comanche #12

Une photographie de communiant, celle-là conservée dans sa chemise de papier ivoire, estampillée — studio d’art GSM 75 rue de Rivoli Paris, protégée encore par un feuillet de papier cristal moiré. Le portrait a nécessité de lents préparatifs, les cheveux bien peignés, la cravate nouée amoureusement par Marie-Louise, le photographe a orchestré la lumière, la pose, l’angle, l’inclinaison du visage — à peine, le regard — plus loin. Devant le prie-Dieu en bois sculpté tu poses solennellement, sur le pupitre tapissé de velours tes mains gantées tiennent un missel ouvert, autour de ton poignet la ronde perlée du chapelet. Tes épaules se tendent légèrement en arrière comme si tu voulais prendre un peu de distance avec l’événement, te soustraire à l’exigence du photographe — à quel moment as-tu décidé de ne plus croire en Dieu ? Tu as peut-être onze ans, c’est la guerre mais tu souris avec grâce dans les beaux habits prêtés pour l’occasion, le blazer d’épais lainage noir, la pochette immaculée sur le cœur. Et le brassard noué large — orné de franges et dentelles — qui découpe étrangement ta silhouette sur l’arrière plan silencieux. À la commissure des lèvres, un creux, la tendresse de ton sourire retenu. Par un trucage habile, tes jambes se fondent dans un halo blanc, une image idéale pour l’album de famille, on en fait des tirages sur papier cartonné distribués aux proches, les grands-mères pousseront les cris d’extase, ta cousine Micheline tombera amoureuse.

Comment se détacher de la douce mélancolie de tes yeux, attrapée par ce regard, ce lointain, le renflement de tes paupières, cette familiarité nouvelle, maintenant je te reconnais, moi qui étais trop petite. Ton regard. Ton regard en miroir du mien. J’ai huit ans sur ma plage d’enfance, le soleil perce les nuages épais en rayons puissants — ils me fascinent comme les images pieuses que je garde en secret. Les yeux plongés dans le ciel illuminé je devine la présence de Dieu. Dieu existe, il me voit. Je t’imagine à ses côtés, je ne me souviens pas de toi mais je t’imagine qui m’observe en train de croire, serais-tu moqueur, essaierais-tu de m’expliquer pourquoi Dieu n’existe pas ? La nuit dans le noir secret de ma chambre je dis une prière apprise en cachette — Notre père — je te demande de me pardonner de croire. J’ai des questions, peut-être même des reproches à te faire. Tu disais Après la mort il n’y a rien. L’absence n’est pas rien, ni le manque, ni le silence, ni mes mots dans le vide insistant. Je pleure l’effacement, je pleure contre le temps infini de la nuit muette, je serre les poings, tu finis par me convaincre que Dieu n’existe pas, peut-être que tu y mets de cette douceur que je ne sais pas encore, ou que je n’ai pas déjà tout à fait oubliée. La nuit dans le noir secret de ma chambre je t’écarte de mes pensées, je m’endors.

comanche #10

Deux petites photographies en noir et blanc à la bordure dentelée, tirées sur papier Velox. C’est l’été sur une plage dans les années trente. Peut-être la baie de Somme, peut-être la Normandie, ou bien Mèze où vit la famille de Marie-Louise. Deux images en miroir, où tu poses avec Claude et Maurice puis avec Marie-Louise et Claude. Sur chacune d’elles les mêmes gestes tendres, les mêmes timidités, les mêmes silences. Sur la plage vous êtes seuls, il y a un soleil fort qui illumine le sable, brunit les peaux, tend les regards. Il y a Claude avec sa coupe garçonne, vibrante d’énergie intrépide retenue dans ses doigts pincés, sa culotte de bain en tricot trop grande, ses longues jambes en position de danseuse, ses pieds nus qui profitent de la douceur du sable. Louise, ses cheveux ondulent dans le vif du vent, son corps mince tenu droit dans une robe de coton blanc dont la ceinture souligne la taille — je ne retrouve pas le regard hardi de la meulière, mais un visage presque grave, beau. Il y a Maurice, le torse un peu épaissi sous un marcel, son pantalon flotte large autour des tibias, les pieds chaussés d’improbables sandales à rubans. Et toi, tes cannes maigrelettes, tes genoux cagneux, tes sandalettes en cuir, tes petits bras fiers qui s’échappent de la maille lourde de ton costume de bain bicolore, tes cheveux bruns lissés sur le côté, ton sourire mordu, toi encore blotti dans l’enfance.

Il y a le ciel lisse, l’air doux au-dessus de la dune
l’odeur de sable humide sur la plage du matin
les vagues
la limonade sur la terrasse du café de Mèze, les doigts collants de l’avoir goûtée avec l’index
les tours de manège à Sète
les tartines de pain beurrées, saupoudrées de sucre au goûter
les livres jaunis, bouffis d’air marin dans la bibliothèque rance
le bruit sec des pas sur le linoléum vert céladon
le ressac immuable
l’immobilité du soir
le silence épaissi de la nuit
un rêve comme une ellipse de voyage
l’attente d’un mouvement qui t’autorise à chuchoter : tu dors ?
l’aube surprise dans le miroir soleil.

comanche #7

Je lis en boucle tes lettres à Claude. Ma p’tite frangine. Petite sœur chérie. Sœurette chérie. Ma petite Claude. Clo chérie. Ma petite Clo. Au fil du temps ton écriture fine et régulière se déploie, s’arrondit sur le papier fin. Chaque anecdote me réjouit, chaque détail c’est une piste à suivre. J’essaie de me représenter les lieux, les changements de décor, les figures acrobatiques, ton air concentré quand tu écris. Je contemple le trésor. Je te regarde. Tu existes, ces lettres, ces photographies le prouvent, m’émerveillent. Tous ces visages quand dans les albums de Pierrot il ne restait presque rien. Avant sa disparition elle a orchestré un terrible naufrage, elle a méticuleusement vidé les tiroirs, les placards, les bibliothèques, elle s’est débarrassée de ses vêtements, de ses bijoux fantaisie, des bibelots de cuivre rapportés d’Algérie, de sa correspondance. Après sa mort, les quelques effets qui restaient dans l’appartement semblaient avoir été oubliés, abandonnés dans la précipitation — à quel voyage pensait-elle ? Nous avons refermé les tiroirs tout doucement pour faire croire aux pauvres loques que ce n’était rien de grave, on pouvait encore sentir l’odeur lourde et sucrée de son dernier parfum. J’ai contemplé l’héritage qu’elle nous a laissé celui que nous avons dû refuser des dettes à la banque, et le silence, elle qui n’avait pas son pareil pour raconter les histoires. Tu n’as pas souffert. Tu étais trop petite. Finalement ton père c’est Jacques. Ces mots qui m’ont tenue debout qui ont fait mon enfance normale se heurtent au manque qui se diffuse, au chagrin. Que faire de ces arrangements, des non-dits, du trop long silence installé ? Je n’ai pas eu envie de te connaître, cramponnée aux écarts de conduite évoqués par Pierrot, par cette expression consacrée, répétée, dont je maîtrise curieusement le sens depuis l’enfance, Il a donné quelques coups de canif dans le contrat. Elle disait aussi J’ai refait ma vie. Elle avait une foi inébranlable en sa parole, et nous les enfants avec. Déjà en pliant les draps à Oran elle enfouissait l’histoire. Je t’ai porté disparu. Aujourd’hui j’ordonne les photographies en chronologie hasardeuse. Je remonte doucement le fil de ton existence. J’apprivoise ton visage, ton sourire, plonge mes yeux dans les tiens.

C’est une petite photo de studio en noir et blanc sur papier épais, mat. Le tirage a jauni, un pli froisse tes cheveux. C’est un portrait, tu poses de trois quarts, le regard légèrement au-dessus de l’objectif, ailleurs. Autour de ton cou le drapé d’un foulard clair glissé sous le col de ta veste en lainage. Au dos de la photographie une note manuscrite tronquée par un coup de ciseaux pour adapter la photo à un usage administratif, mon petit g-père …ri avec mes…s baisers, Roland. On devine une date illisible sous les fragments pelucheux de la carte où elle dû être collée. Tu dois avoir quatorze ans, ce serait le cœur de l’hiver 44. Tu ne m’as pas raconté la traversée des années d’occupation à Paris, l’onglée à attendre dans la file du ravitaillement, la faim dont tu n’as peut-être pas trop souffert — entre commerçants on s’arrange. Tu habites rue de Rivoli, ou peut-être la rue Ordener chez tes grands-parents. Tu quittes silencieusement l’enfance, ton visage s’affirme, déjà l’audace apparaît, tu fais front, derrière ce regard rêveur tes rêves se dessinent.

