25 rue des Marais

atlas Jacoubet, Paris, détail

À la mi-juillet 1851, Baudelaire est de retour à Paris, au 31bis rue des Marais (ou rue des Marais du Temple, ou rue des Marais Saint-Martin) puis chez Jeanne Duval, au 25 de la même rue. Comme la plupart des lieux où il a vécu, cette maison a disparu, la rue elle même n’existe plus. La rue des Marais reliait la rue du faubourg Saint-Martin à la rue du Temple, en 1855 Haussmann à l’œuvre perce le boulevard de Magenta, arrache en son centre le côté impair de la rue des Marais et la caserne Vérines en recouvrira l’extrémité. Sa proximité avec le lieu où je vis aujourd’hui, le fait que nous nous soyons installés à Paris rue de Malte de 1996 à 1999, mon goût des signes… c’est là que j’irais sur les traces du poète. Commencer par l’étude de plans anciens pour recouper les informations, comprendre qu’il reste aujourd’hui quatre fragments de la rue des Marais, sous les noms de rue de Nancy, place Jacques Bonsergent (uniquement le côté pair de la rue), puis rue Albert Thomas, enfin rue de Malte. La rue de Nancy s’inscrit dans le prolongement du passage du Désir, c’est une voie étroite et calme à l’architecture mixte dont le tracé n’a sans doute pas bougé depuis 1851. Rien ne laisse deviner la présence de Baudelaire, aujourd’hui quelques immeubles haussmanniens parmi des bâtiments d’un ou deux étages — la direction de la sécurité de proximité parisienne, l’espace Japon, des hôtels endormis — de la brique, de la pierre de Paris, de la pierre de Taille. L’immeuble du n°11, plus étroit, suggère un bâti plus ancien. Je prends quelques photos sans conviction, ce n’était pas ces bâtiments, ni ces portes, ni ces fenêtres, ce n’était pas ces hauteurs, ces enduits, cet asphalte, si je veux des pavés il me faut retourner sur les bords du canal. La rue dessine une légère courbe avant de se jeter sur le boulevard de Magenta.

Paris, rue de Nancy, mars 2021
Paris, place Jacques Bonsergent, mars 2021

C’est là tout autre ambiance, circulation dense, voitures, bus, vélos et trottinettes, place grouillante, « la rue assourdissante autour de moi hurlait. » Il faut alors imaginer le tracé de la rue en traversant les quatre voies, les terre-pleins, les pistes cyclables, pour arriver sur la place Jacques Bonsergent, surtout il faut faire abstraction de la République qui attire sur la droite pour dresser le bâti du trottoir impair de la rue des Marais, précisément là où vivait Baudelaire — j’ai pu le vérifier sur l’atlas de Jacoubet. Je longe la place, sur la gauche l’entrée du passage des Marais reste la seule mention de l’ancienne rue. Je m’engage rue Albert Thomas, des immeubles ouvriers et du Haussmann — encore — quelques commerces tendance s’y risquent. L’église Saint-Martin-des-Champs à l’abri d’un échafaudage me donne un faux espoir, elle a été construite en 1854, Baudelaire avait déjà fui vers une autre demeure. J’ai parcouru ces rues quelques fois, mais je n’y ai pas vraiment de souvenirs, je ne connais pas l’histoire de ces lieux, je peux seulement rêver ce Paris disparu, imaginer les soirées agitées du café le Peletier où se retrouvait la basse bohème, m’émouvoir de la beauté paradoxale d’un échafaudage, devenir une passante. Au bout de la rue Albert Thomas se dresse l’immense mur en pierre de taille de la caserne Vérines, une plaque signale qu‘ici s’élevaient de 1822 à 1839 le Diorama de Daguerre et le laboratoire où celui-ci, perfectionnant l’invention de Joseph Nicéphore Nièpce découvrit le daguerréotype. C’est de cet endroit, au 5 rue des Marais, qu’en 1838 Daguerre photographie le Boulevard du Temple, ne pas s’illusionner du calme apparent, si on ne voit pas grouiller la foule c’est que les déplacements étaient trop rapides pour être enregistrés par le daguerréotype, pourtant on devine une forme humaine en bas à gauche de l’image, un homme qui se fait cirer les chaussures, le chiffonnier ne doit pas être bien loin. C’est l’une des toutes premières photos du monde, c’est peut-être la seule représentation du quartier tel que Baudelaire l’a connu, vu d’en haut, Paris décor, d’avant les grands chantiers, d’avant les expropriations pour cause d’utilité publique, celui de la mélancolie des vieux faubourgs, celui auquel je rêve à travers la foule anonyme, dans la ville fermée, absente à elle-même.

