ne plus compter les vagues

Choisir les photos pour le journal — ça se restreint chaque semaine, moins de promenades, et le poids de l’appareil. Journée engloutie par novembre.

Dimanche studieux, finir d’écrire — plutôt réécrire — les premiers épisodes de Comanche. Retrouver la tension, découper le texte, des blocs à retravailler — replonger — exaltant et douloureux.

Le plaisir à l’atelier de gravure, me sentir à l’aise avec les outils, la presse, les gestes deviennent naturels. Il va falloir trouver quelque chose à dire.

Le message de Nina — avec papa il faut que vous me reparliez de ton rideau proustien parce qu’il a annoté toutes les deux pages du deuxième tome pour toi — elle m’envoie une photo. Je calcule, c’était il y a précisément trente ans, ces échelles de temps m’impressionnent. Soirée fébrile, je publie le premier fragment de Comanche, on verra, je n’ai signé aucun contrat. Dans la nuit, présence des fantômes.

Retour sous le ciel radieux par Richard Lenoir, si je lève les yeux la ville devient une foret. Je retrouve Nathalie au Valmy, nos timidités respectives, plus de trois heures sur écrire, nos petites histoires, la famille, plus tard sa photo du pont Lafayette, j’aime qu’elle s’installe dans mon paysage.

Nous regardons Vif argent, encore des fantômes, vers la fin scène de l’adieu consenti, on entend le deuxième mouvement du concerto n°2 de Rachmaninov. Je viens de poser ça dans Comanche, c’était un morceau que ma mère me faisait écouter à l’heure de la sieste, comment j’aurais pu m’endormir ?

Passage au salon de l’autre LIVRE, emplettes de Noël, des livres amis, ne sais pas offrir des livres que je n’ai pas lus . En regardant les couvertures de Roxane je me rappelle que petite je rêvais d’illustrer des livres. On parle de vagues devant le stand de Publie.net, Guillaume V nous dit qu’il ne les compte plus. Sur le chemin du retour avec Anne nous évoquons les films qu’on ne peut plus regarder, ce qui bouge, ce que l’écriture ouvre, nos fantômes. En rentrant écouter médusée la voix d’une vieille amie de la famille sur le répondeur, une amie de ma mère — de ses sœurs — j’ai essayé de la retrouver sans succès il y a deux ans, là elle me demande de la rappeler, nous allons nous voir bientôt, j’espère qu’elle a connu mon père.

comanche #1

C’est un matin d’août au soleil chaud, dans le cimetière marin de San-Martino-Di Lota. Sous un bleu étincelant nous enterrons ma mère. Ma mère la louve. Elle qui a toujours voulu nous protéger. Elle l’orgueilleuse, elle qui avait frôlé la mort à douze ans, qui croyait deviner l’avenir dans les tâches d’encre, qui aimait les oiseaux même en cage, qu’on appelait Pierrot, qui fumait depuis toujours, qui aimait les courants d’air, qui a eu plusieurs vies — elle a arrêté de fumer, elle s’est murée dans une langue aphasique, elle a posé son regard dans le vide et elle a fermé les yeux. Depuis le cimetière les roches couvertes de chênaies et de maquis descendent vers la mer, plongent leurs verts moussus dans l’eau étincelante. La brume tiède posée sur l’horizon — le vaste ciel blanchi de soleil — le calme implacable après une nuit fébrile à répéter les funérailles, la route en lacets — la peur — le monde devant la grille d’entrée du cimetière — la peur — la marche lente entre les mausolées le cercueil glissé dans la pierre du caveau — la peur et pas même une poignée de terre à jeter. Devant moi le dernier visage de ma mère, le visage de ma mère les yeux fermés, le visage de ma mère la bouche ouverte avec les joues en dedans. Je me mords les joues, je ferme les yeux. Il y a des bouches serrées, des étreintes, des épaules trop hautes. J’ai mal au cœur. J’ai pensé on n’enterre pas les gens qu’on aime par cette chaleur et par ce bleu. J’ai pensé la mort va avec la pluie. Ahurie. Lourde. Il y a des fourmis qui grimpent dans ma tête. La chaleur se répand au-dessus de mes lèvres sèches, glisse sur mes pommettes, encercle mes yeux fermés. Il fait chaud mes dents claquent. Du fer dans la bouche. La famille, les amis trop nombreux. L’entêtement des immortelles. Je suffoque. Je me tourne vers le large, il y a la présence familière de l’île d’Elbe sa silhouette mauve nimbée de chaleur des perles de soleil à la surface de l’eau. Je crois que c’est à ce moment-là que je me suis souvenue que tu étais mort, et qu’avant de mourir tu avais été mon père. J’ai pensé Je suis orpheline, deux fois. C’est là, c’est sous la lumière impétueuse, dans le scintillement qui m’éblouit, rien qu’un mirage, un morceau de chagrin sans forme ni couleur, une odeur de pierre chaude portée par le vent léger, un fantôme invisible dans la touffeur d’août, c’est toi. J’ai pensé à ton enterrement, je crois qu’il pleuvait le jour de ton enterrement. J’ai commencé à me souvenir. Comment j’ai grandi avec la tendresse d’un autre. Comment j’ai décidé que tu n’étais pas aimable. Je me suis sentie coupable. J’ai voulu en savoir plus sur toi, ça tournait un peu en rond, mais tu devenais un mec sympa. Je ne sais pas par quel découragement, par quel désaveu, quelle peur j’ai renoncé, j’ai refermé la porte, je l’ai affirmé avec un aplomb qui me surprend tellement aujourd’hui. Heureusement tu avais glissé ton pied dans la porte.