Tes portraits entre les mains écrire, faire ressurgir ton enfance, lutter contre l’oubli. Si ces photographies restent un leurre, des fragments immobiles d’ombre et de lumière, il me semble que la douceur de ton sourire m’attendait. Le pétillant de ton regard, maintenant j’en suis dépositaire. Maintenant je m’attache.

comanche #3

Aux souvenirs fragiles, se mêlent les voix familiales. Il fallait survivre. Pour Pierrot ce serait d’abord dormir. Puis choisir la vie. S’étourdir. Un jour — un soir — elle a rencontré Jacques, le style acteur américain à mèche argentée sur regard bleu, grand, épaules solides. Nous sommes alors famille abîmée — en transit — dans un appartement moderne en étage élevé boulevards des Maréchaux, près de la porte de Clichy. Dans la grande pièce à vivre, douce et grise, il y a le canapé recouvert de velours à fleurs baroques où nous posons sagement, les mains posées sur les genoux, les yeux écarquillés, nos visages éclairés de sourires satisfaisant la demande, Un beau sourire pour la photo. Nous y passons quelques mois, peut-être un an, le temps que le cowboy — un soir qu’il nous regarde dormir — décide de tout quitter pour nous entraîner dans le Cotentin. Le temps qu’à l’oreille de Pierrot tu chuchotes, Tu peux me laisser maintenant. La vie reprend sa place. Aucune menace sous les ciels extravagants, ni sous les cris des mouettes en piqué, juste l’oyat courbé sous vent de terre, une falaise brune frontière d’un monde à conquérir, le feu du couchant à travers les fenêtres de la villa Saint-Michel, la mer, l’ombre des nuages en immenses continents vides. C’est l’éden de mon enfance, un territoire de rêveries où j’apprends à t’oublier, abritée par la tendresse du cowboy aux yeux bleus. Tu n’as pas souffert, tu étais trop petite, finalement ton père c’est Jacques. Le refrain maternel, la raison des adultes, le silence installé. Je te tiens à distance, je renonce au chagrin. À chaque rentrée des classes tu réapparais, téméraire — profession du père décédési un professeur s’inquiète, je le rassure, Je ne l’ai pas vraiment connu, ce n’est pas grave. Ça m’arrive de faiblir, de te convoquer lorsque je veux justifier ma peur viscérale de l’avion, mais ce n’est pas vraiment toi, c’est une ombre papillonnante dont je n’ai pas souvenir. Après ta mort, et longtemps après, je n’ai pas posé de questions. Obéissant aux injonctions secrètes et silencieuses de la famille. Faire miennes les légendes de l’accident. Le pressentiment. Ce matin-là il y avait du brouillard. Quand le téléphone a sonné j’ai su. En arrivant à Orly il pleuvait. Parfois ça me rattrape, toujours un même silence, un silence d’avant les sonneries de téléphone, un silence indifférent, un silence de mort, un silence froid qui s’enfonce dans les os, un blanc fébrile d’avant les catastrophes. Puis l’appel, le chaos, une image muette comme un souvenir d’enfance, le ciel bleu d’Oran découpé net dans la baie vitrée — le matin même tu lui caressais la joue. Je me suis tenue debout, j’ai comblé le vide, réfugiée dans les bras tendres du cowboy. J’ai accroché l’oreille à la circulation de nuit en flots apaisants, nuages roses et fragiles de l’aurore, nuages galopants sous vent d’ouest, ceux flambants du soir, nuages furieux d’août, leurs déchirements en tonnerre. J’ai fini par me débrouiller plus ou moins avec la peur.

