se faire attendre

L’attente c’était son truc, elle savait y faire, à l’heure où nous aurions du partir elle entamait une savante séance de maquillage, Je ne suis pas prête, on savait qu’il n’y avait rien à dire rien à faire ça ne ferait que l’agacer davantage, nous n’avions plus qu’à attendre encore. L’impatience gagnait les corps, les mains tapotaient nerveusement les cuisses, un chambranle, les dents se serraient, dans un soupir il tentait d’attirer son attention, regardait sa montre comme un rappel à l’ordre mais il le savait jamais nous ne partirions à l’heure il le savait mais tentait quand même — à se demander si ce n’était pas un jeu entre eux parfaitement rodé, on attendait toujours, partout nous arrivions les derniers, partout on nous attendait, c’était son truc se faire attendre, une chef d’orchestre de l’attente, surtout qu’au retard pris au départ s’ajoutaient souvent quelques embouteillages, des ralentissements, c’était parfois une heure de route, à l’arrière des voitures chercher la complice de cette attente, une gamine comme toi avec qui échanger un sourire qui suivrait avec toi l’écoulement d’une goutte sur la vitre, compterait combien de voitures blanches, on en voit plus beaucoup des voitures blanches, elle chantonnerait le même air diffusé par la radio, ça c’était un des meilleurs trucs pour tromper l’attente — chantonner, mais elle finirait par t’abandonner dans cette maudite file du milieu qui se refuse à bouger, il a beau pianoter nerveusement sur le volant ça ne fait pas avancer, alors tu trouves une autre famille à observer la nuque raidie du conducteur les mains volubiles de la mère les grimaces du petit à l’arrière puis ce sentiment de victoire quand finalement tu retrouves la gamine, la dépasses à ton tour, et l’entrée dans Paris, des noms de maréchaux, le métro aérien qu’on dépasse, l’espoir d’arriver bientôt, ça ne change rien au retard mais c’est une telle satisfaction d’arriver enfin, on encaissera les reproches, elle en riant peut-être même qu’elle lèvera les yeux au ciel, lui haussera les épaules en soulevant les bras les paumes ouvertes d’impuissance toi tu te mordilleras les lèvres, à l’œuvre déjà ta précision d’horlogère.

texte écrit dans le cadre du défi écriture, les 40 jours, par François Bon

à la dérobée

Partir un peu tard pour la Gare du Nord, pas le temps de prendre des photos sur le chemin mais s’imprime l’éclat du pont Lafayette, ciel bleu pur en arrière plan. Retrouvailles à Lasne, revoir mon cousin Stéphane, sa ressemblance avec mon père. Dodo me demande Tu veux qu’on regarde encore des photos, oui ?

Préparatifs en cuisine. Je m’étonne toujours du plaisir qu’on a à faire chez les autres ce que l’on aime pas faire chez soi. Phil chantonne, cuisine merveilleusement. Les convives arrivent, on évoque des moments qui nous relient à Clo, cette fois où j’ai attrapé son bras, cette impression que j’ai eu alors de le toucher, lui.

Je regarde Stéphane à la dérobée, ses yeux bruns dans lesquels je retrouve quelque chose de mon père. Jardin, soleil, nourritures, archives, photos encore. Dodo m’offre la nature morte de Maurice que j’aimais beaucoup. À l’arrivée Gare du Nord un texto de mon cousin — nous avions décidé de ne pas nous attendre à la sortie — N’attendons pas deux ans pour nous revoir.

Avec Philippe, Laure Gauthier et Olivier Mellano à la maison de la poésie, Les corps caverneux, belle traversée, fait ressurgir des images. Forêt sentiers creux cendres nuages. La pleine lune derrière les silhouettes de pins. Dodo m’envoie un message, Tu reviens quand tu veux, avec qui tu veux, je me dis que l’été à Lasne doit être chaud et lent.

Les portraits de Clo, des esquisses à l’encre peintes par Maurice, reconnaître le creusement autour de l’œil, lui trouver une certaine ressemblance avec Nina au même âge.

