premier jour

Aube, Erbalunga

Pour la première fois je ne venais pas en Corse en famille, j’aimais l’odeur du tarmac de Poretta, je m’arrêtais légère au creux de ce virage traversé si souvent à l’arrière de voitures enfumées de tabac blond, en amont de la marine d’Erbalunga. De la route on ne devine pas la beauté du lieu, elle se révèle derrière la maison bâtie sur une langue rocheuse. La façade s’ouvre au levant sur une terrasse en surplomb d’un jardin arboré — un abricotier, des pins, des aloès, des herbes ensauvagées que je ne sais nommer — qui descend en espalier jusqu’à la mer. Au sud les marines s’enchaînent jusqu’à la ville, une langue de terre se devine au loin, au nord une première crique surmontée d’une maison d’américain, puis les façades d’Erbalunga posées sur l’eau jusqu’à la tour génoise en ruines. Je n’ai pas senti glisser le jour, occupée à chasser l’air confiné de la chambre, défaire mon sac, faire mon lit, m’accoutumer à la circulation dans la maison, repérer les îles sur l’horizon, Capraia, Elbe, Montecristo, sentir les premiers assauts de souvenirs vacillants. C’était juin, je me suis réveillée à l’aube, j’entendais le ressac de la mer et le chant vif des grives et des sittelles filtrant par les jours des fenêtres fatiguées. À travers les jalousies perçait une faible lueur qui m’appelait au dehors, je suis sortie doucement de la chambre — la maison dormait encore — j’ai traversé le séjour, goûtant le mat frais des tomettes, l’odeur de poussière rance jusqu’à la porte vitrée qui ouvrait sur la terrasse, j’ai pris appui sur la balustrade en métal blanc, je me croyais sur le pont d’un navire qui se détacherait lentement de la terre. Le paysage se resserrait tout autour, de l’index je pouvais toucher l’horizon désert, l’Elbe adoucie de brume, la tour génoise ébréchée, les silhouettes étranges des agaves au pied du palazzu à l’entrée du village. Je pouvais entendre bruisser les feuillages engourdis de la fraîcheur de la nuit, le clapotis de l’eau sur les rochers en contrebas, un léger voile orange se formait au dessus de la mer, c’était juste avant le grand incendie. Les oiseaux se sont tus soudainement, il fallait faire place au soleil. Il apparu, une goutte de métal en fusion rejetée par la mer, il a soulevé avec lui les nuages gris comme des cendres lourdes, l’ardoise du ciel céda au rose, alors j’ai réalisé que c’était la première fois que je voyais le soleil se lever au dessus de la mer, ces couleurs je les connaissais d’avoir vu souvent le couchant sur la Manche ou même de l’autre côté de l’île, mais une aurore sur la mer c’était bien la première fois. J’ai été surprise par la tiédeur de l’air qui d’emblée s’est imposée, avec elle des souvenirs d’étés trop chauds, d’ennui brûlant, l’odeur des feux, ces frôlements d’enfance. Le vent s’est levé, creusant mollement la surface de la mer, je flottais dans un temps suspendu, dans la chaleur surprenante du matin, m’obstinais à scruter le miroir de l’eau, à m’éblouir en quête de mémoire, jusqu’à faire surgir les visions hallucinées de silhouettes aimantes, leurs regards doux et sombres, leurs sourires radieux. C’est à ce moment qu’un scintillement entre la dentelle des arbres m’a aveuglée, j’ai dû fermer les yeux, le ciel blanchissait déjà et son reflet sur la mer faisait silence.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

