les choses de la vie

En allant me coucher hier une drôle de tristesse. Est-ce d’avoir regardé pour la première fois Les choses de la vie, des années que je voulais le voir, je ne sais pas par quel miracle j’y avais échappé adolescente, quand nous nous sommes installés avec Philippe nous n’avions pas la télévision, quand finalement nous en avons eu une et que le film était programmé, de nombreuses fois en vingt ans, il me décourageait à chaque fois — non mais ce film est d’une tristesse sans nom — finalement, je l’ai vu hier pour la première fois. Le film m’étreint, porté par la musique mélancolique de Philippe Sarde, les silences et surtout le regard bouleversant de Piccoli. Ce qui m’a rendue triste c’est peut-être d’avoir saisi à travers les images et leur chromie seventies quelque chose de mes parents, contemporains des personnages du film sorti l’année de ma naissance. Ils n’appartenaient pas à cette bourgeoisie, ils ne traversaient pas les mêmes errances sentimentales, enfin je ne le crois pas, mais y avait les mêmes bagnoles, les mêmes clopes qu’on allume les unes derrière les autres, la même peau mate réchauffée de soleil, peut-être certains silences. La tête sur l’oreiller pleine des beaux instants de la journée — nous sommes sortis de Paris et nous avons revu les parents de Philippe pour la première fois depuis trois mois — je me suis demandée si mon père avait eu le temps de voir défiler sa vie au moment l’accident, si il a eu le temps de nous parler en silence.

Ciel dégagé temps calme

Ciel dégagé temps calme, c’était la météo du jour à Oran, le 7 février 1972. Aujourd’hui au cimetière parisien d’Ivry froid sec sous ciel bleu. J’installe peut être un rituel, Alice m’accompagne, me guide même, elle se dirige sans hésiter vers ta tombe, elle est venue plusieurs fois depuis notre première visite l’été dernier, j’aime cet endroit dit-elle. Je découvre les arbres nus tels qu’ils devaient se dresser le jour de ton enterrement. Je sens le froid aussi tel qu’il devait faire trembler Pierrot. Je suis venue tôt, pour ne pas trop grignoter la journée de travail, trop tôt pour que le soleil caché derrière un cyprès réchauffe le granit poli de ta pierre tombale. Seuls les reflets des marronniers nus animent la pierre, le cimetière est désert, même les oiseaux font silence. Nous avons voulu attendre le mouvement du soleil, et puis renoncement. Nous buvons un café serré à la sortie du cimetière, je crois que le patron est kabyle, je ne peux pas m’empêcher d’y voir un signe. Nous nous séparons avec Alice, je souris, qui dans la rue, dans les couloirs de correspondance, pour deviner cette présence nouvelle que je chéris.

fantôme

Dans l’air comme lavé de la nuit elle appelle son ombre en prières, elle écoute le silence de sa voix jusqu’à surprendre un murmure dans les vagues — ou ce bruit qu’elle croit de la mer c’est peut-être la circulation des voitures, leur flux presque doux. Elle ouvre les yeux jusqu’à percer les parois d’encre. Elle chérit le froid au delà des draps jusqu’à faire trembler sa mâchoire. Elle saisit l’absence à pleins bras jusqu’à étreindre une silhouette de cendres. Ce qu’elle redoute c’est seulement l’aube, avec elle l’effacement des spectres, aussi quand le jour frappe les volets elle ferme les yeux jusqu’à rêver la nuit hantée de grain flou.

nous finissons par rire

Pluie, je devrais dire sceaux d’eau, et vent, marche le long du canal Saint-Martin. Je décide de faire du stop pour me mettre à l’abri, échanges joyeux avec la jeune conductrice qui me dépose à deux pas de l’atelier. Le soir conversation par messagerie avec ma fratrie, autour d’une sépulture, décidément mes morts cette année… ça tourne à l’absurde, je crois que nous finissons par rire, chacun derrière l’écran. Et trouble profond, ce sujet qui tombe au moment  où je livre à un regard extérieur le travail mené depuis un an. Si difficile de « lâcher l’affaire », je pourrais ne jamais finir, il y aurait toujours un mot à déplacer, une phrase à retoucher. Je pourrais ne jamais me résigner, l’oubli ne me serait d’aucun secours, je pourrais caresser doucement son absence, la réveiller un peu chaque jour, lui rendre l’éclat de son regard, le poli de ses mains fines, le mystère de sa voix.

près le Kremlin Bicêtre

Le cimetière parisien d’Ivry, près le Kremlin Bicêtre le 12 février 1972. En cette saison le cimetière est aride, minéral, dépouillé par l’hiver, ceint de son haut mur de pierres, l’air y est froid et gris, comme flottant autour des visages empreints d’affliction de la famille, des proches. C’est le jour où ton ami Delorme rencontre Pierrot, le jour de ton enterrement. Il lui donne le bras, la porte presque, malgré sa gêne de la découvrir dans une tenue qu’il trouve bien déplacée — jupe très courte, claire, et cuissardes à talons — de ma mère je reconnais là son goût pour la provocation et la séduction, jusqu’au boutiste, te plaire coûte que coûte, jusqu’à l’indécence. Autour de la fosse d’abord ta famille, ta mère effondrée, ton père comme souvent absent, ta sœur Clo et son mari, leur petite Dodo, elle a vingt ans déjà, ça tourne en boucle dans sa tête, affreux cet accident, affreux la mort au milieu, c’est affreux, elle voudrait crier mais elle a appris à garder les cris dedans. Pierrot frêle déjà aimantée au bras solide de Delorme. Elle avale ses joues, elle force à tenir grands ouverts ses yeux en amandes sur les tombes autour, mais le froid mord sa cornée, fabrique des larmes, alors elle lève les yeux au ciel, elle les plante dans le gris parfait, évite les regards dans l’absence là haut, elle enfonce furieusement ses ongles dans les paumes, elle tremble de froid, de désespoir, du vent de février, de colère, je te déteste d’être monté dans le Comanche, je le savais que quelque chose de terrible allait se passer, elle a toujours eu ces pressentiments qu’il faudrait savoir écouter. C’est devenu sa façon de vivre d’affirmer après chaque événement grave qu’elle le savait, qu’elle en avait eu la vision, comme si ça le rendait acceptable de l’avoir su avant, depuis je me suis trop souvent gâchée l’existence à me préparer au pire. Un bruit sourd, l’effroi, c’est ta mère qui frappe du poing ton cercueil, on perçoit un léger tressaillement du cercle autour de la fosse. En défense, derrière la jeune veuve, le clan Carozzi, aguerri aux enterrements, Pauline ma grand-mère, Jean, Angèle et Annie, le frère et les sœurs de Pierrot, débout dévastés par ta disparition, préoccupés déjà de ses inquiétantes conséquences sur la vie de leur cadette, il y aussi les époux, tes frangins, à leurs côtés. Il n’y a pas d’enfants, ce n’est pas leur place. Enfin les amis, et la grande famille des pilotes, des silhouettes molles et floues, nimbées du halo glacial, un bourdonnement et des mots, la pauvre petite, quel courage il va lui falloir, et les pauvres gosses, et ton cercueil est glissé doucement dans la fosse, en mouvement inverse ça se soulève doucement de l’estomac, elle lutte contre, le cœur au bord des lèvres — comme l’image est juste — et les cris de ta mère des pleurs silencieux quelques roses quelques poignées de terre et notre absence. Après la cérémonie les proches se sont recueillis à Corbera, autour de Pierrot, les femmes de pilotes ont continué à verser des larmes, des mauvaises langues diront qu’elles étaient toutes amoureuses de toi, comme si pareille tragédie ne suffisait pas. Nous, tes enfants, n’avons pas assisté à la cérémonie, nous avons passé la journée chez Angèle, nos grands cousins ont veillé sur nous. À quels jeux avons-nous joué ? Qu’avons-nous fait pour effacer la gravité de ce moment ? Jamais Pierrot n’est revenue sur ta tombe. Jamais elle n’a eu l’idée de nous y conduire. Nous n’avions plus qu’à imaginer l’enterrement, les minutes froides, nos sanglots, nous n’avions plus qu’à avaler nos joues et laisser le vent glacial recouvrir nos cornées de larmes, nous n’avions plus qu’à comprendre qu’un jour ton corps ne serait plus, dévoré par la terre, nous n’avions plus qu’à t’oublier les yeux plantés dans le gris du ciel.