Paris, Boulevard du temple, par Daguerre en1838
Paris, place de la République, mars 2021

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier Baudelaire

la belle équipe

Revenir à La belle équipe en quête d’images pour préparer un montage en hommage à Martine, là où nous nous sommes rencontrées en septembre. En réalité nous nous étions rencontrées pendant l’été, elle avait réagi à l’un de mes textes, elle y avait décelé matière à histoire, c’était une porte que j’ouvrais sur le conte mais je ne me sentais pas capable d’aller au-delà, je me souviens avoir hésité au cours de nos échanges, j’aurais aimé qu’elle s’en empare. Puis il y a eu cette proposition d’écriture Des mains, et nos textes publiés quasi simultanément sur le Tiers Livre, à évoquer chacune les mains de nos mères. Nous découvrons ensemble nos textes réciproques, nous nous étonnons de cette proximité, nous commençons des échanges plus soutenus, évoquons la possibilité de nous rencontrer dans la vraie vie. Le rendez-vous s’est lancé sur la page du groupe d’écriture, je me souviens de ma petite peur à voir d’autres membres de l’atelier participer à la conversation, intimidée que ça puisse prendre l’allure de grandes retrouvailles, finalement les contraintes d’emploi du temps ont pris le dessus, avec Xavier et Thibaut nous nous retrouverons à quatre. Un moment important, porté par la générosité de Martine, la chaleur inhabituelle de septembre, les boissons pétillantes, la confiance que nous nous sommes accordée, là, à la terrasse de son café fétiche, La belle équipe. Nous avons évoqué nos parcours, nos projets d’écriture, nos empêchements, nos envies, le temps a glissé, nous nous sommes promis de recommencer, bientôt. Reconfinement. Automne. Hiver. Apprendre brutalement la disparition de Martine, ne pas y croire. Aujourd’hui je me décide à revenir à La belle équipe. Sauf que le bistrot ne fait plus que de la vente à emporter. Sauf qu’il fait gris et froid, que c’est pas un temps à photographier. Deux jeunes femmes se tiennent derrière les tables garnies de bouquets et de menus, elles m’interpellent, je leur demande si je peux faire quelques photos, elles m’opposent qu’elles doivent demander au patron, qui n’est pas là, je regarde les chaises vides rangées sous l’auvent de la terrasse, m’autorise, rêve au printemps, de la terrasse ouverte, de comment y revenir, sans Martine.

l’impossible inventaire

La veille Nina avait découvert l’appartement, les enfants du propriétaire défunt y organisaient un vide-maison, elle était rentrée toute joyeuse avec son butin, pellicules périmées, d’autres à développer, éprouvettes, boîtes d’allumettes, bougies, élastique à coudre, bandes médicales, feuilles ornées de motifs chinoisants, un cendrier de la marque Camel, une guirlande d’angelots lumineux, une carte d’étudiante en urbanisme à l’Université de Paris datée de 1960. Elle nous décrit l’appartement ancien, immense et splendide, chargé d’un fatras d’objets dont les héritiers souhaitent se débarrasser. La vente se poursuit aujourd’hui, Alice et moi décidons d’y aller, guidée par Nina ravie d’y retourner. Nous entrons dans le paisible passage du Désir par la grille entrouverte sur le boulevard de Strasbourg, la cour pavée bordée de bâtiments au façades disparates abrite des logements et des ateliers, par une fenêtre ouverte un chat nous salue. L’appartement est logé dans l’immeuble haussmannien au fond du passage clos par une porte cochère. Au bout de l’interphone aucune voix, la porte s’ouvre sans sésame, nous grimpons deux étages, le fils nous accueille dans l’immense entrée encombrée. Il nous dresse rapidement le portrait de son père — artiste à l’ego envahissant — comme pour nous préparer au spectacle, vous pouvez aller partout dans l’appartement, ouvrir chaque porte, chaque tiroir, si vous voyez du scotch de chantier sur un objet c’est qu’il n’est pas à vendre, il désigne au-dessus de nos têtes un lustre orné d’adhésif rouge et blanc. Il asperge nos mains de lotion hydroalcoolique, nous voilà libres de circuler dans l’invraisemblable capharnaüm.

