ce n’est pas que je sois indécise

Nous partons pour une marche entre Bures et Gif sur Yvette. Dans le RER il y a des tensions, des soupçons, une amorce de bagarre. Puis des noms de gare oubliés, Lozère, Le Guichet, et en passant Orsay, une pensée pour Maryse Hache.
Il faut parcourir quelques centaines de mètres pour oublier la ville. L’itinéraire est alors plein de surprises, de changements de point de vue, nous sommes au cœur puis en surplomb de la forêt. Depuis le viaduc des Fauvettes on prend la mesure de la vallée de l’Yvette. Un renard traverse le champ où nous faisons une pause, pince moi je rêve. On se perd un peu et empruntons un petit tronçon de route avant de retrouver l’enveloppement des arbres, on traverse Gometz endormi, on arrivera à Gif. Une marche intense, éblouissante, dont mes photos ne restituent ni la lumière, ni le depaysement. Le soir nous sommes encore surpris, un peu émus, rêvons déjà à d’autres itinéraires.

Je monte à la Butte Bergeyre pour filmer le soleil couchant. Des années que j’y pense, il aura fallu cette correspondance vidéo qui s’amorce avec Anh Mat pour que je me décide. J’ai vérifié trois fois l’heure du couchant, et pourtant je suis très en avance. À quel moment commence réellement le coucher de soleil ? Le banc est déjà occupé par de jeunes adultes venus boire et fumer, je n’ose pas me poster devant eux, j’ai le sentiment de déranger un usage du lieu qui leur appartient davantage qu’à moi. Je tente un cadre à travers les feuillages, le Sacré-Cœur presque centré. Je ne suis pas à mon aise, et je sais que je vais devoir patienter une bonne trentaine de minutes avant que le ciel ne se colore. Le groupe ne cesse de s’agrandir, checks, odeurs sucrées de chichas, discussions animées, et moi qui tente de filmer l’horizon. Un homme s’est posté un peu plus haut, rue Rémy de Gourmont, je viens me poster à ces côtés, soulagée de m’éloigner du groupe devenu trop bruyant, et découvre une vue plus dégagée. Nous sommes rejoints par un, puis encore un autre photographe. On commence à échanger, deux d’entre eux semblent se connaitre déjà, je me sens légèrement décalée, tout en reconnaissant quelque chose de familier dans cette manière de se rassembler, comme à Edenville l’été, quand les habitants rejoignaient la digue pour observer le couchant.

Je t’avoue devant une scène de film que lorsqu’il m’arrive de jeter quelque chose dans une poubelle de la rue je me fais un film, comme je le faisais enfant, et que dans ce film je suis une espionne.

1er mai, marche au départ de Crécy-La-Chapelle. Philippe a préparé un itinéraire, mes pas dans les siens je trouve que Venise de la Brie est tout à fait exagérée, mais je me laisse envouter par les reflets. Nous sortons du village en longeant le Grand Morin, rencontrons un couple de promeneurs qui nous vantent le chemin qu’ils viennent de parcourir, magnifique, on renonce à l’itinéraire prévu et nous lançons dans cette boucle au pied d’une colline. Les arbres posés sur la crête changent de forme pour se rapprocher tout à coup, on a une sensation d’été, nous pique-niquons à l’ombre avant d’amorcer la redescente vers le village. Nous ne rencontrons plus personne, manquons le Bois des morts. Il y a dans la marche beaucoup de joie et d’apaisement, passant de l’appareil photo au smartphone, de la photo au film, je rate la plupart de mes photographies, mais il y a ce reflet mauve sur ce qu’au loin j’avais pris pour une plante inconnue, quand il s’agissait d’un buisson sec.

Ce qui passe, passe : voix de Georges Perec, c’est le 14ème et magnifique titre de la collection Perec 53 dirigée par Thierry Bodin-Hullin. Sereine Berlottier mène l’enquête, à partir d’archives, elle capte la voix de Geroges Perec dans tout ce qu’elle a de fragile. Les hésitations, les silences, les ruptures. Elle fait apparaître un Perec vulnérable, parfois empêché de parler, jusqu’à ce moment bouleversant où la voix cède et se transforme en larmes. Ces fragments de voix remuent profondément et, au delà de ce que dit Perec, la position de celle qui écoute, recueille ces fragments, me touche tout autant, et me renvoie à Corbera, à ce qui reste à traverser. Le 26 juin 1975, Perec dit : « Quelque chose s’ouvre. »