la beauté de l’Égalité

Nous allons au cinéma, il pleut, je ne peux pas me souvenir de la dernière fois où nous y avons été tous les trois. Me laisse attraper par la lumière et la mélancolie du film. Il fait nuit quand nous sortons de la salle, Philippe s’approche de l’eau pour faire des photos, je n’ai pas pris l’appareil, j’oublie le canal et ses reflets.

Écoute du podcast de Bruno Lecat — il a l’ambition d’enregistrer les 107 récits avec objet des participants du Tiers livre — entendre mon texte lu et joué est très troublant, ça crée une distance, la fin abrupte me heurte. Je me couche, au bord du lit il y a une grosse pièce de lin pliée que j’ai la paresse de ranger, je sens le poids du tissu sur mes pieds, j’ai l’impression qu’il y a là un animal, sa présence tiède et rassurante.

Après bien des allers-retours, des questionnements, décision prise de publier le travail autour de mon père sous la forme d’un feuilleton sur le blog. Il y a la nécessité de retrouver une forme de tension pour avancer (et finir ?), et l’idée qu’il ait ici sa chambre me plait bien, il sera toujours temps de penser au livre — après — de toute façon il n’y a plus de papier.

Je croise un voisin, son bébé dans la poussette, souvenir de mon orgueil de mère débutante quand les passants qui n’avaient plus l’âge d’avoir de jeunes enfants se retournaient sur les petites, s’extasiaient sur la rondeur de leurs joues l’épaisseur de leurs beaux cheveux, je fais l’effort de me tourner vers le visage de l’enfant, lui sourire.

Place de la République, chercher un angle pour prendre la statue en photo, m’attarder sur la beauté de l’Égalité, me souvenir qu’enfant les statues étaient les personnages d’histoires que j’inventais dans l’instant, à la fin il y avait toujours des adieux déchirants. Je jouais aussi avec les figures des jeux de cartes, mettais en scène des intrigues amoureuses, roi, dame, valet.

Sur les trottoirs des feuilles rouges recroquevillées font remonter des images du dernier séjour au Japon. Je n’ai pas encore retrouvé l’envie du voyage mais le Japon me manque beaucoup, c’était presque un rituel, le voyage annuel, sa vocation professionnelle et les espaces qui s’ouvraient — la nuit souvent — la dernière fois il avait eu Hiroshima, la découverte de Miyajima, notre projet de récit du voyage avec Philippe, sans doute à ce moment que s’est affirmée la nécessité du blog.

