une preuve d’amour

Seules leurs mains parlent de la tĂąche,
rassembler le fardeau de la beauté du jour :
les oiseaux de paradis chantant en langues….

Marjorie Evasco

Au sous sol de l’exposition Revolucionanda el paraĂ­so (visible jusqu’Ă  ce soir au 20 rue Saint-Blaise), l’Ă©mouvant court mĂ©trage de Camila RodrĂ­guez LĂłpez Mareas a la deriva, et surtout les visages des deux soeurs qui se reflĂštent l’un sur l’autre sur la vitre qui les sĂ©pare Ă  l’aĂ©roport.

SoirĂ©e d’anniversaire, j’offre Ă  Alice le cyanotype qu’elle avait choisi il y a deux ans, Ă  mon retour des Vignes. Elle a souri en le dĂ©couvrant, je crois qu’elle a dit depuis le temps.

Le fait de tricoter pour quelqu’un du jacquard sur des aiguilles de deux millimĂštres, c’est une Ă©norme preuve d’amour, mais les autres ne peuvent pas forcĂ©ment le comprendre. Ils ne se rendent pas compte du temps que prend l’artisanat. On peut apprĂ©cier l’intention, mais on ne mesure pas le temps et le mental qu’il faut pour terminer le projet. Nina, en mood PĂ©nĂ©lope.
Je me demande si Corbera est une preuve d’amour. Je me pose mille questions et chaque question pose une barriĂšre lĂ  oĂč je voudrais retrouver du mouvement. J’ai certainement beaucoup trop parlĂ© de Corbera par ici, en quĂȘte d’assentiment, de retours, de force, sans doute que je ne sais toujours pas ce que je veux en faire, et que ce manque d’Ă©vidence me dĂ©courage.

C’était une drĂŽle de surprise, dĂ©jĂ , de rencontrer Jacques-François Piquet dans la vraie vie, qui venait participer Ă  la marche-lectures orchestrĂ©e par Pierre MĂ©nard autour de son livre Rien que les heures. Il avait pour moi un cadeau, une Ă©dition poche des annĂ©es cinquante des Hauts de Hurle-Vent, que j’avais remarquĂ©e sur son mur Facebook il y a bien quatre ans, alors qu’il devait se sĂ©parer d’une cinquantaine de livres de poche. Je m’étais manifestĂ©e trop tard, il avait promis le lot Ă  un ami. L’ami en question n’est jamais venu les chercher et aujourd’hui Jacques-François m’offre l’ouvrage. Je me suis demandĂ© comment, au bout de quatre ans, il s’était souvenu de ma demande. On Ă©voque ces livres que l’on conserve par sentimentalisme, nos hĂ©ritages mĂȘlĂ©s (puisque la bibliothĂšque de Philippe et la mienne ont fusionnĂ© dĂšs 1992), ces livres qu’on n’a mĂȘme parfois jamais ouvert, lus dans d’autres Ă©ditions, leurs couvertures si datĂ©es, ainsi me reviennent en mĂ©moire celles d’un Steinbeck et un Dos passos, mais il y en a bien d’autres, leurs pages ocres et odorantes, ces livres qu’on a relĂ©guĂ© dans la bibliothĂšque des toilettes, dont on hĂ©site Ă  se sĂ©parer, et quand on a fini par le faire, une vague culpabilitĂ©. À l’intĂ©rieur du livre je dĂ©couvre un coin de carte postale dĂ©chirĂ©, conservĂ© sans doute pour le timbre collĂ© au verso, oblitĂ©rĂ© Ă  GenĂšve en 1957, je visualise la premiĂšre lectrice.

La marche-lectures commence, et c’est encore une autre expĂ©rience d’entendre les extraits lus au coeur de la ville, l’espace et les bruits autour demandant plus attention, le sentiment que les images se forment plus intensement, dans mon Ă©coute et celle des autres. Nous avançons rue Marie-Rose, une habitante qui nous aura observĂ© de loin, nous interpelle joyeusement depuis son balcon du deuxiĂšme Ă©tage. Vous venez d’oĂč ? Puis elle nous raconte la rue, la prĂ©sence de LĂ©nine au numĂ©ro 4, l’appartement transformĂ© en musĂ©e, puis fermĂ©, la plaque retirĂ©e, la CitĂ© du Souvenir dont les familles, une fois que les enfants avaient quittĂ© le nid, Ă©taient chassĂ©es pour ĂȘtre relogĂ©es en face dans de plus petits appartements, l’abbĂ© Keller qu’elle voyait passer en soutane sur son vĂ©lo, cinquante ans qu’elle vit lĂ …
On sourit, on la remercie, on taquine Philippe, on le félicite pour la mise en scÚne.

Une surprise se cache dans l’inattendu. Une page manquante dans un livre. Le regard insistant d’une jeune femme dans la rue. Un vol harmonieux d’oiseaux dans le ciel. Un geste de la main pour saluer un ami qui s’éloigne sur le quai d’une gare. Un faux pas. Un glaçon glissĂ© dans le col de sa chemise. Une chanson qu’on croyait oubliĂ©e dont les paroles nous reviennent en mĂ©moire dĂšs les premiĂšres notes. Un rendez-vous manquĂ©. La pellicule d’un film qui se met Ă  brĂ»ler en pleine projection. Le printemps qui arrive du jour au lendemain. Ces moments, Ă  la fois fugitifs et marquants, qui transforment l’ordinaire en extraordinaire.

