
J’ai réalisé une miniature de l’Annonciation de Fra Angelico. Ou plutôt de la reproduction encadrée dont j’ai hérité. À l’époque où on me l’a donnée, personne ne semblait accorder autant que moi de valeur à ce cadre. Son origine reste mystérieuse. Comment est-il arrivé dans la chambre de Corbera ? J’aime penser que c’est mon arrière grand-père qui l’a rapporté d’Italie lorsque qu’il a émigré en Corse, même si l’idée de s’encombrer d’un tel objet au cours d’un tel voyage me paraît suspecte. Il n’avait pas trente ans, il venait de perdre sa femme, et ce tableau, peut-être, le reliait à elle. Auraient-ils été ensemble à Florence ? Quand Pauline et Louis ont quitté la Corse pour Paris, il était naturel que L’Annonciation les suive. J’aime penser qu’elle était installée à Corbera quand Antoine y a vécu, et qu’il s’est interrogé, lui aussi, sur son origine.
Je le sais depuis une dizaine de jours maintenant, l’assemblée générale de copropriété du 14 a approuvé ma demande pour la pose d’une plaque en hommage à Antoine. Cela m’a mise dans une joie immense. Mais il faut désormais s’atteler aux démarches, finaliser le texte, décider s’il s’agit d’une initiative privée ou si nous nous faisons accompagner par la ville. Dans ce cas, il faudrait attendre le résultat des élections municipales. Je dois soumettre le sujet à mes frères, sœurs, cousin·e·s. Plus j’avance, plus je mesure à quel point rendre Antoine visible est une affaire lente, hésitante.
Je continue mes expériences de cyanotypes et de gravure mixés. Je joue au petit chimiste avec du café pour faire virer ce bleu cyan que je n’aime pas beaucoup, puis avec du bicarbonate pour altérer les images. J’aime ces moments où l’image n’existe pas encore, où elle se révèle, s’estompe, où les teintes se transforment. Parfois je vais trop loin et tout tend à disparaître. En parallèle, le texte se matérialise sur des bandelettes de papier bouffant. Il pourrait bien venir dialoguer avec les images.


Il y a des intuitions que je ne prends pas la peine d’écouter. Je me fatigue.
Retrouvailles avec le groupe nommé dans l’application WhatsApp L’amour de près. J’en ai beaucoup d’autres, des groupes, dans le téléphone, un instant j’ai envie d’en faire la liste. Je me demande comment, plus tard, on lira ces noms, ce qu’ils diront de nous, de nos manières de nommer nos liens, une sorte d’archive affective. il est décidé d’emblée de ne pas parler de l’actualité. C’est sans doute devenu trop difficile. Cela produit une soirée étrange. Nos amis voyageurs nous donnent envie de Brésil. Nous parlons de déplacements, de cuisine, de paysages. Au fond, je suis inquiète. Là où, avant, nous pouvions espérer une mobilisation, une forme d’opposition, nous n’osons même plus en parler. Je pense à Antoine, à ce qu’il a payé de sa vie, parler et agir ne pouvaient pas être séparés.
J’étais dans la cuisine, je préparais le repas, et j’ai senti nettement des minutes disparaître. Le temps, parfois, s’efface. Je mets ça sur le compte du manque de sommeil. Mais je sais aussi que le temps est ce avec quoi je négocie sans cesse.
Les choses, on les vivait pour se les raconter. 1
Dans la soirée, le salon se remplit de toutes ces présences amies. C’est doux, joyeux. Je repense à la conversation du matin avec Nina, à notre difficulté à faire corps avec la marche du monde. Plutôt que l’isolement, choisir d’être les uns avec les autres, partager des mots, de la nourriture, de la chaleur. Nous surprenons M en lui souhaitant son anniversaire. Je lui offre le premier livre de Camille Ruiz, Perdre Claire, que j’aime toujours autant. Je l’avais acheté en plusieurs exemplaires pour soutenir l’autrice et la maison d’édition. On ne peut pas l’offrir à n’importe qui, c’est un livre de deuil, mais quand elle ouvre le paquet, je mesure l’évidence, cet exemplaire était pour elle.
J’ai disposé dans la valisette, dont j’ai peint l’intérieur pour évoquer la chaux d’Erbalunga, le minuscule lit en métal qui m’a donné tant de fil à retordre, les carreaux de ciment, la reproduction du Fra Angelico, les fragments de souvenirs. Elle est prête à accueillir les voix.

1 : Phrase prononcée par le personnage joué par Claude Gensac, dans le très émouvant Lulu, femme nue, de Sólveig Anspach
















