Les jours denses, l’adieu à Claude, les voyages trop rapides, les corrections de Comanche, la nuit claire, la bagarre avec les draps, le manque de sommeil, l’emploi du temps, la présidentielle dont on ne peut pas totalement se foutre.

Nous choisissons Les demoiselles de Rochefort, je m’exaspère en surjouant des chassés croisés de la fin, le film on l’a vu allez dix fois au moins, je croyais que Delphine et Maxence se loupaient, et Alice de me faire la démonstration magistrale, alors tu vois leur camion, le bateau bleu ciel à l’arrière, la chemise jaune de Bill, c’est bien dans ce camion qu’il monte Maxence, Mais alors pourquoi j’étais persuadée que ? C’est parce que tu fais toujours des choses de triste.

à la fin il y a un écho

Toujours ce moment d’incertitude en commençant le journal, ça fait rire Philippe, Tu dis toujours ça. Je regarde les photographies de la semaine, tente de me souvenir de ce qui chaque jour a laissé une trace, de samedi je n’ai aucun souvenir, et il n’y a pas d’images.

Partir légers vers Belleville, quelque chose de bancal, c’est dimanche et sous le soleil Nina manque. Dans le square qui longe le parc de grands pins dressés, je me dis que la beauté c’est cet effet de surprise, des pins dans la ville.

À l’atelier je commence sur les chapeaux de roue, F me surprend à tourner la presse un peu vite, Doucement, en soulevant le papier je m’aperçois que je n’avais pas mis la plaque sous presse, je ris de mon impatience.

Je supprime un fragment de Comanche, la première fois en de telles proportions, c’est assez libérateur. Je découvre le bon usage du point, le plaisir des phrases courtes. Les mots simples. Je me sens de plus en plus funambule, j’aime assez même si ça m’empêche de dormir. Ce qui nourrit mes insomnies ce n’est plus sa présence, mais l’envie d’écrire, et le temps que ça prend.

Vider la chambre de Nina avant de peindre, les allers retours photographiques autour des objets que j’hésite à jeter, Ça tu ne voudrais pas t’en débarrasser ? elle me rétorque que l’objet est parfaitement fonctionnel. Je comprends sa résistance, les sacs, les cartons prennent le chemin de la cave — à la fin il y a un écho.

Je retrouve Nathalie au Chansonnier, nous partageons notre détestation de l’hiver, mon envie d’ailleurs, elle évoque mon chez moi, une terre au sud, elle me dit Tu as plein de chez toi, c’est un peu vrai, ces déracinements d’enfance sont autant d’enracinements possibles.

aide-toi

Ça tombe à point nommé quand la langue fait défaut — du pain bénit pour l’aïeule qui vécut au village jusqu’à vingt ans, parlait une autre langue à la maison, avait appris à ne jamais s’apitoyer sur son sort, à toujours rentrer la peine au-dedans (ça s’échappait la nuit pendant son sommeil et ça donnait des lamentations effrayantes). Cette parole prête à l’usage était bien commode, une manière de dire élégante à l’abri des feuillets roses du petit Larousse, locutions et proverbes, l’aïeule était alors certaine d’éviter les fautes de français. Avec les proverbes elle accompagnait, elle réprimandait, elle consolait enfants et petits-enfants, ses faiblesses bien cachées derrière ces phrases qu’elle trouvait pleines de bon sens. Elle en a transmis l’usage à sa fille qui à son tour s’est cramponnée aux formulations désuètes, On ne peut pas être et avoir été…(face aux assauts du temps), j’ai le creux de la main qui me démange, c’est signe d’argent (quand il venait à manquer). Parfois elle atteignait des sommets, Fais du bien à un marin, il te chie dans la main, la grossièreté surprenait mais il lui fallait bien ça pour redescendre des tours. Si l’une de ses filles peinait à résoudre une difficulté, qu’elle venait à s’en plaindre alors elle recevait un Aide-toi le ciel t’aidera plein d’emphase, ça n’a jamais aidé personne ces phrases toutes faites opposées à la peine, et si par malheur la petite tentait la riposte la mère assénait Ça te passera avant que ça me revienne. La petite se demandait alors ce qui allait revenir, un peu inquiète, et ça la faisait pleurer. Il y avait une certaine griserie à sentir les larmes en roulade sur les joues, pendant que la mère s’était rangée du côté de la colère — parce que ça tient mieux debout la colère et le chagrin c’était trop pour la mère — alors ça tombait du ciel comme une gifle, impitoyable, cinglante, Pleure tu pisseras moins !

