jours manqués

photogramme film super 8 – Canaghia

le jour où tu m’as caressé la joue de l’index pour la première fois
où nous avons survolé le désert de Tiaret dans un Piper Twin comanche
où tu m’as donné un petit nom qui disait comme souvent j’étais dans la lune
où tu as voulu faire mon portrait en noir et blanc pour l’envoyer à ta mère
Le jour où tu es mort
Le jour où tu aurais décidé de ne pas aller travailler pour m’emmener voir la mer à Cherchell
où tu te serais agenouillé devant moi pour inspecter mes mains écorchées, tu m’aurais dit que c’était rien
où tu m’aurais acheté une glace parce que c’est comme ça qu’on console les enfants
où tu m’aurais raconté des histoires inventées le soir au pied du lit
où tu serais venu me chercher à l’école où tu m’aurais laissée te battre à la course
où tu m’aurais appris à jouer à la bataille
où nous aurions observé les traces de condensation des avions dans le ciel
où tu m’aurais appris à nager, aussi à plonger
où nous aurions fini par quitter l’Algérie
où tu m’aurais appris à ne pas avoir peur
où tu m’aurais dit que la religion c’était rien que des foutaises
où pour la première fois nous aurions bu un verre sur une terrasse de la rive gauche, j’aurais eu onze ans, j’aurais bu un orangina
où tu m’aurais pincé le menton, tu aurais dit oh tu as des taches de rousseur
où tu m’aurais appris à aimer la vitesse
où tu m’aurais expliqué pourquoi la lune parait plus grosse et plus rousse quand elle est proche de l’horizon
où tu aurais été déçu de découvrir que je fumais
où je t’en aurais voulu de ne plus comprendre rien à rien
où tu m’aurais fait goûter du vin
où tu m’aurais consolé de mon premier chagrin d’amour
où nous aurions été voir le Pont Neuf empaqueté
où tu m’aurais encouragée à faire des études d’art
où tu m’aurais attendue au petit matin d’un premier janvier, tu m’aurais cueillie avec un drôle de sermon
où tu m’aurais offert Le rivage des Syrtes
où tu m’aurais avoué que tu n’as jamais eu ton bac
où nous serions allés voter ensemble pour François Mitterrand
où nos ombres se seraient rejointes dans la lumière du soir
où tu m’aurais offert ton vieil appareil photo, celui avec lequel tu photographiais les bateaux du lavoir de Canaghia
où nous aurions été voir un film de Jacques Rivette à l’Action Christine
où tu aurais fait un feu, j’aurais joué à attiser les flammes
où tu m’aurais montré la beauté du premier mouvement du concerto numéro deux de Rachmaninov
où c’est moi qui aurais quitté la maison
où tu aurais renversé une coupe de champagne, tu en aurais recueilli du bout des doigts, m’en aurais aspergé le front en criant allégresse ! allégresse !
où cette fois c’est moi qui t’aurais pris en photo
où nous aurions bu un café brulant sous la pinède
où nous nous serions promis de faire un grand voyage au Canada que nous ne ferions jamais
où nous aurions vu l’aube se lever
où nous aurions un peu trop bu, tu m’aurais parlé presque comme à une amie 
où tu m’aurais emmenée en pèlerinage rue Henri Barbusse à Argenteuil
où nous aurions fait presque le même rêve sans que cela nous surprenne
où tu m’aurais confié que tu aurais aimé écrire
où nous serions restés silencieux
où nous aurions évoqué un souvenir commun en riant
où tu aurais posé une main sur mon épaule
où soudain tu serais devenu vieux
où nous aurions fouillé les albums de famille
où tu m’aurais raconté encore une fois les mêmes histoires d’enfance, de guerre, d’avions
où j’aurais surpris ton regard ailleurs
où tu serais mort, mais doucement
où j’aurais pleuré à ton enterrement au cimetière d’Ivry, l’air aurait été doux et blanc
où je me serais consolée de ton absence