Je réfléchis à comment faire entrer du texte dans certaines de mes images. Ce ne sont pas tout à fait des photographies, ni tout à fait des gravures, mais des cyanotypes à partir de prises de vue, je les dénature en les plongeant dans des bains de bicarbonate, puis de thé ou café selon ce qui traine dans la cuisine. Je les surimprime, le plus souvent des arbres gravés à la pointe sèche, je recompose des paysages. Je pose sur les images des fragments de texte en Times New Roman, corps 12, sans doute parce qu’elle appartient à la mémoire des livres lus, en particulier dans l’enfance. Je ne sais pas encore ce que ce dialogue produit, mais je crois que je refuse de choisir une forme définie — photographie, gravure, écriture. Ce n’est pas que je sois indécise mais j’ai l’impression que c’est un endroit où je peux continuer à chercher.

écrire est le contraire de céder

Avant d’arriver à Bagatelle, on traverse la ville d’est en ouest avec le 43, on empreinte des rues que nous ne connaissions pas, mais j’avais emporté le Marginalia Woolf de Christine jeanney, et c’était difficle de le lâcher. Le parc est immense, étonnamment calme, les habitants du quartier sans doute partis dans leurs villas du bord de mer, les touristes peut-être concentrés au Jardin d’Acclimatation. La présence des paons, qu’on a entendus avant de découvrir leurs parures hypnotiques. Je tente d’en photographier un mais déjà des enfants s’approchent. Encouragés par leur grand-mère, ils posent pour la photo, rient, crient, puis tentent d’attraper le pauvre animal, l’effraient, caressent maladroitement ses plumes, ça me heurte. Je me retiens de leur faire une remarque, je fixe la grand-mère qui ne dit rien, espérant déclencher au moins de la gêne. Ailleurs, il y a l’éclat rouge et violent d’une prairie de tulipe, le rose inattendu d’un arbuste, irréel, et le jeune peintre du dimanche.

La semaine dernière, une amie m’a acheté le dernier exemplaire de Comanche. Je me suis sentie démunie, j’avais je crois besoin de sentir la présence du livre à la maison, de savoir qu’il est là, comme un album de famille, qu’il est la preuve de ton existence, et le tu revient malgré moi. C’est donc le quatrième (et très modeste) tirage de Comanche.

Un abri de fortune a été découvert dans l’escalier entre le premier et le deuxième sous-sol de notre immeuble. Je n’y vais jamais, j’en ignore presque l’existence, nous n’avons pas de voiture et j’emprunte l’ascenseur pour accéder occasionnellement à la cave qui se trouve au premier sous sol. Je me demande comment l’habitant clandestin a été chassé (je ne sais pas quel mot employer). Est-ce qu’on l’a surpris, est-ce qu’on a pris le soin de le prévenir. M’est revenue une image d’enfance, du temps où j’imaginais qu’il y avait sous terre une vie parallèle, silencieuse et organisée, qui se déroulait sans nous.

Reçu un mail très encourageant de la Ville, le dossier Poletti avance, ma demande est maintenant transmise à la Drac : le département de l’histoire et de la mémoire va prendre attache avec le syndic, mais également avec vous pour la réalisation de ce projet. Tout à coup ça devient concret, je nous imagine au pied du 14, avec mes frère et soeurs, mes cousin.e.s , peut-être nos enfants.

 Parmi nous, personne n’a connu Antoine. Il n’a pas eu d’enfants. Son visage nous était presque inconnu, la photo du SHD de Caen a fini par nous rendre son regard. Je crois que faire poser la plaque n’a pas tant à voir avec un hommage, je veux surtout lui redonner une place.

