère, les photographies de Noël. Je ne peux qu’imaginer, mais imaginer reste une opération fragile. Ma mère et moi sommes si différentes. Avoir vingt-deux ans en 1962 n’a rien à voir avec ma propre expérience de cet âge. Vivre en couple à ce moment-là n’obéissait pas aux mêmes règles. Leurs gestes, leurs attentes, leur liberté, qu’avons nous en commun ? Le monde n’était pas réglé par les mêmes peurs, ni par les mêmes promesses.

J’entends The Man I Love, je pense d’abord à Pina Bausch, puis à Arnold.

Je travaille sur la miniature. Je recommence à penser l’espace, je prends des mesures, je réduis, j’ouvre des fenêtres. Je reproduis le motif du carreau de ciment de la chambre d’Erbalunga qui n’existe plus. Il s’agit toujours de donner une forme à une absence. J’imagine un tiroir qui se logerait sous le sol, un espace caché, à l’intérieur seraient abrités les souvenirs, sous forme de bandes de textes tapuscrits.

le parfum de l’asphalte mêlé à celui des figuiers
le surgissement de la citadelle dans la lumière du soir
les cheveux gorgés d’eau de mer
le café dans les verres teintés
la lune qui se lève sur l’horizon comme un soleil
les montagnes en copeaux de chocolat
la voiture gorgée d’air chaud
les vitres qu’on baisse pour l’illusion de fraîcheur
le grésillement de l’allume cigare
l’odeur d’encens et de tabac blond
l’aube, son odeur de pluie froide
la vigueur du soleil
l’ombre nette des palmiers sur la place
l’obstination des fourmis
l’odeur rance et poudrée de son rouge à lèvres sur mes pommettes
la lumière du phare de Pianosa à l’horizon
chaque matin la même lumière, le même éblouissement, le même feu
l’aube d’été ouverte par les chants d’oiseaux
le soleil déjà tiède, suspendu dans l’air sec
une lumière venue d’ailleurs, surnaturelle, ardente
l’eau alourdie de chaleur
un scintillement dans la dentelle des arbres
son parfum de peau ambrée …/…

Philippe, exceptionnellement, ne travaillait pas ce samedi. Il travaille sur les corrections du texte à paraitre en mai. Le ciel s’obstinait dans le bleu alors nous sommes sortis, et le ciel s’est couvert. Nous avons rejoint la rue Bonaparte pour découvrir la miniature installée dans la vitrine de la nouvelle boutique d’Antoinette Poisson. Bien que celle ci soit décorative, elle exerce toujours une même fascination. Je me demande d’où celà vient, peut-être parce que tout semble être à sa place, contenu, et nous donne l’illusion d’un monde habitable. On repartant on avait des lumières sublimes sur la Seine et je me suis dit que j’allais écrire le journal.

La nuit est tombée, et pourtant j’ai entendu une foule de chants d’oiseaux.


l’illusion d’une douceur

Je voulais photographier une étape de mon projet miniature et je découvre que la carte SD du Canon est sans doute restée dans le ventre de l’iMac, à l’atelier rue de Charonne. Le jour baisse, il fait froid, je suis fatiguée. Je n’ai aucune envie de parcourir presque quatre kilomètres pour aller la récupérer. Pendant quelques minutes, le journal est remis en question.

Puis me suis souvenue que je n’avais pas photographié la neige. Pas une seule fois alors qu’elle est tombée généreusement, à deux reprises. Et j’ai entendu la joie des filles qui étaient encore là lundi. Mais je suis passée à côté, entre les flocons, accaparée par la reprise, je n’étais pas dans le bon mouvement. Je vois partout des images de la neige, sa magie, l’émerveillement partagé, je regrette ma paresse, de ne pas avoir pris l’appareil. Mercredi, une deuxième chance m’est offerte, et pourtant je n’y arrive pas non plus. La neige tombe trop vivement, et quand je m’octroie une pause, c’est déjà trop tard, la neige a disparu. Mais je me souviens nettement de la métamorphose, la ville glisse dans la torpeur, les bruits sont amortis, tout donne l’illusion d’une douceur. Il y a aussi  des camps de fortune sur les trottoirs. Et le bébé hurlant dans la poussette. Sa mère n’arrive pas à lui maintenir les mains sous la couverture. Il n’a pas de gants. Ses doigts tremblent dans l’air glacé. Il crie encore, parce que le froid brûle ses petites mains.

Il a un bon boulot aux archives, j’attrape la phrase au vol. Je me dis que cela aurait peut-être pu me convenir, un bon boulot aux archives. La méthode, sans doute, m’aurait embarrassée. Mais le souci de la conservation. Le fait d’être dépositaire de quelque chose. Je repense à ma prof d’arts plastiques. Elle me regardait superposer des couches de gouache transparente pour approcher une idée de la peau. Elle disait que je devrais faire de la restauration, envisager l’école du Louvre.