L’appartement fait plus de cent soixante mètres carrés, il jouit de l’immense hauteur de plafond de l’étage noble, et deux mezzanines viennent augmenter la surface envahie d’objets dont l’inventaire paraît impossible : statues et statuettes, poupées dénudées en plastique, en porcelaine, marionnettes, mannequins, plâtres moulés, masques, têtes, bustes, cartons de photographies, d’archives, sur les cartons des noms de pays, Grèce, Crète, Egypte, Mexique, papiers divers, empilés dans des caisses, en cahiers, en blocs, en rouleaux, croquis, lettres, manuels poussiéreux, outils, règles, compas, jumelles, bombes de vernis, colle, peintures, pinceaux, cadres, tableaux, bocaux d’ossements, de coquillages, de pierres, de boutons, fleurs artificielles, miroirs, et quantité d’objets dont nous ne devinons même pas l’usage, entre les pièces chaque chambranle est habillé de cartes postales, photographies de masques et statuaires antiques. Je traverse un couloir-bibliothèque — des livres du sol au plafond — j’entre dans la cuisine, un mur brûlé surplombe l’évier encombré, partout ailleurs s’accumulent des théières et cafetières en métal argenté, des manuels de recettes, des menus de réveillon, des notes incompréhensibles scotchées sur les portes de placards, au-dessus des meubles une collection de bouteilles en verre coloré patinées de graisse et de poussière.

Je reviens vers ce qui a pu être le salon, l’ensemble me fascine mais je ne peux me résoudre à extraire un objet de la masse, j’ose à peine ouvrir les tiroirs remplis de vétilles, un peu mal à l’aise, déplacée, au milieu des propriétaires, David et Rachel, d’un de leur amis libraire qui nous explique qu’on peut oublier les livres qu’il a préemptés, et de deux ou trois autres curieux. Les filles accumulent quelques bricoles dans un panier, une icône religieuse byzantine peinte sur un fragment de bois me fait de l’œil, quand j’interroge Rachel, elle me met en garde, cela a de la valeur, ont doit réfléchir, je remets la peinture en place. Nous parlons un peu, ils ont grandi dans cet appartement acheté par leurs parents, il y a bien longtemps, j’essaie de les imaginer petits, jouant, courant d’une pièce à l’autre en criant, je redistribue mentalement les pièces du foyer, sans doute Rachel dormait sur la mezzanine de la pièce du fond… et puis ils ont quitté la maison, à la mort de leur mère ça a dégénéré, leur père collectionneur est devenu compulsif, aux souvenirs de voyage se sont ajoutés milles objets inertes, parfois encore dans leur emballage d’origine, ils ne se sont pas tout de suite rendu compte, c’est un jour en lui rendant visite, ayant du mal à mettre un pied devant l’autre qu’ils mesurent l’ampleur du problème.