écrire c’est montrer le

plus d’acuité possible

à chaque sensation,
fragment, 

éclat,

geste,

jusqu’à l’ombre sur

le mur et la plus

petite poussière qui 

danse dans la maison 

inhabitée,

dans le souffle d’un 
courant d’air,

ce qui suppose de ne

pas se laisser emporter 

par la folie,

écrire est le contraire 

de céder

Christine Jeanney, Marginalia Woolf

Dîner chez Z avec M, et nos filles nées en 1998. C’était drôle et émouvant, la première fois que je voyais les trois filles ensemble depuis très longtemps, quelque chose comme une quinzaine d’années qu’on n’aurait pas vu passer. Sur leurs visages, retrouver les traits des petites filles qu’elles étaient. Au cours de nos échanges, toutes les trois disent ne pas vouloir d’enfant. Je n’éprouve ni surprise, ni tristesse, mais je suis émue, de voir coexister sur un même visage l’enfance, si présente, et cette décision, alors qu’à leur âge je donnais naissance à Alice.

note : si d’aventure parmi vous amis lecteurs quelqu’un.e souhaite se procurer Comanche, n’hésitez pas à m’envoyer un message. Il est sinon disponible ici.

cette maison, qui n’est pas ma maison

Impossible d’écrire cette semaine sur ce qui m’entoure, ni sur le bruit du monde, ni sur la fatigue qui s’accroche. Alors revenir à cette maison, ou plutôt à la miniature que j’ai bricolée cet hiver. Revenir chez soi, même si cette maison ne m’appartient pas. Un refuge dont les murs blancs se fissurent, où des images persistent et demandent encore à apparaître. Cette maison n’est pas la mienne, elle ne l’a jamais été, mais depuis juin 2013 j’y reviens chaque année, à l’invitation de V.
Sur l’île, le pays de ma mère, avant elle celui de mes grands-parents. Celui aussi de mon père, qui accompagnait ma mère lors des grandes retrouvailles familiales dont leur génération avait le secret.
L’île avait été le pays de notre famille durant l’été 71, qui serait notre dernier été ensemble.
J’y suis revenue après la mort de mon père, emmenée en vacances par ma grand-mère et ma tante chérie. De la route en lacets empruntée si souvent, je garde les nausées et la chaleur dans l’habitacle de la voiture.
Nous y avons vécu plus tard, deux ans à peine. Déjà je commençais à ne plus l’aimer, on m’avait arrachée à mon pays d’enfance pour s’y installer.
Dix ans plus tard, ma mère y est revenue, sa maladie l’empêchant de travailler. Sa maladie y a été si mal prise en charge qu’elle y est morte. Le chagrin et la colère s’enracinaient sur l’île, et chaque retour a été difficile depuis.

Puis il y a eu cette maison, qui n’est pas ma maison. Peut-être que c’est le temps, ou une magie souterraine, peut-être l’absence des miens, la présence de V, ce balcon sur la mer où je découvrais l’île d’Elbe à l’horizon, telle que dans l’enfance, tel un miroir. La colère et le chagrin ont laissé place à une forme de fascination. J’ai recommencé à aimer l’île. J’ai voulu me souvenir. Les murs se fissuraient chaque année davantage, l’aile nord a été abattue, menaçant de s’effondrer et d’entraîner le reste de la maison vers la mer. Avec elle a disparu la chambre où j’ai dormi, celle où, peu à peu, j’avais cessé de tenir les fantômes à distance. Cette chambre n’existe plus. On l’a reconstruite, mais ce n’est plus la même. Il reste le jardin en paliers vers la mer, l’Elbe à l’horizon, les mêmes aubes, les mêmes éblouissements.

Je ne voulais rien réparer, je voulais retrouver des proportions, des ouvertures, des circulations de lumière. Je fabriquais des détails pour approcher mes souvenirs, les fenêtres en angle, le lit et la chaise métalliques, une porte d’armoire. Avec eux, revenaient des fragments, la chaleur, l’odeur sèche des herbes, le vent, le ressac, le parfum de l’asphalte mêlé à celui des figuiers, les cheveux gorgés d’eau de mer.

Convoquer le paysage. Le bleu des cyanotypes, teinté du café bu à l’ombre des pins, plis et déchirures suivant les lignes accidentées du cap et celles, plus instables, de la mémoire. Dans un tiroir caché sous les carreaux de ciment, les souvenirs se déposent au fur et à mesure qu’ils reviennent,
les pieds dans l’eau bleue et tiède
la brûlure silencieuse des pierres
une lumière venue d’ailleurs
l’aube, son odeur de pluie froide
toi dans le paysage bleu de la nuit

on peut ici retrouver la maison.