Je me réveille avec l’impression que les filles sont encore là. Leur présence persiste quelques secondes, puis la maison reprend son volume habituel. Je suis à ma place de mère, ce que je serai toujours. Et en même temps, je me suis habituée à cette liberté retrouvée, à cette autre organisation du temps. Je ne serais pas prête à revenir en arrière.

Renée Nicole Good. J’ai beau fermer les yeux, je revois son nom apparaître sur le mur Facebook d’un ami. Je cherche et je découvre son visage. C’est presque toujours le même portrait qui circule. Une image recadrée. Le visage souriant, les boucles blondes, les épaules dénudées, les paupières inférieures légèrement gonflées. Elle paraît ancrée, confiante. En poursuivant, je découvre la photographie originale. Elle est debout sur une plage, porte une longue robe pourpre, largement décolletée. Elle est enceinte, ses mains encadrent le ventre. Ce geste. L’ondulation claire des cheveux. L’arrière-plan flou de la mer. J’ai pensé à la Vénus de Botticelli, une icône.

Nous regardons The Brutalist, je ne crois pas avoir aimé, même si j’ai admiré certains plans et le jeu des acteurs. Dans la boutique de mobilier du cousin, déjà bien installé en Pennsylvanie, apparaissent des chaises identiques à celles que possédait ma mère. J’ignore à quel moment elles sont entrées dans le patrimoine familial. Ont-elles voyagé du Canada vers l’Algérie, puis de l’Algérie vers la France ? Je les ai toujours connues, la teinte chaude du bois que ma mère vaporisait une fois par semaine d’un produit odorant dont le nom m’a longtemps suggéré qu’elles étaient en cèdre. Nous avions dissimulé leur existence au notaire, au moment où nous avons dû renoncer à l’héritage. Il avait posé la question, mais il n’y a rien, pas même des meubles ? Sans même nous consulter du regard nous avions nié l’existence des meubles. Que valaient elles au juste ces quelques chaises en bois d’Amérique ?  Il y avait aussi une table, un secrétaire, un vaisselier du même style. Les chaises, il me semble que c’est finalement ma sœur qui les a récupérées. Les meubles ont continué à circuler ainsi, hors procédure, certains objets ne se transmettent qu’à condition de rester partiellement cachés.

Le dernier rêve de la nuit. Nous sommes hébergées chez des amis de ma mère, je partage la chambre de mes filles qui sont devenues mes sœurs. Je suis perdue, je demande à Alice ou je peux prendre une douche, si je peux lui emprunter des vêtements. Je m’inquiète de savoir comment rejoindre le lycée car nous sommes loin, à une heure de route de Marseille. Puis la chambre reprend sa place.

merci à Pierre Ménard pour le prêt des photographies de neige.

une immense tendresse

Visite en famille de la maison de Victor Hugo, place des Vosges. Dans la cage d’escalier, un vitrail représente un profil de femme dont les traits stylisés me rappellent les figures des cartes à jouer avec lesquelles je me racontais des histoires enfant, assise sur le tapis persan, un jardin merveilleux où rois, dames, valets se courtisaient pendant que les conversations adultes se fondaient au-dessus de la table du déjeuner. Je découvre que VH était un acheteur compulsif d’objets, peu soucieux de leur valeur, il s’attache surtout à leur étrangeté, leur beauté. Il les accumule, les détourne, les met en scène, saturant l’espace pour mettre en scène sa vision. Il y a également des photographies de Hauteville House, l’exposition tout entière est comme un appel à enfin concrétiser ce voyage. C’est la représentation d’une miniature que VH avait réalisée avec son amie Louise Bertin pour Léopoldine, Charles et François-Victor qui m’a attirée ici. Elle est bien là, dès l’entrée du parcours, fabriquée à partir de cartes à jouer, fascinante de minutie, on est bien au-dessous du un/douxième traditionellement utilisé pour les maisons de poupées. Et je me demande avec quels personnages, ou quel objet simulacre, les enfants jouaient.

On m’a appris à ne pas aimer le Sacré Coeur, ce serait une faute de goût d’apprécier cette écoeurante meringue blanche posée sur la ville. Mais je l’aime en secret. Je l’aime parce que je me souviens qu’on le voyait depuis la salle de bain de l’appartement du boulevard Bessières, celui où nous avons vécu avec ma mère au retour d’Algérie. Il apparaissait dans le cadre étroit de la fenêtre, presque irréel, inaccessible. Peut-être que je n’aime pas vraiment le monument, mais cette distance, le souvenir de ce point de vue précis, mon plus lointain souvenir.

Insomnie, mes pensées en déroute, se percutent, reviennent, le corps s’épuise à chercher une position juste.

