silent show

Je découvre Silent show, une installation immersive de Cecile Bart, au musée Chagall de Nice. Des images de films en noir et blanc projetées sur des tableaux-écrans transparent montrent des gens qui dansent, il n’y a pas de bande-son, le silence laisse toute la place au mouvement. Une scène me retient captive, extraite d’un film de Pasolini que je n’ai pas vu, Uccellacci e uccellini. Un groupe danse, une chorégraphie presque marchée, le cadre assez serré ne montre pas le visage des acteurs, seulement leurs corps en mouvement. Dans un plan de coupe un autre jeune homme danse seul, à un rythme beaucoup plus rapide. Je crois qu’un instant j’ai pensé que lorsque mon père dansait — on me l’a raconté quand j’ai mené l’enquête, mon père adorait danser, c’était un excellent danseur, une pile, et vraiment s’il y a une chose que je ne parviens pas à imaginer c’est son corps en mouvement — sans doute il dansait un peu comme ce jeune homme. Le noir et blanc, le silence mais surtout l’époque du tournage, ça donnait corps à l’illusion. J’ai filmé ce court extrait avec mon téléphone, pour garder une trace de cette rencontre. C’était une étrange rencontre, et l’émotion de voir ainsi mon père danser, et le silence qui s’impose.

Arson, à la sauvette

En arrivant à Nice on pensait en voir plus de la Villa Arson. Malheureusement, pas d’expo programmée. Il fallait se contenter des jardins.

Nous nous sommes tout de même glissés dans le hall pour accéder aux terrasses, admirer la ville depuis la colline, nous retourner et découvrir la façade rouge.

Le bleu avait déserté, on se sentait un peu hors la loi, on a pris des photos, à la sauvette.

Je me disais que faire ses études ici ça devait être plutôt une chance, Nina m’a dit que quand elle avait un coup de mou elle allait sur les terrasses, et ça passe.

par la fenêtre

Je me suis levée plusieurs fois dans la nuit, la soif, une crampe, au dernier réveil par la fenêtre la lune était plate et brillante, elle se rapprochait de l’horizon immobile, le bleu était intense autour, c’était une lune d’enfance, une lune à qui on parle, une lune dont on ne sait plus comment elle tient dans le ciel, dont on se demande qui l’a collée dans la nuit, un astre dont on a oublié la mort, j’ai goûté l’eau fade qui avait passé la nuit dans le verre sur la table du salon, ça m’a rappelé l’eau qu’on boit à l’hôpital par toute petites gorgées, il était trop tôt pour me lever, j’ai retenté en vain le sommeil, j’ai de nouveau regardé le ciel, la lune plate avait disparu dans un petit jour mélancolique, j’ai pensé à la perspective des montagnes en pans bruns, puis mauves, à leur décoloration progressive dans le lointain.

au pied du lit

Un désir de vérité, d’exhaustivité, quand la distance se dessine je rougis, qu’avais je espéré ? Je ne fais pas mieux qu’elle, je déroule ma petite histoire, observe la flamme dans l’œil de qui m’écoute, mesure la vanité de la chose, à mon tour de broder, raccommoder mon tissu de deuil, vous allez voir, ce sera bien solide. Maintenant je dois aller jusqu’au bout, reprendre le texte, me confronter encore à la peur, trouver la justesse, préciser l’intention, ce que je cherche, ce qui me porte. Résoudre quoi ? Je sais bien que ce n’est pas la vérité, je vois se hausser les épaules, se dessiner les sourires, je ne cherche pas la vérité, je veux sauver du naufrage ce qui peut l’être, extraire mon père de l’oubli. La vérité ? J’ai déjà renoncé, je me contenterai de cette approche, ça suffit à le faire entrer dans la maison, sentir sa présence au pied du lit. Maintenant je me débats avec son fantôme, il se glisse entre chaque sommeil, immortel, il n’en finit pas de revenir. Mon corps a beau se resserrer, se replier dans les draps, ça ne m’évite pas de le sentir qui me traverse, dans la poitrine c’est un peu douloureux.

qu’il pleuve

près de la rue de Meaux, Paris, avril 2021

comme chaque matin j’attrape un livre dans la bibliothèque, un livre que je n’ai pas lu, un livre oublié, je l’ouvre au hasard, lis quelques lignes, ce matin Qu’il pleuve, Francis Dannemark, au milieu d’un paragraphe quatre mots se détachent, un coup de cafard, l’expression oubliée me replonge loin dans l’enfance, un coup de cafard, une fin d’été quand l’avenue de La Plage se vidait de ses vacanciers, la maison vide quand ils étaient en course, un mur lisse, un rêve oublié qui alourdit le corps, un jour hostile, les branches dépenaillées entre chien et loup, l’absence, un coup de cafard reflétait ce matin si justement l’humeur du moment, plus juste qu’une fatigue galvaudée, un coup de cafard, bref, sec, se souvenir du dehors, franchir la porte, se jeter dans le tournant, attraper les reflets du jour

rue vacillante

Paris, photo Pierre Ménard

il y avait l’agitation du soir, la ville familière, le faubourg emprunté chaque jour, son nom familier, l’élan trop vif, il faudrait ralentir, contrôler le mouvement, l’obstacle a surgit, quelle tentation, quel éblouissement, quelle présomption, pas même le temps de crier, d’arrondir le geste, voltigeuse sur roue avant, la chute insensée, le néant — comment se souvenir, ça glisse dans un trou noir, c’est un réflexe reptilien — maintenant imaginer le mouvement du corps emporté dans la roue, on lui a raconté, un soleil, reste dans la bouche la saveur de l’asphalte humide mêlée au goût du fer, dans le genou une flambée, devant soi le mur de reflets, le grain dansant des feux de circulation, autour une force, ça l’a soulevée du sol, une chaleur, comme deux bras qui ont enveloppé les siens, son corps dédoublé, habité d’une présence familière, l’adrénaline, les mouvements du cœur, la pulsation des pupilles dans la nuit, debout, frappée d’immobilité, de stupeur, le fer chaud coule dans la bouche défaite, le sac répandu au sol en éclats de vie, le bruit assourdi des voitures, elle a pensé je suis vivante je me suis envolée je suis tombée je suis debout, respire, il y a quelque chose de cassé dans sa bouche, des voix s’assurent sa présence, on la prévient, la douleur va monter, devant il y a le mur ralenti de la nuit mouvante, maintenant le frottement du bleu, la chaleur fourmille jusqu’au bout des doigts, debout, hébétée, palpitante, reprendre pied dans la rue vacillante, marcher

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre