la traversée des nuages

Paris, 19 février 2021

Je suis très curieuse de l’intérieur des autres, d’y découvrir leurs objets accumulés, les histoires qu’ils portent ou que je leur invente, j’espère toujours une révélation, une rencontre avec ma propre histoire, une pochette de disque ou un livre aimé feront l’affaire. En entrant chez C et D je suis particulièrement gâtée, un cliché immense de D recouvre un mur, ouvrant l’espace vers un village russe, des icônes religieuses chinées aux puces, un portrait de femme en peinture, un buste en plâtre coloré, des photographies de famille, d’artistes, je m’accorde l’autorisation de faire quelques photos en débordant légèrement  du cadre du making off, C prend même le temps de me présenter les personnes en présence sur les étagères. Sur une enfilade il y a ce globe un peu ancien, ses couleurs jaunies, l’objet me fascine, je n’en ai jamais eu — me dis que si j’en avais eu un je traînerais sans doute moins de lacunes en géographie. De la main je donne une légère impulsion pour le faire tourner sur son axe, je suis surprise par la douceur de l’objet sous mes doigts, et surgit le signe que je guettais, la silhouette du Japon, je souris, même si ça réveille une envie sourde de voyage. Alors que je cadre le globe en approchant dangereusement l’objectif, remonte le souvenir d’un de mes atterrissages à Osaka, où après avoir traversé la couche de nuages j’avais découvert les contours de l’île d’une netteté impressionnante dans la mer, une vision presque irréelle, comme surgie d’un rêve. Je cherche un angle de vue, retrouve cette sensation de plongée clouée au siège de l’Airbus, et l’excitation qui l’accompagne, je déclenche. Je redécouvre le globe ce matin, en triant les photos oubliées sur la carte SD de mon appareil, et dans le premier IPhone dont je n’utilise plus que l’application notes pour écrire je retrouve l’image de 2015, la traversée des nuages et la côte de Honshū dans le bleu pacifique. J’accepte joyeusement le signe, ce sera le prochain grand voyage, le Japon — comme me manquent son mystère, ses aubes précoces, la voix du Shinkansen, la vapeur des ramen, les passages de chat, les cimetières sans murs, les dormeurs de la Hankyu, le temps long, cet ailleurs où je suis autre. 

arrivée à Osaka, 2 mars 2015

et puis jouer, jouer encore

Hiroshima, novembre 2019

les cercles blancs sur un quai de gare comme archipels pacifiques
rues assourdies en lettres capitales
l’odeur des tarmacs / un vol de nuit / illuminations urbaines vues du ciel
être au monde / oublier la distance / succomber au vertige
l’obscur incertain des rêves
l’inquiétante étrangeté d’une image d’enfance, une baleine échouée
temps replié / un ventre / une forteresse
l’ardeur rousse d’une forêt de séquoias
et puis jouer, jouer encore
l’ivresse des draps
un mirage amoureux soulevé du sol / l’intimité d’une voix
écorcher les nuages aux frontières
marcher sur l’écume
sauver la dune / l’estuaire / le soleil / ta peau
tenir, tenir tête aux vagues

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier Baudelaire

premier jour

Aube, Erbalunga

Pour la première fois je ne venais pas en Corse en famille, j’aimais l’odeur du tarmac de Poretta, je m’arrêtais légère au creux de ce virage traversé si souvent à l’arrière de voitures enfumées de tabac blond, en amont de la marine d’Erbalunga. De la route on ne devine pas la beauté du lieu, elle se révèle derrière la maison bâtie sur une langue rocheuse. La façade s’ouvre au levant sur une terrasse en surplomb d’un jardin arboré — un abricotier, des pins, des aloès, des herbes ensauvagées que je ne sais nommer — qui descend en espalier jusqu’à la mer. Au sud les marines s’enchaînent jusqu’à la ville, une langue de terre se devine au loin, au nord une première crique surmontée d’une maison d’américain, puis les façades d’Erbalunga posées sur l’eau jusqu’à la tour génoise en ruines. Je n’ai pas senti glisser le jour, occupée à chasser l’air confiné de la chambre, défaire mon sac, faire mon lit, m’accoutumer à la circulation dans la maison, repérer les îles sur l’horizon, Capraia, Elbe, Montecristo, sentir les premiers assauts de souvenirs vacillants. C’était juin, je me suis réveillée à l’aube, j’entendais le ressac de la mer et le chant vif des grives et des sittelles filtrant par les jours des fenêtres fatiguées. À travers les jalousies perçait une faible lueur qui m’appelait au dehors, je suis sortie doucement de la chambre — la maison dormait encore — j’ai traversé le séjour, goûtant le mat frais des tomettes, l’odeur de poussière rance jusqu’à la porte vitrée qui ouvrait sur la terrasse, j’ai pris appui sur la balustrade en métal blanc, je me croyais sur le pont d’un navire qui se détacherait lentement de la terre. Le paysage se resserrait tout autour, de l’index je pouvais toucher l’horizon désert, l’Elbe adoucie de brume, la tour génoise ébréchée, les silhouettes étranges des agaves au pied du palazzu à l’entrée du village. Je pouvais entendre bruisser les feuillages engourdis de la fraîcheur de la nuit, le clapotis de l’eau sur les rochers en contrebas, un léger voile orange se formait au dessus de la mer, c’était juste avant le grand incendie. Les oiseaux se sont tus soudainement, il fallait faire place au soleil. Il apparu, une goutte de métal en fusion rejetée par la mer, il a soulevé avec lui les nuages gris comme des cendres lourdes, l’ardoise du ciel céda au rose, alors j’ai réalisé que c’était la première fois que je voyais le soleil se lever au dessus de la mer, ces couleurs je les connaissais d’avoir vu souvent le couchant sur la Manche ou même de l’autre côté de l’île, mais une aurore sur la mer c’était bien la première fois. J’ai été surprise par la tiédeur de l’air qui d’emblée s’est imposée, avec elle des souvenirs d’étés trop chauds, d’ennui brûlant, l’odeur des feux, ces frôlements d’enfance. Le vent s’est levé, creusant mollement la surface de la mer, je flottais dans un temps suspendu, dans la chaleur surprenante du matin, m’obstinais à scruter le miroir de l’eau, à m’éblouir en quête de mémoire, jusqu’à faire surgir les visions hallucinées de silhouettes aimantes, leurs regards doux et sombres, leurs sourires radieux. C’est à ce moment qu’un scintillement entre la dentelle des arbres m’a aveuglée, j’ai dû fermer les yeux, le ciel blanchissait déjà et son reflet sur la mer faisait silence.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre