me rapprocher d’elle

Dans la chambre louée chez l’habitant pour le week-end, je referme ma valise, goûte l’impression fugitive d’être une autre. Des tartines beurrées et un café serré en terrasse près de l’hôtel de ville, ça me semble un luxe, puis rejoindre Arnold et Nicolai au musée des Beaux Arts. Devant le Campo Vaccino peint par Paul Bril, les garçons tentent de me rappeler la géographie de Rome, dont je ne garde que des images fragiles.

Je déroule triomphante le papier de soie qui emballe les outils de gravure achetés tout à l’heure quai de Montebello, caresse le bois vernis, le métal. Je rêve que l’effet sera le même qu’avec l’appareil photo — ce qu’il a changé dans ma pratique, mon rapport à la ville, au temps même. Est ce que chaque outil réveillerait un même désir ?

Jane — l’américaine — a bien reçu la carte achetée rue Monsieur le Prince, elle m’écrit — I want you to know that if you decide to come to Tampa sometime, I will give you a personal tour. Si les ciels photographiés par François Bon cet été m’ont fait forte impression, si l’idée d’approcher Key West comme mon père l’a fait en 1952 est tentante, j’ai toujours une résistance à l’idée d’aller en Floride.

Deux groupes de boulistes se partagent un terrain du boulevard Richard Lenoir. Un des deux groupes, d’une moyenne d’âge peut-être un peu plus jeune, a allumé une enceinte, Highway to hell. Ça surprend, pas raccord avec le flegme que j’ai toujours associé à la pétanque, sans doute de l’avoir vue pratiquée sous les pins en Corse.

En apprenant la nouvelle, l’émotion. Me revient la découverte de La place, au lycée en 1985 — la lecture qu’en avait fait Anne-Marie Garat, comme leurs parcours me semblent reliés. Savoir ce que je dois à Une femme, Les années, livres de chevet durant l’écriture de Comanche.

Devant la fromagerie l’attente, l’homme devant moi chante, je le trouve d’abord étrange, le menton légèrement rentré, ses yeux fixés vers la vitrine, l’oscillation du corps. J’écoute, ne reconnais pas le chant, il reprend plusieurs fois la même phrase, il parait enfermé dans les paroles, comme s’il en cherchait le sens, peut-être qu’il répète, l’étrange glisse vers le beau, Si vous me disiez que la Terre à tant tourner vous offensa…

Xavier évoque son rapport à Modiano. Au début des années quatre-vingt les livres alignés dans la bibliothèque de sa mère, leurs tranches particulières — à cette époque elle commandait chez France Loisirs. La lecture est venue bien plus tard. Ça m’a rappelé que cette semaine j’ai plusieurs fois regardé le bloc Kundera, quatre titres tout en bas de la bibliothèque des toilettes, Kundera en folio, auteur que ma mère dévorait à cette même époque. Je n’en ai jamais ouvert un seul, et si je le lisais aujourd’hui je crois que ce serait plus une manière de me rapprocher d’elle.

l’obstination des vagues

Les vases communicants, épisode 3. Partage de ciels et de vagues avec Pierre Ménard.

l’obstination des vagues (images Pierre Ménard / texte et voix Caroline Diaz)

C’était le même voyage, le même retour. Sur la promenade l’herbe avait jauni. On revenait toujours au même endroit mais cet été serait peut-être une dernière fois. Malgré l’obstination des vagues. Malgré leurs caresses effervescentes. Malgré la mémoire des étés d’avant, l’estompe du ciel, la laisse de mer. Je te demandais pourquoi pas l’ennui, pourquoi pas le sable, pourquoi pas nos corps roulés comme les morceaux de verres dépolis trouvés sur la plage dont on lèche la surface pour faire apparaitre le brillant pour se saler la langue. Ce serait la dernière fois d’aller chaque soir voir le soleil répandre un or vif sur la mer, la dernière fois contempler l’horizon sous ciel d’août, guetter le rayon vert, les métamorphoses. Effacer les spectres comme le vieux la vieille leur chagrin de parents orphelins. Un secret, comme la mer avalée par le sable, comme la danse enjouée de feux follets.
On a été dans la vallée ce serait la dernière fois. On marchait à couvert on cherchait les odeurs d’humus. C’était feuilles mortes, caillasses éclaircies, partout on devinait la soif. La rivière n’était plus qu’un fantôme, un silence résigné. Les feux follets dansaient encore. En plein jour ils dansaient et tu en as saisi l’improbable magie. Une charge électrique comme un orage. On a entendu des voix, le désir des vagues. On est reparti vers la mer abattus par la soif de la vallée. Une silhouette brulée dans le contrejour, insistante comme une ombre. Un instant j’ai cru que c’était moi. J’ai filmé les tamaris sous le vent, ça m’a fait sourire d’avoir grandi avec ce nom à l’oreille. Longtemps ignorante que c’était ces ramures doucereuses j’ai fait semblant d’avoir toujours su — comme de savoir le nom de tous les arbres. La mer nous appelait, on avançait lentement vers la plage. On ne voulait pas froisser le sable. L’empreinte des vagues. On se laissait gonfler de nos bouffées d’enfance.

Et la vidéo de Pierre :