Erbalunga, la première fois

une forme de présent partagé

Retrouver des lieux, se souvenir d’un visage, s’étonner que la mère, alors que sa fille repousse le jus de pomme parce qu’il pique, se saisisse du verre pour le faire tourner dans la lumière, le renifle, sceptique, avant de le reposer sur la table, puis le reprenne, le fasse tourner encore, se refusant à le goûter pour vérifier les dires de l’enfant, comme si elle se refusait à résoudre le problème, se tenait à distance.

Échanger des fragments de nos journées, des bribes assemblées comme des bouquets, envoyés de l’un·e à l’autre, une forme de présent partagé, deux présents qui se frôlent, où chacun pourrait accueillir l’autre, l’emmener quelque part, lui dire viens, regarde, c’est ici que je suis, je me rends compte en l’écrivant qu’à travers le journal je m’adresse déjà parfois à lui, surtout lorsque je traverse un quartier où nous avons été ensemble, et sachant qu’il est peu probable qu’il revienne cet été, je me réjouis de cet échange à venir, de cette manière d’être présents autrement.



La fatigue est là depuis longtemps, déplacée, contournée, absorbée dans les gestes quotidiens, elle est dans tenir, faire, marcher, elle est là, fait rêver d’isolement, d’une chambre au couvent, elle est là mais le sommeil s’échappe pour mieux revenir le jour, et, cherchant à comprendre ce qui n’allait pas ailleurs on est tombé dessus, cela vient se loger dans la gorge, exactement là, à la base du cou, la fatigue est logée dans la gorge, elle a une forme presque irréelle, un papillon, abimé, dysfonctionnel, et depuis que je le sais il est devenu sensible, présent, le nommer lui donne corps, comme le ventre s’arrondit quand on apprend une grossesse, quelque chose qui jusque-là était diffus et qui maintenant occupe l’espace, presse la voix, et je le sens, là, un papillon dans la gorge, dans cette zone où l’air passe moins librement, où les mots parfois s’arrêtent, comprendre alors autrement la fatigue, les absences, l’essoufflement, comprendre pourquoi on cherche ses mots, pourquoi on ne les trouve pas tout de suite, retenus avec le papillon, parfois être réduite au silence, à cause de la fatigue et du papillon, oui je suis d’accord avec toi Nina, ça fait bien sûr penser à l’affiche du film, mais il ne s’agit pas de ça, juste une grande fatigue et tout ce qu’on a pu faire pour compenser, pour ne pas céder, pour se prouver qu’on peut encore, sans s’autoriser à s’arrêter, maintenant je sais, la fatigue vient de là, je peux l’écouter, un soulagement, plutôt une évidence, le papillon ne fait plus tout à fait son travail, il faut l’aider, un cachet le matin, et ça reviendra, le corps retrouvera son rythme, l’air circulera à nouveau sans effort, la voix se détendra, le corps n’aura plus besoin de lutter.
Sur la boîte de comprimés il y a un papillon noir, qui donne une forme à ce qui jusque-là restait abstrait, je pense aux filets tendus au-dessus des plantes, une protection presque invisible, on ne sait pas très bien ce qui est protégé, ce qui est pris, et sentir le papillon, là, à la base du cou, accueillir la fatigue.

nos possibles retrouvailles

J’ai cru abandonner le journal, ou devoir lui trouver une autre forme (Drama queen). J’ouvre la carte SD, je retrouve les images à l’endroit où je me suis arrêtée. Celles prises avant de quitter l’appartement de Marseille. Dont celle-là qui m’intrigue, la photo dans le cadre au verre brisé. Un portrait de femme en noir et blanc. Sous la superposition des fragments de verre, l’image est trouble, difficile de la dater. On devine les traits réguliers, le sourire, la beauté. Quel lien entre notre hôte et cette femme ? Est-elle sa mère, sa soeur, son amie ? Le cadre est posé sur une étagère de livres. Deux titres se détachent de part et d’autre, Une rose au paradis, La poursuite du bonheur. Je retiens ma curiosité de manipuler les fragments de verre pour en découvrir plus, croiser son regard. Je ne sais pas pourquoi j’imagine que le verre est brisé depuis longtemps, que cet accident — le cadre a dû tomber, nous parle du destin de cette femme.

Le prologue de Blade runner situe l’action en 2019, c’est déjà le passé. Il la plaque contre le mur, l’embrasse de force. Je ne me souvenais pas de cette scène, la violence est là, la violence comme prélude à leur relation amoureuse.

La mythologie serait toujours la même, une route de campagne, une voiture décapotable, une bande de jeunes, un filtre couleur.

Ma voisine m’apprend que LP a été reconduite dans ses fonctions, je vais pouvoir relancer le dosssier Poletti. Je n’ai toujours pas récupéré le portrait d’Antoine dans la galerie de l’avenue de Corbera, j’espère qu’il y est toujours. Cette idée qu’il occupe la place, et que je sois la seule à le savoir, me réjouit.

Quand il me parle de bagnoles, je me dis que c’est aussi un peu ce que j’aime chez lui, quelque chose qui me relie à mes pères, à mes oncles.

Le téléphone sonne, un sondage, j’hésite, mais la voix insiste, dix minutes maximum. Avec le bruit du central, et l’accent de l’enquêteur j’ai du mal à suivre. La situation internationale m’inquiète-t-elle ? Aura-t’elle un impact sur mon activité ? Non je ne vais pas licencier les salariés que je n’ai pas… Pour finir il me demande pour qui j’ai voté en 2022, je ne me souviens plus, il égrenne la liste des candidats. Je suis perplexe, je sais pour qui je n’ai pas voté, mais j’ai un doute sur le nom glissé dans l’enveloppe. Je lui fais répéter la liste encore, vous êtes sur de n’avoir oublié personne, je devine par élimination, en raccrochant demeure une vague incertitude.

Remontant le port de l’Arsenal je photographie l’ange de la place de la Bastille, pour la première fois sous cet angle. Je pense au film d’Honoré même s’il ne pleut pas. Je revois Anh Mat photographier le génie de nuit, depuis l’autre côté, en parfaite symétrie, j’entends la voix d’Isabelle chanter les paroles d’une chanson qu’elle a inventée découvrant la ville en juin dernier. Je pense à nos possibles retrouvailles.

je sais bien que je rêve

Une semaine passée à Marseille pour reprendre Nostos resté en suspens depuis notre retour de la Ciotat à la fin de l’été dernier. Nous avons loué dans un autre quartier — Longchamp, pour habiter la ville autrement. Je n’ai ici presque aucun repère. Je l’aime bien, mais je ne suis pas sûre que ce serait le quartier où j’aimerais vivre. C’est peut-être un peu trop loin de la mer. Nous sommes studieux. Nina nous rejoint régulièrement, nous travaillons tous les trois dans le petit salon.

Cette semaine s’inscrit entre les deux tours des municipales. Il est difficile de mettre de côté la tension. Je minimise, c’est bien au-delà de la tension, j’ai peur. Et je voudrais que cette phrase me fasse sourire dimanche soir.

Au Mucem. L’exposition sur Don Quichotte me déçoit, mais il y a la découverte de quelques tirages au charbon d’Anthony Morel, À la poursuite des 30 géants de Don Quichotte. Leur matière me fascine.
Puis l’exposition de Cogitore autour de l’île Julia — ou Ferdinandea, ou Hotham, ou Graham, ou encore Proserpine. Cette île apparue puis disparue au large de la Sicile. Une terre née en quelques jours, aussitôt convoitée, aussitôt reprise par la mer. Une île, que presque personne n’a vraiment vue. On découvre des récits, des illustrations, des noms se superposent. Une île que chacun s’approprie avant même qu’elle n’existe vraiment, et qui disparaît sans avoir appartenu à quiconque. On ne sait pas vraiment la nommer, c’est une forme insaisissable, entre fait et projection. Le territoire devient une fiction que l’on s’efforce de rendre réelle. Une forme qui apparaît, suscite des désirs, des tensions, puis s’efface en laissant des traces diffuses, qui nourrissent notre besoin de légendes.

Aller retour à Nice, Nina et Philippe filent à Arson, je retrouve Mag. Nous reprenons le fil, autour de nous il y a les murs repeints en jaune que je photographie, même si je sais que l’image trahira la couleur. Un jaune, qui oscille entre le jaune de Naples et le mimosa. Je ne fais plus que remarquer partout sa présence, par exemple sur la jupe d’une femme qui marche devant nous en ville, sur la porte du garde manger de la cuisine de l’appartement que nous louons pour la semaine à Longchamp. On essaie de la nommer, j’admets que le mimosa a en réalité un petit reflet vert, et que le mimosa auquel je pense n’est plus tout à fait frais, il a commencé à cuire, c’est alors que Philippe lance à Nina, qui a vécu cinq ans à Nice, nous avons de très beaux mimosas à Paris.