Pierre Ménard, Rien que les heures

renouer avec la ville

De retour Ă  Paris le besoin de reprendre nos marches. Comme nous n’avons pas pris le temps d’y penser — peut-ĂȘtre qu’il fallait d’abord renouer avec la ville, nous nous dirigeons vers les Buttes-Chaumont. Nous entamons le parc par une autre allĂ©e pour tromper l’habitude. Il y a trop de flĂąneurs, de coureurs, de familles, d’enfants contrariĂ©s, il y a une ambiance de rentrĂ©e qui fait monter un petit blues. Nous descendons vers le bassin de la Villette en faisant une halte Ă  La terrasse de LaumiĂšre. Les Buttes, comme le bassin, sont devenus mes points d’attachement Ă  la ville. La sybille, les ombres et les reflets, l’insolite d’une bribe de conversation, les mouvements du ciel, briques, pierres, volets, les apparitions. La ville, qu’il faut rĂ©apprendre Ă  aimer avant l’hiver.

Nous fixons les jours et les horaires des trains que nous prendrons au Japon, avant la partie professionnelle du voyage. De Tokyo Ă  Kanazawa, de Kanazawa Ă  Takamatsu, de Takamatsu Ă   Kƍchi, puis de Kochi Ă  Osaka oĂč je retrouverai mon client. J’ai l’idĂ©e que ce sera peut-ĂȘtre le dernier voyage au Japon, mais je n’ai aucune amertume. On a eu une chance folle de pouvoir y aller si souvent, alors que longtemps je n’avais pu envisager ces dĂ©placements au bout de monde, terrorisĂ©e par l’avion, le manque de repĂšres
 tout cela a Ă©tĂ© balayĂ©. Mais je n’ai plus les mĂȘmes envies, ou peut-ĂȘtre plus les mĂȘmes forces, et ce renoncement ne me coĂ»te rien, renoncement est sans doute trop fort.

Retour sous les toits de Charonne. On esquisse les contours de l’annĂ©e Ă  venir, mĂȘme si bien sĂ»r on ne contrĂŽle rien. Continuer tout en cessant de jouer au pompier, accepter le ralentissement, en profiter mĂȘme pour se consacrer aux choses qui dĂ©sormais me tiennent le plus Ă  cƓur, Corbera, les mains dans l’encre et dans l’eau. D’un coup ce qui auparavant m’inquiĂ©tait devient une perspective choisie, j’espĂšre ne pas perdre cet enthousiasme.

Parfois dans la semaine remontent des images, des sensations de la semaine prĂ©cĂ©dente passĂ©e avec Delphine et AgnĂšs, la rĂ©vĂ©lation des cyanotypes sous le soleil, la prĂ©sence du vivant, nos chansons, parfois je te raconte. J’essaie autour de chaque reminiscence de reconstituer la lumiĂšre, l’odeur, le morceau de musique que nous Ă©coutions alors. Mais je ne t’ai pas racontĂ© ce dernier soir, oĂč nous Ă©tions dĂ©jĂ  couchĂ©es dans le dortoir, le loir n’avait pas fait ses petits bruits habituels, nous Ă©tions plus lasses que d’habitude et j’ai demandĂ© Ă  AgnĂšs, puis qu’elle Ă©tait sur son tĂ©lephone, si elle pouvait nous passer Nights in white satin, alors que j’Ă©tais prĂȘte Ă  m’endormir, et ce moment, tout proche du sommeil, les choeurs mĂ©lancoliques des Moody blues, m’ont procurĂ© une joie intense.

Relire la matiĂšre accumulĂ©e, repĂ©rer les passages manquants, mĂȘme si le fragment accepte le vide, s’il ne cherche pas Ă  combler ce qui a Ă©tĂ© effacĂ© par le temps et le silence.

De ce qui s’est passĂ© entre l’arrivĂ©e de Louis et Pauline Ă  Paris (que je situe en 1937) et la photographie de mariage prise en 1941, je n’ai rien dit. Dans ce vide il y a pourtant eu l’entrĂ©e en guerre et la naissance de ma mĂšre. Je voudrais Ă©crire le bruit de la guerre, mais je ne sais pas comment la nouvelle est arrivĂ©e avenue de Corbera. Suivant une intuition, je comprends que si ma mĂšre est nĂ©e le 31 mai 1940, Pauline est probablement tombĂ©e enceinte en septembre 1939, au moment oĂč la France dĂ©clare la guerre. Maintenant que je dĂ©couvre cette coĂŻncidence chronologique, ce tĂ©lescopage entre le fracas du monde et la maternitĂ©, je me sens obligĂ©e de l’écrire, mais il ne faudrait pas le surligner. De la guerre qui commence, je ne peux qu’imaginer le rĂ©trĂ©cissement du quotidien, les nouvelles qu’on attend, l’agitation. ‹À ce moment lĂ  Pauline ignore encore qu’elle est enceinte.‹ Deux ans plus tard, sur la photographie de mariage de Titus et Lili, elle apparaĂźt avec une fleur dans les cheveux, un sourire lĂ©ger, et ma petite maman est posĂ©e sur les genoux de sa grand-mĂšre.

quelque chose en cours

Je repars. Nous nous retrouvons avec Delphine et AgnĂšs pour une semaine dans les gorges du Tarn, dans la maison de famille du compagnon de Delphine. L’avenir de la maison est incertain, son propriĂ©taire est mort il y a quelques mois. Il y a maintenant une succession Ă  rĂ©gler, alors que la bĂątisse part un peu Ă  vau-l’eau
 j’ai comme un don pour sĂ©journer dans ces lieux borderline, des maisons fragiles, aux murs Ă©caillĂ©s, fermĂ©es durant de trop longs hivers, couronnĂ©es de toiles d’araignĂ©es, celle lĂ  avec son dortoir sous les toits bruissant de loirs. Et l’incertitude de revenir une prochaine fois.
Comme il y a deux ans, nous nous retrouvons pour pratiquer ensemble, continuer l’exploration du cyanotype, mais aussi graver, imprimer, puisque cette annĂ©e Delphine a achetĂ© une presse. Il fallait nous voir charger la voiture Ă  Millau avant de nous enfoncer dans les gorges, puis la vider entiĂšrement pour installer notre atelier. Tout sortir. La presse, les papiers, les encres, les bains, les pinces, le linge et la nourriture pour la semaine. Transformer en quelques instant le sĂ©jour de la vieille maison en atelier.

Le premier jour nous nous accordons une balade en surplomb de la riviĂšre, mais nous abandonnons rapidement nos projets de marches quotidiennes. DĂ©jĂ  le temps paraĂźt comptĂ©, dĂ©bordĂ©es par notre enthousiasme, les dĂ©couvertes, les accidents. Je me passionne pour les virages au thĂ©, au cafĂ©, je multiplie les bains, bicarbonate, eau vinaigrĂ©e, mes ongles noircissent et ça m’amuse. Essayer, essayer encore, re-essayer. Je n’ai aucun plan. Mon projet de carnets s’arrĂȘte pour l’instant Ă  l’expĂ©rimentation et je dois bien me rendre Ă  l’évidence, s’il demeure artisanal, ce sera avec l’aide d’un imprimeur. J’avance nĂ©anmoins sur quelques compositions et je produis beaucoup, beaucoup de matiĂšre. Des images avec quelques arriĂšre-pensĂ©es. Des fragments dont je ne sais pas encore quoi faire, ni mĂȘme comment les appeler, mais dont je sens qu’ils finiront bien par trouver leur place quelque part.

J’aurai aussi un signe d’Antoine. La Ville m’écrit, en poursuivant les recherches, ils n’ont pas retrouvĂ© la preuve qu’il Ă©tait bien domiciliĂ© au 14 au moment de son arrestation. Je fouille la messagerie de mon tĂ©lĂ©phone, oĂč j’ai heureusement conservĂ© le mail du SHD de Caen, je le fais suivre. Cela n’avait sans doute aucun caractĂšre d’urgence, mais il fallait couper court au soupçon, ne leur laisser Ă  aucun moment la possibilitĂ© de penser que j’avais arrangĂ© la rĂ©alitĂ©.

Le dernier matin, j’avale mon LĂ©vothyrox avec un peu d’eau. Lorsque je repose le verre sur la table de nuit je dĂ©couvre mĂ©dusĂ©e une araignĂ©e Ă  la surface de l’eau. Cela arrive donc, de trouver des araignĂ©es dans son verre. Je la regarde quelques secondes, sans savoir quoi en faire, je jette l’eau et la petite bĂȘte sur un buisson Ă  la sortie du dortoir. Puis la maison reprend son cours. Nous replions les draps, rangeons, lavons. Nous Ă©talons nos productions sur la grande table du jardin. Chacune regarde celles des autres, rĂ©agit, propose, rĂ©vĂšle. Le regard des autres aide Ă  voir ce qu’on ne voyait plus, des impressions que l’on croyait ratĂ©es deviennent des promesses. Je suis Ă©mue de voir cette accumulation posĂ©e devant nous. Variations de papiers, d’images, arbres, ombres, variations de bleus, gris, bruns, toute cette matiĂšre produite en quelques jours.
Nous chargeons la voiture, finissons d’effacer les traces de notre passage. puis nous rentrons Ă  Millau, oĂč nous dĂ©chargeons Ă  nouveau la voiture. Toute cette semaine aura consistĂ© Ă  charger, dĂ©charger, dĂ©placer, installer, produire, regarder, recommencer. Je me prends Ă  rĂȘver d’un atelier Ă  moi. Un endroit oĂč les presses, les papiers, les encres et les images pourraient rester en place, un endroit oĂč je pourrais laisser quelque chose en cours.

Trust no 1

Vases communicants : Pierre Ménard (Liminaire) : La vérité est ailleurs

Peut-ĂȘtre que vous allez sourire, depuis que nous avons commencĂ© Ă  regarder X-Files, je suis fascinĂ©e, ou plutĂŽt tenue, par l’histoire de Dana et Fox, leur lien indĂ©fectible. Je traque entre eux les regards, les gestes, ces deux lĂ  s’aiment mais ne le savent pas encore. Et depuis la saison 8, la quĂȘte absolue de l’autre Ă  travers le vide et l’absence me bouleverse.