Elle porte, roulées dans du papier kraft, quelques branches de gui. Elle dit qu’elle aime bien cette tradition. Et je me représente la scène, elle, sa famille, ou les invités, venant chacun.e leur tour s’embrasser sous les branches délicates. Je n’ai pas vraiment le goût des traditions, j’aurais tendance à les fuir même, jamais autant perçu autour de moi une telle hantise des fêtes de fin d’année. Mais dans le grand chaos ambiant, je me suis représentée la scène comme dans un film, merveilleusement éclairée. Et j’allais jusqu’à entrer dans la scène, j’y conviais toutes celles et ceux que j’aime, et il y aurait une immense tendresse dans nos baisers échangés.

Jour d’anniversaire, touchée par les cadeaux si attentionnés. Puis nous regardons un de nos films cultes, rituel familial de fin ou de début d’année, celui-là découvert l’année de la disparition de Jacques, douze ans déjà. Les images et les chansons que nous connaissons par cœur, qui ne demandent aucun effort, qui réconfortent. Elles ouvrent une envie de New York, une projection plus qu’un désir réel, parce qu’il m’est devenu impossible d’envisager ce voyage, c’est devenu un désir abstrait.

C’est une série datée, que je n’avais pas suivie lors de sa diffusion car nous n’avions pas la télévision. À l’époque j’étais salariée d’un bureau de création et une grande partie de mes collègues regardait cette série avec passion, commentant le lendemain la diffusion de la veille. Je me sentais à l’écart, comme je l’étais enfant car je n’avais le droit de regarder la télévision que dans un cadre très restreint, aussi je faisais semblant d’avoir vu les films que les autres commentaient, ayant développé un art du bluff épatant, enfin c’est que je m’imaginais. À l’époque d’X-files, la différence c’est que je m’enorgueillissais de ne pas faire partie du troupeau, l’écart n’était plus subi. Pendant ces vacances, nous regardons la série avec les filles. Je ne suis pas vraiment captivée par les intrigues. Mais je souris que dans chaque épisode les lampes torches balaient les plans de nuit (il faudrait vérifier). Je suis fascinée par le catalogue de maisons américaines auxquelles les héros viennent frapper. Mais ce qui fait pour moi le sel de la série, ce sont les voix off de Mulder et Scully qui tiennent des journaux de bord de leurs expériences, c’est le lien qui se tisse entre eux, l’attention portée de l’un.e à l’autre. Alors nous nous moquons nous-même de notre impatience à les voir céder, attentives à la moindre tension, bien que nous ayons deviné qu’il n’en sera pas question.

Je commence ma miniature. Je reproduis le lit de la chambre d’Erbalunga avec du fil de fer et une chute de carton. Puis l’idée du leporello s’impose, une suite de fragments liés par le pli, un paysage qui se déplie, dans lequel viendront peut-être s’inscrire des souvenirs. J’ignore encore quelle forme prendront ces souvenirs, bribes de textes ou images miniatures. Mais quelle joie de découvrir que ce projet me relie à mon histoire d’une manière inattendue.


une question de tempérament

Les filles à la maison. Et mon énergie dévorée. Fatigue de fin d’année. Saturation des réseaux. L’impression de trop-plein avant même qu’elles arrivent. Heureusement, elles ne sont plus des enfants. Pourtant Nina me l’a dit il y a quelques jours, à la lecture du journal elle a parfois l’impression que je parle d’elles comme si elles étaient encore petites.
Je jalouse Philippe, sa capacité à travailler dans le salon, au milieu de leurs échanges. Il a toujours su s’extraire. Je n’ai jamais cherché à le faire. J’ai longtemps cru que c’était une question de tempérament. Finalement, je crois que je n’ai jamais pensé que c’était possible. Il a fallu les retrouvailles inespérées avec ma tante, puis le projet Comanche, puis l’autonomie des filles, pour que s’ouvre la possibilité d’écrire.

J’ai évité un corps couché à même le sol, cherchant un peu de chaleur sur les grilles d’aération du métro. C’est le Noël le plus froid depuis quinze ans. La phrase tourne en boucle.

Je n’ai pas la nostalgie de mes Noëls d’enfance, je les ai oubliés. Mais je me souviens de la joie de certains cadeaux. Un couffin reçu à Corbera. Un beau livre offert par Véronique, Histoire d’un casse-noisette. Je me souviens surtout de son poids, de la lenteur du récit, des illustrations précieuses et mystérieuses, plus importantes pour moi que l’histoire elle-même, peut-être qu’elles sont à l’origine de ma vocation. Je n’ai aucune nostalgie de ces fêtes passées en famille. Pourtant, pour la première fois depuis des années, un sentiment de manque.

