comme elle aimait ça chanter

Nous marchons dans le cimetière de Belleville, sur les tombes on remarque souvent des portraits de défunts imprimés sur des médaillons. Les visages deviennent les personnages d’une fiction, je ne peux m’empêcher de les relier les uns aux autres, d’imaginer leurs rencontres possibles.

Je ne sais pas qu’il y a une petite fille cachée dans l’angle du couloir pour surprendre son amie qui marche derrière moi, elle surgit à gauche, me fait sursauter, puis éclater de rire. Son expression de dépit et de gêne mêlés me fait rire encore tandis que derrière moi sa copine se moque copieusement.

Est-ce d’observer une photographie de ma mère ? Me revient le titre d’une chanson qu’elle chantait enfant, Le petit bonheur. Elle nous racontait comme elle aimait ça chanter, comme elle avait une jolie voix. Sa voix je l’ai toujours connue grave, presque détimbrée par la cigarette et — disait-elle — le chagrin à la mort de sa mère. J’ai retrouvé une archive de l’INA, l’interprétation et le texte de Félix Leclerc avaient un peu vieilli. Je me suis dit que ce n’était pas une chanson qu’on chante à dix ans, comme elle le racontait. Surtout j’étais émue par les premiers accords de guitare, j’ai imaginé son frère l’accompagnant, je me suis retrouvée dans le salon de Corbera.

Je reçois les images de Jeanne Cousseau pour les prochains vases communicants vidéo. Un premier plan éblouissant, mystérieux. Je maudis la densité de la semaine, des jours à venir, il faudra pourtant trouver le temps d’écrire.

Aux buveurs d’encre, Anne Savelli présente Musée Marilyn. Après les questions, après sa lecture — c’est toujours une émotion d’entendre Anne lire ses textes, il m’arrive souvent d’entendre ses respirations quand je lis ses livres —, elle nous présente sa collection de photos de Marilyn Monroe. Découpées dans des magazines, ou achetées rue des Canettes, elles sont rangées en ordre chronologique dans un large classeur. Parmi nous, un fan absolu commente presque chaque image, précisant la date de sa publication, le titre du magazine, jalousant certaines pépites, impressionnante expertise.

Pour la troisième proposition d’écriture de François Bon dans le cadre de #photofictions, je m’appuie sur la même photographie de ma mère, ma préférée, utilisée lors de la consigne précédente. Me viens l’idée d’utiliser cette image jusqu’à la fin de ce cycle, j’ignore si les propositions me le permettront, me demande si ce n’est pas idiot de m’enfermer dans cette contrainte, à suivre…

Dans la chambre des mariées la tension est palpable avant la cérémonie. On assiste aux essayages, on donne des conseils, on rassure, comme tout cela aurait été au-dessus de mes forces. L’appareil photo me donne une contenance, j’admire la vue depuis la chambre, puis on viendra nous chercher, je serais très émue quand elles entreront dans la salle, on fera des discours, il y aura une fête énorme.

les derniers jours d’été

Début de semaine fébrile, il y a dehors une lumière magnifique, ce sont les derniers jours d’été mais je ne suis pas en état de sortir. Variations de Paul lu d’une presque traite — et dormir.

Le journal s’écrit à grands traits, j’essaie de visualiser la semaine, j’ai des absences, je n’ai quasiment pas fait de photographies, elles m’aident habituellement à resituer les petits événements, combler les vides. Je pourrais renoncer, mais toujours cette petite voix intérieure.

Je termine le montage de Rompez, Philippe mixe le son, me dit que ce n’est pas compliqué. Son intervention à ce moment-là me rassure, il est mon premier spectateur, j’aime l’équipe que nous formons. Je suis contente du résultat — il y a heureusement toujours des doutes, mais l’impression d’une forme complète, nourrie par la musique de Stewen qui a bousculé mon projet de montage initial. Aussi pour la première fois j’adapte un de mes textes, quand habituellement ce sont les images qui déclenchent l’écriture.

On parle de Comanche avec PCH, il l’aime beaucoup, il a relevé quelques petites choses, au fil de la conversation je relève son envie de plus de lyrisme, un besoin d’ancrage peut-être, de réalité, cette impression que tu planes un peu, ça oui je planais totalement même. En évoquant certains points du récit, les rencontres extraordinaires, la vitalité de Pierrot et Roland je suis émue, mais joyeuse.