Je photographie les mouettes alignées — au spectacle, un homme me signale la présence d’un cormoran, je l’observe en train de pêcher, ses tentatives ratées, l’homme derrière moi m’interpelle encore — Vous êtes prise au piège hein — j’abandonne la partie. Sur le chemin du retour, dans la nuit les vitrines éclairées, La petite fille aux allumettes n’est pas loin.

Mon amie Anne fête son anniversaire, je me rappelle que ce soir c’est pleine lune, j’attrape mon appareil avant de sortir. Il y a bien une clarté dans le ciel mais je ne vois pas la lune. En rentrant, il est minuit, je m’aperçois que j’ai oublié l’appareil chez mon amie, tant pis pour la lune, je me console avec le reflet des feux de signalisation sur les feuilles photographié en rentrant de l’atelier. Avant de m’endormir je pense à l’appareil oublié sur la commode du salon de Anne, j’ai un pincement au cœur.

en hiver les arbres vivent au ralenti

Relecture des fragments Face mer avant envoi à F, un peu le trac, bien sûr on le fait, pas forcément quatorze images… Il en reste pas loin de cent cinquante, je les recadre, au moins aligner l’horizon, peut-être faire un montage vidéo, avec les sons de la mer que Philippe a enregistrés.

Revoir les photos de Marseille pour la mise en ligne du journal, en poster une cette semaine encore, quitter doucement la ville, ce soir (13 novembre) Michèle Dujardin sera aux Arcenaulx pour présenter le très beau Hauts Déserts, nous avons Marseille en commun, cette vue pour lui faire signe.

Retour rue de Charonne intense, je m’aperçois que je n’évoque jamais ma vie professionnelle par ici, vraiment l’impression d’avoir une double vie désormais, mais cette semaine c’est la sortie de notre livre, c’est un livre de motifs, à effeuiller, un chantier d’un autre ordre, très accompagné, avec une belle équipe, qui prend beaucoup de place cette semaine.

J’aborde la réécriture du Comanche, je renoue avec le tu, ça me libère. Je crois que j’ai un plan, est-ce que je vais m’y tenir ?

Le bouleau est encore très feuillu, je vérifie sur internet ce qui provoque la chute des feuilles, apprends qu’en hiver les arbres vivent au ralenti, j’ai dû le savoir mais ça résonne autrement aujourd’hui.

Dans l’appartement des miettes de papier découpé, Alice en phase d’écriture/collage sème, jusque dans les plis du drap qui recouvre le canapé, j’envie ce temps qu’elle y accorde, me souviens d’heures passées à pointiller au rotring, dans la mécanique et la lenteur trouver une voix. Je me sens prise dans l’urgence, comme chaque fois que je replonge dans le Comanche, j’entends ma mère, qui veut aller loin ménage sa monture, ça me faire rire, elle l’impulsive.

Les journées folles, je ne fais pas de photos, ou la nuit, la nuit qui tombe beaucoup trop vite. Au déjeuner au moment de prendre ma fourchette une hésitation, ma main gauche molle, comme détachée de mon corps, j’hésite, je ne suis plus sure d’utiliser la bonne main, ça m’angoisse terriblement, puis les sensations reviennent.

le secret de l’écriture

La situation incroyable de l’appartement fait de la pluie un spectacle, depuis la véranda je prends des photos, beaucoup, un peu excitée par un projet qui prend forme. Nous finissons par sortir sous quelques gouttes, au retour Philippe s’étonne d’une lueur au loin, tu crois que c’est le soleil ? C’est vers Martigues, c’est au nord, ce n’est ni l’heure ni le lieu, dans la soirée Alice guette l’information sur les réseaux, un peu inquiète.

Camille R commente la photo postée sur Facebook, je l’ai prise depuis l’appartement, elle me dit qu’elle adore cet endroit où elle passait ses étés adolescente, elle nageait autour du rocher, cette proximité me touche. Le ciel d’hier, c’était un brulage à la torche, ça se pratique couramment sur les sites pétrochimiques, on observe la lueur le soir suivant encore, dans la nuit c’est même spectaculaire, personne ne semble s’en émouvoir, sur la corniche elles s’interrogent à haute voix, on dirait un truc nucléaire, elles sont très calmes. Retrouvailles avec les parents de Philippe à l’appartement, nous les raccompagnons à notre tour, nous nous amusons d’être voisins à Marseille.