La veille de mon dĂ©part en LozĂšre, l’émotion me rattrape devant le prologue de Trust No 1. Une sĂ©rie d’images fixes, la voix off de Scully presque murmurĂ©e, sa douleur, ouvrent une mĂ©lancolie pure. Je me suis tournĂ©e vers toi, je t’ai dit Ă‡a me rappelle La JetĂ©e, tu as approuvĂ©.

Puis la gare, le quai qui s’étire Ă  l’infini comme la jetĂ©e de l’aĂ©roport. Le lieu de l’attente, le lieu des adieux impossibles. Quand les coups de feu Ă©clatent, le temps s’arrĂȘte. Ici, il n’y a pas de boucle temporelle, pas de voyageur du futur qui se voit mourir enfant, mais la trajectoire est la mĂȘme, une quĂȘte dĂ©sespĂ©rĂ©e pour rattraper un visage aimĂ©, qui se dissout dans la violence des coups de feu. Scully guettant l’ombre de Mulder sous les nĂ©ons de la gare, Scully sur ce quai, tĂ©moin impuissante de sa propre tragĂ©die, condamnĂ©e Ă  ressasser le souvenir d’un homme qui n’est dĂ©jĂ  plus lĂ . Je ne crois pas qu’il y ait une filiation reconnue entre le chef d’Ɠuvre de Marker et cet Ă©pisode de la sĂ©rie, mais la forme se rejoint. Des images fixes, la mĂ©moire comme un piĂšge, les gares sont les antichambres du deuil.
Alors ce quai de gare amĂ©ricain a glissĂ© vers une gĂ©ographie plus intime. J’ai pensĂ© Ă  nos silences gĂȘnĂ©s sur les bancs de la gare de Montgeron oĂ» nous Ă©tions adolescents, oĂș nos regards fixaient les rails pour ne pas croiser les yeux de l’autre, oĂč nous commencions, sans mĂȘme le savoir, Ă  tracer les contours de nos propres vies. Il a aussi rĂ©veillĂ© l’imaginaire d’Orly. Orly, une ligne de dĂ©part, une absence qui structure mon paysage familial depuis toujours.
En regardant Scully suspendue dans la nuit, je crois que c’est notre propre rapport Ă  l’image et Ă  la mĂ©moire qui s’est dĂ©ployĂ© entre nous. La certitude qu’un instant immobile peut relier deux ĂȘtres pour toujours. Le quai de la gare n’est plus seulement le dĂ©cor d’une sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e, il est le symbole de nos propres attentes, de nos retrouvailles et de la peur de perdre l’autre.

Cette rĂ©sonance qui nous a traversĂ©s devant l’écran, c’est celle d’une grammaire que nous avons apprise ensemble, comment regarder le monde pour ne pas ĂȘtre submergĂ©s
Aujourd’hui, cet Ă©pisode d’X-Files referme une boucle. Regarder ce quai de gare avec toi, y dĂ©celer l’hommage Ă  Marker comme on partage un secret, vĂ©rifier que rien ne s’est effacĂ©. Peu importe la violence ou la distance du monde extĂ©rieur, notre histoire s’insĂšre dans ces photogrammes, nous sommes lĂ , ancrĂ©s l’un Ă  l’autre, survivants de nos propres silences.

ce qu’on pourrait faire autrement

Antoine, un jeune homme du pays, est revenu s’installer Ă  Carolles comme boulanger. Il Ă©crit, fait du stand-up, et son fournil se trouve Ă  quelques centaines de mĂštres de notre location. Je connaissais son existence par une voisine de Paris qui, un jour, m’a rapportĂ© son pain. Au fil de la conversation je lui dis qu’il porte le mĂȘme nom que mon institutrice lorsque j’allais Ă  l’école Ă  Jullou. Il me regarde, Maryvonne ? C’était ma grande-tante. Ces coĂŻncidences ne valent peut-ĂȘtre pas grand-chose, mais elles me font toujours un drĂŽle d’effet, leur maniĂšre de nous relier les uns aux autres, de remettre la mĂ©moire en mouvement.

Un message depuis le Vietnam, ils partent tous les trois en urgence, en espĂ©rant arriver Ă  temps. Je visualise le trajet, la durĂ©e qui prend la forme d’un combat. Et le souvenir douloureux de l’Ă©tĂ© 2001, ma mĂšre dans le coma, mon indĂ©cision, comme il Ă©tait insupportable de m’éloigner des filles si petites, ma panique.

Nous n’avions pas prĂ©vu les lunettes et bien sur il Ă©tait trop tard pour en trouver oĂč que ce soit. Nous dĂ©couvrons sur internet des alternatives, les ombres magiques que peut produire une Ă©clipse. Nous trouvons une feuille de papier blanc, on rit de la voir prendre le vent, mais la magie opĂšre, dans l’ombre projetĂ©e d’herbes sauvages des centaines de petits croissants se forment. Au loin, au bord de la falaise la foule en contre jour s’extasie peut ĂȘtre. L’obscuritĂ© n’a rien de spectaculaire mais la lumiĂšre est folle, et nos photos ne restitueront rien de sa magie, dĂ©jĂ  le jour revient. ‹

Corbera est laborieux. Pendant ces vacances, j’ai seulement agrĂ©gĂ© quelques fragments autour d’un squelette. Jusqu’oĂč aller pour combler ? Je crains de m’enfermer dans une forme, des tics d’écriture me sautent aux yeux, on ne peut pas parler de style. Des Ă©chappĂ©es me rassurent, mais tout ne pourra pas prendre cette forme. Je ne suis pas certaine d’aller jusqu’au livre. Mais continuer encore, ne serait-ce que pour comprendre le sens de tout cela.

