à la nage

j’ai rêvé que nous étions réunis dans le salon d’un grand appartement à l’étage d’une bâtisse victorienne de Brooklyn, nous portions des vêtements d’un autre temps, d’entre-deux-guerres. La pièce est meublée de bois sombre, il y a des tapis au sol, des tableaux accrochés aux murs, une lumière blanche et poudrée. La famille est agrandie, nous quatre et des amis proches, des intimes, avec qui nous faisons le projet de rejoindre la France à la nage. Nous nous préparons lentement, accumulant des couches de vêtements pour résister au froid, j’enfile une paire de mitaines noires. Nous savons que l’heure est grave, les cœurs sont lourds, nous avons décidé que les enfants partiront les premiers, ils doivent prendre de l’avance, nous les rejoindrons, nous nous retrouverons de l’autre côté de l’océan. Nous écoutons leurs pas vifs dans l’escalier, je sens des larmes rouler sur mes joues, j’ai la sensation nette que ma gorge se remplit de sel.

Repas

Petite manger m’ennuie, ça exaspère les adultes, combien de fois rabâchée cette phrase, on voit que tu n’as pas connu la guerre, ma fourchette promène des bouts de carotte en rondes languides,  Jacques regarde sa montre et tente la menace, si quand la grande aiguille atteindra le six tu n’as pas fini, tu vas voir ce que tu vas voir, des mots en l’air, pourtant en grandissant je fais l’effort nécessaire qui rassure, je mastique la viande froide sans conviction, quand le repas se prolonge en discussions sans fin alors mes doigts s’impatientent, je dessine du couteau dans l’assiette, je rassemble les miettes éparpillées en spirales ou en cœur, ça dépend de l’humeur, je coupe entre mes ongles la peau des fruits en fines lamelles pour redessiner des fleurs. Cette dernière habitude je l’ai gardée, je la pratique souvent à Noël avec les épluchures parfumées des clémentines. 

un héros très discret

Cet hiver je retrouve avec un plaisir intense l’atelier d’écriture proposé par François Bon. Le thème — vies, visages, situations, personnages — me semble pensé tout exprès pour moi, et me permet de replonger sans retenue dans la quête généalogique entamée à l’été 2018, juste avant les retrouvailles miraculeuses qui m’ont précipitée dans les bras de mon père (le travail en cours, en pause). Cet été là j’avais fais ressurgir ce(s) visage(s), j’avais longuement hésité avant de conclure que oui il s’agissait bien du même homme, mon grand-oncle Antoine, et je m’étais interrogée sur le temps qui séparait les deux portraits. Ils sont extraits de deux photos de mariages, et c’est la rondeur de ma grand-mère sur la première puis la présence de ma mère toute petite fille sur la deuxième qui m’indiquent deux ans et quelques de temps écoulé entre les deux clichés. Au delà de ce temps écoulé, l’éclairage différent, une moustache effacée et des kilos perdus — ce qui lui donne un air plus juvénile — le sourire a disparu, le regard s’est assombrit, mais l’implantation des cheveux et des sourcils, la forme du nez et de la bouche sont bien les mêmes. Il y a autre chose, comme un bouleversement intérieur qui transforme profondément son visage, qui transparaît à travers ce regard si différent, empreint de gravité, comme si Antoine savait déjà la destinée tragique qui serait la sienne. 

nous finissons par rire

Pluie, je devrais dire sceaux d’eau, et vent, marche le long du canal Saint-Martin. Je décide de faire du stop pour me mettre à l’abri, échanges joyeux avec la jeune conductrice qui me dépose à deux pas de l’atelier. Le soir conversation par messagerie avec ma fratrie, autour d’une sépulture, décidément mes morts cette année… ça tourne à l’absurde, je crois que nous finissons par rire, chacun derrière l’écran. Et trouble profond, ce sujet qui tombe au moment  où je livre à un regard extérieur le travail mené depuis un an. Si difficile de « lâcher l’affaire », je pourrais ne jamais finir, il y aurait toujours un mot à déplacer, une phrase à retoucher. Je pourrais ne jamais me résigner, l’oubli ne me serait d’aucun secours, je pourrais caresser doucement son absence, la réveiller un peu chaque jour, lui rendre l’éclat de son regard, le poli de ses mains fines, le mystère de sa voix.

berceaux

Nous sommes alors famille abîmée en transit sur les boulevards des Maréchaux, près de la porte de Clichy, dans un appartement moderne en étage élevé, une grande pièce à vivre douce et grise, table ronde et chaises en bois massif, style western, elles nous ont suivit ici et partout, tant que Pierrot a vécu, un sofa sous les rayures rêches et colorées des couvertures kabyles un pouf en cuir, rapportés d’Alger, dans la chambre de Pierrot ses meubles laqués blancs, son parfum qui flotte mêlé à l’odeur des blondes qu’elle fume sans cesse, tout le cossu transporté depuis l’époque dorée, le faste expatrié, mais le luxe véritable c’est la fenêtre de la salle de bain, dans son cadre en découpe majestueuse la silhouette blanche et sucrée du Sacré-Cœur, nous y avons passé quelques mois une année, le temps que Pierrot rencontre Jacques, qu’il nous regarde dormir, qu’il décide de nous embarquer sur un bout de côte normande confidentiel, lieu-dit Edenville. 