Le départ à Senigallia – Arnold Pasquier, Gare de Lyon, août 1988

Arnold m’envoie une série de photographies prises lors de notre voyage à Senigallia durant l’été 88. M’amuse de les recevoir au moment où François Bon nous propose un atelier en appui sur de l’œuvre de Giacomelli. Je regarde les photographies, je ne me souviens pas de la ville. Je me souviens de la cuisine d’Angela, où sa mère préparait chaque matin des pâtes fraîches. Je me souviens d’un scarabée domestique. Je me souviens que je me suis trompée de train retour mais que le contrôleur avait été compréhensif.

le marché aux poissons, Senigallia, Arnold Pasquier août 1988

La jeune maman sur le pont des écluses Saint-Martin, son petit garçon dans la poussette, leurs regards plongés vers l’écluse bouillonnante, l’enfant est fasciné, la mère absente, triste, son corps parait lasse qui s’appuie sur la poussette.

Il fait froid, je pédale plus fermement. Surgit un groupe de pompiers qui courent sur la piste cyclable, je ralentis, ils s’écartent, se déportent sur les côtés en un mouvement presque dansé. J’aurais voulu filmer cette traversée, l’énergie de ce double mouvement, mon glissement à vélo, leurs corps comme une vague.

Petit échange avec Juliette, nous évoquons la longue attente. J’accumule pas mal de refus, ce n’est pas douloureux du tout, mais j’ai l’impression d’être enfermée dans une logique qui répond davantage aux petites phrases de l’entourage — tu devrais faire un livre, tu devrais te faire publier, je suis sûr qu’un éditeur — qu’à mon propre désir. J’aurais pu ne pas les écouter, je pourrais décider de ne pas attendre, faire le livre, mais je mets finalement ce temps à profit, j’explore d’autres territoires, j’apprends.

rompez

rompez nuages rompez le poids de l’air d’averses tièdes. rompez les bombes. rompez le fer l’acier le sang. rompez. aveuglez-moi. videz la nuit. traversez le miroir. hantez-moi de douceur. venez venez. venez voir. sortez de dessous les pierres. riez incrédules. riez les morts. riez avec nous, rions amers, ensemble. rompez. rendez-vous les morts. pointez vos cœurs ouvrez les mains donnez-nous l’oubli, donnez-nous le silence à la fin, on a bien assez ri. reviens, reviens vite. reviens-moi. laisse moi ta joue sous mes lèvres. rappelle-toi. rappelle-toi la pluie. rappelle-toi le deuxième mouvement. rappelle-toi le regard de Youri. rappelle toi le chant de la jeune fille blonde, écoute sa voix perdue entre deux rives. ferme les yeux si tu préfères. mais n’oublie pas, n’oublie pas de respirer. viens, tremblons. viens, arrache-moi au désastre. si tu veux bien tutoie-moi. assourdis-moi. desserre-moi. échappe-moi. regarde regarde les magnolias. dis-leur. ployez magnolias, sous le vent de mars ployez encore.

musique Stewen Corvez

on oublie déjà la chaleur

Ce sont les photos en noir et blanc qui m’ont attirées, accrochées sur un fil, le type tire des portraits instantanés avec sa boîte afghane, il développe sur place, on repart avec le cliché argentique en noir et blanc. On se décide, prenons tous les trois la pause. À l’intérieur de sa petite chambre en bois, les bacs de révélateur, fixateur. Je sens l’odeur d’acide acétique, je me souviens des images tirées dans le labo de Saint-Charles, une série sur les boîtes aux lettres, des portraits de Anne et de mes sœurs.

Je vais récupérer Comanche chez un éditeur, à l’interphone la voix dit dernier étage, je rentre dans le bâtiment, plusieurs maisons d’éditions se partagent l’immeuble, à chaque palier des bureaux, des portes ouvertes sur des livres, des rendez-vous, des discussions dont je ne saisis que quelques mots, je n’ose pas regarder. Au quatrième une seule porte — fermée — je frappe, elle me tend le manuscrit, je redescends comme une voleuse.

Rendez-vous pris avec Jeanne Cousseau pour les prochains vases communicants vidéo, j’aime ce petit vertige de l’attente, du oui, de l’espace avant de commencer. Aux premiers jours du procès des attentats de Nice, je pense à l’ancien lycéen de Montgeron dont j’avais découvert le visage dans la presse parmi les victimes, j’en étais un peu amoureuse à l’époque du lycée. Il y a désormais une rue à son nom à Nice. Je me demande qui du lycée se souvient de lui, qui sait les circonstances de sa disparition.

À la télé La villa, très émouvantes retrouvailles d’une fratrie autour d’un presque mort, l’apparition de petits migrants qu’ils vont aider, il y a surtout cette scène en flash-back, on retrouve le trio une bonne trentaine d’années en arrière. C’est l’été, la légèreté, la mobilité des corps, c’est l’extrait d’un ancien film de Guédiguian, ça nous saisit, la permanence des idées portée par les mêmes corps. Il y a aussi ce petit bout de côte au nord de Marseille, que je ne connais pas et que j’ai bien envie d’explorer.

Visite chez l’imprimeur de la rue Monsieur-le-Prince, acheter la carte promise à Jane, l’Américaine rencontrée à Haworth, je lui avais dit que oui cela me ferait plaisir de lui rendre ce service, c’est seulement après qu’elle nous avait asséné But I love Trump, j’ai passé outre. Je lui demande son adresse pour envoyer la carte, identifie sa maison sur Streetview — dans un quartier résidentiel de Temple Terrace en Floride, je tourne autour, je me demande quand nous retournerons en Amérique.

Nous pédalons en bande joyeuse, on parle, on chante, il fait beau, il y a des champs de blé autour, ça ressemble au Cher, en arrivant à la maison je m’aperçois qu’Alice n’est pas avec nous, longue attente inquiète, je sens une masse lourde se répandre dans ma poitrine, je me réveille, se défaire du réalisme d’un mauvais rêve prend toujours trop de temps.

Les fleurs artificielles poursuivent leur conquête de la ville, sur les devantures des boutiques de modes, de restaurants italiens, des roses, des dahlias, des anémones aux couleurs irréelles. Paris prend parfois des allures de décor et je ne l’aime plus. Le temps change, les pelouses reprennent du vert, on oublie déjà la chaleur.

son absence

Journée d’anniversaire en famille, un jour avant l’heure, les grands-parents sont venus, Nina a préparé le repas, on a joué aux cartes, fin des vacances, tout peut recommencer.

Reprendre les mêmes itinéraires, je me demande comment photographier la ville encore, comment retrouver l’attention aux rues, aux bâtiments que je ne sais jamais cadrer, attraper les ombres, prendre le temps d’une contemplation. Ce sera d’abord la lumière de dix huit heures fin aout sur l’ange de la Bastille.

Au Chansonnier avec Nathalie. On évoque le voyage anglais, le décalage ressenti chez les Brontë, trop de soleil, trop de ciel bleu, elle me répond qu’elles ont elles aussi certainement vu ce soleil, ressenti cette chaleur à quelques degrés près, peut-être oui l’atmosphère était un peu différente, ce n’est pas parce qu’elles ne l’ont pas écrit que cet été n’avait pas existé.

Le soir nous écrivons côte à côte sur la table de la salle à manger, ça me perturbe un peu, la sensation de son regard par-dessus l’épaule, je sais bien qu’il n’essaie pas de me lire pourtant je me surprends à taper plus vite.

Passant là où il m’avait semblé la voir traversant la rue il y a un an — elle était fatiguée, ça m’avait fait douter, je n’avais pas pris le temps de revenir en arrière, lancée sur mon vélo — je réalise que je ne dois plus m’attendre à la croiser sur le faubourg, désormais il faut composer avec son absence.

La semaine s’achève, je n’ai pratiquement pas fait de photographies, accaparée par la vraie reprise, le re-départ de Nina, le montage pour les vases communicants vidéo. Je décide de rentrer à pied, la ville aura bien quelque chose à m’offrir. En traversant la rue du Chemin Vert je ne résiste pas à remonter jusqu’au passage, se rassurer de la présence du petit immeuble rose à l’angle, j’ai beau tourner autour il est dans l’ombre, je me contente de la lumière réfléchie par les fenêtres, je me retourne vers l’appartement d’Anne-Marie, les volets sont clos, le balcon est encore chargé de plantes et d’arbustes, on y fumait parfois des cigarettes.

Je retrouve dans la mémoire du téléphone cette image qu’elle m’avait envoyée, accompagnée d’un message me remerciant pour le joli mimosa photographié la veille, Hier aprèm j’étais moi aussi en balade au Jardin des Plantes vers 15h, nous aurions pu nous croiser !!! J’y ai vu ces zoziaux d’amour (perruches?) se bécoter dans un platane, ça ne pèse pas lourd contre les bombes mais ça met le cœur en joie.

jardin des plantes, février 2022 — photo Anne-Marie Garat

l’obstination des vagues

Les vases communicants, épisode 3. Partage de ciels et de vagues avec Pierre Ménard.

l’obstination des vagues (images Pierre Ménard / texte et voix Caroline Diaz)

C’était le même voyage, le même retour. Sur la promenade l’herbe avait jauni. On revenait toujours au même endroit mais cet été serait peut-être une dernière fois. Malgré l’obstination des vagues. Malgré leurs caresses effervescentes. Malgré la mémoire des étés d’avant, l’estompe du ciel, la laisse de mer. Je te demandais pourquoi pas l’ennui, pourquoi pas le sable, pourquoi pas nos corps roulés comme les morceaux de verres dépolis trouvés sur la plage dont on lèche la surface pour faire apparaitre le brillant pour se saler la langue. Ce serait la dernière fois d’aller chaque soir voir le soleil répandre un or vif sur la mer, la dernière fois contempler l’horizon sous ciel d’août, guetter le rayon vert, les métamorphoses. Effacer les spectres comme le vieux la vieille leur chagrin de parents orphelins. Un secret, comme la mer avalée par le sable, comme la danse enjouée de feux follets.
On a été dans la vallée ce serait la dernière fois. On marchait à couvert on cherchait les odeurs d’humus. C’était feuilles mortes, caillasses éclaircies, partout on devinait la soif. La rivière n’était plus qu’un fantôme, un silence résigné. Les feux follets dansaient encore. En plein jour ils dansaient et tu en as saisi l’improbable magie. Une charge électrique comme un orage. On a entendu des voix, le désir des vagues. On est reparti vers la mer abattus par la soif de la vallée. Une silhouette brulée dans le contrejour, insistante comme une ombre. Un instant j’ai cru que c’était moi. J’ai filmé les tamaris sous le vent, ça m’a fait sourire d’avoir grandi avec ce nom à l’oreille. Longtemps ignorante que c’était ces ramures doucereuses j’ai fait semblant d’avoir toujours su — comme de savoir le nom de tous les arbres. La mer nous appelait, on avançait lentement vers la plage. On ne voulait pas froisser le sable. L’empreinte des vagues. On se laissait gonfler de nos bouffées d’enfance.

Et la vidéo de Pierre :

une promesse de retour

Comme partout il a fait cette chaleur hors norme, la Manche était douce, la falaise avait pris des reflets blonds, dans la vallée les fougères se recroquevillaient, on traversait le lit sec du Crapeu quand je me souvenais de nos crapahutes sur les troncs immenses jetés comme des ponts. Sur le sentier au retour de Vauban, les mûres avaient séché sur les ronces, on respirait un air de foin chaud. À présent l’horizon disparait dans la brume, sur l’estran le miroir d’un ciel blanc crée l’illusion de la mer.

La pleine lune s’est levée derrière la falaise découpant les frondaisons, la nuit d’une douceur irréelle, ça m’inspire de sortir — seule — de marcher dans les rues autour, mes rues d’enfance, d’imaginer la vie derrière les fenêtres éclairées. Il y a un concert de jazz aux Falaises, le chanteur ne me semble pas très juste, j’ai jeté un œil sur la maison de Anne, puis je suis retournée vers la mer, j’ai écouté le ressac plus vif à cause de la lune, j’ai enregistré le bruit des vagues avec mon téléphone, il y avait une fête à la paillote dans les dunes, les lumières m’ont attirée, un air un peu plus frais sur ma peau moite, j’ai eu envie de fumer.

Une petite masse inerte sur la terrasse, c’est un oiseau. Il ne bouge plus. Nous allons prendre notre café dans à la paillote, on espère qu’il n’est pas tout à fait mort — Philippe nous rassure, Ça arrive souvent, les oiseaux se prennent un coup, ils sont sonnés, ils se réveillent et s’envolent. Au retour l’oiseau est toujours là, il est bien mort, on nous dit S’il n’y en a qu’un vous pouvez le jeter, l’idée nous fait frissonner. On nous demande Ce n’est pas un merle ? Je ne crois pas, j’envoie une photo au groupe ornithologique local. C’est bien un merle, j’ignorais ou j’ai oublié que la femelle avait ce plumage châtain, légèrement tacheté, le bec brun. Mon enfance connaissait mieux la nature.

On a marché sur les hauteurs de Bouillon. On a marché de Granville à Carolles, c’était la première fois. On a découvert la baie à l’envers depuis la crête. On a longé l’estuaire du Thar, découvert des dunes. Le changement de point de vue faisait le monde plus grand.

Chaque soir aller voir le soleil se coucher sur la mer sans même la précaution d’un pull comme les années précédentes. Chaque soir retrouver ce couple connu dans l’enfance, les parents de compagnes de jeu. Ils s’assoient contre la digue, ils ne me reconnaissent plus depuis quelques années, les yeux rivés à l’horizon, je crois qu’ils pensent à leurs filles disparues, un instant je me lie à leur tristesse. Chaque soir voir le soleil se coucher sur la mer, cette année il n’y a pas eu de rayon vert.

La veille de son départ le temps avait un peu tourné, elle est tendue. Je lui propose d’aller marcher sur la plage, On pourrait ramasser quelques verres roulés. On tente plusieurs stratégies, regard en surplomb ou fouissage des couches de cailloux, on fait une belle récolte, on ne garde que ceux aux bords totalement adoucis, les autres sont rejetés à la mer.

Le dernier jour je vais voir la mer, comme presque chaque matin. Je sais qu’une page se tourne, Nina est restée ancrée dans le Sud, Alice ne sait pas ce qu’elle fera l’été prochain, Philippe se contente d’une semaine. On a déjà évoqué revenir autrement, hors saison, dans d’autres lieux, l’étreinte de tristesse se desserre, on ne quitte pas comme ça un territoire d’enfance. Je pense aux verres roulés rejetés dans la mer, c’est comme une promesse de retour.

are you ladies lost ?

Après la frustration à Oxford — les floraisons du jardin botaniques et notre marche sur l’Addison’s walk du Magdalen peinent à nous faire oublier les groupes de touristes à l’entrée des collèges popularisés par Harry Potter, nous arrivons à Alton. Pour rejoindre la maison de Jane Austen à Chawton il faut parcourir quelques miles, quitter la ville, emprunter un court passage souterrain pour passer sous la route nationale qui file dans le Dorset. Me reste l’impression que ce tunnel est un passage entre deux mondes, deux temporalités. On marche sous le ciel d’été, le long de Winchester road bordée de cottages et jardins coquets, le temps s’arrête.

Avant d’entrer dans la maison on traverse une petite dépendance, on peut y jouer, dessiner, écrire à la plume. Dans un coffre s’emmêlent robes et chapeaux à la mode de, des petites filles se déguisent et courent dans le jardin, je les envie un peu, même si je n’ai jamais rêvé d’être une héroïne de Jane Austen — je ne l’ai même jamais lue. Le cottage en briques appartient au domaine dont Edward, le frère de Jane, a hérité d’un cousin. Il y installe sa mère et ses deux sœurs à la mort du père, Jane s’y consacre à l’écriture jusqu’à la fin de sa vie. On flâne dans un silence religieux, les pièces sont baignées d’un air doux et lumineux, dans la salle à manger sur la table couverte d’une nappe blanche, le thé est prêt à être servi dans sa porcelaine bleue et or. Dans la même pièce, étrangement coincée sur le côté, la minuscule table à trois pieds où auraient été écrits Mansfield Park, Emma et Persuasion. «Elle veillait à ce que son occupation ne soit pas suspectée par des domestiques, des visiteurs ou des personnes extérieures à sa propre famille. Elle écrivait sur de petites feuilles de papier faciles à ranger ou recouvertes d’un papier buvard.», J.Edward Austen-Leigh, Mémoires de Jane Austen. Sur les murs les papiers peints ont été reconstitués d’après des fragments anciens — reconstruire des motifs, un travail que j’aurais adoré, il y a de ça dans ma pratique professionnelle. Dans les chambres à l’étage, une collection d’objets ayant appartenu à Jane, un châle en mousseline, des bijoux, un étui à aiguilles en carton peint. Sur un lit à baldaquin aux proportions anciennes, un bonnet de coton, un éventail, une robe étendue, la mise en scène est un peu appuyée, mais les chuchotements des visiteurs, la lumière, la merveille de patchwork cousu à petits points par Jane, sa sœur et leur mère, m’inspirent une sorte de béatitude.

C’est seulement la veille de la visite chez Jane qu’on a découvert l’existence du manoir élisabéthain d’Edward, à quelques pas du cottage. Il abrite une bibliothèque exceptionnelle, avec collection historique de littérature féminine en anglais, des manuscrits et des éditions rares y sont conservées, incontournable. À l’entrée une guide nous raconte posément l’histoire du manoir, affirme la présence de Jane dans les lieux, nous invite à nous asseoir autour de la table du séjour. Mais dans l’immense salle à manger ce qui nous attire ce sont les rideaux damassés rouges devant les embrasures, on s’approche. En découvrant cet endroit où se cacher pour lire me revient l’incipit de Jane Eyre , tandis qu’un papillon s’épuise contre la fenêtre.

Dans le hall, parmi d’autres figures d’écrivaines, le portrait de Georges Sand, sa présence ici nous touche, c’est comme retrouver un portrait de famille. On demande à voir la bibliothèque, la jeune femme de l’accueil prend un trousseau de clefs dans un tiroir, ouvre le sanctuaire, la lumière est tamisée, l’hygrométrie et la température sont contrôlées, dans l’air le parfum de vieux livres. On peut s’approcher des ouvrages, on n’a pas le droit de prendre de photo, têtes penchées on s’amuse de découvrir les traductions de madame de Lafayette. On devine la jeune femme tiraillée entre le poste qu’elle a abandonné et nous surveiller, elle ne retient pas un sourire de soulagement quand on la remercie. On quitte le manoir, visitons l’église, traversons le jardin immense, on prend notre dernier cream tea chez Cassandra — aussi bon que dans le Devon, on reprend la route, on longe les champs tiédis, on s’émeut des moutons rassemblés sous l’ombre d’un tilleul. Me revient mon goût de l’Angleterre, depuis l’enfance, transmis par le grand Jacques, entretenu par les paysages où j’ai grandi, les amis de Jersey qui traversaient un bras de Manche en bateau pour venir nous voir, cette langue et cet accent qui me fascinaient, la drôle de petite Alice, la courageuse Jane Eyre. On hésite, le chemin qu’il nous semble avoir emprunté à l’aller est signalé comme une impasse, un homme s’approche de nous, avec un accent idéal nous demande Are you ladies lost ?

sur les terres des Brontë

Windermere — enfin. Le nom du village fait rêver, mais c’est seulement le point de départ de notre pèlerinage sur les terres des Brontë. On a rendez vous avec le guide à la gare, je ne sais pas si c’est l’excitation mais au moment de sortir de notre chambre impossible d’ouvrir le verrou, j’étais déjà en train de téléphoner à la propriétaire en panique à l’idée de rester enfermée dans cette chambre alors que nous avions eu tant de difficultés à rejoindre Windermere, quand Alice finit par y arriver, on sera bonnes pour un grand fou rire. Deux Américaines et une Sud Coréenne sont déjà au point de rendez-vous, notre guide arrive, s’excuse de n’être pas l’expert attendu, la personne qui habituellement commente la visite est souffrante, il a l’habitude de l’accompagner, fera de son mieux. Nous récupérons un jeune homme de Manchester à la gare voisine, on aura pour lui une tendresse particulière — le guide nous dira en aparté qu’il est rare qu’un homme fasse la visite si ce n’est pour accompagner sa femme — le jeune homme se présentera comme un inconditionnel de Charlotte et ne lâchera pas son volume de Jane Eyre durant la visite.

Nous traversons la campagne, Lancashire et Yorkshire, pas de lande désolée mais des prairies vertes et arborées, des moutons paissant, l’été éclaire la nature comme jamais, nous n’aurons pas besoin de la veste de pluie recommandée par le guide. Nous enchaînons les découvertes tout en échangeant sur la fratrie, Charlotte ressort toujours victorieuse du petit sondage, qui est votre Brontë préférée ? À Cowan Bridge, l’ancienne école des Brontë, devant la porte un panneau private décourage les curieux, on est là devant le “Lowood” de Jane Eyre. À Wycoller, on déambule dans les ruines gothiques du manoir qui inspira la demeure de Rochester, on s’assoit autour de la cheminée, on convoque nos souvenirs de lecture. On aperçoit des fermes, des moulins, modèles probables de la demeure d’Heathcliff, ou encore de Thrushcross Grange. On devine les chemins à travers la lande empruntés par Charlotte et Emily, on ne s’attarde pas, on a seulement le temps d’imaginer les silhouettes des deux jeunes femmes marchant le long des murets de pierres.

Haworth. On repère rapidement le Bull Inn où Branwell s’ennivrait, l’Apothecary où il se fournissait en drogue. Nous nous approchons du presbytère, un petit jardin le sépare du cimetière. Le guide s’empresse de nous montrer des gravures anciennes représentant les lieux à l’époque des Brontë, pas d’arbres pour masquer le cimetière, tout semblait plus désolé, les fenêtres donnaient directement sur les tombes, les occupants succédant aux Brontë ont fait planter des arbres. Nous entrons dans la maison devenue musée, la drawing room, où les enfants Brontë inventent royaumes et empires, le piano droit, les poèmes d’Emily posés sur un petit tabouret qu’elle emportait lors de ses promenades sur la lande, elle s’y asseyait pour écrire ou réfléchir. La chambre/atelier de Branwell, le lit en désordre, les accumulations d’esquisses. Les livres minuscules fabriqués par la fratrie créatrice, les dessins, la robe en soie rayée attribuée à Charlotte, émouvant ce que les vêtements révèlent de la corpulence de qui les porte, Charlotte devait faire à peu près ma taille.

Puis l’église, pas celle que connurent les Brontë, elle a été entièrement reconstruite, mais un cénotaphe provenant de l’église originale, les noms des enfants et des parents, leurs dates de naissance et mort, une litanie terrible d’also , avec parfois seulement quelques mois d’écart, Maria la mère, puis Maria la fille, Elizabeth, Branwell, Emily, Anne, Charlotte, puis le père qui survécu à toute la famille. Les corps reposent dans la crypte sous l’église, sauf celui de Anne enterrée à Scarborough où elle morte en cure, Charlotte qui l’accompagnait a préféré éviter à son père le traumatisme d’un nouvel enterrement.

La visite s’achève au cimetière, les pierres tombales se dressent les unes contre les autres, saturant l’espace, les pierres saturées à leur tour des noms et prénoms gravés de familles décimées en une année à peine — on mourrait à Haworth, sans doute empoisonné par l’eau qui avait ruisselé à travers le cimetière. La voix grave de notre guide s’est tue brusquement, il a tout du long ménagé ses effets, je me suis laissée prendre, oubliant de photographier les lieux, parfois découragée par la lumière. C’est là l’endroit le plus triste et sombre de la visite, je pense aux petits Brontë confrontés à la mort dès l’enfance, à la mort qui les regardait déjà depuis le cimetière.

Birmingham, l’imprévu

L’itinérance est à la fois drôle et fatigante, on se familiarise avec la géographie du pays, les usages, on improvise. Les cheminots anglais nous ont bien aidées, bloquant tous les itinéraires possibles de Paignton à Lancaster. Nous corrigeons la trajectoire en décidant de nous rendre directement — avec trois changements tout de même — depuis Paignton à Windermere. Mais les trains du jour suivant sont à leur tour annulés, on finit par trouver un bus pour Birmingham — six heures — plus deux trains le surlendemain pour arriver à Windermere — pas question de louper la journée avec guide pour la visite du Brontë Parsonage et de ses environs. Deux nuits d’hôtel perdues dans la bataille, un moindre mal.

Après les longues heures de bus trop climatisé nous sommes assommées, renonçons à visiter la ville, dînons indien, délicieux, juste à côté de l’hôtel. Je glane quelques infos sur Birmingham dont je n’ai qu’une vague représentation, ancrée à l’ère industrielle. Une petite matinée pour traverser la ville effervescente qui accueille les jeux du Commonwealth, jeter un œil à la cathédrale, aux bâtiments gothiques que je ne sais pas photographier, aux canaux lessivés sous un ciel plat. Dans la ville des personnes avenantes nous apostrophent gentiment, l’accent local ne nous déstabilise pas trop. On trouve un petit salon de thé indien perdu entre des immeubles modernes, Alice boit un chai, je mange un porridge. Une bonne heure devant nous, nous nous décidons pour la bibliothèque — la plus grande du Royaume-Uni — une exposition de cartes et plans nous fascine, n’avons pas accès à la memorial room Shakespeare, ni au jardin secret, la faute aux jeux. On devine que la ville mérite le détour, mais on passe à côté, le temps contraint, la lumière maussade, l’envie désormais de rejoindre Windermere.