Baignade dĂ©licieuse Ă  marĂ©e presque haute, l’eau est chaude et agitĂ©e, on ne sait pas s’il y a des mĂ©duses, on joue dans les rouleaux.

Le regard clair de Julie, quelques phrases en coup de vent sur le sens qu’on voudrait donner Ă  nos vies, nos maniĂšres de faire. Nous n’avons pas tout Ă  fait les mĂȘmes Ă©chĂ©ances, mais est-ce que cela compte vraiment ? Nous parlons de ce qu’on pourrait faire autrement, quelque chose doit bouger. Je ne sais pas si nous sommes au bord de quelque chose ou si nous avons simplement besoin de croire que nous le sommes. À quelle distance sommes-nous d’une rĂ©volution ?‹

‹On aimerait emporter avec soi ce qu’ici on appelle douceur de vivre. Peut-ĂȘtre que la ville n’a plus grand chose Ă  nous donner. 

oublier la prĂ©sence de la mer

Ici on arpente les sentiers, les mĂ»res sont prĂ©coces, nous repĂ©rons les endroits oĂč elles abondent et nous y retournerons bientĂŽt avec les filles. Je finis presque par oublier la prĂ©sence de la mer, je suis surprise qu’elle ne me manque pas davantage quand lors de nos prĂ©cĂ©dents sĂ©jours je courrais plusieurs fois par jour vĂ©rifier sa couleur, sa hauteur, sa force.

Ici je dors mieux, mais chaque heure d’insomnie rĂ©veille la question du travail, celui qui me rĂ©munĂšre et celui que je devrais faire avec Corbera. Je rumine mille façons, c’est-Ă -dire aucune, de faire tenir le tout.

Il y a ici d’autres choses Ă  regarder, les chemins, les bĂȘtes, l’ombre d’un chĂȘne, les ronciers gĂ©nĂ©reux. Avec les filles nous faisons une rĂ©colte merveilleuse. La premiĂšre tarte aux mĂ»res des vacances dĂ©gouline de jus, ça me donne envie de dessiner au doigt dans l’assiette comme je le faisais enfant, et c’est un visage qui apparaĂźt.

Pour rĂ©diger l’exposĂ© des motifs destinĂ© au Conseil de Paris, je replonge dans les dossiers rĂ©cupĂ©rĂ©s aux SHD de Vincennes et de Caen. Il y a toujours le tĂ©moignage de Mademoiselle Dulong, et cette phrase intrigante, aprĂšs avoir organisĂ© la rĂ©sistance au sein du ministĂšre du Travail, Antoine aurait travaillĂ© pour un service secret, fournissant des renseignements militaires sur les installations allemandes. Deux anciens officiers servaient d’intermĂ©diaires. MĂȘme ses proches ignoraient le nom du service. Je relis ces quelques lignes, les questions reviennent, quel service ? Comment retrouver une trace quand ceux qui savaient ne savaient eux-mĂȘmes qu’une partie de l’histoire ? Quel nom portait il ? Ça donne envie de chercher encore, mais je ne sais pas par quel bout le prendre. Je pose cela ici, vague espoir que quelqu’un, attirĂ© par cette piste, pourra peut-ĂȘtre m’aider. Cela ne fera pas avancer Corbera, mais si Antoine a Ă©tĂ© un agent secret, j’aimerais en apprendre davantage.

Je rĂȘve d’Antoine, c’est peut-ĂȘtre la premiĂšre fois. Antoine, trĂšs incarnĂ©, avec le visage de la photographie prise le jour de son arrestation. Il a quarante ans et porte une odeur de laine humide. Je ne me souviens pas du rĂȘve, seulement de sa prĂ©sence, de la sensation d’avoir Ă©tĂ© prĂšs de lui. Dans le rĂȘve il avait un corps.

Toutes ces lectures, ces recherches, mĂȘme lorsqu’elles n’aboutissent pas, me redonnent le courage de rouvrir les textes Ă©crits pour Corbera, pour la premiĂšre fois depuis des mois. Peut-ĂȘtre est-ce aussi cela que je cherche dans les archives, quelque chose qui me permette de revenir au texte. Mais il n’y a pas de miracle, il faut se mettre au travail. Profiter aussi de la prĂ©sence des filles, leur donner peut-ĂȘtre quelque chose Ă  lire avant leur dĂ©part. J’essaie d’articuler les fragments autour du squelette que j’ai fini par esquisser. Le livre existe peut-ĂȘtre dĂ©jĂ  quelque part, dans cette masse de fragments, il faut maintenant trouver comment les faire tenir ensemble. Trois peut-ĂȘtre dans ce paragraphe, j’exagĂšre.