Je n’ose pas être trop curieuse, peur de les heurter, je suis impressionnée par leur sang-froid, qui ne serait pas désemparé devant cette abondance insensée ? Je leur demande l’autorisation de prendre des photographies, les prévenant que j’écrirais peut-être un article sur mon blog,  oui, bien sûr, d’ailleurs un film a été tourné dans l’appartement. Je pars en exploration avec mon appareil, très vite ma gêne prend le dessus, les présences autour, la lumière artificielle que je voudrais éteindre, le temps qu’il faudrait s’accorder pour choisir l’angle, cadrer dans la masse infernale, cela fait plus d’une heure que nous sommes dans les lieux, masquées, les mains noires de poussière, je prends mes photos à la hâte, j’ai l’impression que déjà la maison me dévore, il est temps de partir. Nous réglons nos achats, David note sur un carnet : un cahier, un chapelet, du vernis en bombe, un essai de Dolto sur la sexualité féminine, un essai sur le cinéma de Verhoeven (deux livres que le libraire a offert à Alice), des ramettes de papier jauni à angles arrondis, un animal ailé en bois peint du Mexique, un album photo ancien en forme de livre, la photographie d’un petit garçon dans un minuscule cadre métallique, il a une petite hésitation sur la photographie, se demande si tout de même ce n’est pas son père, interroge sa sœur qui elle même ignore qui est l’enfant, quand bien même ce serait lui…, Alice peut conserver l’objet. Avant de quitter les lieux nous échangeons avec Rachel nos coordonnées, qu’elle me tienne au courant pour l’icône, je la préviendrais si je publie quelque chose, oui, Rachel …, au moment où elle allait prononcer son nom de famille je la coupe malgré moi, comme s’il fallait garder secrète l’identité de son père. En sortant, je suis bouleversée, encore sous l’emprise du lieu et de son incroyable pagaille, émue par cette histoire familiale dont je n’ai saisi que quelques bribes, impressionnée par l’immensité de la tâche qui les attend à se défaire du désordre, je n’ai senti chez nos hôtes aucune hâte alors que me revient la sensation nette de la panique qui m’a étreint quand avec mes sœurs nous avons voulu ranger l’appartement de Bastia après la mort de ma mère, et de découvrir en ouvrant les tiroirs qu’elle les avait déjà entièrement vidés.

Deux autres approches du même lieu, Passage du Désir, à Paris dans le 10ème arrondissement :

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les bras tendus vers le ciel

Claude, Paris, août 1945

Août 1945 à Paris, sous la chaleur écrasante la foule se presse sur les rives de la Seine pour tenter la baignade, des mères de familles et leurs gosses torses nus, des hommes en costumes, la foule assise sur les marches luisantes d’eau sous le pont de Iéna, la foule en maillots, des épaules claires, la foule qui frémit, la foule qui déjà glisse dans le fleuve. Avec Claude et Marie-Louise, vous vous installez sur les pelouses des berges du Trocadéro, depuis le pont d’Iéna des jeunes gens téméraires font des plongeons formidables. Ta sœur est repérée par un reporter-photographe de Paris Match. Il a été attiré par sa fougue, sa silhouette athlétique de danseuse, son bikini rouge et audacieux qui découvre le nombril. Il lui demande l’autorisation de la photographier, avec sa gouaille elle rétorque — ben j’sais pas, faut que j’demande à ma mère ! Voilà les vingt ans de Claude immortalisés sur papier glacé. Prise en contre-plongée, elle sourit intensément, radieuse comme la ville écrasée de soleil, les bras tendus vers le ciel pour célébrer la victoire, par un effet de perspective elle semble enlacer la tour Eiffel qui se dresse derrière elle. Ignorant dans son dos les passants au spectacle, elle m’apparaît comme l’incarnation d’une liberté féminine en devenir. La photographie paraîtra dans Match, sous-titrée Paris-Plage sur Seine, sur la même page je découvre une nécrologie de Robert Desnos rédigée par un de ses amis …Robert Desnos est mort, il est mort stupidement du typhus, un mois exactement après la capitulation de l’Allemagne, après être sorti vivant de deux camps de concentration… Tu ne sais pas la mort du poète, tu savoures l’air chaud, la liberté, l’ébullition estivale, fasciné par les plongeurs et leurs corps qui se déploient en figures acrobatiques au-dessus de la Seine.

pour Claude, celle qui a permis que je te rencontre, disparue ce dimanche.