la belle équipe

Revenir à La belle équipe en quête d’images pour préparer un montage en hommage à Martine, là où nous nous sommes rencontrées en septembre. En réalité nous nous étions rencontrées pendant l’été, elle avait réagi à l’un de mes textes, elle y avait décelé matière à histoire, c’était une porte que j’ouvrais sur le conte mais je ne me sentais pas capable d’aller au-delà, je me souviens avoir hésité au cours de nos échanges, j’aurais aimé qu’elle s’en empare. Puis il y a eu cette proposition d’écriture Des mains, et nos textes publiés quasi simultanément sur le Tiers Livre, à évoquer chacune les mains de nos mères. Nous découvrons ensemble nos textes réciproques, nous nous étonnons de cette proximité, nous commençons des échanges plus soutenus, évoquons la possibilité de nous rencontrer dans la vraie vie. Le rendez-vous s’est lancé sur la page du groupe d’écriture, je me souviens de ma petite peur à voir d’autres membres de l’atelier participer à la conversation, intimidée que ça puisse prendre l’allure de grandes retrouvailles, finalement les contraintes d’emploi du temps ont pris le dessus, avec Xavier et Thibaut nous nous retrouverons à quatre. Un moment important, porté par la générosité de Martine, la chaleur inhabituelle de septembre, les boissons pétillantes, la confiance que nous nous sommes accordée, là, à la terrasse de son café fétiche, La belle équipe. Nous avons évoqué nos parcours, nos projets d’écriture, nos empêchements, nos envies, le temps a glissé, nous nous sommes promis de recommencer, bientôt. Reconfinement. Automne. Hiver. Apprendre brutalement la disparition de Martine, ne pas y croire. Aujourd’hui je me décide à revenir à La belle équipe. Sauf que le bistrot ne fait plus que de la vente à emporter. Sauf qu’il fait gris et froid, que c’est pas un temps à photographier. Deux jeunes femmes se tiennent derrière les tables garnies de bouquets et de menus, elles m’interpellent, je leur demande si je peux faire quelques photos, elles m’opposent qu’elles doivent demander au patron, qui n’est pas là, je regarde les chaises vides rangées sous l’auvent de la terrasse, m’autorise, rêve au printemps, de la terrasse ouverte, de comment y revenir, sans Martine.

l’impossible inventaire

La veille Nina avait découvert l’appartement, les enfants du propriétaire défunt y organisaient un vide-maison, elle était rentrée toute joyeuse avec son butin, pellicules périmées, d’autres à développer, éprouvettes, boîtes d’allumettes, bougies, élastique à coudre, bandes médicales, feuilles ornées de motifs chinoisants, un cendrier de la marque Camel, une guirlande d’angelots lumineux, une carte d’étudiante en urbanisme à l’Université de Paris datée de 1960. Elle nous décrit l’appartement ancien, immense et splendide, chargé d’un fatras d’objets dont les héritiers souhaitent se débarrasser. La vente se poursuit aujourd’hui, Alice et moi décidons d’y aller, guidée par Nina ravie d’y retourner. Nous entrons dans le paisible passage du Désir par la grille entrouverte sur le boulevard de Strasbourg, la cour pavée bordée de bâtiments au façades disparates abrite des logements et des ateliers, par une fenêtre ouverte un chat nous salue. L’appartement est logé dans l’immeuble haussmannien au fond du passage clos par une porte cochère. Au bout de l’interphone aucune voix, la porte s’ouvre sans sésame, nous grimpons deux étages, le fils nous accueille dans l’immense entrée encombrée. Il nous dresse rapidement le portrait de son père — artiste à l’ego envahissant — comme pour nous préparer au spectacle, vous pouvez aller partout dans l’appartement, ouvrir chaque porte, chaque tiroir, si vous voyez du scotch de chantier sur un objet c’est qu’il n’est pas à vendre, il désigne au-dessus de nos têtes un lustre orné d’adhésif rouge et blanc. Il asperge nos mains de lotion hydroalcoolique, nous voilà libres de circuler dans l’invraisemblable capharnaüm.