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été

le silence du matin ça ne va pas suffire

On avait décidé de revenir du Lude par la mer, on avait oublié comme les rochers étaient nombreux, ou bien le sable avait été emporté par une marée, c’était parfois impossible de contourner les récifs d’hermelles, s’étonner de la désinvolture des plagistes au pied de la falaise qui s’est effondrée cet hiver.

L’accompagner à l’arrêt de bus, se souvenir devant cet arrêt — le même sauf qu’à cette époque là il n’y avait pas d’abri, mais c’était bien là, à mi chemin entre le bar des falaises et ce qui était devenu le village — se souvenir que durant l’hiver 80, avant Noël, il avait neigé, c’était rare autant de neige, sans doute pour ça que je m’en souviens, on faisait des boules grosses comme des oranges et on les balançait sur les façades fermées. Son bus a fini par arriver, je ne m’habitue pas tout à fait à la voir partir.

Longue marche avec A et P, chemins sur le plateau de Bouillon vers Saint-Michel des Loups, A s’émeut, s’accroche au paysage, tout lui parait merveilleux. Nous arrivons au village, assez désert, l’église au cœur, en surplomb, déambulation dans le cimetière qui l’entoure, A disparait, puis P parti a sa recherche, oh comme je déteste ce moment où je ne les ai pas vus entrer dans l’église.

Le couchant exceptionnel, trainer sur la plage pour rallonger le jour, qui aime les veilles de départ ?

Gestes rapides, défaire les lits, avaler le thé, refuser le café, descendre les valises, au moment de fermer la maison je reçois une photo de D par sms, c’est le bout de notre petite avenue de vacances, avec les deux bornes protégeant l’accès à la plage, le même gris, comprendre qu’il est là sans doute, c’est bien son genre, nous ne sommes pas encore partis, retrouvailles au pied de la maison, à la fois contents et frustrés alors que le taxi qui nous conduira à Granville va arriver, se promettre de se revoir bientôt. Derniers rituels avant le train pour Paris, le dimanche à Granville, le Plat Gousset, la piscine, la haute ville, la course des ombres sur la plage, la promesse de revenir l’année suivante.

Au réveil ouvrir la fenêtre de la chambre de N, surprendre l’ombre du bouquet de fleurs séchées sur le mur, revenir dans le salon, retrouver le silence du matin, celui consacré à écrire, se rendre à l’évidence, le silence du matin ça ne va pas suffire.

mardi gras

Comme trop souvent je n’ai aucune idée de ce qu’est devenue la photographie originale, je me contente des noirs et blancs surexposés d’une photocopie laser. C’est mardi gras, le carnaval de Granville, un évènement qui compte dans la région. Je n’en ai aucun souvenir, ni de la fête, ni de la foule, ni du défilé, je ne me souviens de rien mais reste cette image où je me tiens craintive entre mes aînés masqués, devant l’ombre mystérieuse du photographe. Je crois que je pourrais compter sur les doigts d’une main les photos de nous trois réunis, une ou deux d’Algérie où je suis minuscule, nous trois assis sur le canapé fleuri de l’appartement du boulevard Bessières où nous nous sommes installés en rentrant en France et celle-ci, prise sur le parking du port de plaisance de Granville, mon frère à tête de singe — à cette époque il recouvrait ses brouillons de dessins de primates auxquels il vouait une passion aussi forte que pour les avions, ma sœur mutine derrière son loup et son éventail immense, moi et ma capeline de Laura Ingalls, une de mes héroïnes d’enfance — fille de pionniers quittant le Wisconsin pour l’Ouest — dont je dévorais passionnément les aventures en sept tomes colorés. En regardant cette photographie je me souviens surtout des gestes de ma mère, elle aimait nous maquiller — elle avait un temps été esthéticienne — elle utilisait pour les cils un mascara compact de la marque Lancaster, comme une rondelle de gouache dans sa palette qu’il fallait humidifier avant de l’appliquer, Ouvre les yeux, Fixe un point, la brosse en allers retours qui allongeait nos cils de gosses. Je la vois fourrant le sous-pull de mon frère de petit linge pour lui fabriquer sa carrure d’homme singe, je me souviens de sa main qu’elle passait sous l’eau froide pour écraser brusquement nos épis, et de son regard alors plein d’admiration possessive.