Alors que l’IA dévore la planète, je déballe mes cadeaux de Noël. Un programme de relaxation politique à objectif tendrement insurrectionnel, un guide de randonnées autour de Paris, une ode à la résistance poétique et politique, un gilet crocheté à la main, enfin deux essais sur l’IA.
Il, elles pansent ma colère. M’invitent à marcher. Respirer.

Période foutraque, épuisante mais joyeuse. Je me concentre pour savoir quel jour nous sommes. Les projets s’accumulent et restent en attente. Corbera est là, massif, exigeant, en sommeil, je me demande parfois si je ne devrais pas renoncer au journal pour lui accorder toute mon attention. Je me demande si le journal ne me donne pas l’illusion de travailler. Je ne suis pas sûre que Corbera avancerait davantage sans le journal. Sans lui, beaucoup de choses se dissoudraient avant même d’avoir été nommées. Le journal est déjà une forme, l’écarter au nom d’un projet plus ambitieux serait sans doute une erreur.

Finalement, la seule chose que je me sente capable d’attaquer en cette fin d’année, c’est ma création pour le festival Miniature. Peut-être parce que le thème, voyage mémorable, m’autorise quelque chose de plus intime. J’entrevois comment y mêler différentes techniques, comment faire tenir ensemble des images, des matières, peut-être du texte. Un objet personnel. Je commence par fabriquer le lit en métal de la chambre disparue d’Erbalunga.

Nous marchons pour rejoindre le parc de la Butte du Chapeau Rouge. Beau soleil, froid glacial. Le parc est désert, un jardinier semble surpris de nous voir, nous salue, puis sa collègue qu’on aperçoit dans les buissons nous salue à son tour. Prendre de la hauteur. Les perspectives s’ouvrent dans la lumière tranchante et les arbres nus dialoguent avec la ville.




ces proximités invisibles

Après avoir attrapé quelques lumières sur la Seine nous déjeunons dans un bistrot de l’île Saint-Louis, où se mêlent touristes et familles pour un repas dominical. À côté de nous, une grande table occupée presque exclusivement par des femmes. L’une d’elle retient mon attention, peut-être ses cheveux très courts, ou les larges lunettes de soleil qu’elle porte à l’intérieur malgré la pénombre, elle me rappelle Éva, retrouvée sur une des petites photos de Corbera. Le repas est plutôt bon, j’essaye de justifier notre présence dans ce lieu qui ne nous ressemble pas vraiment. La conversation de nos voisines finit par m’atteindre, elles sont Corses. Elles parlent de la langue qu’elles comprennent plus ou moins, qu’elles pratiquent parfois, je les jalouse, regrette de n’avoir pas su m’y intéresser quand j’ai vécu à Bastia. Parfois je me trouve ridicule d’être sensible à ces proximités invisibles. Nous rentrons par la rue de Turenne pour profiter du soleil. Je croise un visage familier, je fais quelques pas, j’hésite, je me retourne et l’appelle. C’est la meilleure amie de ma petite sœur avec sa fille qu’elle vient retrouver à Paris. Elle vit en Corse, nous échangeons quelques nouvelles, nous nous promettons de nous revoir lors d’un prochain séjour sur l’île.

Dans le métro, la femme qui me fait face change de place. J’ai d’abord cru que ça la dérangeait de me voir manger un sandwich, en mon for intérieur je me disais que c’était n’importe quoi d’en être réduite à considérer ces vingt minutes de trajet comme une pause déjeuner, mais non, elle voulait seulement échanger avec la dame au chien. Elles s’animent, comparent leurs expériences, évoquent le comportement de leurs petites créatures, se rassurent mutuellement sur leurs bonnes pratiques, tandis que le petit chien sur les genoux de sa maîtresse tremble, stressé par l’agitation du métro.

Revenant dans un lieu où Philippe a vécu enfant, nous découvrons que le bac à sable où il jouait a disparu. Alice nous explique qu’on les supprime pour des questions d’hygiène. Je me demande ce que deviendra l’expression copains de bac à sable si les lieux mêmes de l’enfance s’effacent.

Il faut voir comme elles marchent désormais, comme ils marchent, à pas rapides, la nuque ployée, le visage baissé vers l’écran tenu dans la main gauche. Comment alors  croiser un regard, comment se faire un sourire, comment ne pas se rentrer les uns dans les autres. Parfois j’ai envie de leur faire peur, juste pour vérifier qu’un sursaut est encore possible.

À la pharmacie, ne sachant pas quelle décision prendre, il téléphone à sa compagne — Allô mon amour,  et l’irruption de ce mon amour dans l’espace public était troublante, presque indécente, une intimité étalée là, nous plaçant dans une position de voyeuses involontaires.