comanche #2

Chaque fois le même silence. Elle est engourdie par une sorte de lassitude, l’appartement paraît immense après le départ des deux grands pour l’école. Elle a allumé une cigarette. Elle s’est approchée de la baie vitrée du salon. Elle a attrapé cette vue éblouissante au-delà de son reflet, le port d’Oran, la jetée interminable entre le bleu du ciel et celui de la rade. Un bleu qui éclate sous la lumière de février, une lumière crue pleine de promesses qui découpe la silhouette des tankers immobiles. Elle ne s’habitue pas à leur démesure. Les pieds nus sur les grands carreaux couleur sable elle a cru que ça venait par le sol ce froid soudain. Un frissonnement contracte ses épaules. Elle a écrasé sa cigarette fine dans le cendrier abandonné sur la table parmi les vestiges du petit déjeuner qu’elle n’a pas encore débarrassé. Elle a resserré sur sa poitrine la maille fine de son cardigan doré. Elle a commencé à ramasser lentement la vaisselle, le téléphone a sonné, peut-être qu’elle m’a jeté un regard tendre alors que je jouais dans mon parc. Je ne me souviens pas qu’elle ait sursauté, arrachée à sa contemplation par la sonnerie brutale. Je ne me souviens pas de ce moment, comment le pourrais-je ? Je ne me souviens pas qu’elle ait obéi à la voix du téléphone, Madame vous devriez vous asseoir, ni qu’elle s’est laissée tomber sur le sofa. Pourtant j’étais là, je l’écris, ma présence dans le salon d’Oran le 7 février 1972 devient réelle. La vie en Algérie — qui pour notre famille avait commencé à l’automne 67 — n’avait plus de sens, elle venait de se fracasser sur une colline. Il fallait maintenant rentrer à Paris. Il fallait remplir les malles, du linge, des vêtements pour les enfants, des vêtements chauds, il fallait des jouets, les couvertures kabyles, le reste pouvait attendre, le sommeil attendrait aussi. Pierrot a passé la nuit à fumer, les pieds nus sur les carreaux. Du balcon elle a contemplé la baie illuminée, elle a commencé à te parler, toute la nuit elle t’a parlé, debout devant la collection de trente-trois tours elle t’a parlé, puis couchée sur le carrelage froid elle t’a parlé encore. L’aube s’est levée, elle a contemplé le salon, un champ de bataille, bien qu’il n’y ait plus aucun combat à mener. Des malles ouvertes, les restes du diner sur la table, des cigarettes froides dans le cendrier, voilà à quoi ressemblait le dernier réveil à Oran. Elle a défait les lits, replié méthodiquement les draps, dans chaque pli enfouir un peu de douleur. Elle s’est laissée tomber sur une des lourdes chaises western. Elle a allumé une cigarette, nous — les enfants — étions silencieux et inertes, comme posés dans le décor. Mon oncle est arrivé, il a souri de biais en fronçant le nez, il m’a prise dans ses bras, m’a pincé la joue, il a poussé doucement les deux grands dans le couloir orange. Pierrot flottait derrière, depuis le seuil elle a jeté un dernier regard dans l’appartement, aplati sous la lumière du matin. Mon oncle a dit Il faut y aller maintenant. Dans le couloir, deux militaires attendaient, ils nous ont escorté jusqu’à Tafraoui. Sur le tarmac le Fokker était prêt à décoller, le cercueil avait été mis à bord avant notre arrivée, nous sommes montés dans l’avion pour  rejoindre Dar el Beida. Ça ne serait pas si simple alors de quitter Alger, il y avait encore bien des adieux à faire. On a fait déposer le cercueil devant l’entrée du bâtiment 4 de la cité où nous vivions encore quelques mois auparavant, les habitants ont pu te rendre un dernier hommage, ils ont pu nous regarder avec une sorte d’effroi, ils ont présenté à ma mère de sincères condoléances. Le jour tombait, nous sommes partis à l’aéroport, il n’y avait plus beaucoup de trafic à cette heure-là, c’était plutôt calme, c’était comme si un voile paisible adoucissait l’austérité du moment. Il fallait que ça dérape, il fallait une scène, de celles qu’on raconte longtemps après, une scène qui donnerait un peu plus d’épaisseur au départ. L’officier des frontières a affirmé que je ne quitterais pas le territoire parce que nous ne pouvions pas présenter l’autorisation paternelle. L’air s’est alourdi, une poudrière. Ma mère sentait sa gorge qui prenait feu, elle ne respirait plus que le brouillard de ses Kool menthol depuis l’accident. Mon oncle a pris la parole, la discussion tournait à l’absurde, l’officier ne voulait pas comprendre, tu n’avais évidemment pas pu remplir la fameuse autorisation paternelle puisque tu venais de t’écraser sur une colline, tu étais maintenant dans un cercueil, c’était pour cela que nous quittions l’Algérie. Après ce qui a semblé des heures pendant lesquelles je n’ai pas lâché le cou de mon oncle on a rejoint le tarmac où stationnait le DC 8 d’Air Afrique. J’ai quitté la ville par les airs, soulevée, arrachée du sol où je suis née, dont je ne garderai aucun souvenir. Se souvenir d’Alger ce serait l’inventer, son odeur de sable, sa douceur, sa côte caressée par la mer, la neige sur le Lalla Khedidja. Alger ne serait jamais plus qu’une promesse de voyage, une carte postale dont je m’éloignerai en rêve, par la mer, j’abandonnerai lentement les arcades du boulevard Che Guevara, la wilaya, la silhouette de Notre-Dame d’Afrique, les cubes blancs de la kasbah, les rêves de sable.