une aubaine pour les oiseaux

rue Eugène Varlin, Paris, 14 mars 2020

Le monde s’est arrêté, elle en a eu la sensation brusque au réveil, peut être que c’est ce qui l’a réveillée, une alarme silencieuse à l’aube. Ses yeux errent dans la chambre à la recherche d’une présence qui la rassurerait, dans les photographies accrochées sur les murs, dans les vêtement accumulés au pied du lit, dans le pli des rideaux. Oui sûrement la terre continue sa rotation lente et muette, mais le monde s’est arrêté. En ouvrant la fenêtre elle découvre que le ciel ne bruit plus que du vent et d’oiseaux, la ville s’est tue, elle ne peut s’empêcher de sourire, juste un petit sourire intérieur, cet arrêt brutal c’est bien une aubaine pour les oiseaux. Elle décide de sortir, faire quelques courses, il ne lui manque pas grand chose mais elle a besoin de se frotter au dehors, vérifier quelle vie se maintient à l’extérieur, elle s’habille rapidement, encore enveloppée de l’odeur des draps chauds. À peine franchie la porte de l’immeuble c’est bien ce qu’elle avait imaginé, un silence assourdissant, elle reste hébétée un instant, elle se félicite d’avoir choisi des baskets aux semelles souples, elle imagine avec effroi l’indécence du bruit des talons sur le trottoir. Dans l’immobilité de la ville son attention est plus grande, à la clarté éblouissante, au grain des murs, ce qui s’inscrit en façade surgit plus fort, nous vaincrons, la couleur des squares, l’humidité de l’air, les regards des quelques personnes qui se risquent comme elle au dehors, tout est plus vif. Entre les corps la distance s’installe, comme instinctive, un mètre qu’ils ont dit. Elle est surprise par le calme des habitants, elle s’attendait à l’agitation, aux bousculades dans les rayons du supermarché, mais c’est la méfiance qui l’a emporté. Elle n’a acheté que le strict nécessaire, du café, du pain et du beurre, elle n’aime rien tant que le goût réconfortant du beurre chaud sur la mie grillée, même si elle n’est pas sûre d’avoir faim pour le moment. Elle ne s’autorise pas non plus à marcher dans la ville, elle se doute que bientôt cela sera interdit, mais elle se sent faiblir, son souffle est plus court, les marches à gravir plus hautes. En rentrant dans l’appartement elle a senti que le silence s’engouffrait avec elle dans le salon, elle a bien essayé de refermer la porte précipitamment mais c’était trop tard, le silence du dehors est rentré dedans, il a rejoint le désordre qu’elle laisse se déployer depuis plusieurs jours, peut-être des semaines, elle ne sait plus, les livres s’accumulent en piles branlantes, les coussins en chaos sur l’étroit canapé de cuir, les rideaux en pendaisons asymétriques, les tasses abandonnées au pied du fauteuil gris, sur le porte revue, dans l’évier, des sacs à moitié vides accrochés au dos des chaises, une fine couche de poussière blanche sur le buffet bas, le désordre comme du bruit. Pourtant elle sait que c’est une bataille perdue d’avance, le silence gagne du terrain depuis quelques temps, inexorablement, elle le préfère au ton glaçant des journalistes, à leur habitude infâme de combler le vide de leurs approximations scientifiques, de la peur qu’ils orchestrent savamment, c’est bon pour l’audience. Elle a voulu écouter de la musique mais les notes résonnaient de manière absurde dans le silence, trop fortes, presque insensées. Elle reprend le livre entamé la semaine précédente, elle essaie de se concentrer sur la lecture pour écarter les bruits domestiques qui dominent désormais, mais elle ne comprend pas ce qu’elle lit, les mots dansent, flous. Elle comprend seulement la nécessité d’arracher ce silence qui l’enveloppe, cette glue figée sur ses membres. Ce qui lui manque c’est sa voix, qu’il lui assure que tout ça n’est pas bien grave, et qu’il va bien. Elle se laisse glisser dos au mur, jusqu’à s’assoir au sol, comme elle le faisait adolescente. Elle décroche le combiné qu’elle trouve anormalement lourd, elle n’est jamais à l’aise avec le téléphone, c’est par lui qu’elle a appris les accidents, les catastrophes, la mort, là c’est un peu différent, c’est elle qui en prend l’initiative, ça lui donne un espoir soudain, elle allumerait bien une cigarette, alors que depuis des années elle ne fume plus. Elle compose le numéro, un peu fébrile elle écoute religieusement le crépitement du cadran qu’elle accompagne de l’index.

Ce serait lui qui décrocherait. En un mot sa voix grave et calme s’imposerait comme une caresse enveloppante, alors elle pourrait lui dire, 

tu me manques

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre des ateliers du Tiers Livre