
Impossible d’écrire cette semaine sur ce qui m’entoure, ni sur le bruit du monde, ni sur la fatigue qui s’accroche. Alors revenir à cette maison, ou plutôt à la miniature que j’ai bricolée cet hiver. Revenir chez soi, même si cette maison ne m’appartient pas. Un refuge dont les murs blancs se fissurent, où des images persistent et demandent encore à apparaître. Cette maison n’est pas la mienne, elle ne l’a jamais été, mais depuis juin 2013 j’y reviens chaque année, à l’invitation de V.
Sur l’île, le pays de ma mère, avant elle celui de mes grands-parents. Celui aussi de mon père, qui accompagnait ma mère lors des grandes retrouvailles familiales dont leur génération avait le secret.
L’île avait été le pays de notre famille durant l’été 71, qui serait notre dernier été ensemble.
J’y suis revenue après la mort de mon père, emmenée en vacances par ma grand-mère et ma tante chérie. De la route en lacets empruntée si souvent, je garde les nausées et la chaleur dans l’habitacle de la voiture.
Nous y avons vécu plus tard, deux ans à peine. Déjà je commençais à ne plus l’aimer, on m’avait arrachée à mon pays d’enfance pour s’y installer.
Dix ans plus tard, ma mère y est revenue, sa maladie l’empêchant de travailler. Sa maladie y a été si mal prise en charge qu’elle y est morte. Le chagrin et la colère s’enracinaient sur l’île, et chaque retour a été difficile depuis.


Puis il y a eu cette maison, qui n’est pas ma maison. Peut-être que c’est le temps, ou une magie souterraine, peut-être l’absence des miens, la présence de V, ce balcon sur la mer où je découvrais l’île d’Elbe à l’horizon, telle que dans l’enfance, tel un miroir. La colère et le chagrin ont laissé place à une forme de fascination. J’ai recommencé à aimer l’île. J’ai voulu me souvenir. Les murs se fissuraient chaque année davantage, l’aile nord a été abattue, menaçant de s’effondrer et d’entraîner le reste de la maison vers la mer. Avec elle a disparu la chambre où j’ai dormi, celle où, peu à peu, j’avais cessé de tenir les fantômes à distance. Cette chambre n’existe plus. On l’a reconstruite, mais ce n’est plus la même. Il reste le jardin en paliers vers la mer, l’Elbe à l’horizon, les mêmes aubes, les mêmes éblouissements.

Je ne voulais rien réparer, je voulais retrouver des proportions, des ouvertures, des circulations de lumière. Je fabriquais des détails pour approcher mes souvenirs, les fenêtres en angle, le lit et la chaise métalliques, une porte d’armoire. Avec eux, revenaient des fragments, la chaleur, l’odeur sèche des herbes, le vent, le ressac, le parfum de l’asphalte mêlé à celui des figuiers, les cheveux gorgés d’eau de mer.


Convoquer le paysage. Le bleu des cyanotypes, teinté du café bu à l’ombre des pins, plis et déchirures suivant les lignes accidentées du cap et celles, plus instables, de la mémoire. Dans un tiroir caché sous les carreaux de ciment, les souvenirs se déposent au fur et à mesure qu’ils reviennent,
les pieds dans l’eau bleue et tiède
la brûlure silencieuse des pierres
une lumière venue d’ailleurs
l’aube, son odeur de pluie froide
toi dans le paysage bleu de la nuit

on peut ici retrouver la maison.
























































