comanche #15

Vous marchez d’un même pas en costume d’officier, avec vos galons, vos ailes brodées au-dessus de vos poches poitrine, vos casquettes, vos gabardines repliées sur le bras gauche. Ton compagnon regarde l’objectif avec aplomb, toi tu es ailleurs, une phrase en suspens. Dans ta posture, ta corpulence, ton expression, quelque chose de familier me touche, comme Alex te ressemble. En arrière-plan je ne reconnais pas les trottoirs larges de la ville surexposée, au dos de la photographie il y a une mention manuscrite de Marie-Louise au crayon, Ro et Delorme, bd Saint-Michel.

Delorme, un nom qui revient souvent dans tes courriers. Un nom qu’il me semble avoir entendu aussi — petite fille — dans la bouche de Pierrot. Delorme. Je pressens qu’il a joué un rôle important dans ta vie. Je lance une nouvelle recherche sur le net, à la fois excitée et inquiète. Sa carrière de pilote sur le Concorde donne à Delorme une discrète présence numérique. Écrire cette formule me fait sourire intérieurement — présence numérique, tu ne peux imaginer ce que c’est. Je remonte le fil, contacte l’association d’astronomie dont il a été membre actif il y a une quinzaine d’années. Il sait à peine que j’existe, il a quatre-vingt-cinq ans, quand il apprend que je cherche à le contacter, il m’appelle dans l’heure. Caroline, Delorme à l’appareil, ton père, c’était mon frère. Mes lèvres tremblent — heureusement c’est lui qui parle. Il me tutoie, me dit le bonheur qu’il aura de me raconter votre amitié, votre jeunesse aventureuse dans l’armée de l’air. Impatient, il me livre déjà quelques anecdotes, je note à la hâte, Canada, Marrakech, Chevrolet, merveilleux. Il entrecoupe ses phrases d’un tic de langage, Si tu veux. Paris le fatigue, il est venu enterrer un copain le mois dernier, il s’est endormi au café, il a loupé son train, pour le rencontrer il faudrait le rejoindre à Sainte-Marine, près de Quimper. Oui bien sûr je vais venir, as-tu un hôtel à me conseiller ? Il n’en est pas question, de toute façon ici c’est morte saison, tu ne trouverais pas à te loger, tu dormiras à la maison, nous avons une chambre pour toi. Incrédule. Les jours qui précédent mon départ Delorme m’envoie des messages attentionnés, il se réjouit de me voir bientôt, il m’attendra devant la voiture où j’ai réservé ma place, je le reconnaitrais avec ses cheveux blancs — moi je porterai une veste verte. Le tapis roulant de la correspondance de la gare Montparnasse n’a jamais été aussi long, mes jambes aussi faibles. En montant dans le train qui me conduit vers Delorme, le trac me submerge, je sais que c’est toi qui m’attend au bout du voyage. J’ai à peine posé un pied sur le quai de la gare de Quimper que je vois accourir de loin l’ami aux cheveux blancs, il n’est pas en retard, mais essoufflé il s’excuse, Le stationnement c’est devenu si compliqué. Il m’écrase contre sa poitrine, m’écarte brusquement, me regarde, je n’en mène pas large. Sa femme nous attend dans la voiture, plus âgée, moins alerte, son calme et sa douceur tempèrent l’électricité ambiante. Nous prenons la route, Delorme conduit vite, c’est un truc de pilote — à aucun moment je n’ai peur. Volubile, il commente le paysage que nous traversons, m’explique la douceur du microclimat de Sainte-Marine, la beauté des mimosas en février. Nous arrivons devant la maison de granit. Autour un jardin planté de camélias et de rhododendrons que Delorme entretient amoureusement, Avec l’âge je laisse quand même un peu les choses aller. L’intérieur clair ressemble à une maison de vacances, sur la table du salon traînent les miettes d’un apéritif. Je prends place sur la banquette qu’il désigne, il me tend une chemise cartonnée bleue qu’il a préparée à mon attention, sur une étiquette d’écolier d’une écriture presque enfantine il a inscrit mon nom de jeune fille, déjà tu t’imposes. Dedans, quelques photographies où vous apparaissez tous les deux, le menu du dîner pris à bord du Paquebot Liberté en août 51, la chronologie manuscrite du temps militaire accompli ensemble, une copie de son carnet de vol qu’il tapote de l’index — il faudrait vraiment que tu puisses mettre la main dessus, ça te dira tout du parcours de ton père, il y a bien quelqu’un qui doit l’avoir, ton frère peut-être ? Sur le registre sont consignés tous les vols, appareils, formateurs, copilotes, distances et figures accomplies. Je n’ose pas lui avouer la fâcheuse manie de Pierrot — se débarrasser de tout —, Nous avons beaucoup déménagé, sans doute le carnet a été perdu au retour d’Algérie. Il évoque déjà ses souvenirs, pressé de me raconter ce qui depuis mon appel remonte dans sa mémoire. Sa voix est forte, arrondie d’un accent moelleux. Je lui demande l’autorisation de l’enregistrer avec mon téléphone, je prends aussi quelques notes.Le programme d’entraînement aérien de l’OTAN. L’engagement en 1951. La base militaire d’Aulnat. Il n’y a pas de photo d’Aulnat — le Camp Nord, personne n’aurait voulu s’en souvenir, entre nous on l’appelait camp de la mort tellement l’endroit était sordide. Les bâtiments lamentables, flanqués dans une grande plaine entre la voie ferrée et la route de Clermont-Ferrand, à Pont-du-Château. Les repas froids et vaseux, servis au camp B à une heure de marche de celui où vous dormiez. L’eau glacée des douches qui coupe le souffle. L’air glacial aussi qui se glisse dans les chambres crasseuses. Mon père, tu l’as rencontré à quel moment ? Il était déjà là quand je suis arrivé à Aulnat, ça a été un coup de foudre, on est vite devenus inséparables. Il sourit, ses yeux brillent.

Dans une lettre à Claude, tu écris, Sœurette chérie Quelle joie de retrouver l’ambiance des pistes, exceptionnelle, les manœuvres, les mains fermes sur le manche, en siège arrière les yeux rivés sur la nuque de l’instructeur, les vrilles, les tonneaux, les renversements, les boucles, les décrochages, les rétablissements, l’horizon qui reprend sa place. Je demande à Delorme s’il aimait ça, lui, la voltige. Il hésite. Oui, mais l’acrobatie c’était vraiment le truc de ton père. Le chef pilote de la formation c’était Louis Notteghem ! J’entends la fierté du bonhomme. On était le premier contingent de soldats français à partir au Canada, c’était pas l’Amérique dont on rêvait, mais Centralia était réputée meilleure école du Pacte Atlantique, on n’allait pas faire la fine bouche. L’après-midi file, nous ouvrons le champagne que j’ai apporté, Delorme apprécie particulièrement puisqu’il est presque Rémois, nous rions. Il me donne l’impression de remercier la vie à chaque instant. Après Aulnat, il me raconte l’Ontario, Winnipeg, Marrakech. Il me confie votre fraternité qui le conduira devant ta tombe, vingt ans après, au bras de Pierrot qu’il ne connaissait pas.

d’une certaine manière

Avant je ne faisais des photos qu’en voyage/vacances, aujourd’hui c’est plutôt la lumière qui m’appelle, le soleil au fond du canal. Mon pass (sans e mais pourquoi ?) de nouveau valide, me réjouir et m’inquiéter de ce sentiment, vraiment la période est moche.

Remue ménage au Chansonnier, Momo prend les commandes, ça me rend joyeuse, sans doute le premier restaurant où nous avions diné en arrivant dans le quartier il y a plus de vingt ans, l’avions déserté, impression que le lieu va reprendre vie, la possibilité d’y boire un café en journée me réjouis, ça pourrait devenir un nouvel oloé.

Agnès m’envoie un lien vers une vidéo, c’est The Shadows, dès les premières notes de guitare reconnaître le tube, c’est Apache, elle m’écrit Je l’écoutais en lisant Comanche, ça m’a fait sourire. Moi aussi je souris, sûre que ce morceau mon père l’a écouté plus d’une fois, sûre qu’il s’agitait comme un fou en dansant dessus.

Un commentaire de Brigitte, en laissant venir de vagues souvenirs qui nourrissent encore ce que tu écris on a l’illusion de le connaître pas intimement mais comme une relation appréciée. Ça me touche terriblement. C’est peut-être un peu le sens de Comanche, lui redonner corps, présence.

Des endroits qui ne bougent pas à l’abri des passages.

Nina me pose mille questions sur ma mère, c’est troublant, émouvant, Tu sais on se dit qu’on peut pas faire le deuil de quelqu’un qu’on a pas connu, j’ai envie qu’elle me connaisse d’une certaine manière. Je lui réponds que pour moi c’est une des choses les plus difficiles, penser que je n’ai jamais manqué à mon père.

Je dois rejoindre une pièce en hauteur, accessible par une échelle, dans les mains des objets que je ne veux pas lâcher. Arrivée à la hauteur de la mezzanine je mesure un vide immense qui m’en éloigne, je ne vois pas comment y accéder, je me réveille, j’écris mon rêve, c’est presque trop limpide.

comanche #14

Des photos de vacances en bord de mer, à l’ouest, sous des ciels changeants. Sept jeunes gens sur une plage — yeux plissés face au soleil. Au dos une mention manuscrite, Ro et la bande Widolf. Les jeunes filles en deux pièces chics croisent leurs jambes sur le sable, les garçons sourient en prenant des poses athlétiques. Les mêmes déjeunent devant les fenêtres ouvertes d’une maison de vacances — se mettent en scène autour d’un vieux canoé, leurs ombres s’allongent sur le sable. Des explorations de pays — des feux de camps à l’abri des dunes — des pique-niques en gamelles de fer blanc — des mains posées sur les hanches des mains qui se frôlent — des mèches de cheveux imprégnées de sel humide — des chemises nouées sur le nombril. Ton corps qui surgit. Quelle maison de famille, quelle plage, quel horizon de sable ? Tes souvenirs adolescents se conjuguent avec les miens. Une nuit dans les dunes, sur la plage d’Édenville. Mon corps de quinze ans contre celui de Simon. Le feu s’est éteint. Le ressac plus fort dans l’obscurité, le bruit des oiseaux de nuit dont je ne reconnais pas le chant. Il est interdit de dormir dans les dunes, on s’en fout. L’humidité perce le duvet, perce les vêtements, brouille l’illusion de chaleur du corps de Simon. J’ai passé la nuit éveillée à guetter sa respiration. J’ai dormi à la belle étoile sous une nuit sans étoile. J’ai écouté la nuit noire et muette. J’ai attendu un signe, un mouvement. Le noir devenait un gouffre. J’ai fermé les yeux. J’ai pensé Cette nuit c’est le néant. J’ai pensé à toi, me suis demandée si tu pensais à moi depuis le néant. Je n’ai pas eu de réponse.

Cette photo au cadre impeccable sans doute prise par un photographe de rue. Tu n’as pas vingt ans. Tu marches dans Paris à grandes enjambées, tu longes un trottoir — ça pourrait être place Clichy — sous le gris mat du ciel, les mains dans les poches de ton bleu de travail chiffonné tu souris. Quelque chose d’électrique dans ta démarche, dense, le talon conquérant de la jambe qui avance. Tu sembles un petit homme pressé, tu fais de la mécanique dans un garage du quartier. C’est l’heure de la pause, tu as avalé ton café serré au comptoir d’un troquet de la place, avec ton petit sourire, avec l’odeur de tôle et d’essence qui imprègne la toile du bleu et tes cheveux ondulés. Une odeur d’enfance, découverte dans le garage du grand-père à Ivry. Une odeur que tu retrouveras dans les hangars à avions de la base aérienne de Saint-Yan. Cette odeur qui t’entraînera à Marrakech, à Montréal, à Alger, jusque dans l’Ontario.

Une nouvelle photo de studio, tu poses dans cet angle qui t’avantage, le visage de trois quarts, le menton légèrement relevé, une esquisse de sourire. La ligne des épaules inclinée, affirmée par la coupe de ton premier costume. Un halo lumineux façon Harcourt fait ressortir le brillant des cheveux. Ton air de jeune premier, tes traits fins, une cravate en soie brochée ornée de grandes arabesques, ta moustache pencil et cette coupe Pompadour, le chic de l’époque. Tu cherches un ailleurs, trop à l’étroit dans le pavillon d’Argenteuil où tes parents viennent de s’installer. Ils y ont ouvert une boutique de couleurs, ça ne se vend pas les couleurs. Tu ne veux pas de leur vie de petites gens, de leurs renoncements. Tu veux t’élever, tu veux des plaines vues du ciel, des vols de nuits, des vrilles solitaires.

Le lycée Charlemagne. Les premiers vols en planeur dans un aéroclub de banlieue. Les caves de Saint-Germain, le be-bop, la danse. Tu prends de plus en plus de place dans ma vie mais je ne sais pas imaginer ton corps en mouvement, tes jambes et tes bras qui s’agitent en rythme sur les cuivres — l’espace que tu pourrais occuper, c’est un vide devant moi. À vingt-et-un ans tu t’engages dans l’armée de l’air. Il y a l’espoir un peu fou de partir en Amérique, ne plus être une charge pour Marie-Louise et Maurice. C’est un orage dans les yeux de ta mère, Si on t’envoie en Indochine, on s’en fichera bien de boucler le mois. C’est un dimanche gris, aux premiers jours de mars 1951, tes parents t’accompagnent Gare d’Austerlitz. Dans le hall il y a du monde, d’autres gamins qui comme toi rejoignent la base aérienne d’Aulnat. Marie-Louise se redresse, aplatit les mèches qui s’échappent de son chignon, ses pommettes gonflées d’avoir pleuré. Elle aplatit les plis de sa jupe, les pans de son pardessus. Du plat de la main elle écrase son chagrin de mère. Maurice a glissé une lettre dans le paquetage, écrite au crayon sur papier à esquisse, une lettre de grand départ, sans débordements, il se souvient de ses vingt ans, c’était hier, s’en veut de ses renoncements, de ses colères, conclut d’un bref Regarde ton étoile. Les étreintes silencieuses. Tu montes dans le train pour Clermont-Ferrand, derrière la vitre tu attrapes le regard désespéré de Marie-Louise, déjà distrait par les rires des gars dans le wagon. L’air alourdit d’un parfum de laine et de métal mouillés. Le quai tremble, dans un glissement furtif le train s’éloigne. La gare d’Austerlitz, le jardin des plantes — que vous avez traversé lentement pour faire dimanche— , le pavillon d’Argenteuil, la cuisine étriquée, c’est derrière maintenant. Depuis le compartiment tu regardes défiler la banlieue troublée de bruine, tu traverses des villes lépreuses aux quais de gare déserts dont tu oublies le nom, tes mains fines s’agitent autour de la mâchoire pour tromper l’impatience.

Sœurette… Tâche de distraire un peu Maman et Papa, de faire du bruit dans la maison. Dans les lettres que tu écris à ta sœurette chérie, tu me racontes tes souvenirs, les journées de formation, tes lectures, les films que tu vois. Je recherche les lieux d’où tu écris, retrace tes itinéraires, j’identifie les personnes sur les photographies que Claude m’a confiées. Je me jette sur chaque nom, chaque indice, des portes dérobées s’ouvrent, de nouveaux visages apparaissent, des hommes et des voix surgissent du passé. Je remonte le temps. Je remonte la rue de l’Orillon. Je recompose tes paysages d’enfance, le pont des Faux Monnayeurs, la neige au sommet du mont Dore, le brouillard de l’Ontario, les ciels, les parcours, il faut écrire encore, repartir en arrière, et quand ils se dressent, accepter les silences comme des poses salutaires.

comanche #13

Au milieu des photographies trouvées chez Claude un dessin coloré, le portrait d’un corsaire, bandeau sur l’œil, foulard rouge noué sur les cheveux, mâchoire brunie de barbe, couteau serré entre les dents, en haut à gauche une mention au crayon, hôpital Bretonneau 18/3/43. Ta signature tu l’inscris dans les airs, déjà tu rêves de voler. Un accident tuberculeux. Le petit lit blanc. La chambre verte. Le temps figé dans les odeurs médicinales et le silence. La faiblesse. Les membres lourds. Les murs lisses — aucune aspérité où accrocher le regard, inventer un paysage vu du ciel. Peut-être une minuscule fenêtre, derrière une cour déserte, pas même un nid d’oiseau. On a vraiment eu peur de le perdre.

Une photographie en noir et blanc, son grain épais, blanchi. Clo et toi en tenue du dimanche à Paris. Le cadre approximatif, vos pieds tranchés. En arrière plan sur le mur en perspective de grandes lettres peintes Garage Ordener, carrosserie. De quel moment garde t’on la trace ? C’est avril, l’air est doux, le soleil projette au sol vos ombres d’enfants sages. Ta sœur a posé son bras sur ton épaule, on ne devine pas ses dix-huit ans dans sa jupe plissée à pois. Toi sur tes jambes maigrelettes tu souris à peine, drôle de petit bonhomme en costume à culotte courte, tu portes une cravate. Ta coiffure, le sourire serré, le flou léger, je ne reconnais pas tout à fait ton visage, tu n’es pas l’enfant dont je veux me souvenir. Tu as glissé ta main gauche dans la poche du veston pour te donner une contenance, sous la nonchalance apparente, derrière le sourire indécis tu t’éloignes. Peut-être que tu as peur dans Paris encore occupé ? Peut-être retiens-tu une faim nouvelle, de la rumeur de la ville, de lumière vive ? Peut-être que tu te mets à vouloir vivre, vivre vite.

La joie au bruit des chars ce matin du 25 août 1944, la foule délirante que vous avez rejoint tous les deux, inconscients, sur la place de la Concorde. L’été suivant, sous la chaleur écrasante les parisiens se pressent sur les rives de la Seine pour tenter la baignade, des mères de familles et leurs gosses torses nus, des hommes en costumes, la foule en maillots assise sur les marches luisantes d’eau sous le pont d’Iéna, des épaules claires. Les corps qui frémissent, qui déjà glissent dans le fleuve. Avec Claude et Marie-Louise, vous vous installez sur les pelouses des berges du Trocadéro, depuis le pont des jeunes gens téméraires font des plongeons formidables. Un reporter-photographe de Paris Match tourne autour de Clo, aimanté par sa silhouette athlétique de danseuse, son bikini rouge et audacieux qui découvre le nombril. Il lui demande s’il peut la photographier, Ben j’sais pas, faut que j’demande à ma mère ! En contre-plongée, Claude sourit intensément, elle a vingt ans. Radieuse comme la ville écrasée de soleil. Les bras tendus vers le ciel comme pour célébrer la victoire, ignorant dans son dos les passants au spectacle, massés au pied de la Tour Eiffel. Claude dévoilant ses aisselles brunes. Sa peau luisante. Sa liberté en devenir. La photographie paraîtra dans Match, sous-titrée Paris-Plage sur Seine. Le journal a été précieusement conservé, sur la page en regard une nécrologie «… Robert Desnos est mort, il est mort stupidement du typhus, un mois exactement après la capitulation de l’Allemagne, après être sorti vivant de deux camps de concentration…». Toi tu ne sais pas la mort du poète, tu savoures l’air chaud, fasciné par les plongeurs et leurs corps qui se déploient en figures acrobatiques au-dessus de la Seine.

l’allongement du jour

Commencer l’année avec ce message, il vous a été recommandé de rester isolé(e) au cours des prochains jours. Isolée ça ne me faisait pas peur, mais il y avait la lumière, il y avait que probablement je n’étais plus contagieuse, et que je portais un masque, alors glaner quelques reflets sur le canal. L’illusion des voyages en reflet.

Après l’échange avec le Tiers livre je survole Autour, le texte amorcé cet été — dans la nuit l’impression d’y voir clair, trouver une ligne de fuite, mais dès que je cherche à le formuler ça s’effondre, arrêter de théoriser, il faut écrire encore.

La lumière précise sur le banc, une empreinte féerique, dans le monde rétréci j’invente comme enfant des contes, des présences amies.

Nous sortons tous les deux, aller jusqu’aux buttes cette fois, la lumière capricieuse, le parc très calme. Redessiner des paysages. À l’entrée du jardin, la maison du gardien, une chose d’enfance de toujours rêver habiter la maison du gardien, on avait compris depuis longtemps que le château n’était pas pour nous.

Découvrir des floraisons précoces, imprudentes. Dans notre rue, le vélo enrubanné de l’association me rappelle nos vélos de petites filles, ils étaient nos chevaux sauvages.

Un rêve, il me téléphone, me parle de Comanche, mais les filles joueuses m’empêchent de parler, font du bruit, me chatouillent, rigolent, dans le rêve elles sont grandes et petites à la fois, je finis par leur échapper, m’isole, explique ma méthode, comment j’y suis revenue, je me réveille le cœur battant. N’empêche que Comanche avance, me tient, m’obsède — plus doucement.

La pluie m’oblige à prendre le métro, presque désert, ça me rassure et m’inquiète à la fois, dans les jambes une faiblesse, n’en ai pas tout a fait fini avec le virus. Sentir pour la première fois l’allongement du jour — à peine — ça me réconforte — même si maintenant j’aime la nuit.

comanche #12

Une photographie de communiant, celle-là conservée dans sa chemise de papier ivoire, estampillée — studio d’art GSM 75 rue de Rivoli Paris, protégée encore par un feuillet de papier cristal moiré. Le portrait a nécessité de lents préparatifs, les cheveux bien peignés, la cravate nouée amoureusement par Marie-Louise, le photographe a orchestré la lumière, la pose, l’angle, l’inclinaison du visage — à peine, le regard — plus loin. Devant le prie-Dieu en bois sculpté tu poses solennellement, sur le pupitre tapissé de velours tes mains gantées tiennent un missel ouvert, autour de ton poignet la ronde perlée du chapelet. Tes épaules se tendent légèrement en arrière comme si tu voulais prendre un peu de distance avec l’événement, te soustraire à l’exigence du photographe — à quel moment as-tu décidé de ne plus croire en Dieu ? Tu as peut-être onze ans, c’est la guerre mais tu souris avec grâce dans les beaux habits prêtés pour l’occasion, le blazer d’épais lainage noir, la pochette immaculée sur le cœur. Et le brassard noué large — orné de franges et dentelles — qui découpe étrangement ta silhouette sur l’arrière plan silencieux. À la commissure des lèvres, un creux, la tendresse de ton sourire retenu. Par un trucage habile, tes jambes se fondent dans un halo blanc, une image idéale pour l’album de famille, on en fait des tirages sur papier cartonné distribués aux proches, les grands-mères pousseront les cris d’extase, ta cousine Micheline tombera amoureuse.

Comment se détacher de la douce mélancolie de tes yeux, attrapée par ce regard, ce lointain, le renflement de tes paupières, cette familiarité nouvelle, maintenant je te reconnais, moi qui étais trop petite. Ton regard. Ton regard en miroir du mien. J’ai huit ans sur ma plage d’enfance, le soleil perce les nuages épais en rayons puissants — ils me fascinent comme les images pieuses que je garde en secret. Les yeux plongés dans le ciel illuminé je devine la présence de Dieu. Dieu existe, il me voit. Je t’imagine à ses côtés, je ne me souviens pas de toi mais je t’imagine qui m’observe en train de croire, serais-tu moqueur, essaierais-tu de m’expliquer pourquoi Dieu n’existe pas ? La nuit dans le noir secret de ma chambre je dis une prière apprise en cachette — Notre père — je te demande de me pardonner de croire. J’ai des questions, peut-être même des reproches à te faire. Tu disais Après la mort il n’y a rien. L’absence n’est pas rien, ni le manque, ni le silence, ni mes mots dans le vide insistant. Je pleure l’effacement, je pleure contre le temps infini de la nuit muette, je serre les poings, tu finis par me convaincre que Dieu n’existe pas, peut-être que tu y mets de cette douceur que je ne sais pas encore, ou que je n’ai pas déjà tout à fait oubliée. La nuit dans le noir secret de ma chambre je t’écarte de mes pensées, je m’endors.

comanche #11


Un dimanche j’ai marché jusqu’au 42 rue de l’Orillon pour mettre mes pas dans les tiens. J’ai trouvé un immeuble ouvrier dressé à l’angle du boulevard de Belleville. Le bâtiment a résisté aux urbanisations successives, la façade encrassée par la circulation du boulevard se fissure. J’ai imaginé tes jeux de gosses dans le quartier, il y avait sûrement un terrain vague, un air de campagne, aujourd’hui quelques enfants s’ennuient dans un square sans âme au milieu de la rue. J’ai photographié l’immeuble. J’ai entendu tes courses dans l’escalier, j’ai pensé à Claude jamais loin qui veille sur toi. Après il y a eu la guerre. L’exode. L’auberge de l’oncle Bernard à Méréville, tu étais souffrant mais il fallait partir plus loin. Rejoindre un lointain cousin curé dans le Cantal — en exil forcé pour mauvaise conduite. Quels mots, quels jeux, quelles chansons trompent l’angoisse de la fuite sous les Junkers menaçants ? Tu as courbé la tête alourdie de peur, toi qui en auto aimes tant accompagner du regard les nuages et leurs fascinantes métamorphoses. Au bout du voyage il y a une grande et belle demeure à deux étages abandonnée par ses propriétaires en fuite où vous vous réfugiez. Claude se souvient, les murs étaient enduits de crépi rose clair.

Une photo de famille en noir et blanc, un petit verre au jardin, rien ne dit que c’est la guerre. Un muret vous isole d’un terrain en contrebas d’où surgit un arbre centenaire, en arrière plan on aperçoit une maison. Vous formez un arc autour de la table, soudés, regards qui convergent vers l’objectif. Celui qui échappe à la vigilance du photographe, offrant son profil engoncé dans un bleu de travail fatigué, bras droit musclé tenant le verre, clope dans l’autre main, c’est l’oncle Bernard. Deux morceaux de toile cirée se chevauchent sur le bois usé de la table, dessus la toile un broc émaillé, une bouteille de vin vide. On trinque aux retrouvailles avec Maurice et l’oncle qui vous ont rejoint — à pied, à vélo, en train ? Les femmes sont apprêtées, elles ont mis des robes claires à motifs. Les cheveux sont noués, enrubannés. Tante et cousine donnent de beaux sourires, Marie-Louise s’étonne, interrompue par le photographe qui appelle les regards, Claude se méfie, bras replié autour du ventre. Elles lèvent leurs verres à hauteur de lèvres, sous la table elles croisent les jambes — sauf la cousine Micheline pieds plantés dans le sol, socquettes blanches, genoux découverts. Tu t’es glissé entre tes parents, assis sur la cuisse de Maurice, qui t’enveloppe tendrement, qui sourit dans son marcel ramolli de chaleur. Tu as dix ans, raie brune bien peignée, chemise blanche boutonnée jusqu’au col, tu mordilles ta lèvre inférieure, tu as l’air sage, presque grave, tes mains timides autour de ton verre. Tu n’es pas rassuré d’habiter dans cette grande maison, persuadé que ses habitants reviennent la hanter durant la nuit — tu crois entendre la caresse de leurs mains sur les murs. Aussi tu te méfies du cousin curé que Claude n’aime pas trop. Tu as laissé tes rêveries et ton enfance à Paris, derrière les maigres sourires des adultes soulagés d’être réunis tu devines l’inquiétude. Tu penses aux grands-parents Berthelot restés rue Ordener, trop usés pour prendre la route — ou craignaient-ils d’abandonner le magasin de couleurs ? Peut-être que cette moue c’est l’ennui d’un repas qui n’en finit pas, à essayer de saisir des mots adultes qui plus tard prendront sens.

Ça ne durera pas bien longtemps, en octobre 1940 tu rentres à Paris.
Fini l’exode, l’école buissonnière, les randonnées sur les puys alentours, finis les jeux d’été sous l’autorité capricieuse de ta cousine Micheline.

comanche #10

Deux petites photographies en noir et blanc à la bordure dentelée, tirées sur papier Velox. C’est l’été sur une plage dans les années trente. Peut-être la baie de Somme, peut-être la Normandie, ou bien Mèze où vit la famille de Marie-Louise. Deux images en miroir, où tu poses avec Claude et Maurice puis avec Marie-Louise et Claude. Sur chacune d’elles les mêmes gestes tendres, les mêmes timidités, les mêmes silences. Sur la plage vous êtes seuls, il y a un soleil fort qui illumine le sable, brunit les peaux, tend les regards. Il y a Claude avec sa coupe garçonne, vibrante d’énergie intrépide retenue dans ses doigts pincés, sa culotte de bain en tricot trop grande, ses longues jambes en position de danseuse, ses pieds nus qui profitent de la douceur du sable. Louise, ses cheveux ondulent dans le vif du vent, son corps mince tenu droit dans une robe de coton blanc dont la ceinture souligne la taille — je ne retrouve pas le regard hardi de la meulière, mais un visage presque grave, beau. Il y a Maurice, le torse un peu épaissi sous un marcel, son pantalon flotte large autour des tibias, les pieds chaussés d’improbables sandales à rubans. Et toi, tes cannes maigrelettes, tes genoux cagneux, tes sandalettes en cuir, tes petits bras fiers qui s’échappent de la maille lourde de ton costume de bain bicolore, tes cheveux bruns lissés sur le côté, ton sourire mordu, toi encore blotti dans l’enfance.

Il y a le ciel lisse, l’air doux au-dessus de la dune
l’odeur de sable humide sur la plage du matin
les vagues
la limonade sur la terrasse du café de Mèze, les doigts collants de l’avoir goûtée avec l’index
les tours de manège à Sète
les tartines de pain beurrées, saupoudrées de sucre au goûter
les livres jaunis, bouffis d’air marin dans la bibliothèque rance
le bruit sec des pas sur le linoléum vert céladon
le ressac immuable
l’immobilité du soir
le silence épaissi de la nuit
un rêve comme une ellipse de voyage
l’attente d’un mouvement qui t’autorise à chuchoter : tu dors ?
l’aube surprise dans le miroir soleil.

trêve

L’accumulation de tasses et de verres, l’air chargé de la vie tard, la veille. L’air se chargeait en réalité d’autre chose. Trêve et isolement. Mais une belle nouvelle, l’élan donné par DIRE , la revue de François Bon, où je publie face mer. Il s’est vraiment joué quelque chose de penser ce texte pour la revue. Ce sera mon journal de la semaine, demain je me repose, j’aurais un an de plus et combattu le fameux virus.

comanche #9

Dans une gare sous verrière, sur le quai inondé d’une lumière blanche et poudrée. J’assiste au départ de ma mère, elle part en voyage pour un ailleurs mais doit auparavant me livrer un objet qu’elle ne peut emporter. J’évite la foule massée au pied des wagons, le train se met en marche, je commence à courir pour rester à la hauteur de ma mère, je cours sans la perdre de vue, je cours vite, cale ma course sur celle du train qui accélère pour pouvoir attraper l’objet soigneusement emballé dans un linge qu’elle me tend depuis la fenêtre du compartiment ouverte à demi. Sa bouche crispée dans un sourire que je ne reconnais pas, ses yeux bruns perdus dans le vide. Je saisis le paquet. La tête sur l’oreiller, dans l’obscurité de la chambre j’ouvre les yeux, cherche un signe, un détail qui me ramène à la réalité. Je m’extrais lentement du lit, soulève les draps pesants, enveloppée du cauchemar qui s’accroche au réel. Il me faut du temps pour effacer l’illusion de ma mère en vie, son visage défait, son souffle sur ma joue. C’est toujours la même violence l’apparition de ma mère, entre deux mondes, l’expression figée de la douleur que nous n’avons pas su soulager. J’abandonne dans la chambre les dernières images du rêve, me calfeutre dans le silence du salon, savoure l’absence des filles, le sommeil de Philippe, ce moment rare de solitude alors que le jour paraît. Ce rêve je l’ai déjà fait. Aujourd’hui je lui trouve un sens, désormais cette histoire m’appartient. Je peux bousculer le récit maternel, je peux lui opposer mes mots, renouer les fils, tisser un simulacre de mémoire, combler les zones d’ombres. Ça me donne envie d’écrire mais je m’absorbe dans les gestes quotidiens, les filles se lèvent, bousculent joyeusement les miettes de mon rêve, je les remercie silencieusement, j’oublie le paquet sur un quai de gare. L’écriture ce sera pour le métro, pour la salle d’attente du comptable, pour les vides minuscules de la journée, pour ce soir avant minuit. Lorsque je quitte l’appartement, l’air est très doux, j’aspire une bouffée de l’air mou et gris, mes fantômes m’accompagnent, ce sera un jour ordinaire.