Je réponds à un questionnaire sur les violences faites aux femmes. Il y a quelques années je m’étais dit que nous avions échappé à cela dans la famille. On ne pouvait pas tout avoir, il y avait eu bien assez d’accidents, de disparitions, de veuves et d’orphelin·es. Mais à mesure que je répondais aux questions, les violences devenaient tangibles. Et je n’étais plus tout à fait sûre de ce que nous avions évité.

En rentrant je découvre les filles complices au pied du sapin qu’elles sont en train de décorer en écoutant des chansons d’enfance. Elles me racontent  leurs peurs enfantines au coucher, l’endormissement qui ne venait pas alors que la voix du conteur s’était tue depuis longtemps, le moment fatidique où leur père allait se laver les dents, elles ne dormaient toujours pas, la grande inquiétude alors de ne pas réussir à dormir. Elles ont noué sur les branches des bandes découpées dans les chutes de tissus que je collectionne depuis des années. Chacun de ces noeuds me rappelle quelque chose, l’endroit ou le moment où je l’ai acheté, qui me l’a donné et j’ai l’impression que ça redonne du sens à l’installation du sapin.

Je m’aperçois que n’ai pas été cherché le portrait d’Antoine à la galerie de l’avenue de Corbera, je l’ai provisoirement abandonné. Mais ça me plaît de le savoir là bas. J’imagine qu’il a été rangé, que probablement une nouvelle exposition a pris place. Je vérifie sur le web et découvre que la galerie vient d’être vandalisée parce qu’elle accueillait trois artistes Palestiniens. La violence, sa capacité à surgir n’importe où.

Corbera, sous un vent calme

un peu comme un crossover, Comanche/Corbera.

