qu’il pleuve

près de la rue de Meaux, Paris, avril 2021

comme chaque matin j’attrape un livre dans la bibliothèque, un livre que je n’ai pas lu, un livre oublié, je l’ouvre au hasard, lis quelques lignes, ce matin Qu’il pleuve, Francis Dannemark, au milieu d’un paragraphe quatre mots se détachent, un coup de cafard, l’expression oubliée me replonge loin dans l’enfance, un coup de cafard, une fin d’été quand l’avenue de La Plage se vidait de ses vacanciers, la maison vide quand ils étaient en course, un mur lisse, un rêve oublié qui alourdit le corps, un jour hostile, les branches dépenaillées entre chien et loup, l’absence, un coup de cafard reflétait ce matin si justement l’humeur du moment, plus juste qu’une fatigue galvaudée, un coup de cafard, bref, sec, se souvenir du dehors, franchir la porte, se jeter dans le tournant, attraper les reflets du jour

kérosène

les arc en ciels d’après la pluie qu’on découvre enfant sur le bitume humide, leurs traînes non solubles dans l’eau, échappées des voitures, le parfum de route mouillée, l’air doux, il me suffisait de fermer les yeux, posée à la bordure échevelée de la tâche iridescente pour ouvrir un monde flottant, un monde où me perdre, j’ai cru qu’ils avaient disparu, ignorante du pourquoi optique des spectres, j’ai pensé que la nature des carburants avaient changé, j’ai cru qu’il ne pleuvait plus ou que je marchais trop vite pour les voir, j’ai failli oublier leur existence

ce qu’elle avait choisi d’être pour tenter de sauver le monde

canal Saint-Marin, 31 octobre 2020

Au saut du lit j’ai fait remonter les volets roulants du salon sur un ciel bleu et brillant, ça m’a remplie d’une joie intense, enfantine, je suis revenue sur mes pas à l’entrée de la chambre encore obscure, je t’ai lancé Il fait un temps magnifique, un temps à prendre le petit déjeuner sur le canal, tu as ri, c’était dérisoire de vouloir lutter contre ce qui nous attendait dans les semaines à venir, mais on s’est habillé vite fait, on a rempli les fameuses attestations, on s’est jeté au-dehors, à la boulangerie du faubourg nous avons commandé des cafés et des croissants, nous avons rejoint le quai de Valmy à l’autre bout de la rue et avons savouré sur un banc le soleil cru, la douceur inattendue de l’air. Il nous restait une petite demi-heure, nous avons parcouru le jardin Villemin que nous ne traversons plus depuis longtemps, ça me ramène à l’enfance des filles, les après-midi que nous venions passer ici, l’énergie déployée à les accompagner sur les toboggans et les murs d’escalade colorés, le bateau des pirates, encourager l’aventure, parer les chutes, le sol souple sous les pieds, la peur fulgurante quand l’une d’entre elles disparaissait de mon champ de vision, et le soulagement de la voir réapparaître soudainement, en me félicitant de m’être retenue de crier son prénom, de n’avoir pas alerté les mères exemplaires qui m’entouraient. Nous faisons deux trois photos, éblouis par le calme clair sur les petites buttes vertes, puis nous nous dirigeons vers la rue des Récollets. Au moment où nous quittons le parc, deux enfants entrent en courant, lâchent leurs vélos, trépidants parce qu’ils allaient jouer ensemble, le petit garçon lance à la petite fille, Bon moi je serais président de la République et il s’assoit sur une pierre haute pour prendre les commandes, je suis tellement effarée et surprise que je ne peux m’empêcher, à voix haute, Président, non mais sérieusement ? Il ne m’écoute pas, déjà tout à l’ivresse du pouvoir, surtout je m’en suis terriblement voulue d’avoir été impulsive et de ne pas avoir entendu ce que la petite fille lui a répondu, ce qu’elle avait choisi d’être pour tenter de sauver le monde. 

jardin Villemin, 31 octobre 2020