ferme les yeux

Andjula Santa et Eugène, Paris 1940

Ferme les yeux. Et tu pourras saisir la lumière qui a toujours manqué à Corbera, l’aurore qui allume le ciel autour de l’Elbe, celle, t’en souviens-tu, qui éclabousse Terra Vecchia pénétrant la rue Droite au levant, celle qui poudre la vallée du Golo par les chaleurs d’été. Pauline s’est résignée dès l’automne, ici l’air serait toujours gris et elle n’aurait d’autre horizon que les fenêtres immobiles et semblables qui s’éclairent de l’autre côté de l’avenue, perdu le brûlé de châtaignes qui imprègne les ruelles du village en novembre, perdue la rumeur des torrents de mars, elle croit l’entendre parfois mais ce n’est que la circulation des voitures au dehors. Quand le jour finit tôt, elle s’inquiète du crissement aigu de la grille de l’ascenseur, c’est comme un cri de bête préhistorique, ça vient de loin, ça fait remonter la peur qui lui prenait le ventre quand elle traversait le sombre silence du village après la classe en hiver, ce même bruit qui nous impressionnera, nous les enfants, un peu hésitants devant l’engin. Pourtant nous prenions tous l’ascenseur, enveloppés par l’odeur de bois vernis et de métal humide, mais auparavant nous avions un rituel, nous éprouvions l’acoustique religieuse du hall de l’immeuble, lançant dans l’air des notes légères alourdies du parfum des pierres froides, et dans les yeux de Pauline se dressait l’ombre de la chapelle de Canaghia. Maintenant tu devines l’incertitude du retour qui l’étreint dès qu’elle pose le pied sur le pont inférieur du Sampiero Corso, à cet instant elle ne peut pas imaginer la guerre, ni les drames qui la cloueront à Corbera, elle se laisse griser par l’air doux de septembre sur la mer quand la côte s’éloigne.

Ferme les yeux. Et ce sera Noël, une réception de mariage ou un banquet de funérailles, tous réunis flûtes pétillantes entre leurs mains volubiles, leurs dents se plantent dans les bugliticce préparés par Pauline, déchirent les tranches salées du lonzu arrivé par colis, le ton monte à commenter la marche du monde, tous refusent de s’accorder, relâchent à l’unisson des volutes de fumée blonde qui s’enroulent autour des ampoules torsadées comme des flammes. Tu voudrais être légère comme les volutes, tu danses ou plutôt tournicotes, dans ta main le petit sac en faux cuir rouge que tu ne lâches plus depuis que tu l’as reçu à Noël, ça fait rire les adultes, tu ris de les voir rire, tu sais comme ça les console de te voir rire et danser, d’être à la fête, alors tu tournes encore, les fleurs de la tapisserie du séjour entrent dans ta ronde, s’épanouissent et t’enveloppent, Poucette étourdie tu tournes jusqu’à t’effondrer, alors ils ont tu leurs désaccords. Pour te faire revenir Pauline froisse des brins de népita entre ses doigts qu’elle agite sous tes narines, puis on glisse un sucre gorgé de myrthe brûlante dans ta gorge.