L’appartement fait plus de cent soixante mètres carrés, il jouit de l’immense hauteur de plafond de l’étage noble, et deux mezzanines viennent augmenter la surface envahie d’objets dont l’inventaire paraît impossible : statues et statuettes, poupées dénudées en plastique, en porcelaine, marionnettes, mannequins, plâtres moulés, masques, têtes, bustes, cartons de photographies, d’archives, sur les cartons des noms de pays, Grèce, Crète, Egypte, Mexique, papiers divers, empilés dans des caisses, en cahiers, en blocs, en rouleaux, croquis, lettres, manuels poussiéreux, outils, règles, compas, jumelles, bombes de vernis, colle, peintures, pinceaux, cadres, tableaux, bocaux d’ossements, de coquillages, de pierres, de boutons, fleurs artificielles, miroirs, et quantité d’objets dont nous ne devinons même pas l’usage, entre les pièces chaque chambranle est habillé de cartes postales, photographies de masques et statuaires antiques. Je traverse un couloir-bibliothèque — des livres du sol au plafond — j’entre dans la cuisine, un mur brûlé surplombe l’évier encombré, partout ailleurs s’accumulent des théières et cafetières en métal argenté, des manuels de recettes, des menus de réveillon, des notes incompréhensibles scotchées sur les portes de placards, au-dessus des meubles une collection de bouteilles en verre coloré patinées de graisse et de poussière.

Je reviens vers ce qui a pu être le salon, l’ensemble me fascine mais je ne peux me résoudre à extraire un objet de la masse, j’ose à peine ouvrir les tiroirs remplis de vétilles, un peu mal à l’aise, déplacée, au milieu des propriétaires, David et Rachel, d’un de leur amis libraire qui nous explique qu’on peut oublier les livres qu’il a préemptés, et de deux ou trois autres curieux. Les filles accumulent quelques bricoles dans un panier, une icône religieuse byzantine peinte sur un fragment de bois me fait de l’œil, quand j’interroge Rachel, elle me met en garde, cela a de la valeur, ont doit réfléchir, je remets la peinture en place. Nous parlons un peu, ils ont grandi dans cet appartement acheté par leurs parents, il y a bien longtemps, j’essaie de les imaginer petits, jouant, courant d’une pièce à l’autre en criant, je redistribue mentalement les pièces du foyer, sans doute Rachel dormait sur la mezzanine de la pièce du fond… et puis ils ont quitté la maison, à la mort de leur mère ça a dégénéré, leur père collectionneur est devenu compulsif, aux souvenirs de voyage se sont ajoutés milles objets inertes, parfois encore dans leur emballage d’origine, ils ne se sont pas tout de suite rendu compte, c’est un jour en lui rendant visite, ayant du mal à mettre un pied devant l’autre qu’ils mesurent l’ampleur du problème.

Je n’ose pas être trop curieuse, peur de les heurter, je suis impressionnée par leur sang-froid, qui ne serait pas désemparé devant cette abondance insensée ? Je leur demande l’autorisation de prendre des photographies, les prévenant que j’écrirais peut-être un article sur mon blog,  oui, bien sûr, d’ailleurs un film a été tourné dans l’appartement. Je pars en exploration avec mon appareil, très vite ma gêne prend le dessus, les présences autour, la lumière artificielle que je voudrais éteindre, le temps qu’il faudrait s’accorder pour choisir l’angle, cadrer dans la masse infernale, cela fait plus d’une heure que nous sommes dans les lieux, masquées, les mains noires de poussière, je prends mes photos à la hâte, j’ai l’impression que déjà la maison me dévore, il est temps de partir. Nous réglons nos achats, David note sur un carnet : un cahier, un chapelet, du vernis en bombe, un essai de Dolto sur la sexualité féminine, un essai sur le cinéma de Verhoeven (deux livres que le libraire a offert à Alice), des ramettes de papier jauni à angles arrondis, un animal ailé en bois peint du Mexique, un album photo ancien en forme de livre, la photographie d’un petit garçon dans un minuscule cadre métallique, il a une petite hésitation sur la photographie, se demande si tout de même ce n’est pas son père, interroge sa sœur qui elle même ignore qui est l’enfant, quand bien même ce serait lui…, Alice peut conserver l’objet. Avant de quitter les lieux nous échangeons avec Rachel nos coordonnées, qu’elle me tienne au courant pour l’icône, je la préviendrais si je publie quelque chose, oui, Rachel …, au moment où elle allait prononcer son nom de famille je la coupe malgré moi, comme s’il fallait garder secrète l’identité de son père. En sortant, je suis bouleversée, encore sous l’emprise du lieu et de son incroyable pagaille, émue par cette histoire familiale dont je n’ai saisi que quelques bribes, impressionnée par l’immensité de la tâche qui les attend à se défaire du désordre, je n’ai senti chez nos hôtes aucune hâte alors que me revient la sensation nette de la panique qui m’a étreint quand avec mes sœurs nous avons voulu ranger l’appartement de Bastia après la mort de ma mère, et de découvrir en ouvrant les tiroirs qu’elle les avait déjà entièrement vidés.