en un regard

grand merci à Marie-Josée Straboni pour le prêt de la photo

Sur le pont supérieur du Sampiero Corso, depuis la mer, c’était comme si Pauline voyait Bastia pour la première fois, troublée de la quitter à l’instant même où elle la découvre, toutes ses forces contenues en un regard avide, presque photographique, et bien des années plus tard il lui suffira de fermer les yeux pour faire ressurgir ces images, fragments de ville nimbés de flou. Au delà des façades élégantes de la place Saint-Nicolas, les monts tapissés d’arbres mauves, des hameaux en grappes hautes, des brumes errantes accrochées aux toits de lauze. L’ombre qui s’allonge sur la terrasse des Palmiers où tout à l’heure encore elle buvait un café avec Louis, des silhouettes attablées, engourdies dans le silence, un jeune couple élégant à enfant unique, chacun une main posée sur le genou en parfaite symétrie, et la petite debout sur la chaise en osier, retenue à l’épaule par le père, un béguin blanc enrobe ses joues vermeilles. Les jalousies closes au-dessus du café Napoléon, l’immeuble qu’elle reconnaît entre tous avec ses ocres plus vifs. Une palme en contrejour — incroyable comme les palmiers ont grandi — derrière s’élève la fière statue de l’empereur auréolé de lauriers, drapé de marbre, sceptre oxydé dans la main gauche, il lui semble tout à coup qu’il la regarde. La fonte dentelée du kiosque à musique, accidentée par l’aile coupante d’un martinet noir. Le navire amorce un lent glissement vers la sortie du port, Pauline tremble, le mal du départ, elle serre le bastingage encore plus fort, impuissante à freiner le mouvement. Au bout du môle cinq gamins torse nus, culottes courtes, leurs silhouettes brunes, acrobatiques, plongent vers la mer, derrière eux le clocher rose de Santa Maria émerge de la Citadelle, ondulant dans la lumière fragile de, déjà, l’automne. Le jardin Romieu figé en cascades exotiques d’aloès et d’agaves. Elle découvre maintenant la crique des Minelli, au pied d’une villa rose, des cabanons, les baigneurs du soir. La fourmilière assourdie des portefaix sur le quai du Fangu. Puis un scintillement, un reflet d’or dans le battement d’une fenêtre ouverte, Pauline éblouie ferme les paupières, le soleil glisse prudemment derrière le Stellu, quand elle rouvre les yeux c’est le soir qui vient, et la ville se dissout dans un grain minéral et tiède, baignée d’encre lourde.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

un feu minuscule

Ça c’est passé durant l’été 1981, l’année où nous sommes venus vivre en Corse. Depuis notre arrivée à Bastia je suis triste, triste d’avoir renoncé à mes vagabondages, à l’apaisement des vagues, au grenier, au peuplier voisin, aux nuages aussi, abandonnés quelque part sur la route, sans doute ai-je dormi sur le trajet et manqué l’adieu au ciel d’enfance, je n’avais rien demandé, surtout pas à venir vivre en Corse, il m’aura fallu des années pour m’y attacher enfin, bien longtemps après l’avoir quittée. C’est dimanche, nous sommes en famille, en visite chez des cousins à Alistro, un village de la plaine orientale, je ne lui trouve aucun charme, sauf le champ d’amandiers de Charles, et le rayonnement du phare qui balaie la chambre où j’ai dormi quand nous sommes arrivés à Noël, hébergés dans la maison de vacances de la sœur de ma mère, le temps de nous retourner. Le jour lent, l’air chaud au dehors, mes onze ans, l’ennui, la colère. Je ne me souviens pas pourquoi je suis sortie alors que le soleil était brûlant, comment je suis arrivée dans ce coin de nature, seule, avec une boîte d’allumettes. Est ce que c’était un champ, un bout de maquis, j’ai le souvenir qu’il y avait de l’espace autour. J’ai pensé que je pourrais là faire un feu minuscule, j’ai rassemblé quelques herbes sèches en cercle, j’ai craqué l’allumette, aussitôt il y a eu ce doux grésillement, les herbes se sont tordues en danse fugace, envoûtante. Je me suis avancée, mes pieds de gamine chaussés de sandalettes taille 33, j’ai tapé des talons pour éteindre les flammèches. C’était déjà fini, à peine quelques cendres. L’odeur de souffre des allumettes, le parfum d’herbes brûlées, le crépitement, la vibration de l’air, j’en veux encore, une, deux allumettes, je laisse grandir un peu les flammes hypnotiques, début d’ivresse, je danse avec elles, les étouffe en frappant joyeusement le sol, je triomphe. Quelques brins incandescents me fascinent, trois, quatre allumettes, je laisse le cercle s’élargir davantage, défie le feu, qui vient danser avec nous ? Les flammes s’élèvent, trop hautes les flammes, j’ai peur cette fois de m’approcher, elles en profitent, s’échappent. Je suis revenue vers la maison des cousins en courant, concentrée pour ne pas rougir, Il y a un feu là-bas. Peut-être que j’ai tardé, peut-être qu’un vent s’est levé, peut-être que les adultes ont mis du temps à me croire, moi la menteuse, l’incendie était déjà puissant au moment où nous sommes revenus sur le lieu du crime. Avec les moyens du bord, Jacques et le cousin se sont livrés au combat, des tuyaux, des seaux, leur visage tendus, leur peau luisante et rougie par l’incandescence du feu, leurs forces jetées au milieu des flammes insolentes, j’étais terrifiée, suspendue à leurs regards inquiets. Ils ont fini par éteindre l’incendie. Passé l’effroi, je contemple ma colère calcinée, au feu la tristesse, les chemins d’enfance, les nuages, avec le temps la honte aussi s’est effacée, je n’ai jamais avoué la faute, parfois le souvenir du feu ressurgit, et si je rougis c’est d’être la seule à m’en souvenir.