Nous traversons les champs pour descendre Ă  la mer par l’escalier parcouru cent fois dans l’enfance. Il fait chaud. Les mĂ©duses ont raison de mon envie de nager. J’ai beau savoir que celles qu’on trouve ici sont inoffensives, leur prĂ©sence me dĂ©courage. Je reste pourtant un moment avec de l’eau jusqu’à la taille, scrutant la mer. Elle avait toujours Ă©tĂ© lĂ , elle ne m’avait pas manquĂ©.

leur maniĂšre d’habiter le monde

Nous traversons le parc de Belleville. J’en profite pour photographier les panneaux qui retracent la rue Vilin, aujourd’hui disparue. On retrouve bien sĂ»r Perec, mais aussi PrĂ©vert, et Madame Rayda, la voyante. PensĂ©e fugitive pour ma mĂšre. L’installation donne l’illusion qu’une rue peut continuer d’exister alors qu’on ne peut plus la parcourir. Combien de lieux continuent ainsi leur vie en nous aprĂšs avoir disparu ?

Georges Perec rue Vilin, Christine Lipinska, vers 1970. – CrĂ©dit photo : © Christine Lipinska

Lundi nous dĂ©jeunons en famille, c’est-Ă -dire avec Philippe, ses parents et les filles. Nous sommes Ă  deux pas des rues Beccaria et Corbera, on se fait raconter encore la chambre de bonne, l’épicerie, l’appartement, puis je prends le relais avenue de Corbera. La galerie oĂč j’avais laissĂ© la photographie d’Antoine, en novembre dernier, est ouverte. Je demande si Mathieu est lĂ . Il travaille juste Ă  cĂŽtĂ©, au 12. Je me prĂ©sente, lui demande s’il se souvient de cette photographie qui s’était invitĂ©e dans l’exposition consacrĂ©e aux cent ans de l’avenue. Oui il se souvient trĂšs bien, d’ailleurs le cadre est lĂ , derriĂšre lui dans un carton d’objets trouvĂ©s. Antoine est littĂ©ralement dans les objets trouvĂ©s. Philippe me suggĂšre qu’il pourrait rejoindre la galerie de portraits de famille dans le couloir. J’hĂ©site. On est lĂ  au plus prĂšs de son visage, mais cette photographie a Ă©tĂ© prise par un membre de la Gestapo. À partir de quand un portrait devient-il un portrait de famille ? Est-ce le regard de celui qui photographie qui fait l’image, ou le notre ? Ce qui est certain c’est que je ne pourrais pas regarder ce portrait sans penser toujours au moment qu’il reprĂ©sente. 

Je fais du tri dans l’atelier. J’avance lentement, il m’est si difficile de jeter, ça vient heurter mon besoin viscĂ©ral de sauver des traces. 

Destruction d’immeubles rue Vilin, par François Xavier Bouchart 1969-75 © François Xavier Bouchart

Je regarde Les Échos du passĂ©. Une ferme en Allemagne traverse plus d’un siĂšcle d’histoire. Les douleurs fantĂŽmes et les gestes transmis dans le corps des femmes. Elles sont chacune bouleversantes, mais l’image qui me reste c’est la petite Alma. Alma qui cherche Ă  retrouver la pose de sa sƓur aĂźnĂ©e telle qu’elle a Ă©tĂ© photographiĂ©e aprĂšs sa mort. Elle est son portrait et porte son prĂ©nom. Et elle cherche le geste, la maniĂšre dont ses bras retombent le long du corps. Dans le mouvement protĂ©ger la mĂ©moire d’une autre. 
En Ă©crivant, je ne veux pas retrouver les morts, mais cherche leur maniĂšre d’habiter le monde. 
Une photographie, une lettre, une voix, une cicatrice, une archive, le souvenir d’un geste.
Les gestes survivent plus longtemps que les visages.

Je reçois un nouveau courrier de la Ville. La prochaine Ă©tape sera la prĂ©sentation du projet devant le Conseil de Paris. On me demande — si vous en avez la possibilitĂ© â€” de rĂ©diger l’exposĂ© des motifs, une page, une page et demie, qui permet de faire prĂ©sentation de l’hommage, en sĂ©ance, aux Conseillers de Paris. La demande m’intimide et m’honore, je souris, pense au chemin parcouru.

La chaleur est moins violente qu’annoncĂ©e. Ça n’empĂȘche que je sais nourrir ma colĂšre. Je ne sais pas encore quelle forme cela prendra, et j’ai avant tout besoin de cette pause si attendue avec les filles et Philippe, mais j’espĂšre que la rentrĂ©e fera naĂźtre davantage qu’une inquiĂ©tude, un mouvement capable de dĂ©placer quelque chose.

Dans le train bondĂ©, quelques tensions autour des valises. La passagĂšre innocente, Ă  sa voisine, mais c’est quoi ce train, C’est une vieille casserole ? 
Quelques heures plus tard l’arrivĂ©e Ă  Carolles, le bourg qui domine ma plage d’enfance, revenant dans la rĂ©gion aprĂšs quelques annĂ©es d’absence, rompant avec des annĂ©es d’habitudes. Nous ne sommes pas au bord de la mer mais dans une impasse isolĂ©e du bourg, le calme y est absolu. Les maisons se relient par leur jardin, dans mon enfance les habitants s’y retrouvaient pour Ă©changer par-dessus les haies. Dans le village, quelques changements, les lieux continuent de vivre pendant notre absence, et nous obligent, doucement, Ă  dĂ©placer notre mĂ©moire.