Deux autres approches du même lieu, Passage du Désir, à Paris dans le 10ème arrondissement :

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mais vois ce matin comme je suis là

Dans ce monde où tu vis je suis morte, je suis morte deux fois.

La première fois c’était quelques secondes avant un long coma. Tu la connais l’histoire, j’avais douze ans, je tentais l’aventure nez en l’air sur le boulevard Diderot, le chauffard, l’accident, habituellement on se souvient du modèle de la voiture, ça fait partie des détails qu’on raconte, mais là je dois bien avouer que je ne sais plus. Surtout la mort s’est ravisée, la médecine accomplissait déjà des miracles, les médecins ont organisé un sauvetage provisoire, on m’a remplie de sang pour gonfler mes veines plates. Bien des années après on a su que le sang m’empoisonnait doucement, la mort, elle, savait déjà, elle a fait semblant de renoncer, elle m’aurait à petit feu. Qu’importe puisque j’avais choisi la vie. Sais-tu combien de fois j’ai choisi la vie malgré le pire ? J’ai jamais hésité, même s’il y a eu la tentation de mourir le jour où j’ai appris la mort de ton père dans le salon d’Oran. Tu étais là, tu jouais dans ton parc, j’ai choisi la vie.

La deuxième fois que je suis morte, tu t’en souviens c’était l’été. J’ai su comme tu étais incrédule, j’ai su ta nuit blanche, ton hésitation avant de rejoindre ton frère, pourtant tu savais, tu t’étais résolue quelques semaines auparavant devant mon corps replié d’enfant sur le lit étroit — c’est ça que j’étais devenue, une enfant. Depuis toutes ces années la mort prenait son temps, menait sa longue et silencieuse conquête, puis elle a dressé un mur invisible, elle a grignoté mes pensées, mes nerfs, oh quelle morsure douloureuse. Il t’a téléphoné, il t’a dit c’est le moment, et tu as vu ta première morte, tu as détourné le regard, ça m’a chagrinée un peu, et puis j’ai compris tu ne voulais pas te souvenir de mon visage de morte, ce masque gris les yeux ouverts joues avalées et la bouche qu’on a oublié de refermer, l’odeur désastreuse des antiseptiques. Mais vois ce matin comme je suis là, telle que tu as rêvé me retrouver. Maintenant tu peux oublier le vide de mon regard, mes doigts malhabiles, ma langue confuse, tu peux caresser le souvenir de ma pe­­­­au douce du chaud de mes mains posées sur toi, tu peux te souvenir de mon rire, souviens-toi de ma voix, laisse la nuit longue et noire qui m’a fait chavirer, l’attente, efface le lit étroit, le drap blanc, mon corps tout petit dessous, le vide autour, veille sur nous, tu aimeras l’obscurité, nos rencontres secrètes, l’étrangeté de notre histoire, écarte les pans, glisse dans les plis, découds l’ourlet, gratte le grain du drap, fais le bruit qu’il faut, tu sais comme je n’ai jamais aimé le calme.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier outils du roman