comanche #1

C’est un matin d’août au soleil chaud, dans le cimetière marin de San-Martino-Di Lota. Sous un bleu étincelant nous enterrons ma mère. Ma mère la louve. Elle qui a toujours voulu nous protéger. Elle l’orgueilleuse, elle qui avait frôlé la mort à douze ans, qui croyait deviner l’avenir dans les tâches d’encre, qui aimait les oiseaux même en cage, qu’on appelait Pierrot, qui fumait depuis toujours, qui aimait les courants d’air, qui a eu plusieurs vies — elle a arrêté de fumer, elle s’est murée dans une langue aphasique, elle a posé son regard dans le vide et elle a fermé les yeux. Depuis le cimetière les roches couvertes de chênaies et de maquis descendent vers la mer, plongent leurs verts moussus dans l’eau étincelante. La brume tiède posée sur l’horizon — le vaste ciel blanchi de soleil — le calme implacable après une nuit fébrile à répéter les funérailles, la route en lacets — la peur — le monde devant la grille d’entrée du cimetière — la peur — la marche lente entre les mausolées le cercueil glissé dans la pierre du caveau — la peur et pas même une poignée de terre à jeter. Devant moi le dernier visage de ma mère, le visage de ma mère les yeux fermés, le visage de ma mère la bouche ouverte avec les joues en dedans. Je me mords les joues, je ferme les yeux. Il y a des bouches serrées, des étreintes, des épaules trop hautes. J’ai mal au cœur. J’ai pensé on n’enterre pas les gens qu’on aime par cette chaleur et par ce bleu. J’ai pensé la mort va avec la pluie. Ahurie. Lourde. Il y a des fourmis qui grimpent dans ma tête. La chaleur se répand au-dessus de mes lèvres sèches, glisse sur mes pommettes, encercle mes yeux fermés. Il fait chaud mes dents claquent. Du fer dans la bouche. La famille, les amis trop nombreux. L’entêtement des immortelles. Je suffoque. Je me tourne vers le large, il y a la présence familière de l’île d’Elbe sa silhouette mauve nimbée de chaleur des perles de soleil à la surface de l’eau. Je crois que c’est à ce moment-là que je me suis souvenue que tu étais mort, et qu’avant de mourir tu avais été mon père. J’ai pensé Je suis orpheline, deux fois. C’est là, c’est sous la lumière impétueuse, dans le scintillement qui m’éblouit, rien qu’un mirage, un morceau de chagrin sans forme ni couleur, une odeur de pierre chaude portée par le vent léger, un fantôme invisible dans la touffeur d’août, c’est toi. J’ai pensé à ton enterrement, je crois qu’il pleuvait le jour de ton enterrement. J’ai commencé à me souvenir. Comment j’ai grandi avec la tendresse d’un autre. Comment j’ai décidé que tu n’étais pas aimable. Je me suis sentie coupable. J’ai voulu en savoir plus sur toi, ça tournait un peu en rond, mais tu devenais un mec sympa. Je ne sais pas par quel découragement, par quel désaveu, quelle peur j’ai renoncé, j’ai refermé la porte, je l’ai affirmé avec un aplomb qui me surprend tellement aujourd’hui. Heureusement tu avais glissé ton pied dans la porte.