Sur cette page on retrouve le parcours dĂ©taillĂ© de la rue Vilin et l’ensemble des photographies.

nous ne manquons plus d’idĂ©es

Dimanche Ă  Granville, Ă  ma place au cƓur de la Caravane imaginĂ©e par Émilie et Laurent. La joie de voir de jeunes personnes, et mĂȘme des enfants, plonger les mains dans les fragments que je proposais comme dĂ©clencheurs d’écriture, voir les phrases glisser sous leurs doigts, se rĂ©organiser, les regarder hĂ©siter, dĂ©placer un morceau, voir leurs textes prendre forme. La boĂźte Ă  cartes postales se remplit peu Ă  peu avant de partir pour Brest. Nous irons boire un dernier verre dans une guinguette dont je n’aurais jamais imaginĂ© l’existence. Je monte dans le train de vingt heures, Ă©tourdie par l’alcool dont j’ai perdu l’habitude, Ă©puisĂ©e mais heureuse de la connivence partagĂ©e avec mes hĂŽtes et de savoir que quelques mots dĂ©coupĂ©s dans mes carnets ont commencĂ© une autre vie.

Nous marchons avec Nina rue Saint-Maur. Nous partageons le sentiment que cette rue a une Ăąme, encore populaire, vivante, traversĂ©e de toutes sortes d’énergies. Mais nous ne sommes pas dupes, quelques cafĂ©s branchĂ©s, des commerces plus luxueux, une boulangerie qui vend son pain comme on vendrait de la joaillerie commencent Ă  apparaĂźtre. La ville se réécrit, et de la traverser avec Nina qui a quittĂ© Paris depuis sept ans rend encore plus prĂ©gnante cette mutation.

Une mauvaise blague ? Sur les rĂ©seaux, une campagne gouvernementale nous explique ce qu’est l’éco-anxiĂ©tĂ©, comment la reconnaĂźtre, Ă  quel degrĂ© nous en souffrons, comment la gĂ©rer. Le community manager s’il lisait les commentaires ne serait pas déçu, nous ne manquons plus d’idĂ©es, l’anxiĂ©tĂ© cĂšde Ă  la colĂšre, et oui nous allons agir. 

La premiĂšre chose qui se produit, et peut-ĂȘtre que cela les inquiĂšte, c’est un dĂ©placement du dĂ©sir. On parle toujours de renoncer. Pourtant je n’ai pas le sentiment de renoncer. Je ne suis pas exemplaire, je continue chaque annĂ©e Ă  prendre l’avion pour aller en Corse. Je partirai encore une fois au Japon cet automne Ă  l’invitation de mon client. Mais depuis longtemps je ne mange presque plus de viande. Depuis toujours j’use les vĂȘtements, les objets, les outils jusqu’à la corde. Aujourd’hui j’essaie de contourner l’IA lorsqu’elle s’invite malgrĂ© moi dans mes outils professionnels. Je vais de moins en moins sur les rĂ©seaux sociaux. Ce repli ne me coĂ»te pas, il se fait naturellement, il me donne de la force. J’essaie de transformer mon activitĂ© professionnelle, et j’espĂšre que cela me donnera du temps pour lire, Ă©crire, agir dans le bon sens. On me dira que je suis bien naĂŻve, que mes comptes d’apothicaire sont ridicules, que ça ne changera rien, que ce ne sont pas les gestes individuels qui feront basculer le monde, et ce sera peut-ĂȘtre vrai. Pourtant je n’ai plus tout Ă  fait le sentiment de subir, mais l’impression de trouver une maniĂšre supportable d’habiter le monde.

Je ne lutte plus contre la lenteur

Au dĂ©but je rĂ©siste, la chaleur m’inquiĂšte un peu mais peut-ĂȘtre parce que tu es prĂȘt Ă  renoncer je me ravise, non tu as raison, allons-y. Nous avançons sur un sentier si Ă©troit qu’il faut Ă©carter les branches pour passer. Beaucoup d’arbres sont malades. La terre est fendillĂ©e. Un instant la pensĂ©e du feu me traverse, je ne te dis rien. Nous dĂ©couvrons le chĂąteau, tournons autour. On n’ira pas plus loin, la chaleur est dĂ©jĂ  trop prĂ©sente. Au retour nous dĂ©jeunons dans le petit restaurant tibĂ©tain de la rue Louis-Blanc dĂ©couvert avec AgnĂšs, puis nous rentrons nous enfermer dans l’obscuritĂ© de l’appartement.

Alice appelle, elle a envie de nous voir. Je lui propose de nous retrouver au siĂšge du Parti communiste qui ouvre ses portes comme refuge climatique. Bien sĂ»r je pense Ă  Anh Mat et Ă  Isabelle. La grande salle a Ă©tĂ© vidĂ©e de ses meubles pour laisser la place aux corps. Des personnes de tous les Ăąges sont assises Ă  mĂȘme le sol, certaines lisent, d’autres cherchent Ă  croiser les regards, des enfants courent, Ă©chappent un instant Ă  la vigilance de leurs parents. Nous sommes lĂ  parce qu’il fait trop chaud dehors. Nous sommes dans un film de science-fiction oĂč le futur ne ressemblerait Ă  rien d’autre qu’à une immense salle fraĂźche. Le soir j’apprends l’incendie de Fontainebleau. ImmĂ©diatement me reviennent le sentier Ă©troit, les arbres malades, cette pensĂ©e du feu traversĂ©e quelques heures plus tĂŽt. Puis Gwen et Gracia, nos journĂ©es Ă  marcher lĂ -bas l’an dernier, et cette Ă©trange nĂ©cessitĂ© de ne pas laisser l’état du monde prendre toute la place dans les conversations.

Il y a des bĂ©nĂ©fices secondaires Ă  la canicule. Le corps ralentit. Le temps aussi. Nous retournons au cinĂ©ma. J’ai le sentiment que nous sommes plus attentifs les uns aux autres.

Je prĂ©pare l’atelier d’écriture pour la Caravane Zazous. Je rassemble des phrases extraites de mes carnets, j’encadre quelques gravures miniatures, j’emballe des cyanotypes. Tout prend plus de temps. Je ne lutte plus contre la lenteur.

Enfin de l’air.

De Villedieu Ă  Granville le train cahote doucement. Laurent m’attend Ă  la gare. Sur la route nous parlons politique, et cela me donne un peu d’espoir, c’est assez rare pour ĂȘtre remarquĂ©. Émilie me fait dĂ©couvrir son jardin sauvage. Laure et Sandrine nous rejoignent. Nous parlons de nos pratiques, de pourquoi on tient malgrĂ© les doutes. Le soir je dors dans la chambre en soupente de Marguerite. Le Bowie d’Aladdin Sane veille sur mon sommeil. À mes pieds sur le lit le poids tiĂšde de la petite chatte.

un moment joyeux malgrĂ© la chaleur

Nous nous retrouvons dans une grande maison de campagne pour l’anniversaire de C. Je jette mon dĂ©volu sur Simon, le dernier nĂ©, le cĂąline Ă  l’envi. Nous nous baignons, nous faisons de courtes marches. À l’occasion du quizz organisĂ© par L, j’apprends que C. aurait aimĂ© ĂȘtre Ă©gyptologue, Ă©mue de dĂ©couvrir ce rĂȘve secret je me suis demandĂ© pourquoi elle avait renoncĂ© mais je ne lui ai pas posĂ© la question. Les filles m’ont manquĂ©.

Recevoir un SMS d’HĂ©lĂšne, ce n’est pas elle qui m’écrit, peut-ĂȘtre un de ses proches, peut-ĂȘtre une soignante, elle n’est plus en mesure de rĂ©pondre Ă  nos messages ni Ă  nos appels tĂ©lĂ©phoniques, on peut lui rendre visite aux EumĂ©nides. Nous avons travaillĂ© ensemble, n’avions plus si souvent l’occasion de nous voir, mais elle Ă©tait de ces personnes qui abolissent toutes les distances. MagnĂ©tique, lumineuse, sa voix mĂȘme portait la joie et la douceur.

The chronology of water. J’avais oubliĂ© le jeu des lettres qu’on dessine au doigt dans le dos pour faire deviner des mots, une langue muette faite pour les aveux, et le corps qui comprend.

La petite fille, sa voix inquiĂšte : Maman, y a des gens qui courent. Et la mĂšre la rassure : Ce sont les pompiers, ils s’entraĂźnent, ils courent tous les jours, c’est pour qu’ils soient toujours trĂšs forts.

Canicule, troisiÚme vague. Et je souris intérieurement en rafraßchissant compulsivement la page météo : rafraßchir, ça ne fait pas baisser les températures.

Il me fallait un ventilateur et j’ai fini par en trouver un en ligne, sans doute trop cher, un peu bruyant, mais je crois bien que c’était l’un des derniers disponibles dans une boutique parisienne. Je suis allĂ©e le chercher rue Saint-Maur, je n’avais pas prĂ©vu de sac et je n’ai mĂȘme pas eu le rĂ©flexe de demander au vendeur s’il pouvait m’en donner un. J’ai portĂ© le carton contre mon ventre, comme on porte un enfant. Alors que je passe devant une terrasse, un couple me regarde en souriant, l’homme dĂ©signe la boĂźte, me fĂ©licite. Je lui rĂ©ponds en riant que je crois attirer davantage l’attention avec un ventilateur que si j’étais enceinte (je me souviens n’avoir jamais Ă©tĂ© autant abordĂ©e dans ma vie qu’à cette Ă©poque). PossĂ©der un ventilateur relevait presque de l’hĂ©roĂŻsme.

Je rejoins Claudine rue Croulebarbe pour une petite session de gravure. L’atelier est minuscule, Ă  l’abri d’une cour plantĂ©e, il y a au fond un immense palmier. Claudine a apportĂ© des viennoiseries dĂ©licieuses pour nous donner du courage. Les encres sont fluides, mes plaques de RhĂ©nalon vraiment usĂ©es. Nous dĂ©jeunons Ă  l’ombre sur une minuscule table en bois. C’est un moment joyeux malgrĂ© la chaleur. Je repars avec quelques tirages que j’emporterai le week-end prochain Ă  Granville pour l’atelier d’écriture que j’animerai, invitĂ©e par Émilie et Laurent.