Ferme les yeux. Ta joue collée contre la paroi du buffet chargé d’odeurs douceâtres, de biscuits, d’anis, de muscat, d’amandes, de chocolat, on t’a raconté qu’Annie petite y avait planté ses dents parce qu’elle avait eu une envie soudaine de chocolat — le chocolat avait disparu depuis la guerre — et, si elle ne se souvient pas d’avoir eu faim, jamais elle ne s’en est plaint, elle n’a pas pu s’empêcher de mordre dans le bois de châtaignier lisse et brun, il fallait voir ses yeux écarquillés ronds comme des billes quand sa bouche a heurté l’amertume de la cire. Bien des années plus tard, alors qu’Annie avait depuis longtemps quitté Corbera il y a toujours eu dans les salons où elle a vécu un buffet de bois brun avec du chocolat dedans.

Ferme les yeux. Les ancêtres cloués au silence dans leurs cadres cuivrés, leurs regards d’outre-tombe, leurs visages aplatis sur le mur du petit couloir qui conduit à la salle de bain, les bacchantes d’Eugène et le chignon haut d’Andjula Santa, le regard de Louis entre le vide et la peur, Pauline au collier de perle qui sourit doucement, tu n’es pas bien sûre, est-ce que trônait sous verre la branche italienne qui justifiait toutes les prédispositions artistiques de la famille — celui-là qui vraiment avait un don pour la musique, celle-là qui aimait peindre les murs, et la petite qui est une véritable artiste — tu pourrais même le dessiner les yeux fermés cet appartement, mais — maintenant tu le sais — ton arrière-grand-père n’était rien que le fils de paysans du Piémont, journalier dans les champs.

Ferme les yeux. Ce sont les doigts d’Annie qui te chatouillent sous le menton après qu’elle t’a roulée dans la grande éponge douce et rose à la sortie du bain, vous riez en même temps, tu aimes ses cheveux longs, sa peau pâle — si pâle qu’on l’appelait tata verte — ses cernes mauves, sa pulsation d’oiseau, tu aimes le moelleux du grand lit qui tangue quand elle te balance joyeusement, oh toute cette tendresse, tu l’aurais presque appelée maman, tu es bien heureuse qu’on te l’ai choisie marraine et de porter Anne-Marie comme deuxième prénom, aujourd’hui tu sais d’où il vient ce prénom et ça te plait plus encore.

Ferme les yeux. Prendras-tu vraiment le risque d’y revenir ? T’obstineras-tu à questionner les murs à défaut des vivants ? Rappelle toi la déception au-dehors devant la façade plate et grise de l’immeuble, où sont les fenêtres hautes et joliment arquées, les corniches gracieuses dont tu croyais te souvenir, et pourquoi ces volets en accordéon de plastique ajoutés il y a peut-être trente ans, toi qui aimais la clarté de la nuit pénétrant la trame des doubles rideaux verts, le voudras-tu vraiment, découvrir dans la lumière grise du premier étage une toute petite famille silencieuse et grave, troublée par le monde vacillant, qui aura recouvert les murs d’enduit dans une grande opération de blanchiment du passé, qui éclairera le gris du jour à la lumière froide d’ampoules basse consommation, il n’y aura rien de la joie de Corbera dans leurs meubles nordiques, dans leurs regards interrogateurs seulement de la méfiance, sauras-tu les attendrir pour qu’ils ouvrent la porte du réduit au fond du couloir probablement transformé en dressing, adieu boîtes à trésors, mystères et encaustiques, adieu vitre fêlée ou s’était glissé l’œil qui veillait sur les enfants punis.

Ferme les yeux, souviens-toi de la joie de Corbera, des chants et des guitares des frangins, des fleurs dorées de la tapisserie, des cocottes, des relents de sauce à la marjolaine — mets un sucre dedans c’est le secret, souviens-toi du geste sûr de Pauline qui découpe les losanges dans la pâte épaisse, du sucre cristal dont elle saupoudre généreusement les frappes après la friture, cette odeur de citron chaud, souviens-toi du bruit du moulin à café, de l’enfance qui s’échappe.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier outils du roman

carrughju drittu [rue droite]

Avant que nous quittions la Corse, l’acte de naissance de ma tante a parlé, et voilà l’adresse de mes grands-parents révélées, 21 rue Droite.