aide-toi

Ça tombe à point nommé quand la langue fait défaut — du pain bénit pour l’aïeule qui vécut au village jusqu’à vingt ans, parlait une autre langue à la maison, avait appris à ne jamais s’apitoyer sur son sort, à toujours rentrer la peine au-dedans (ça s’échappait la nuit pendant son sommeil et ça donnait des lamentations effrayantes). Cette parole prête à l’usage était bien commode, une manière de dire élégante à l’abri des feuillets roses du petit Larousse, locutions et proverbes, l’aïeule était alors certaine d’éviter les fautes de français. Avec les proverbes elle accompagnait, elle réprimandait, elle consolait enfants et petits-enfants, ses faiblesses bien cachées derrière ces phrases qu’elle trouvait pleines de bon sens. Elle en a transmis l’usage à sa fille qui à son tour s’est cramponnée aux formulations désuètes, On ne peut pas être et avoir été…(face aux assauts du temps), j’ai le creux de la main qui me démange, c’est signe d’argent (quand il venait à manquer). Parfois elle atteignait des sommets, Fais du bien à un marin, il te chie dans la main, la grossièreté surprenait mais il lui fallait bien ça pour redescendre des tours. Si l’une de ses filles peinait à résoudre une difficulté, qu’elle venait à s’en plaindre alors elle recevait un Aide-toi le ciel t’aidera plein d’emphase, ça n’a jamais aidé personne ces phrases toutes faites opposées à la peine, et si par malheur la petite tentait la riposte la mère assénait Ça te passera avant que ça me revienne. La petite se demandait alors ce qui allait revenir, un peu inquiète, et ça la faisait pleurer. Il y avait une certaine griserie à sentir les larmes en roulade sur les joues, pendant que la mère s’était rangée du côté de la colère — parce que ça tient mieux debout la colère et le chagrin c’était trop pour la mère — alors ça tombait du ciel comme une gifle, impitoyable, cinglante, Pleure tu pisseras moins !

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été

le silence du matin ça ne va pas suffire

On avait décidé de revenir du Lude par la mer, on avait oublié comme les rochers étaient nombreux, ou bien le sable avait été emporté par une marée, c’était parfois impossible de contourner les récifs d’hermelles, s’étonner de la désinvolture des plagistes au pied de la falaise qui s’est effondrée cet hiver.

L’accompagner à l’arrêt de bus, se souvenir devant cet arrêt — le même sauf qu’à cette époque là il n’y avait pas d’abri, mais c’était bien là, à mi chemin entre le bar des falaises et ce qui était devenu le village — se souvenir que durant l’hiver 80, avant Noël, il avait neigé, c’était rare autant de neige, sans doute pour ça que je m’en souviens, on faisait des boules grosses comme des oranges et on les balançait sur les façades fermées. Son bus a fini par arriver, je ne m’habitue pas tout à fait à la voir partir.

Longue marche avec A et P, chemins sur le plateau de Bouillon vers Saint-Michel des Loups, A s’émeut, s’accroche au paysage, tout lui parait merveilleux. Nous arrivons au village, assez désert, l’église au cœur, en surplomb, déambulation dans le cimetière qui l’entoure, A disparait, puis P parti a sa recherche, oh comme je déteste ce moment où je ne les ai pas vus entrer dans l’église.

Le couchant exceptionnel, trainer sur la plage pour rallonger le jour, qui aime les veilles de départ ?

Gestes rapides, défaire les lits, avaler le thé, refuser le café, descendre les valises, au moment de fermer la maison je reçois une photo de D par sms, c’est le bout de notre petite avenue de vacances, avec les deux bornes protégeant l’accès à la plage, le même gris, comprendre qu’il est là sans doute, c’est bien son genre, nous ne sommes pas encore partis, retrouvailles au pied de la maison, à la fois contents et frustrés alors que le taxi qui nous conduira à Granville va arriver, se promettre de se revoir bientôt. Derniers rituels avant le train pour Paris, le dimanche à Granville, le Plat Gousset, la piscine, la haute ville, la course des ombres sur la plage, la promesse de revenir l’année suivante.

Au réveil ouvrir la fenêtre de la chambre de N, surprendre l’ombre du bouquet de fleurs séchées sur le mur, revenir dans le salon, retrouver le silence du matin, celui consacré à écrire, se rendre à l’évidence, le silence du matin ça ne va pas suffire.