les choses de la vie

En allant me coucher hier une drôle de tristesse. Est-ce d’avoir regardé pour la première fois Les choses de la vie, des années que je voulais le voir, je ne sais pas par quel miracle j’y avais échappé adolescente, quand nous nous sommes installés avec Philippe nous n’avions pas la télévision, quand finalement nous en avons eu une et que le film était programmé, de nombreuses fois en vingt ans, il me décourageait à chaque fois — non mais ce film est d’une tristesse sans nom — finalement, je l’ai vu hier pour la première fois. Le film m’étreint, porté par la musique mélancolique de Philippe Sarde, les silences et surtout le regard bouleversant de Piccoli. Ce qui m’a rendue triste c’est peut-être d’avoir saisi à travers les images et leur chromie seventies quelque chose de mes parents, contemporains des personnages du film sorti l’année de ma naissance. Ils n’appartenaient pas à cette bourgeoisie, ils ne traversaient pas les mêmes errances sentimentales, enfin je ne le crois pas, mais y avait les mêmes bagnoles, les mêmes clopes qu’on allume les unes derrière les autres, la même peau mate réchauffée de soleil, peut-être certains silences. La tête sur l’oreiller pleine des beaux instants de la journée — nous sommes sortis de Paris et nous avons revu les parents de Philippe pour la première fois depuis trois mois — je me suis demandée si mon père avait eu le temps de voir défiler sa vie au moment l’accident, si il a eu le temps de nous parler en silence.

ciel dégagé temps calme

Ciel dégagé temps calme, c’était la météo du jour à Oran, le 7 février 1972. Aujourd’hui au cimetière parisien d’Ivry froid sec sous ciel bleu. J’installe peut être un rituel, Alice m’accompagne, me guide même, elle se dirige sans hésiter vers ta tombe, elle est venue plusieurs fois depuis notre première visite l’été dernier, j’aime cet endroit dit-elle. Je découvre les arbres nus tels qu’ils devaient se dresser le jour de ton enterrement. Je sens le froid aussi tel qu’il devait faire trembler Pierrot. Je suis venue tôt, pour ne pas trop grignoter la journée de travail, trop tôt pour que le soleil caché derrière un cyprès réchauffe le granit poli de ta pierre tombale. Seuls les reflets des marronniers nus animent la pierre, le cimetière est désert, même les oiseaux font silence. Nous avons voulu attendre le mouvement du soleil, et puis renoncement. Nous buvons un café serré à la sortie du cimetière, je crois que le patron est kabyle, je ne peux pas m’empêcher d’y voir un signe. Nous nous séparons avec Alice, je souris, qui dans la rue, dans les couloirs de correspondance, pour deviner cette présence nouvelle que je chéris.

fantôme

Dans l’air comme lavé de la nuit elle appelle son ombre en prières, elle écoute le silence de sa voix jusqu’à surprendre un murmure dans les vagues — ou ce bruit qu’elle croit de la mer c’est peut-être la circulation des voitures, leur flux presque doux. Elle ouvre les yeux jusqu’à percer les parois d’encre. Elle chérit le froid au delà des draps jusqu’à faire trembler sa mâchoire. Elle saisit l’absence à pleins bras jusqu’à étreindre une silhouette de cendres. Ce qu’elle redoute c’est seulement l’aube, avec elle l’effacement des spectres, aussi quand le jour frappe les volets elle ferme les yeux jusqu’à rêver la nuit hantée de grain flou.

nous finissons par rire

Pluie, je devrais dire sceaux d’eau, et vent, marche le long du canal Saint-Martin. Je décide de faire du stop pour me mettre à l’abri, échanges joyeux avec la jeune conductrice qui me dépose à deux pas de l’atelier. Le soir conversation par messagerie avec ma fratrie, autour d’une sépulture, décidément mes morts cette année… ça tourne à l’absurde, je crois que nous finissons par rire, chacun derrière l’écran. Et trouble profond, ce sujet qui tombe au moment  où je livre à un regard extérieur le travail mené depuis un an. Si difficile de lâcher l’affaire, je pourrais ne jamais finir, il y aurait toujours un mot à déplacer, une phrase à retoucher. Je pourrais ne jamais me résigner, l’oubli ne me serait d’aucun secours, je pourrais caresser doucement son absence, la réveiller un peu chaque jour, lui rendre l’éclat de son regard, le poli de ses mains fines, le mystère de sa voix.