Sur les lieux, j’ai été rassurée de découvrir l’immeuble délabré, pas encore aux mains des promoteurs, j’ai au moins l’impression que oui c’est bien ici que Louis et Pauline ont vécu, entre 1931 et 1938.

La chance, c’est que ce type d’immeuble est si vétuste qu’il n’est pas équipé de digicode, nous avons donc pu entrer à l’intérieur.

Depuis la rue j’avais aperçu une voute, comme on en trouve souvent dans les vieux immeubles de Terra Vecchia.

Sous la voûte, je ne peux m’empêcher de penser à la reproduction de l’Annonciation de Fra Angelico qui décorait le salon de ma grand-mère à Paris, j’ai imaginé que c’est mon arrière-grand-père Jean Joseph qui l’avait d’abord apporté depuis le Piémont en Corse.

Nous continuons notre ascension dans les étages, émus de découvrir les murs délabrés, d’imaginer mon oncle et mes tantes monter les mêmes marches en terrazzo, enfants.

Je suis heureuse d’avoir pu saisir ces images, probable que lors de notre prochain voyage à Bastia l’immeuble aura fait l’objet d’une rénovation.

En attendant les habitant cachent la misère. Après passage du promoteur, pourront-ils encore prétendre à habiter cet immeuble ?

l’oncle d’Amérique

Claude et Jean, Lycée Charlemagne, 1947

Jean sursauta. Un matin de mars, à l’heure où la maison dort encore, des coups résonnent, on frappe à l’entrée de l’appartement, l’oncle Antoine qui dort à ses côtés se redresse brusquement, Ne bouge pas Jean, reste au lit mon petit, mais les coups encore, c’est Andjula Santa qui ouvre la porte. Jean écoute le bruit des bottes qui se rapproche, il se tourne vers l’oncle qui lui adresse un maigre sourire, déjà il est debout, s’habille à la hâte dans la ruelle, le jour n’est pas levé. Les soldats apparurent brutalement dans l’embrasure de la porte de la chambre, ils se découpent comme silhouettes de papier, faiblement éclairés par la clarté du couloir, ils entrent. Jean a peur, cette manière d’être autour d’Antoine, de l’enfermer entre leurs corps immenses. Ils l’emmenèrent.

Jean chuchota. Son copain Claude lui tend la cigarette qu’ils partagent en cachette derrière la porte vitrée du petit réduit, là où s’entassent les boîtes à chaussures, avec dedans les choses précieuses — les courriers, les photos, les certificats –, il y a posée au sol la caisse à outils de Louis, il y a suspendus au mur les balais, les chiffons doux, il y a dans l’air confiné une odeur huileuse de savon noir et d’encaustiques, il y a le silence des secrets partagés. Les volutes de fumée les enveloppent d’une douce torpeur, esquissent dans la pénombre le paysage brumeux d’un roman de chevalerie. Dans la fêlure du verre cathédrale ils découvrent un œil qui les observe.

Jean poussa un cri victorieux. Il jette sa tierce franche avec une joie féroce sur la nappe en damassé des dimanches, roi, dame, valet, rien que du cœur, Claude grimace. A l’autre bout de la table, Louis marmonne, pâle comme un linge, le regard exorbité dans l’espace, évaporé, sa cigarette pendante entre ses doigts maigrelets, sa main molle autour du briquet, fichu briquet. Jean se lève, patiemment installe la cigarette entre le majeur et l’index tremblants de Louis, puis craque une allumette, fait danser la flamme devant ses yeux perdus. C’est la démence qui emporte mon père, l’inquiétude transperça le cœur de Jean.

Jean repoussa le bol. Le désespoir gâte la douceur du lait tiède. Il cherche une issue dans la tapisserie aux fleurs fanées, derrière les fenêtres grises de la salle à manger, sous le tapis aux airs persans, écrasé par un sentiment d’injustice dont — il le sait — il devrait avoir honte, on lui a dit qu’il était désormais l’homme de la maison, alors il faudrait sans broncher voir ses ambitions de devenir ingénieur ruinées pour rapporter un salaire à Corbera, on embauche partout, ce ne sera pas difficile, il retient des larmes d’enfant, sa bouche s’emplit d’un goût amer de désastre. Il pensa, C’est dégueulasse.