Le Mucem, nous nous contentons des extérieurs, je suis toujours étonnée par la photogénie du lieu, la lumière qui joue dans la dentelle de béton, un code visuel de la ville désormais. Nina arrive à son tour. L’échange autour des pdf, j’avais le trac, mais François pose toujours les bonnes questions, je comprends un truc dans l’instant, puis ça m’échappe, et il replante le décor du Comanche, les photos, l’enquête les déplacements, ça chauffe au niveau des joues, c’est comme un rappel à l’ordre, ce n’est certainement pas son intention, c’est comme ça que je l’entends. Catherine S évoque le secret de l’écriture, l’impression que pour moi ça dure cinq minutes le secret.

Marche sur la corniche au soleil, je m’accroche au paysage, à la lumière, je dors peu depuis l’arrivée. Le projet pour la revue web s’écrit au quotidien, s’en tenir à la temporalité du voyage, chaque jour écrire sur le motif, laisser remonter les souvenirs, photographier aussi les iles, attraper les incroyables changements de lumières sur la mer, au fil des heures et des jours, peut-être faire un film en montant toutes ces images.

Le temps glisse, je renonce aux retrouvailles imaginées avec E, S, N… c’est souvent comme ça, le voyage trop court, le temps nécessaire pour écrire, la fatigue qui rattrape.

Le Frioul, le vent qui saoule, depuis cinq jours j’observais les îles depuis la rive, la joie de passer de l’autre côté, de redécouvrir les sentiers caillouteux, les calanques, la lumière splendide, je ne me souviens pas où précisément était amarré le voilier du père de Jef durant l’été 84. Un message de Juliette C, elle est arrivée à Coaraze, j’aime l’imaginer dans le merveilleux de ce lieu, je pense à Pierre B. Au retour, nous buvons un café sur le vieux port avant de dire au revoir à Nina.

Rendre les clefs de l’appartement, notre hôte surpris par cette histoire de torchage, il n’en avait jamais entendu parler. Après un café sous le soleil chaud — le vent est tombé — nous quittons Alice à la gare, faisons quelques photos de L’esprit d’escalier au pied des marches, nous passons devant le Dugommier, l’hésitation, Philippe regarde à l’intérieur, ses parents y déjeunent, nous les surprenons, mangeons finalement ensemble, les raccompagnons à la gare. L’exposition de Stéphane Duroy au studio Fotokino me donne des envies de collage. Nous retournons vers Saint-Charles, c’est la troisième fois aujourd’hui, on ne pouvait pas quitter Marseille brutalement, tous ensemble. En attendant le train Philippe me dit que je tiens quelque chose avec mon texte pour la revue, ça me bouleverse, une perspective pour Le Comanche, que j’ai du mal à formuler, dans l’échange tout s’éclaire, l’impression de sortir de l’impasse.