près le Kremlin Bicêtre

Le cimetière parisien d’Ivry, près le Kremlin Bicêtre le 12 février 1972. En cette saison le cimetière est aride, minéral, dépouillé par l’hiver, ceint de son haut mur de pierres, l’air y est froid et gris, comme flottant autour des visages empreints d’affliction de la famille, des proches. C’est le jour où ton ami Delorme rencontre Pierrot, le jour de ton enterrement. Il lui donne le bras, la porte presque, malgré sa gêne de la découvrir dans une tenue qu’il trouve bien déplacée — jupe très courte, claire, et cuissardes à talons — de ma mère je reconnais là son goût pour la provocation et la séduction, jusqu’au boutiste, te plaire coûte que coûte, jusqu’à l’indécence. Autour de la fosse d’abord ta famille, ta mère effondrée, ton père comme souvent absent, ta sœur Clo et son mari, leur petite Dodo, elle a vingt ans déjà, ça tourne en boucle dans sa tête, affreux cet accident, affreux la mort au milieu, c’est affreux, elle voudrait crier mais elle a appris à garder les cris dedans. Pierrot frêle déjà aimantée au bras solide de Delorme. Elle avale ses joues, elle force à tenir grands ouverts ses yeux en amandes sur les tombes autour, mais le froid mord sa cornée, fabrique des larmes, alors elle lève les yeux au ciel, elle les plante dans le gris parfait, évite les regards dans l’absence là haut, elle enfonce furieusement ses ongles dans les paumes, elle tremble de froid, de désespoir, du vent de février, de colère, je te déteste d’être monté dans le Comanche, je le savais que quelque chose de terrible allait se passer, elle a toujours eu ces pressentiments qu’il faudrait savoir écouter. C’est devenu sa façon de vivre d’affirmer après chaque événement grave qu’elle le savait, qu’elle en avait eu la vision, comme si ça le rendait acceptable de l’avoir su avant, depuis je me suis trop souvent gâchée l’existence à me préparer au pire. Un bruit sourd, l’effroi, c’est ta mère qui frappe du poing ton cercueil, on perçoit un léger tressaillement du cercle autour de la fosse. En défense, derrière la jeune veuve, le clan Carozzi, aguerri aux enterrements, Pauline ma grand-mère, Jean, Angèle et Annie, le frère et les sœurs de Pierrot, débout dévastés par ta disparition, préoccupés déjà de ses inquiétantes conséquences sur la vie de leur cadette, il y aussi les époux, tes frangins, à leurs côtés. Il n’y a pas d’enfants, ce n’est pas leur place. Enfin les amis, et la grande famille des pilotes, des silhouettes molles et floues, nimbées du halo glacial, un bourdonnement et des mots, la pauvre petite, quel courage il va lui falloir, et les pauvres gosses, et ton cercueil est glissé doucement dans la fosse, en mouvement inverse ça se soulève doucement de l’estomac, elle lutte contre, le cœur au bord des lèvres — comme l’image est juste — et les cris de ta mère des pleurs silencieux quelques roses quelques poignées de terre et notre absence. Après la cérémonie les proches se sont recueillis à Corbera, autour de Pierrot, les femmes de pilotes ont continué à verser des larmes, des mauvaises langues diront qu’elles étaient toutes amoureuses de toi, comme si pareille tragédie ne suffisait pas. Nous, tes enfants, n’avons pas assisté à la cérémonie, nous avons passé la journée chez Angèle, nos grands cousins ont veillé sur nous. À quels jeux avons-nous joué ? Qu’avons-nous fait pour effacer la gravité de ce moment ? Jamais Pierrot n’est revenue sur ta tombe. Jamais elle n’a eu l’idée de nous y conduire. Nous n’avions plus qu’à imaginer l’enterrement, les minutes froides, nos sanglots, nous n’avions plus qu’à avaler nos joues et laisser le vent glacial recouvrir nos cornées de larmes, nous n’avions plus qu’à comprendre qu’un jour ton corps ne serait plus, dévoré par la terre, nous n’avions plus qu’à t’oublier les yeux plantés dans le gris du ciel.