Veille de départ, s’extirper d’un cauchemar, où se rejoue la fin de vie de ma mère, avec la connaissance que j’ai maintenant des symptômes, je suis incapable d’appeler le 115. Accomplir les derniers rituels, le patio de la Cantinetta, ranger l’appartement, commencer à plier bagages. Je peine à me consacrer à Nostos, je monte une minute d’Heures indues. Les discussions avec Nina se prolongent. Penser que j’aimerais avoir ici une chambre à moi, un lieu où revenir souvent. Pour l’instant, là, je sais bien que je rêve.

Heures indues #8

Le journal fait une pause mais nous diffusons ce mois notre journal vidéo réalisé en famille avec Philippe Alice et Nina, c’est ici.

Le projet est né du besoin de fabriquer un espace commun où regarder ensemble ce qui compose nos jours depuis que les filles ont quitté la maison.
Chaque mois, nous filmons quelques fragments de notre quotidien. Des scènes brèves, un reflet, une lumière qui traverse l’espace, un moment partagé ou seulement observé, environ une minute de film chacun·e.
Les regards circulent, les images deviennent un lieu de passage entre nous.

Un protocole simple, répété mois après mois, année après année, qui fait apparaître peu à peu une mémoire en mouvement, une archive sensible du temps qui passe.

Le résultat de cette collecte est partagé au fil des saisons, comme un journal vivant qui continue de s’écrire.

Pourquoi effacer ce qui est caché

Tous les matins ou presque, pour commencer la journée, refaire la veille. Amies ou voisines, souvent en robe de chambre pour marquer le privilège de la proximité. On est entre nous. Craquements de briquets. Les cigarettes s’enchaînent, tacite concours de fumée. Le parfum des femmes donne à l’odeur du café et du tabac une tonalité singulière. Entre nous on parle des autres, on en rit. Et parfois on évite de dire, on évite certains sujets. On s’évite le chagrin.
Sobhiyé, Gracia Bejjani

La lumière, la douceur, d’être ensemble à la maison nous ramenait six ans en arrière, nous rappelant le temps du confinement. 

La miniature est maintenant terminée, j’ai l’impression d’avoir fabriqué un dispositif de mémoire sans le préméditer, chaque objet, chaque lumière, chaque recoin retrouvé devient un espace où mes souvenirs peuvent s’installer. La chambre disparue renaît, et avec elle, la mémoire des étés d’enfance, de la chaleur, du vent, du ressac. 

C’était la manière de porter son enfant, elle le portait simplement dans ses bras, contre elle. Pas d’écharpe, pas de porte-bébé, aucun accessoire, c’est ce qui a arrêté mon regard,. Et nos regards finissent par se croiser. Il y a dans ses yeux un air de défi, je me demande quelle histoire se cache derrière cette manière de porter l’enfant. C’est un geste d’une autre époque, chargé de tension, de fragilité, je pense à une fuite.

Nous traversons la ville plongée dans un calme étrange, et ce n’est pas un rêve, comme si nous devions nous soustraire au bruit du monde. Depuis les attaques du 13 novembre, et depuis le confinement, ces moments de silence dans la ville portent toujours l’inquiétude de ce qui les a précédé.

sœurs

Réunies dans le salon, le cœur à l’ouvrage. Je les regarde et j’aime le sens qu’elles donnent à sœurs. Sur le mur du salon il y a une empreinte dessinée par la poussière accumulée sous le cadre. Une image produite par le temps lui-même. Je l’efface avec un chiffon. Nina (se) demande Pourquoi effacer ce qui est caché. Elle porte une très grande attention aux objets et aux traces, je crois davantage que moi. Par exemple, quand elle décide de se débarrasser d’un objet elle le photographie avant. 

Notre candidature pour les Journées de l’estampe, avec Delphine et Barbara, est retenue. Grande joie. Sortir du c’est possible, aller vers devoir faire. S’organiser, produire, tenir un calendrier. Une énergie nouvelle s’ouvre, qui  repousse les chantiers plus flottants. Heureusement la miniature est terminée, je la devine comme un prélude. Elle me donne une piste de travail, les paysages comme des lieux de résonance, où ce qui est perçu appelle ce qui revient. Des paysages augmentés, où la mémoire, la lumière et les traces se superposent, comme si l’image pouvait contenir à la fois le présent du regard et les strates invisibles du souvenir.

archives sensibles

Les deux enfants, frère et sœur, chantent une comptine, se renvoient les phrases en zigzagant sur leurs vélos minuscules, il demande à la rivière… je te donnerai de l’herbe. Le monde semble contenu dans l’équilibre de leurs corps penchés sur les guidons, entre les boucles qu’ils forment en pédalant joyeusement.

Je découvre in extrémis l’exposition Dévoiler, une vie en miniature. Dans des boîtes de bois, parfois même dans des coquilles de noix, des religieuses reconstituent leur cellule, leurs gestes, leur lit étroit, la table, le panier. Elles sont poupées de cire, silhouettes de papier, photographies découpée, au travail, en prière. Aux murs, des images pieuses, des sentences, des bénitiers. Elles fabriquent l’espace qui les contient. Ces boîtes étaient souvent offertes aux familles, aux bienfaiteurs des moniales, dévoilant leur quotidien de femmes cloîtrées, elles sont des archives sensibles.

Cette semaine j’ai lu Un chien arrive de Camille Ruiz.
Quand j’ai rencontré Camille pour la première fois, elle commençait sa vie avec Ziggy, son grand chien blond. Nous étions attablé·es nombreux·ses dans un café des Halles, j’étais un peu à distance, mais je l’entendais déjà parler intensément de leur relation, elle parlait de Ziggy comme de son enfant. En la lisant, je comprends que c’est plus poreux que cela. Il y a « l’enfant » qu’elle accompagne, et « l’enfant » qu’elle devient auprès de lui. Une forme de mutualité, comme si chacun introduisait l’autre au monde par petites doses, s’injectant des fragments de réel pour créer un espace partagé où le monde devient respirable. Je crois que je craignais de ne pas aimer ce texte, parce que je fais partie de ces personnes qui ont un peu peur des chiens, mais l’écriture de Camille toujours me cueille. L’attention qui se creuse, les liens qui se créent, les espaces qu’elle ouvre, la joie solide. C’est un très beau livre, j’en lis ici une minute pour L’aiR Nu.

Je veux peindre une ombre projetée sur le mur de la miniature. Déjà je maudis mon impulsivité, je prépare la couleur à la lumière électrique, je ne prends pas le temps de composer vraiment le paysage, les ombres s’empâtent, j’exprime mon insatisfaction à voix haute. Nina qui est à côté de moi me le rappelle, trust the process.
Le lendemain je ponce, j’efface les surépaisseurs, les hésitations, j’y vois un lien avec l’écriture, chercher la justesse. Je découvre quelque chose qui me plait, au moins la couleur, la matière. Nina au même instant est contente de l’avancée de son dossier. On devrait s’en souvenir, la lumière, parfois, se pose exactement où il faut, un paysage merveilleux se révèle au cours de la marche, les épiphanies décident elles-mêmes de leur apparition.

La miniature est presque finie, je suis émue. Curieusement, alors qu’elle est la représentation d’un espace où j’ai dormi pour la première fois à plus de quarante ans, elle fait réellement remonter quelque chose de l’enfance, pas un souvenir précis, mais une sensation diffuse, une condensation du temps. Je crois que ça tient surtout au travail de la couleur, et la manière dans les volets filtrent la lumière. La chambre est minuscule mais j’ai l’intuition qu’un espace immense s’ouvre à l’intérieur.

j’ai peut être six ans, je suis en vacances avec mes oncles et tantes, une maison louée dans le Cap Corse, sur les hauteurs de San Martino de Lota. Souvent nous allons jusqu’à la Marana. La route me donne mal au cœur, mais la récompense c’est une plage de sable fin, qui peut devenir brûlant. Une pinède, un pique nique, des parties de pétanque, l’odeur du café et de l’ambre solaire, des corps dansants. Les bonbons parfumés à la réglisse qu’on me donne à sucer pour que je ne sois pas malade a l’arrière des voitures. Au retour les pierres moussues, la saveur des pignons de pins qu’on écrase à coup de cailloux. Les premières insomnies.