Les doubles rideaux peinent à assombrir la chambre chargée d’un air lourd, il se déshabille en gestes prudents, pose un par un ses vêtements sur le fauteuil Voltaire, ouvre le lit, se couche sur le dos, la douleur lui accorde quelques secondes de répit sous la fraîcheur des draps. Il ferme les yeux en quête d’obscurité, fermer les yeux et disparaître, fermer les yeux, éloigner le monstre. Il respire profondément, il voudrait remplir sa tête avec de l’air, repousser ces longues aiguilles qui fouillent la nuque et lui donnent la nausée. Les voix blanches de Pierrot et Pauline lui parviennent depuis le salon, elles sont mignonnes à chuchoter, ça ne leur ressemble pas. Maintenant il voudrait juste que le jour tombe, il voudrait de l’eau autour, il pourrait se laisser flotter comme un enfant puis chavirer dans l’onde tiède, oublier la douleur intenable. Il entend les voitures qui passent au pied de la fenêtre mais aussi une circulation plus lointaine et régulière, il longe mentalement les murs de la chambre, ses doigts effleurent la tapisserie, il contourne les obstacles — la commode le fauteuil la lampe le chevet le lit l’armoire — la porte déjà, alors il recommence cette ronde lente jusqu’au sommeil.
Il ne sait pas combien de temps il s’est assoupi, Pierrot dort à ses côtés. Paupières mi closes il observe les particules de poussière scintillantes dans le rai de lumière qui pénètre la chambre par la porte entrebâillée. Elles dansent, tourbillonnent mollement, le narguent comme les invitées d’une fête clandestine à laquelle il n’est pas convié. Sur le mur qui lui fait face il devine dans la pénombre, sans doute parce qu’il en connait désormais l’emplacement exact, la masse sombre et trapue de la commode en merisier, la courbe du fauteuil Voltaire, la silhouette intrigante de la lampe tripode et derrière le drapé des doubles rideaux les montants de la fenêtre qui ondulent faiblement. Il y a les phares de voitures qui illuminent la rue, ils projettent sur le plafond des ombres abstraites et mouvantes comme des nuages qu’il ne reconnait pas, pourtant ce ciel intérieur il est certain de l’avoir observé déjà, une image d’enfance qui l’entête. Il creuse obstinément sa pensée vide, sa main s’agace dans l’air comme pour lui donner corps mais la douleur prend trop de place. Il y a tout contre lui la chaleur enveloppante de Pierrot, elle a enroulé une de ses jambes autour de ses cuisses, elle a posé un bras sur son torse comme si elle craignait qu’il s’échappe, en son for intérieur il sourit, je n’ai même pas la force de sourire, comment pourrais-je m’enfuir ? Il y a encore quelques mouvements dans le salon puis le rai de lumière s’efface, les particules sombrent dans la nuit, Pauline s’est couchée. Il écoute la respiration régulière de Pierrot, il aspire l’air tiède de son haleine contre son épaule, il essaie de caler son souffle sur le sien mais le sang lui bat les tempes, sa gorge se serre, les vibrations de la Gordini le traversent, le bras de Pierrot s’alourdit sur sa poitrine. Il recompose la douceur de son visage gourmand, il imagine la caresse de ces longs cils en baiser papillon qui l’apaise.
Maintenant il se souvient cette nuit où il avait pu observer ce ciel de nuages sombres, c’était durant l’été 1940, dans la maison de Saint-Étienne-de-Chomeil prêtée par la mairie, ils s’y étaient réfugiés en famille pendant l’exode. Il partageait avec sa sœur Claude une grande chambre à l’étage, peuplée de bruits inquiétants, pluie de sable entre les murs air sifflotant dessous les portes sols crépitants. Un soir de pleine lune la clarté du dehors projetait au plafond l’ombre des arbres agités par le vent, il craignait de voir surgir un des junkers sillonnant le ciel au-dessus de leurs têtes pendant le long voyage qui les avait conduit dans le Cantal, il avait rejoint le lit de sa sœur assoupie, seule sa respiration régulière le rassurait et il avait fini par dormir à son tour. Délivré du souvenir son corps abruti de migraine cède, il plonge dans une nuit longue, noire, sans rêve.
C’est le vrombissement de la Gordini qui le réveille, il lui faut quelques instants pour comprendre l’espace autour, à travers les rideaux verts le jour perce timidement l’obscurité, éclairant à peine la tapisserie fleurie, la commode, le fauteuil, la lampe à trois pieds, il est bien dans la chambre de Corbera couché dans le lit, je suis vivant. Pierrot est endormie à ses côtés, son visage presque d’enfant encore tourné vers lui, à cet instant il pense au drame qu’elle lui a raconté, ce matin où les soldats sont venus arrêter Antoine, c’était dans cette même chambre, elle avait à peine quatre ans et partageait le lit avec ses sœurs, on leur avait ordonné de ne pas bouger, elles étaient restées clouées au matelas toutes les trois enfermées dans une peur immense et glacée, puis la porte de Corbera s’était refermée sur le bruit des bottes, et le silence s’est imposé autour du drame. Depuis on a changé le lit, et la peur avec. Il se demande si les murs de la chambre étaient déjà couverts de fleurs jaunes à cette époque-là. Il reconnait le pas lourd de Pauline qui s’affaire dans la cuisine, il comprend que c’est le bruit du moulin à café qu’il prenait pour celui du moteur de la Gordini, il regarde Pierrot, se retient de lui caresser la joue, Je t’aime mon petit chat. Dans la proximité sa rondeur mate apparaît comme un paysage, le premier plan flou d’un continent qu’il pourrait explorer sans fin, alors il voudrait se tourner sur le flanc, se blottir dans sa chaleur parfumée, l’envelopper à son tour, mais aussitôt la névralgie se réveille, des images de l’accident resurgissent, c’est comme une accélération du temps dans la chambre immobile. Il s’efforce de reconstituer la scène mais il ne sait plus, il voit seulement défiler le ruban gris béton des gardes corps et après le choc le spectacle affligeant de la Gordini froissée comme un vieux mouchoir oublié. Sous le jour plus vigoureux la chambre s’éclaire progressivement, il peut maintenant distinguer les bouquets sur le velours brun du Voltaire, les grains de poussière reprennent leur existence tournoyante. Il y a les babioles sur la commode, une photo de mariage encadrée d’un ovale en étain, un flacon de parfum, quelques livres serrés entre deux grosses pierres de lauze, il y a sur les patères derrière la porte le peignoir satiné de Pierrot, son chandail blanc, il y a la voix lointaine et métallique de la radio dans la cuisine, il y a l’odeur du café qui se glisse dans la chambre. Il se redresse, sur le chevet sa montre intacte, Une saison amère de Steinbeck, le verre d’eau auquel il n’a pratiquement pas touché. Pierrot pose un baiser brûlant sur son front, un café ça te fait envie ? Elle est déjà debout à ordonner ses mèches brunes, elle tire en vain sur le bas de sa nuisette, Pauline lui dira que c’est trop court, elle se drape dans le peignoir satiné, il aimerait bien se lever pour la rejoindre et la serrer encore, mais la torpeur l’emporte, Oui mon petit chat, un café je veux bien. En quittant la pièce, Pierrot laisse la porte largement ouverte, la lumière du couloir est comme une aube d’été qui pénètre la chambre, les fleurs de la tapisserie se colorent d’un ocre chaud, il les regarde fixement, il n’y a pas un souffle d’air autour et pourtant il lui semble bien qu’elles plient sous un vent calme.