c’était novembre

Marseille, octobre 2021

C’était d’abord rejoindre le port de la Joliette depuis la gare Saint Charles, la nuit, c’était novembre et la nuit tombait vite, c’était se souvenir d’instinct du chemin à suivre, elle avait pris une bonne avance pour rejoindre le port, déjà le Danielle Casanova dressait sa silhouette imposante, on aurait dit un immeuble scintillant posé sur l’eau lourde et noire, ça l’avait toujours stupéfiée de voir ces géants de tôle flotter mais elle n’avait jamais douté, s’était toujours sentie en sécurité à leur bord, n’avait jamais considéré la mer comme dangereuse, là se réjouissait de faire seule la traversée, ça avait un petit goût d’aventure de voyager seule, ça autorisait les rencontres, l’embarquement des voitures avait commencé, elles s’engouffraient en moteurs ralentis dans la gueule géante du ferry, quelques piétons partageaient la rampe pour se glisser dans la cage d’escalier blanchie de néons, c’était alors un dédale de couloirs étroits moquettés de pourpre, ou de bleu, ou d’émeraude, déposer sa valise dans la cabine, réjouie par la présence du hublot se hâta de retrouver un pont extérieur, vaguement écœurée par les odeurs de fuel, anesthésiée, Marseille la vive n’avait jamais parue aussi silencieuse, c’était comme si la nuit assourdissait les sons, quelques passagers la rejoignaient déjà sur le pont, des enfants énervés et leurs parents fébriles, des jeunes gens désabusés ou même tristes, bientôt elle sentait la présence des corps, tous semblaient partager une même solitude devant la Major, et puis le paquebot s’est mis en mouvement, les lumières de la ville fondaient lentement dans la nuit, alors les voyageurs renonçant au spectacle regagnaient l’intérieur, certains se pressaient vers le restaurant, ils n’allaient pas être déçus, elle avait eu la prudence d’acheter près de la gare un sandwich médiocre mais largement plus abordable que les pâtes bolognaises dont la mauvaise réputation n’était plus à faire, c’est ce qu’elle avait toujours entendu dire, la cuisine servie à bord de ces ferries n’était pas bonne, c’était peut-être une manière qu’avait sa mère de s’arranger avec la pauvreté  — c’est bien trop cher pour ce que c’est — ça justifiait les pique-niques qu’ils avalaient dans la cabine à l’abri des regards, c’est ce à quoi elle pensait en mastiquant la mie fade du sandwich les yeux accrochés aux dernières lueurs visibles sur la côte, en appui sur le bastingage, maintenant que les sons du navire reprenaient leur place dans l’obscurité, les vibrations du moteur, les conversations animées aux accents chantants, le bouillonnement de la mer qui commençait à grossir, bientôt le vent soulevait un air humide et froid, on était au large, elle se décida à s’abriter elle aussi, commanda un café pour profiter un peu de l’ambiance du bar, sentir le moelleux de la banquette, écouter la musique d’ambiance diffusée par les hautparleurs — il n’y avait pas d’orchestre ce soir-là, elle se souvenait en avoir vu jouer lors de précédents voyages, une fois même une chanteuse de Bossa Nova, c’était une traversée d’été, la lumière du couchant réchauffait la voix douce de la chanteuse, enveloppait la salle d’un air ambré, illuminait les poussières en suspens, elle était restée longtemps dans la salle sous le chaperonnage de sa cousine c’était comme une fête — maintenant elle observe le joli couple repéré à l’embarquement, leurs mains ne s’étaient pas dénouées de la soirée, ils n’avaient pas trente ans, peut-être venaient ils juste de se marier, elle souriait à l’idée que c’était peut-être là un voyage de noces — ça l’intéressait pas vraiment cette histoire de mariage enfin elle ne se posait pas encore la question mais si elle devait un jour faire un voyage de noces ce ne serait pas la Corse qu’elle choisirait, à la rigueur l’Italie où l’Espagne —  elle voyait aussi des familles, les petites tensions, les petits désaccords conjugaux, les petits chagrins des enfants épuisés, on a alors entendu la voix du commandant de bord qui annonçait que la météo n’était pas très clémente, des vents forts étaient annoncés, il serait sage de regagner les cabines, tout le monde semblait hésiter pourtant on sentait bien que ça commençait à s’agiter, c’était comme si la voix du commandant avait libéré la mer —  oui la mer enflait — le personnel a débarrassé les tables, pressant les passagers qui s’attardaient parce que là c’était une tempête qui s’annonçait — rien qu’une tempête — le navire en avait vu d’autres mais on allait fermer le bar, elle se leva à contre cœur, jeta un œil curieux dans le salon où s’étaient installés quelques voyageurs, leurs chaussures abandonnées au pied des fauteuils Pullman tandis que des courageux s’allongeaient à même le sol dans leurs sacs de couchages, quelle bonne idée elle avait eu d’avoir réservé une couchette surtout que la mer ne semblait pas vouloir se calmer, autour d’elle les passagers riaient de ne pas marcher droit, des imprudents avaient lâché les rampes et tombaient, elle-même n’était pas fière chahutée dans les couloirs tendus de moquette, en entrant dans la cabine il y eu comme un éclair blanc derrière le hublot, c’était une vague fracassant sa mousse blanche sur la vitre, elle se déshabilla lentement, préoccupée par la violence des vagues qui faisaient tanguer le ferry, elle posa sur le lit inoccupé ses vêtements, ne gardant que le tee-shirt qu’elle portait sous son pull, se glissa entre les draps mous de la couchette, enserra le coussin —  elle mettait toujours dans ce geste une infinie tendresse — tenta d’apaiser sa respiration, la mer — elle — ne s’apaisait pas, devenait même de plus en plus forte la mer, une tempête comme celle-là c’était bien la première fois qu’elle en traversait une, ce n’était pas sûr qu’elle trouve le sommeil, la nuit allait être bien longue à voir le hublot s’illuminer d’écume blanche, à sentir la mer se creuser sous la coque, à écouter son vacarme, elle n’allait pas dormir c’est certain, elle n’avait pas peur, non vraiment elle faisait confiance au paquebot, mais il fallait résister à la nausée qui finissait par se répandre dans le crâne, fermer les yeux serrer les mâchoires ne serait pas suffisant, elle se laissa aller à l’idée de sa mort, imaginant la stupéfaction de ses proches apprenant le naufrage, se ravisant aussitôt, elle ne pouvait supporter la disparition du joli couple, maintenant rattrapée par la nausée elle avait hâte de voir le jour se lever à travers le hublot, les hauts parleurs diffuseraient la voix du steward annonçant l’arrivée dans une heure, se lever enfin, sentir l’odeur de café tiède qui l’écœurait petite, est-ce que la mer se serait apaisée, pourrait-elle monter sur le pont pour suivre la splendeur du cap en long travelling bleu, engourdie par la nuit difficile jambes amollies par le tangage, et respirer à pleins poumons le parfum de l’île, l’extase devant la ville rougissante au levant, c’était novembre, le ciel tenait sa promesse de pureté, la mer était calme 


Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier hebdo & permanent

une semaine d’avant départ 

Partie émue vers Saint Sulpice, attente longue et vaine autour du marché de la poésie, y rencontrer Marie-Anaïs et Jonathan, supporter ensemble le froid qui s’installe, rire de l’absurde : les clefs de l’entrée ont été confisquées par la préfecture ? Retrouver heureusement les amie·s du web, grande table en terrasse, pour le chauffage on repassera. Dans la nuit, marche détournée avec Milène T et Juliette C, je finis le trajet seule, de Poissonnière au pont Lafayette petite inquiétude alimentée par la discussion avec Catherine S sur ces moments où nous avons su éviter le danger.

Nous sortons tous les trois sous le ciel radieux du dimanche, retournons pour le première fois depuis longtemps manger une pizza chez Maria Luisa, Nina manque, dans l’ombre du mur près de l’ancienne maternelle des filles, la présence d’un fantôme. Le soir échange par message avec Juliette, découvrir amusée qu’elle part en vacances là où cet été j’ai commencé ce journal, précisément là où, elle m’écrit Le monde, c’est comme le marché de la poésie en fait : tout petit !

Tiraillée par les projets, la nouvelle proposition de François Bon qui tombe, Long voyage de nuit, Simon, Duras, Koltès, une seule phrase, très tentée, se l’autoriser, mais comme le Comanche m’appelle. Le temps file, les jours d’octobre bien trop courts, jamais autant traqué le ciel, la lumière.

Recevoir les photos de Gracia, les visages en noir et blanc d’une soirée étrange et joyeuse, comme la nuit qui a suivi, où j’ai peu dormi, encombrée de mots restés suspendus, et ceux prononcés pour s’engager.

Relecture du Comanche, devrais dire survol, certains passages qui comblaient ma crédulité — être au plus près de la vérité, l’exhaustivité ferait loi/foi — me paraissent une voie sans issue.