Ce n’est que le début de quelque chose

Je fais des choix. J’assemble des fragments. Ce n’est que le début de quelque chose. J’ai repris mes textes sur la Corse et les murmurantes. J’ai imprimé puis découpé des fragments, ils glissent entre mes mains. Je les place en regard de mes cyanotypes et de mes gravures. Les images répondent aux phrases. Maintenant il y a d’autres débuts.

Elle se découvre championne de fléchettes et ça ne m’étonne pas, je pense que sa proprioception est très développée, une intelligence du corps, que c’est en lien avec sa sensibilité, sa justesse.

Dominique Mercy, La parole d’Orphée, 2025 – Arnold Pasquier

Le film d’Arnold projeté à Pantin. À Wuppertal, deux danseurs reprennent Orphée et Eurydice de Pina Bausch, guidés par Dominique Mercy, premier Orphée en 1975. De répétition en répétition, l’œuvre se recompose, portées par de nouveaux corps. Arnold filme cette renaissance dans les lieux mêmes de la création, il saisit la mémoire en mouvement, l’attachement à un ballet, à ceux qui l’incarnent, à Pina Bausch. On y découvre les images volées à Epidaure, où déjà il était question de la transmission d’Orphée et Eurydice. L’émotion d’Arnold pénétrant la salle du Lichtburg, la quête d’un geste juste, la musique de Gluck, la tragédie d’Orphée. Tout se rejoue et nous bouleverse.

En apprendre plus sur le site d’Arnold Pasquier.

Pau Aran Gimeno, La parole d’Orphée, 2025 – Arnold Pasquier

En remontant le canal, sur la rive opposée, trois jeunes pêcheurs à l’aimant. Nous nous approchons. À leurs pieds, un maigre butin de métal souillé. L’un porte des gants, vérifie chaque trouvaille, comme si le fond pouvait livrer un trésor.

La responsable du syndic de Corbera me répond, elle me laisse finaliser mes démarches, espérant qu’elles ne seront pas trop lourdes au regard de la demande légitime que j’effectue dans ce devoir de mémoire dont nous avons besoin. Ces mots me rassurent, ils confirment que ce travail de reconstruction a sa place.

Georges Perec et sa tante Esther Bienenfeld, rue de l’Assomption

Je retrouve Joachim au vernissage de Georges Perec, archives d’une enfance. Des visages connus et amis. Je m’émeus à la lecture d’un bulletin, enfant vif, étourdi, assez indiscipliné mais très intelligent. Je suis surprise de rencontrer ma voisine de palier et je devine qu’elle joue ici un rôle. Elle est secrétaire générale du Comité d’histoire de la Ville de Paris. Elle a travaillé sur le parcours qui remonte la rue Vilin jusqu’au parc de Belleville, elle a pour celà utilisé le plan d’Antonin Crenn. Je ne peux m’empêcher d’évoquer Antoine et mon projet de plaque. Elle me raconte que son grand-père a été arrêté alors qu’il diffusait des tracts, puis emprisonné à Fresnes. Lui a été relâché, mais elle n’a aucun détail sur cette histoire, je me dis qu’elle n’est pas devenue historienne par hasard. Il y a trop de monde ce soir pour découvrir les archives sereinement. Je reviendrai. Il y a là une matière dense, encore à explorer.
Posant dans ce journal la photographie de Perec et sa tante au balcon, découvrant l’adresse mentionnée en légende, je pense à ma grand-mère paternelle qui inscrivait au dos de photos innombrables, les noms, les rues, les dates, une écriture fine, presque administrative, quand chez ma mère il y avait peu d’images, aucune légende. Je me demande d’où vient cet écart. Est-ce que les légendes accompagnaient les photographies dès le départ, ou bien ont-elles surgi plus tard, quand le temps a commencé à trouer la mémoire de Marie-Louise ? Peut-être que légender, ce n’était pas documenter, mais une manière de résister à la perte.

Grande avancée de la miniature, le leporello est terminé. Il me reste à plisser le tissu des rideaux, fabriquer le couvre-lit, finir l’armoire, accrocher les volets, poser des poignées aux fenêtres, aux portes, aux tiroirs, peindre le motif du couvercle de la valisette. Peut-être aurai-je le temps de fabriquer la chaise au coussin rouge. Reconstituer ce lieu est encore plus exaltant que je ne l’avais imaginé. Je découpe, je remonte, je fais tenir ensemble des traces, je suis danseuse, pêcheuse à l’aimant, archiviste. (Ce n’est que le début).