mardi gras

Comme trop souvent je n’ai aucune idée de ce qu’est devenue la photographie originale, je me contente des noirs et blancs surexposés d’une photocopie laser. C’est mardi gras, le carnaval de Granville, un évènement qui compte dans la région. Je n’en ai aucun souvenir, ni de la fête, ni de la foule, ni du défilé, je ne me souviens de rien mais reste cette image où je me tiens craintive entre mes aînés masqués, devant l’ombre mystérieuse du photographe. Je crois que je pourrais compter sur les doigts d’une main les photos de nous trois réunis, une ou deux d’Algérie où je suis minuscule, nous trois assis sur le canapé fleuri de l’appartement du boulevard Bessières où nous nous sommes installés en rentrant en France et celle-ci, prise sur le parking du port de plaisance de Granville, mon frère à tête de singe — à cette époque il recouvrait ses brouillons de dessins de primates auxquels il vouait une passion aussi forte que pour les avions, ma sœur mutine derrière son loup et son éventail immense, moi et ma capeline de Laura Ingalls, une de mes héroïnes d’enfance — fille de pionniers quittant le Wisconsin pour l’Ouest — dont je dévorais passionnément les aventures en sept tomes colorés. En regardant cette photographie je me souviens surtout des gestes de ma mère, elle aimait nous maquiller — elle avait un temps été esthéticienne — elle utilisait pour les cils un mascara compact de la marque Lancaster, comme une rondelle de gouache dans sa palette qu’il fallait humidifier avant de l’appliquer, Ouvre les yeux, Fixe un point, la brosse en allers retours qui allongeait nos cils de gosses. Je la vois fourrant le sous-pull de mon frère de petit linge pour lui fabriquer sa carrure d’homme singe, je me souviens de sa main qu’elle passait sous l’eau froide pour écraser brusquement nos épis, et de son regard alors plein d’admiration possessive.

ferme les yeux

Andjula Santa et Eugène, Paris 1940

Ferme les yeux. Et tu pourras saisir la lumière qui a toujours manqué à Corbera, l’aurore qui allume le ciel autour de l’Elbe, celle, t’en souviens-tu, qui éclabousse Terra Vecchia pénétrant la rue Droite au levant, celle qui poudre la vallée du Golo par les chaleurs d’été. Pauline s’est résignée dès l’automne, ici l’air serait toujours gris et elle n’aurait d’autre horizon que les fenêtres immobiles et semblables qui s’éclairent de l’autre côté de l’avenue, perdu le brûlé de châtaignes qui imprègne les ruelles du village en novembre, perdue la rumeur des torrents de mars, elle croit l’entendre parfois mais ce n’est que la circulation des voitures au dehors. Quand le jour finit tôt, elle s’inquiète du crissement aigu de la grille de l’ascenseur, c’est comme un cri de bête préhistorique, ça vient de loin, ça fait remonter la peur qui lui prenait le ventre quand elle traversait le sombre silence du village après la classe en hiver, ce même bruit qui nous impressionnera, nous les enfants, un peu hésitants devant l’engin. Pourtant nous prenions tous l’ascenseur, enveloppés par l’odeur de bois vernis et de métal humide, mais auparavant nous avions un rituel, nous éprouvions l’acoustique religieuse du hall de l’immeuble, lançant dans l’air des notes légères alourdies du parfum des pierres froides, et dans les yeux de Pauline se dressait l’ombre de la chapelle de Canaghia. Maintenant tu devines l’incertitude du retour qui l’étreint dès qu’elle pose le pied sur le pont inférieur du Sampiero Corso, à cet instant elle ne peut pas imaginer la guerre, ni les drames qui la cloueront à Corbera, elle se laisse griser par l’air doux de septembre sur la mer quand la côte s’éloigne.

Ferme les yeux. Et ce sera Noël, une réception de mariage ou un banquet de funérailles, tous réunis flûtes pétillantes entre leurs mains volubiles, leurs dents se plantent dans les bugliticce préparés par Pauline, déchirent les tranches salées du lonzu arrivé par colis, le ton monte à commenter la marche du monde, tous refusent de s’accorder, relâchent à l’unisson des volutes de fumée blonde qui s’enroulent autour des ampoules torsadées comme des flammes. Tu voudrais être légère comme les volutes, tu danses ou plutôt tournicotes, dans ta main le petit sac en faux cuir rouge que tu ne lâches plus depuis que tu l’as reçu à Noël, ça fait rire les adultes, tu ris de les voir rire, tu sais comme ça les console de te voir rire et danser, d’être à la fête, alors tu tournes encore, les fleurs de la tapisserie du séjour entrent dans ta ronde, s’épanouissent et t’enveloppent, Poucette étourdie tu tournes jusqu’à t’effondrer, alors ils ont tu leurs désaccords. Pour te faire revenir Pauline froisse des brins de népita entre ses doigts qu’elle agite sous tes narines, puis on glisse un sucre gorgé de myrthe brûlante dans ta gorge.