le temps n’invente rien

Sur les deux petites photos carrées décollées de l’album de famille de Clo, un noir et blanc un peu fade révèle une autre époque de Corbera. Celle où ma mère vivait avec mon père, sous le même toit que ma grand-mère Pauline. Noël soixante-deux. Une fête toute simple, mais le fait même de se réunir appelait la photographie.
Sur la première photo, deux couples dansent. Clo avec son mari, à côté d’eux, ma mère et mon père. Ma mère a l’air d’une enfant dans sa robe écossaise, ce profil, c’est celui de ma petite sœur, le temps n’invente rien. Mon père, avec un sourire trop large, forcé, cabotin, sans doute à l’attention du photographe. Je ne le reconnais pas, mais je sais que c’est lui. Je découvre la présence d’un piano derrière eux. Je crois qu’il avait disparu quand je suis arrivée à Corbera, dix ans plus tard. Au-dessus d’eux, des guirlandes argentées tombent du plafond, décor de fête en toc.
L’autre photographie est prise à table. Les corps présents et ceux que l’on devine entrent à peine dans le cadre serré. Sur la table coincée entre la fenêtre et le piano, il y a une nappe à carreaux, une bouteille, une carafe, des assiettes vides, un cendrier en verre dans lequel j’imagine les mégots accumulés. Je reconnais ma tante Claude, ma cousine Dodo, ma grand-mère, et enfin ma mère, qui porte la même robe écossaise que sur l’autre cliché. Dans le fond, je reconnais Éva, une amie de ma mère, elle sourit tout en soutenant gracieusement son visage du dessus de la main. Tous les regards convergent vers ma mère, qui semble raconter une histoire, on le devine à l’attention de celles et ceux qui l’entourent. Je me demande comment elle parlait à cette époque-là, si elle avait déjà la voix basse que je lui ai toujours connue. Retrouver le visage d’Éva me trouble, je crois me souvenir qu’il y a dans son histoire familiale quelque chose de lourd, mais c’est flou. Un été, elle était venue en vacances en Normandie, elle avait loué un rez-de-chaussée dans l’immeuble du coin de la rue. Nous avions partagé un moment d’intimité alors que j’étais venue lui rendre visite, elle se maquillait longuement, comme le faisait ma mère. Ce souvenir a traversé une des nouvelles du projet laissé en suspens depuis notre retour de résidence.
Ces deux images, minuscules, anecdotiques, me rappellent qu’il y a encore là des gestes, des regards, une robe écossaise, un piano disparu, des absents, des scènes sans relief qui parlent d’une époque que je n’ai pas vécue, une matrice silencieuse.

une couleur particulière

Avant, il y a eu le chagrin en passant devant les hommages place de la République, la cire fondue déssinait des larmes. Et novembre qui rend tout plus fragile.

Le mardi, j’ai apporté à la galerie de l’avenue Corbera la photo d’Antoine dans son petit cadre ordinaire. L’étrangeté d’apporter cette photo pour l’accrocher précisément là, avenue de Corbera. À deux portes de l’appartement où il a vécu ses derniers jours d’homme libre. L’image exhumée des archives du SHD et non d’un album de famille, retrouverait presque un lieu d’origine. J’avais un peu honte de ne pas avoir mieux préparé les choses, Éric m’a d’ailleurs fait remarquer qu’elle n’était pas bien droite. Après que j’aie réparé ma maladresse il l’a accrochée au mur. Je suis revenue pour l’inauguration, où j’ai pu convier mon neveu Maxime. Puis Éric s’est mis à raconter le projet, pourquoi l’exposition, il interpellait dans la petite foule rassemblée tantôt son frère, une tante, un oncle, une cousine. J’étais au mileu d’une grande réunion de famille, chacun racontait son lien avec ce grand-père ou arrière-grand-père architecte. J’essayais d’identifier des habitant.e.s de l’avenue. J’ai échangé avec deux femmes, la plus agée vivait là depuis trente ans, avait connu le salon de beauté de la marraine de ma sœur, mais ma famille avait déjà quitté les lieux. Éric m’invite à lire mon texte. J’étais émue, essayant de regarder un peu le public, je me perdais dans la page. On m’a applaudie, c’était étrange, je pensais à Antoine, au lien en train de se construire. Puis Éric a enchainé, j’avais du mal à être attentive à ses mots, je regardais ses mains manipuler les feuilles sur le pupitre, m’amusais de son jeu d’acteur. Nous nous sommes éclipsés avec Maxime. Nous avons dîné au petit Thaï de la rue Crozatier. Il m’a dit, en souriant, que c’était étrange de me retrouver au milieu de ces bourgeois, que je n’étais pas tout à fait à ma place, puis il a ajouté que le texte que j’avais lu était beau. Surtout il a envie d’en savoir plus sur la trajectoire d’Antoine et je réalise en écrivant ces lignes que je ne lui ai rien envoyé de ce que je lui avais promis.

Je suis partie à Lasne. Un peu avant la frontière il neigeait, j’ai été surprise, comme mon voisin, qui comme moi filme à travers la vitre le paysage immaculé. En arrivant à Bruxelles j’avais l’impression de voir la ville pour la première fois depuis le train, de cette manière là. D’habitude je suis tendue dans les arrivées, dispersée. Là quelque chose s’est ralenti. À force de revenir, mon corps avait enfin compris la route. Peut-être aussi que la fatigue transforme le regard.