L’Îlot c’est une bicoque de bord de mer pour notre famille en recomposition. La porte d’entrée ouvre directement sur la seule pièce du bas, son flanc droit occupé par un escalier étroit et raide qui monte au premier, un divan entouré d’un cosy de bois sombre coupe la pièce dans sa longueur à mi hauteur, séparant la cuisine du reste de l’espace dédié aux repas, aux mots, à l’agitation. Sur les étagères du cosy, bibelots de cuivre d’Algérie, quelques livres, une lampe et son verre d’opale, un fantôme luminescent dedans. Les chaises western ont pris place autour de la table ronde, ça occupe un bon quart de la pièce, l’odeur de bois ciré lutte avec l’humeur saline du sable, la plage est à cinquante pas de la maison. Des usages d’un autre temps, le seau de zinc rempli de galets noirs, ronds et lisses, doux sous la paume qui nourrissent le feu de la cuisinière à charbon, on fait sa toilette dans l’immense évier de faïence blanche, on tire l’eau à la pompe, une pompe en laiton, ça n’amuse que moi, alors Jacques installe le confort d’une cabine de douche à l’étage, dans la grande chambre. Après dîner je me cache sur la plus haute marche de l’escalier, en embuscade derrière le lambris peint de laque blanche jaunie, j’écoute les grands qui traînent en bas, à l’affût d’un secret révélé. À l’étage, dans la chambre des parents l’immense placard à portes coulissantes en bois de plaquage, sur la plus haute étagère on dissimule la télévision qu’on ne regarde que les jours de fête ou le samedi après-midi par mauvais temps, couchés sur le grand lit parental. L’autre chambre nous y dormons tous les trois un temps ensemble dans des lits superposés sur trois niveaux, cadre et pieds anguleux en métal laqué marine. Il faut de la place pour la naissance à venir, on aménage le grenier, la soupente est tapissée de papier peint fleuri, mon Paroles en bonne place sur la bibliothèque que Jacques a construit sur tout le mur nord, mon royaume sous les toits, une vigie sur le monde qui m’appartient, le peuplier argenté du jardin voisin, ses feuilles blanches sous la lune, son bruit léger dans le vent, la maison de légende en front de mer dont les plans auraient été dessinés par Eiffel, le ciel de feu les soirs d’été. 

Corbera c’est le berceau de la famille, c’est un morceau de village Corse ancré dans le douzième arrondissement. Corbera c’est comme un nom de pays, ma grand-mère habite à Corbera, on fête Noël à Corbera, mes parents ont vécu leur première année de mariage à Corbera, c’est à Corbera que ma mère me dépose, après la mort de mon père, le temps qu’elle reprenne ses esprits. Corbera c’est quatre pièces où se sont entassés depuis la Corse l’arrière grand-mère, le grand-oncle, la grand-mère, son mari et leur trois enfants, un an ou deux avant la guerre. Ma mère y naît en mai 1940, un mois avant l’exode, la famille désertera l’appartement cet été là. L’air de Corbera doit être lourd encore de quarante ans d’histoire familiale, traversée par la guerre et des drames souterrains. Ce sont les bruits de Corbera qui m’ont réveillée ce matin. Les notes du piano qu’on a brûlé pour supporter le froid terrible de février 42. Les coups frappés par les officiers allemands le 7 mars 1944, vers sept heures le matin, qui ont terrorisé les huit habitants encore endormis, le silence de mort qui s’installe quand mon grand-oncle Antoine, résistant, quitte jambes lourdes et faibles l’appartement où il ne reviendra jamais. Les cliquetis métalliques effroyables de la grille accordéon de l’ascenseur qui se referme. La nuit les cris de Pauline quand elle fait ses cauchemars, ces cris qui me terrifient enfants : Assassins ! Corbera c’est la folie du grand-père Louis, il s’y est perdu, un matin d’après guerre son regard s’est fixé dans le vide, il meurt en 1948, et la famille s’accroche à Corbera comme à un roc. Il n’y a plus que quatre habitants quand je découvre Corbera : ma grand-mère Pauline, sa fille Annie, son mari mon oncle Simon, et leur fils Jean-Louis. On m’accueille dans la salle à manger, un buffet en châtaigner mange un mur complet, dans les serrures des petites clés dorées avec lesquelles je joue, des portes qui s’ouvrent s’échappent les arômes de chocolats, de caramels, de biscuits qu’on offre au café, parfum sucré mêlé de cire qui m’écœure. Au dessus du buffet la reproduction d’une annonciation de Fra Angelico, dans un cadre mouluré ancien — Il est probable que cette reproduction soigneusement encadrée soit entrée dans le décor familial avec mon arrière grand-père maternel, Italien émigré en Corse autour de l’an 1880. A Corbera La nourriture est différente, la viande trop cuite par souci d’hygiène, on me prépare des tartines de beurre au sucre pour le goûter, une soupe de vermicelles au lait pour le dîner. Corbera c’est une nuit enchantée, la circulation calme de la rue, les moteurs comme une marée sourde illuminée de phares dansants que je devine derrière les double-rideaux verts en lainage, à travers leurs fibres irrégulières la lumière du dehors dessine les contours d’une forêt impénétrable, le jeté de lit en tuft de coton qui ondule en vagues régulières, le velours que je fais glisser entre entre mes doigts pour trouver le sommeil. Une lampe tripode dont les montants en métal noir forment des vrilles fascinantes, à leur sommets les abats jours coniques sont comme les toits d un château gothique illuminé qui donne sa couleur vert mordoré à Corbera. La douceur des tapis dits persans. Le mystère du réduit au fond du petit couloir, derrière sa porte tapissée, vitrée à mi-hauteur, les cigarettes que le frère de Pierrot fume en cachette, les secrets de mes tantes, les punitions, la planche à repasser, les chiffons et encaustiques, la fêlure sur la vitre. Au cours de l’été 1978 ma grand-mère Pauline s’effondre dans le petit couloir, devant la porte du réduit. Je ne suis jamais retournée à Corbera.