Ferme les yeux. Ta joue collée contre la paroi du buffet chargé d’odeurs douceâtres, de biscuits, d’anis, de muscat, d’amandes, de chocolat, on t’a raconté qu’Annie petite y avait planté ses dents parce qu’elle avait eu une envie soudaine de chocolat — le chocolat avait disparu depuis la guerre — et, si elle ne se souvient pas d’avoir eu faim, jamais elle ne s’en est plaint, elle n’a pas pu s’empêcher de mordre dans le bois de châtaignier lisse et brun, il fallait voir ses yeux écarquillés ronds comme des billes quand sa bouche a heurté l’amertume de la cire. Bien des années plus tard, alors qu’Annie avait depuis longtemps quitté Corbera il y a toujours eu dans les salons où elle a vécu un buffet de bois brun avec du chocolat dedans.

Ferme les yeux. Les ancêtres cloués au silence dans leurs cadres cuivrés, leurs regards d’outre-tombe, leurs visages aplatis sur le mur du petit couloir qui conduit à la salle de bain, les bacchantes d’Eugène et le chignon haut d’Andjula Santa, le regard de Louis entre le vide et la peur, Pauline au collier de perle qui sourit doucement, tu n’es pas bien sûre, est-ce que trônait sous verre la branche italienne qui justifiait toutes les prédispositions artistiques de la famille — celui-là qui vraiment avait un don pour la musique, celle-là qui aimait peindre les murs, et la petite qui est une véritable artiste — tu pourrais même le dessiner les yeux fermés cet appartement, mais — maintenant tu le sais — ton arrière-grand-père n’était rien que le fils de paysans du Piémont, journalier dans les champs.

Ferme les yeux. Ce sont les doigts d’Annie qui te chatouillent sous le menton après qu’elle t’a roulée dans la grande éponge douce et rose à la sortie du bain, vous riez en même temps, tu aimes ses cheveux longs, sa peau pâle — si pâle qu’on l’appelait tata verte — ses cernes mauves, sa pulsation d’oiseau, tu aimes le moelleux du grand lit qui tangue quand elle te balance joyeusement, oh toute cette tendresse, tu l’aurais presque appelée maman, tu es bien heureuse qu’on te l’ai choisie marraine et de porter Anne-Marie comme deuxième prénom, aujourd’hui tu sais d’où il vient ce prénom et ça te plait plus encore.

Ferme les yeux. Prendras-tu vraiment le risque d’y revenir ? T’obstineras-tu à questionner les murs à défaut des vivants ? Rappelle toi la déception au-dehors devant la façade plate et grise de l’immeuble, où sont les fenêtres hautes et joliment arquées, les corniches gracieuses dont tu croyais te souvenir, et pourquoi ces volets en accordéon de plastique ajoutés il y a peut-être trente ans, toi qui aimais la clarté de la nuit pénétrant la trame des doubles rideaux verts, le voudras-tu vraiment, découvrir dans la lumière grise du premier étage une toute petite famille silencieuse et grave, troublée par le monde vacillant, qui aura recouvert les murs d’enduit dans une grande opération de blanchiment du passé, qui éclairera le gris du jour à la lumière froide d’ampoules basse consommation, il n’y aura rien de la joie de Corbera dans leurs meubles nordiques, dans leurs regards interrogateurs seulement de la méfiance, sauras-tu les attendrir pour qu’ils ouvrent la porte du réduit au fond du couloir probablement transformé en dressing, adieu boîtes à trésors, mystères et encaustiques, adieu vitre fêlée ou s’était glissé l’œil qui veillait sur les enfants punis.

Ferme les yeux, souviens-toi de la joie de Corbera, des chants et des guitares des frangins, des fleurs dorées de la tapisserie, des cocottes, des relents de sauce à la marjolaine — mets un sucre dedans c’est le secret, souviens-toi du geste sûr de Pauline qui découpe les losanges dans la pâte épaisse, du sucre cristal dont elle saupoudre généreusement les frappes après la friture, cette odeur de citron chaud, souviens-toi du bruit du moulin à café, de l’enfance qui s’échappe.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier outils du roman