Fébrilité d’une semaine d’avant départ, impression que le journal s’écroule sur lui même, le temps de rien, juste écarter l’angoisse. Mon dentiste me confirme qu’une des dents qui a mordu le bitume est en train de mourir, je pense à Martine T, qui m’écrivait juste après l’accident c’est bizarre tout de même cette boucle! Repose-toi ! Drôle de Noël ! Je t’embrasse, une semaine plus tard elle nous jouait un tour affreux. Avec Philippe nous échangeons sur L’espace d’un instant, impression de lui avoir ouvert une porte, ça me REMPLIT de joie. La valise à la hâte.

Au réveil surprendre la lumière rose dans le salon, surprise de ne plus (depuis quelques voyages) ressentir le stress d’avant départ. Dans le train j’envoie le PDF à F, je pense à un projet qui serait tenu le temps du séjour — une semaine à Marseille face à la mer — qui pourrait trouver sa place dans la revue, je finis mon texte sur la traversée de nuit pour l’atelier permanent à l’instant où nous arrivons gare Saint-Charles. Retrouver Marseille, sa lumière.

vérifier le ciel

Au saut du lit vérifier le ciel, retrouver une sensation d’enfance, juste de regarder par la fenêtre, se souvenir de la rosée, son odeur fraîche, les toiles d’araignée perlées, d’être la seule réveillée. De Lisieux ne retenir que la cathédrale, à Cabourg, attraper le reflet du Grand Hôtel sur l’estran.

Trouville, depuis la plage je prends des photos de la jetée, de la Touque. L’homme repéré de dos — dont j’avais envie de faire le portrait mais n’osais pas — me demande s’il est beau, oui vous êtes très beau j’aimerais bien vous prendre en photo, je ne préfère pas, il se ravise, allez-y. Il a envie de parler, la semaine dernière il voyait ses petits enfants, aujourd’hui je suis seul, je fais ce que je peux, son bras trace un cercle dans l’air, souligne la lumière, sa solitude, mais vos amis vous attendent.

Tu veux un sac ? Je me retourne, il n’y a personne, c’est bien à moi qu’elle s’adresse, avec son joli minois, c’est bien un minois, son visage fin, courbes douces et pommettes aiguës, les yeux bruns et vifs, quelque chose d’adorable qui rend le tu troublant, intime, un autre client vient payer, le même tu, presque une déception. Le soir Philippe me dit qu’elle était peut-être québecoise, là bas tout le monde te tutoies.

L’attente devant l’entrée du passage du Cheval Blanc, j’observe la place, distraite, l’ombre des branches sur la façade, leur mouvement me fascine.

Ne devrais pas me réjouir de la tempête au dehors, la mal nommée Aurore ne s’endormira pas. Je ne me réjouis pas, mais j’aime l’illusion que la mer n’est pas loin, je me souviens que la tempête n’était pas objet d’inquiétude quand j’étais enfant dans le Cotentin, c’était vrai encore en Corse, puis à Marseille, nous ne nous inquiétions jamais à l’approche d’une tempête.

La ville jonchée de feuilles, de branches rompues, il y a des poubelles renversées par le vent. Sur le trottoir la tente bleu quechua coincée dans l’indifférence, entre les berlines noires et les déchets. Je tiens ferme le guidon du vélib, quelques rafales encore. Le soir rompue, sentir le poids rassurant de l’édredon sur les mollets, ça n’empêchera pas l’insomnie.

Avant l’entrée au Palais de Tokyo je m’aperçois que j’ai oublié de remettre ma carte SD dans le Canon, frustration. J’écoute ceux qui font connaissance dans la file immense, iels déroulent leurs c.v. impressionnants, le personnel du musée nous rassure, pas plus d’une demi heure d’attente, ça laisse à Philippe le temps de me retrouver. Nous entrons, tentons de suivre un mouvement. La musique envoute, les corps fascinent. Je suis un peu oppressée, gênée aussi de voir la foule compacte collée aux performers, portables tendus à bout de bras, être au plus près de, ça me console d’avoir oublié la carte SD, je ferais quand même cette image à l’iPhone. On choisit d’être à contre courant, on attend longtemps au sous-sol éclairé de rouge, une fumée se diffuse dans l’air, annonce peut-être le début d’une action, notre fatigue prend le dessus, nous renonçons.

quelque chose de merveilleux que je ne sais pas saisir

D’abord saisie par la lumière dans la cage d’escalier, on entre dans la salle immense, dans les vitrines des milliers de moulages de cire, fragments de corps, visages défigurés, la main de la fillette aux ongles rongés, on ne fait pas de photographies, respect du droit à l’image.

