
Seules leurs mains parlent de la tâche,
rassembler le fardeau de la beauté du jour :
les oiseaux de paradis chantant en langues….
Marjorie Evasco


Au sous sol de l’exposition Revolucionanda el paraíso (visible jusqu’à ce soir au 20 rue Saint-Blaise), l’émouvant court métrage de Camila Rodríguez López Mareas a la deriva, et surtout les visages des deux soeurs qui se reflètent l’un sur l’autre sur la vitre qui les sépare à l’aéroport.
Soirée d’anniversaire, j’offre à Alice le cyanotype qu’elle avait choisi il y a deux ans, à mon retour des Vignes. Elle a souri en le découvrant, je crois qu’elle a dit depuis le temps.

Le fait de tricoter pour quelqu’un du jacquard sur des aiguilles de deux millimètres, c’est une énorme preuve d’amour, mais les autres ne peuvent pas forcément le comprendre. Ils ne se rendent pas compte du temps que prend l’artisanat. On peut apprécier l’intention, mais on ne mesure pas le temps et le mental qu’il faut pour terminer le projet. Nina, en mood Pénélope.
Je me demande si Corbera est une preuve d’amour. Je me pose mille questions et chaque question pose une barrière là où je voudrais retrouver du mouvement. J’ai certainement beaucoup trop parlé de Corbera par ici, en quête d’assentiment, de retours, de force, sans doute que je ne sais toujours pas ce que je veux en faire, et que ce manque d’évidence me décourage.

C’était une drôle de surprise, déjà, de rencontrer Jacques-François Piquet dans la vraie vie, qui venait participer à la marche-lectures orchestrée par Pierre Ménard autour de son livre Rien que les heures. Il avait pour moi un cadeau, une édition poche des années cinquante des Hauts de Hurle-Vent, que j’avais remarquée sur son mur Facebook il y a bien quatre ans, alors qu’il devait se séparer d’une cinquantaine de livres de poche. Je m’étais manifestée trop tard, il avait promis le lot à un ami. L’ami en question n’est jamais venu les chercher et aujourd’hui Jacques-François m’offre l’ouvrage. Je me suis demandé comment, au bout de quatre ans, il s’était souvenu de ma demande. On évoque ces livres que l’on conserve par sentimentalisme, nos héritages mêlés (puisque la bibliothèque de Philippe et la mienne ont fusionné dès 1992), ces livres qu’on n’a même parfois jamais ouvert, lus dans d’autres éditions, leurs couvertures si datées, ainsi me reviennent en mémoire celles d’un Steinbeck et un Dos passos, mais il y en a bien d’autres, leurs pages ocres et odorantes, ces livres qu’on a relégué dans la bibliothèque des toilettes, dont on hésite à se séparer, et quand on a fini par le faire, une vague culpabilité. À l’intérieur du livre je découvre un coin de carte postale déchiré, conservé sans doute pour le timbre collé au verso, oblitéré à Genève en 1957, je visualise la première lectrice.
La marche-lectures commence, et c’est encore une autre expérience d’entendre les extraits lus au coeur de la ville, l’espace et les bruits autour demandant plus attention, le sentiment que les images se forment plus intensement, dans mon écoute et celle des autres. Nous avançons rue Marie-Rose, une habitante qui nous aura observé de loin, nous interpelle joyeusement depuis son balcon du deuxième étage. Vous venez d’où ? Puis elle nous raconte la rue, la présence de Lénine au numéro 4, l’appartement transformé en musée, puis fermé, la plaque retirée, la Cité du Souvenir dont les familles, une fois que les enfants avaient quitté le nid, étaient chassées pour être relogées en face dans de plus petits appartements, l’abbé Keller qu’elle voyait passer en soutane sur son vélo, cinquante ans qu’elle vit là…
On sourit, on la remercie, on taquine Philippe, on le félicite pour la mise en scène.
Une surprise se cache dans l’inattendu. Une page manquante dans un livre. Le regard insistant d’une jeune femme dans la rue. Un vol harmonieux d’oiseaux dans le ciel. Un geste de la main pour saluer un ami qui s’éloigne sur le quai d’une gare. Un faux pas. Un glaçon glissé dans le col de sa chemise. Une chanson qu’on croyait oubliée dont les paroles nous reviennent en mémoire dès les premières notes. Un rendez-vous manqué. La pellicule d’un film qui se met à brûler en pleine projection. Le printemps qui arrive du jour au lendemain. Ces moments, à la fois fugitifs et marquants, qui transforment l’ordinaire en extraordinaire.
Pierre Ménard, Rien que les heures





























































