
Dimanche à Granville, à ma place au cœur de la Caravane imaginée par Émilie et Laurent. La joie de voir de jeunes personnes, et même des enfants, plonger les mains dans les fragments que je proposais comme déclencheurs d’écriture, voir les phrases glisser sous leurs doigts, se réorganiser, les regarder hésiter, déplacer un morceau, voir leurs textes prendre forme. La boîte à cartes postales se remplit peu à peu avant de partir pour Brest. Nous irons boire un dernier verre dans une guinguette dont je n’aurais jamais imaginé l’existence. Je monte dans le train de vingt heures, étourdie par l’alcool dont j’ai perdu l’habitude, épuisée mais heureuse de la connivence partagée avec mes hôtes et de savoir que quelques mots découpés dans mes carnets ont commencé une autre vie.

Nous marchons avec Nina rue Saint-Maur. Nous partageons le sentiment que cette rue a une âme, encore populaire, vivante, traversée de toutes sortes d’énergies. Mais nous ne sommes pas dupes, quelques cafés branchés, des commerces plus luxueux, une boulangerie qui vend son pain comme on vendrait de la joaillerie commencent à apparaître. La ville se réécrit, et de la traverser avec Nina qui a quitté Paris depuis sept ans rend encore plus prégnante cette mutation.

Une mauvaise blague ? Sur les réseaux, une campagne gouvernementale nous explique ce qu’est l’éco-anxiété, comment la reconnaître, à quel degré nous en souffrons, comment la gérer. Le community manager s’il lisait les commentaires ne serait pas déçu, nous ne manquons plus d’idées, l’anxiété cède à la colère, et oui nous allons agir.

La première chose qui se produit, et peut-être que cela les inquiète, c’est un déplacement du désir. On parle toujours de renoncer. Pourtant je n’ai pas le sentiment de renoncer. Je ne suis pas exemplaire, je continue chaque année à prendre l’avion pour aller en Corse. Je partirai encore une fois au Japon cet automne à l’invitation de mon client. Mais depuis longtemps je ne mange presque plus de viande. Depuis toujours j’use les vêtements, les objets, les outils jusqu’à la corde. Aujourd’hui j’essaie de contourner l’IA lorsqu’elle s’invite malgré moi dans mes outils professionnels. Je vais de moins en moins sur les réseaux sociaux. Ce repli ne me coûte pas, il se fait naturellement, il me donne de la force. J’essaie de transformer mon activité professionnelle, et j’espère que cela me donnera du temps pour lire, écrire, agir dans le bon sens. On me dira que je suis bien naïve, que mes comptes d’apothicaire sont ridicules, que ça ne changera rien, que ce ne sont pas les gestes individuels qui feront basculer le monde, et ce sera peut-être vrai. Pourtant je n’ai plus tout à fait le sentiment de subir, mais l’impression de trouver une manière supportable d’habiter le monde.











































