
Dans le train, lecture du volume 15 de la collection Perec 53, Parce que Perec. En 236 fragments (plus un), Kim Nguyen dresse un touchant portrait de Perec. Il décrit ce que son écriture nous fait, quel héritage il nous laisse.
Mais aussi, à mesure qu’on lit, Perec se rapproche. Il devient quelqu’un qu’on aurait pu croiser, fréquenter, aimer.
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Parce que son obsession pour l’exhaustif, son obsession de tout énumérer, de saturer l’espace, c’est l’image inversée de ce qui le tourmente le plus : le manque, l’absence, être orphelin.
Une virée sur le bassin de Villette, entre les gouttes, parce que désormais le corps réclame de marcher. Mais d’avoir goûté les grands espaces, les marches qui n’en finissaient pas, Paris a rétréci. Le canal, le bassin, les ponts, ça tient dans la paume. On s’arrête devant le kiosque à musique du square Reggiani écouter Elena faire des reprises, la pluie s’est arrêtée et c’est le meilleur moment. Peut-être que désormais il faudrait comme Perec le recommandait, traverser tout Paris en empruntant uniquement des rues dont la première lettre serait le c, ou de réaliser un parcours idéal qui commencerait par une rue dont la première lettre serait le a et terminerait par une rue dont la première lettre serait le z.


À l’atelier de gravure, je me laisse déborder. Il faudrait trier, réfléchir, construire, mais j’accumule encore. J’arrive avec mon vrac de fonds, de cyanotypes, avec mes plaques. Je construis mes paysages à l’aveugle, par couches, par accidents consentis, rêvant d’assemblages, de mises en pages, d’objets finis. Il y a toujours une peur du vide derrière ce mouvement-là. Mes tâtonnements m’épuisent et parfois m’exaltent, une vision qui surgit, une sensation, je ne censure rien pour l’instant. Quand j’écris c’est la même chose, j’ai des fichiers un peu partout, des notes dans l’appli du téléphone, des word ou des pages en fonction des ordinateurs que j’ai pu utiliser. La seule différence c’est que là j’ai une échéance, le 8 juin il faudra accrocher place Saint-Sulpice. Je suis en train d’accepter que ce sera un work in progress. La situation était presque la même l’année dernière quand Marine m’avait conviée à échanger avec elle au moment de la sortie de Fugue pour visage dont j’ai illustré la couverture. La différence c’est que ma production a triplé et maintenant la gravure est très présente. Ce qui me fait sourire, c’est que l’échange avec Marine s’était déroulé au 1 rue Cassette, à deux pas de la place Saint-Sulpice, que Perec a tenté d’épuiser assis à la terrasse du Café de la Mairie.
Oui je sais j’ai une (inépuisable) tendance à voir partout des signes, sans même chercher à les interpréter.



Nous devons retrouver la famille de Philippe pour déjeuner sur les hauteurs de Brunoy. Nous décidons de longer la rivière depuis Yerres. Très vite je devine que nous serons en retard. On marche trop vite, tu es derrière moi, tu saisis quelques images au fil de l’eau alors que je ne cesse de calculer le temps qu’il nous faudra pour arriver au rendez vous. On longe les rives où on s’est enlacés, il y a si longtemps. On passe devant l’immeuble où j’ai vécu adolescente. On passe à côté de la balade. Je n’ai pas pris une seule photographie, je n’ai pas encore regardé les tiennes, je suis passé au pied de mon immeuble sans m’arrêter… On est passé à côté et c’est peut-être mieux, une manière de préserver la mémoire. Au fond je n’ai de cet endroit pas la moindre nostalgie. Mais notre ardeur à la marche m’émeut. Peut-être le souvenir du premier épisode de notre relation amoureuse, une longue marche, puis un long baiser sous la pluie.
La première fois nous marchions sur une ligne parallèle, sur le plateau, et on ne savait pas où on allait.
































