mémoire neuve

 Au dos d’une de tes cartes de visite professionnelle, je lis ces mots griffonnés par ta mère : Mort le 7 février 1972, lors d’un entraînement, pris dans des vents violents, seul à bord de son appareil. Deux habitants ont raconté sa lutte contre la tempête pour tenter de redresser l’avion, puis ils l’ont vu tomber brusquement et s’écraser dans les montagnes.

Dans la cuisine d’Argenteuil, sous la lumière électrique ta mère annote, son écriture fine, nerveuse inscrit les lieux, les années. Elle ne s’autorise l’écriture qu’en légendes au dos de photographies, de cartes de visite, sur un petit carnet à spirales, les jours passés en Algérie à l’automne 1968. 

Elle ordonne les souvenirs de son fils tant aimé, elle ordonne sa douleur, sa peine au dos des photographies, en légendes précieuses, augmentées, biffées, corrigées au fil de ses relectures infinies, elle protège sa mémoire, elle invente une tempête, falsifie le temps, la mort en voile devant ses yeux, au bout de ses doigts noueux la mort.

Ces légendes griffées elles éclairent et perdent à la fois, des indices à manipuler avec précaution.

Sur les murs, dans les boîtes, les enveloppes, combler les vides, ce qui s’échappe dans les fissures, ce qui apparaît dans les interstices, comme un bruit lointain de vagues.

Ressurgit en un rêve sur un quai de gare le manuscrit disparu, le livre de ma mère, je me souviens l’avoir lu, il ne lui reste rien qu’une image sensuelle qu’elle aurait voulu ne pas lire, une main posée sur un ventre, un geste déplacé.

Peut-être réécrire l’histoire confisquée, remonter le temps, la rue de l’Orillon, le pont des Faux Monnayeurs, la neige au sommet du mont Dore, le brouillard de l’Ontario, les ciels, les parcours.

Elle et Lui, un lien dont elle a longtemps écarté l’existence, maintenant ça l’étreint, empreintes, cordes, vrilles, c’est à la marge de leurs vies que cela a existé, ils n’auraient pu le dire, alors elle veut écrire ce temps à eux, puis l’arrachement. 

Il l’a choyée, il l’a aimée, d’une tendresse immense, il l’a dévorée de baisers, il s’est enivré de l’odeur chaude de son cou endormi, il s’est consolé du labeur du jour, il l’a serrée dans ses bras, il a écrasé ses lèvres fines dans le soyeux de ses cheveux. 

Le corps chaque nuit se lève pour étreindre l’absence. Alors les surimpressions obsédantes d’ombres et de lumières, de sourires, de regards voilés de mélancolie prennent de l’épaisseur dans le silence tendu de la nuit. 

Le corps cherche, le corps angoisse, il fraye, devine, hallucine, hésite, il tâtonne, il rencontre, il trébuche.

Elle adopte la nuit, les silences domestiques, les heures où ses morts refroidissent doucement l’espace. La nuit elle balbutie, à la lumière réfléchie de son vieil IPhone, dans l’application Notes, incapable d’écrire sur un carnet, les pages imposent une chronologie, un mouvement qu’elle ne comprend pas, les deux pouces sur le clavier numérique, il s’incarne dans la nuit immobile, dans le temps arraché, elle écrit dans le canapé du salon, le dos résolument tourné à la fenêtre, au jour qui se lève, au monde même.

Est ce qu’elle invente ? Son goût de l’inconnu. Sa main fébrile. L’odeur de café. Le grain de sa voix. 

Cheville ouvrière foulée au bas des marches. Elle assemble, elle brode, elle reprise, son regard en surplomb, bord à bord les photographies qu’elle relie par un point de biais, une peine inconsolable, une mémoire neuve.