C’est l’été, Pierrette enjôleuse, ses deux bras noués en collier ferme autour de son cou, depuis ce matin elle trépigne, supplie, voix frémissante, Emmène-moi, je te promets je serais sage et polie, tu seras fier de moi, je ne vous embêterai pas. Il examine sa petite sœur, le rameau d’olivier en argent épinglé sur le corsage de la robe blanche et mousseuse, ses boucles qu’elle a disciplinées, le châle soyeux d’Angèle sur ses épaules rondes, d’une pichenette il redresse son chapeau, puis il ajuste sa cravate. Il l’emmena.

Ils sortirent du bal étourdis de danses et de rires. Jean est ému de sentir la taille fine de Marcelle glissée au creux du bras, il l’enveloppe d’un regard caressant, son nez busqué, le noir brillant de ses longs cheveux, l’iris brun et humide de ses yeux amandes, ses paupières bistrées de naissance, les immenses anneaux dorés qui lui donnent un air de gitane, elle redresse le menton avant de céder un sourire, il n’en revient pas de sa beauté. En son for intérieur il pensa Mais c’est une reine qui se tient contre moi. Ils allument des cigarettes, en offrent une à la petite. Ils marchèrent lentement dans la nuit d’été.

Jean épousa Marcelle et reconnu l’enfant secret. Il quitta Corbera pour Asnières. Puis ils partirent à Boston. Il devint mon oncle d’Amérique.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été 2020

Louis

C’est une journée grise et douce, Louis est seul devant la table du salon de Corbera, il se tient droit dans son costume en lainage à chevrons, s’il relâche les épaules il tombe. Vertige. Autour rien que du silence, rien que l’oubli, ses yeux semblent perdus bien au-delà de la fenêtre qui donne sur l’avenue. Il se souvient de la plage ouest de Menton, le drame qu’il a deviné à l’horizon, sans hésiter il s’est jeté à l’eau — c’est un bon nageur, depuis l’enfance il plonge au pied de la citadelle, à Ficaghjola, il aime le frisson glacé du premier plongeon, une brûlure froide sur sa peau amollie par la chaleur. Il a nagé vite, la jeune femme abandonnait déjà, aspirée par le fond obscur, il l’a attrapée, l’a soulevée hors de l’eau et l’a obligée à regarder le ciel, il l’a ramenée jusqu’au rivage en nage indienne, la ville, la Marine Nationale, les sauveteurs en mers l’ont récompensé pour son courage et dévouement. Maintenant il fixe un point dans la tapisserie fleurie du salon, cherche une présence amie. Un goût de sel brûle son larynx. Pendant la grande guerre il a refusé de prendre les armes, il a échappé à la prison, peut-être même au pire, on dit qu’une infirmière l’aurait enrôlé comme brancardier pour le sauver de la fusillade. Sous son crâne ça cogne, ça résonne. l’acharnement des soldats de la rue des Saussaies au mois de mars 44, les voix menaçantes, Antoine ne l’avait prudemment pas mêlé à tout cela, une ombre effleure son visage défait, il tremble. Depuis il ne dort plus. Depuis la nuit l’emporte, avec elle la guerre, et le bruit des bombes, la peur, un goût de cendres.  Il a envie de fumer, sa main glisse dans la poche intérieure de la veste à chevrons, il sent le paquet souple sous ses doigts fluets et maladroits, il a du mal à saisir une cigarette, et ce fichu briquet qui ne veut pas s’allumer, son doigt s’étale mollement sur la pierre, il se résigne, devant ses yeux la lueur d’une petite flamme s’extrait de la grisaille, la voix murmurante de Jean le fait sursauter, « papa tu veux du feu » ?
Il aspire une longue bouffée âpre, il ferme les yeux, dans le noir il est seul.