Mon cousin se demande pourquoi je veux rentrer dans l’appartement, tu risques d’être déçue. Mais je n’attends rien. J’entre dans les lieux pour voir ce que cela produit en moi. Je provoque des situations pour pouvoir les écrire — c’est ce que je me répète, est-ce que ça légitime tout ?

Avec Dodo nous reprenons nos marches à travers champs, dans les bois. Nous rouvrons les boîtes et les albums. Je décolle d’un album deux photos prises à Corbera, sur l’une d’elles ma mère danse avec mon père. Je fais remarquer à Dodo comme ces albums sont atroces, la façon dont la colle retient les images et rend leur récupération presque impossible. Elle me répond en souriant qu’ils n’ont sans doute jamais été faits pour être déconstruits. Elle s’inquiète de la transmission de ces archives après sa mort, il faudra bien qu’elle indique que ça doit nous revenir, à moi et S. Je me suis sentie démunie.

Nous allons acheter des chaussures de marche, nous achetons des bières au Delhaize, nous savourons la cuisine délicieuse de mon cousin, nous jouons au scrabble, nous regardons un documentaire, nous faisons toutes ces choses ordinaires que fait une famille. Même si nous ne le sommes que depuis peu. Et nous continuons d’explorer nos vies.

Il y a au matin le givre qui transforme le paysage, installe un silence apaisant et féérique.

Puis je rentre à Paris. Le retour adouci par le fake-giving des filles, la table couverte de plats qu’elles ont préparés tout l’après-midi pour fêter mon retour. J’ai l’impression d’être la mère des quatre filles du Docteur March.

Je ne sais plus quoi faire des nouvelles effarantes qui malgré ma politique de l’autruche me parviennent. Ils n’ont donc aucune imagination ? Les pétitions s’empilent dans ma boite mail. Mais je reçois le très beau Faire courir le vivant, édité par Ad verba, et c’est une forme de consolation d’y trouver un de mes textes publié.

La jeune femme me dévisage dans la rue, m’oblige à ralentir pour accueillir son regard. I know you. Elle pense que nous nous connaissons, peut-être le salon de coiffure Toni and Guy du Faubourg ? Elle dit que les gens se souviennent d’elle à cause de son accent, intérieurement je pense qu’on se souvient d’elle parce qu’elle est très belle. Elle me tend la main, passe une bonne journée. Et oui sa main serrant la mienne, son regard appuyé, sa demande, ont donné à cette journée une couleur particulière.

L’osteopathe me recommande de marcher pieds nus, de muscler mes orteils, de me tenir sur une jambe. Je l’écoute, cherchant à comprendre ce que cela veut dire, peut-être retrouver le sol. Nuit sans sommeil. Les jours rapetissent, avalés chaque soir plus tôt, et chercher l’équilibre sur un pied.

revenue

Je suis revenue. Revenue, comme s’il y avait un chemin à rebrousser, une ligne qu’on pouvait suivre pour revenir là où… ce serait sans doute plus juste de dire revenante, je suis revenante, et ce n’est pas la première fois. Pourtant je ne suis pas morte pourtant j’ai bien cru mourir quand on m’a demandé de m’asseoir, quand on m’a dit… on n’avait pas besoin de me le dire déjà je savais, dès que le téléphone a sonné j’ai su. La douleur et la colère. Ça aurait pu me tuer, mais il y a les enfants.
Je traverse le hall lentement, l’air est plus froid que dans mes souvenirs, les murs, plus étroits. Au premier étage, la porte a été repeinte, laquée d’un caramel écœurant. La poignée, c’est la même, ronde, en laiton poli. Je ne frappe pas. Je reste là, immobile. Je pose ma main sur le bois. Je vois la cuisine, le moulin à café sur la desserte, l’œil dans le couloir.
Tout est si calme. Je devrais frapper, dire c’est moi, je suis là mais quelque chose me retiens. J’entends des voix de femme, un pas que je reconnaîtrais entre mille et c’est comme si le temps n’avait pas bougé.
Je pense elles sont là, je pourrais dire maman, Annie, je pourrais franchir le seuil et retrouver la table, la nappe damassée, la lumière du matin. Mais je ne bouge pas. Parce que ce serait mentir. Parce que celle qui est là devant la porte caramel n’est plus celle qui est partie. Parce que l’enfant que je viens chercher ne m’attend peut-être pas. Je ferme les yeux. Le sable les eucalyptus le parfum de sa peau. Ici l’odeur du café du buffet des cigarettes. Deux mondes se cognent en moi. Mon corps voudrait avancer mais mon cœur s’arrête. Je suis immobile, la main contre la porte, la douceur feinte du bois laqué sous la peau.