L’escapade rue des Vallées, les quais, les voies, rappel des attentes, de nos silences. Arno Bertina m’apprend qu’il vivait rue des Vallées, son père auteur d’un article mentionne Alexandre B, je vois des signes, m’emballe. Peut-être ouvrir un espace sur le blog pour reprendre le projet sur mon père.

Insomnie, je flotte dans un espace sans bords, reviennent les questions sans réponses, me demande si mon père cherchait le sommeil la veille de l’accident.

Rêvé d’Arnold, il rentre de L.A., je suis sur un vélib, il m’appelle de l’autre côté de la rue, j’approche lentement — peur qu’il m’annonce une mauvaise nouvelle — il me dit qu’il vient de retrouver son premier amour, embrasse mon visage, des baisers furtifs sur mes joues, mes paupières, c’est doux, il y a aussi la chaleur du soleil, je me réveille.

Dans la perspective l’ange de la Bastille semble courir sur les toits, quelque chose de merveilleux que je ne sais pas saisir. La lumière basse de l’automne, la douceur surprenante. Philippe me fait écouter le mixage des voix pour Nous les arbres, je découvre et aime l’abandon qu’il y a parfois dans la lecture.

Nous partons vers l’ouest, une marée de véhicules, effarante, n’ai pas vu grand chose du voyage absorbée dans les conversations, seulement les nuages perforés de rayons de soleil. Arrivée entre chien et loup, n’aurais pas le temps de faire des photos. L’odeur du feu de bois imprègne mes cheveux, je pense à Ouessant, savoure la solitude dans le lit d’enfant, pense à demain, découvrir le paysage de jour.

Nous les arbres

Nous les arbres, nous les pins secs ombrons le sol sablonneux, nos aiguilles s’épandent en champs tièdes et immobiles sous l’air menaçant, l’éclat brut du jour perfore nos cimes, se pose en taches claires à nos pieds, illumine en dansant le piétement métallique d’une table de camping, un terrain de pétanque improvisé, le front d’une fillette alignant les pelotes de mer qu’elle a glanées sur la plage. Nous nous accoutumons à la présence joyeuse de ceux-là, leurs pique-niques bruyants, leurs cafés noir, leurs parties de cartes. Nous écoutons les secrets chuchotés derrière nos troncs roux, pouvons même nous attendrir quand la petite nous étreint dans ses bras menus. Mais nous les pins centenaires préférons la magie des flamants rompant le ciel. La vigueur du soleil. L’obstination des fourmis. L’air salin soufflant dans nos rameaux. La brûlure du couchant. L’envoûtement du soir. Le glissement furtif des oiseaux de nuits. Nous les pins courageux nous nous ancrons dans le sable en racines longues, sais-tu ce qu’il y a de racines dessous le sable, de mélancolie enfouie. Nous veillons. Nous nous demandons souvent par quel miracle nous avons échappé au feu. Nous les pins prétendument timides sous la caresse du vent, nous chantons, nous résistons aux tempêtes, combien de temps encore ? Réserve naturelle. Inondable. Remarquable. La mer. Oui, la mer toute proche, sa langue mystérieuse encore assourdie, méfions nous. Bientôt nous entendrons le fracas des vagues, bientôt la mer sera à nos pieds après avoir englouti la plage. Les jardins s’écrouleront, les sages pins parasols — nos frères — tomberont de tout leur long au pied des maisons, il y aura des branches sur les toits. Les villas arrogantes seront ravagées, emportées. Nous les grands pins nous dresserons devant les vagues ahuries, cramponnés à nos racines profondes. Ce sera un bien étrange duel.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier hebdo & permanent