mémoire neuve

 Au dos d’une de tes cartes de visite professionnelle, je lis ces mots griffonnés par ta mère : Mort le 7 février 1972, lors d’un entraînement, pris dans des vents violents, seul à bord de son appareil. Deux habitants ont raconté sa lutte contre la tempête pour tenter de redresser l’avion, puis ils l’ont vu tomber brusquement et s’écraser dans les montagnes.

Dans la cuisine d’Argenteuil, sous la lumière électrique ta mère annote, son écriture fine, nerveuse inscrit les lieux, les années. Elle ne s’autorise l’écriture qu’en légendes au dos de photographies, de cartes de visite, sur un petit carnet à spirales, les jours passés en Algérie à l’automne 1968. 

Elle ordonne les souvenirs de son fils tant aimé, elle ordonne sa douleur, sa peine au dos des photographies, en légendes précieuses, augmentées, biffées, corrigées au fil de ses relectures infinies, elle protège sa mémoire, elle invente une tempête, falsifie le temps, la mort en voile devant ses yeux, au bout de ses doigts noueux la mort.

Ces légendes griffées elles éclairent et perdent à la fois, des indices à manipuler avec précaution.

Sur les murs, dans les boîtes, les enveloppes, combler les vides, ce qui s’échappe dans les fissures, ce qui apparaît dans les interstices, comme un bruit lointain de vagues.

Ressurgit en un rêve sur un quai de gare le manuscrit disparu, le livre de ma mère, je me souviens l’avoir lu, il ne lui reste rien qu’une image sensuelle qu’elle aurait voulu ne pas lire, une main posée sur un ventre, un geste déplacé.

Peut-être réécrire l’histoire confisquée, remonter le temps, la rue de l’Orillon, le pont des Faux Monnayeurs, la neige au sommet du mont Dore, le brouillard de l’Ontario, les ciels, les parcours.

Elle et Lui, un lien dont elle a longtemps écarté l’existence, maintenant ça l’étreint, empreintes, cordes, vrilles, c’est à la marge de leurs vies que cela a existé, ils n’auraient pu le dire, alors elle veut écrire ce temps à eux, puis l’arrachement. 

Il l’a choyée, il l’a aimée, d’une tendresse immense, il l’a dévorée de baisers, il s’est enivré de l’odeur chaude de son cou endormi, il s’est consolé du labeur du jour, il l’a serrée dans ses bras, il a écrasé ses lèvres fines dans le soyeux de ses cheveux. 

Le corps chaque nuit se lève pour étreindre l’absence. Alors les surimpressions obsédantes d’ombres et de lumières, de sourires, de regards voilés de mélancolie prennent de l’épaisseur dans le silence tendu de la nuit. 

Le corps cherche, le corps angoisse, il fraye, devine, hallucine, hésite, il tâtonne, il rencontre, il trébuche.

Elle adopte la nuit, les silences domestiques, les heures où ses morts refroidissent doucement l’espace. La nuit elle balbutie, à la lumière réfléchie de son vieil IPhone, dans l’application Notes, incapable d’écrire sur un carnet, les pages imposent une chronologie, un mouvement qu’elle ne comprend pas, les deux pouces sur le clavier numérique, il s’incarne dans la nuit immobile, dans le temps arraché, elle écrit dans le canapé du salon, le dos résolument tourné à la fenêtre, au jour qui se lève, au monde même.

Est ce qu’elle invente ? Son goût de l’inconnu. Sa main fébrile. L’odeur de café. Le grain de sa voix. 

Cheville ouvrière foulée au bas des marches. Elle assemble, elle brode, elle reprise, son regard en surplomb, bord à bord les photographies qu’elle relie par un point de biais, une peine inconsolable, une mémoire neuve.