l’incertitude du retour

Angèle, Jean, Annie (Anne-Marie), à Bastia en 1937

C’est début septembre, sur la place immense enrobée de soleil encore chaud, Jean et Angèle alignent des pierres minuscules à l’ombre du kiosque à musique. Pauline les guette depuis la terrasse des Palmiers où elle a bu avec Louis un café sous le frais des platanes. C’était du luxe ce café, c’était la première fois qu’ils savouraient cette oisiveté, un café servi sur la place Saint-Nicolas, Mais on pouvait quand même s’offrir ça avant le départ avait dit Louis. À cette heure-là il n’y a pas grand monde, Pauline berce doucement Anne-Marie endormie dans la poussette, elle s’attendrit sur ses joues roses et tièdes comme les pêches du verger de Canaghia, et, si elle ne craignait pas de la réveiller, elle la prendrait dans ses bras pour sentir le chaud de son cou, ça apaiserait la tension qui pousse contre sa poitrine. Ce n’est pas un lundi ordinaire, ce pourrait être comme un dimanche quand on vient dégourdir les enfants sur la place après la messe, bien que Pauline ait toujours préféré la place du marché, plus petite, cachée derrière l’église Saint-Jean Baptiste, mais c’est lundi, le jour du bateau pour Marseille via Toulon. Louis lui a dit d’attendre là, calmement, le temps qu’il aille vérifier précisément l’horaire de l’embarquement, il le sait parfaitement à quelle heure, mais il faut meubler l’attente. Pauline cherche le calme en vain, c’est de monter sur un de ces monstrueux navires, c’est plus fort qu’elle, quelque chose en dedans qui frappe durement, sous la batiste fine de sa blouse blanche. Pourtant depuis la place il a belle allure le Sampiero Corso, presque neuf, mis en service depuis un an seulement, il étale ses cent mètres le long du quai du Fangu, autour les dockers s’affairent en fourmilière désordonnée, ils ont sans doute déjà chargé leurs malles, bouclées depuis des jours. Pauline avait gardé le strict nécessaire jusqu’à la veille du départ, qu’elle avait glissé dans des bagages à main, avant qu’ils rejoignent les cousins Laureli chez qui ils ont campé tous les cinq, quel bazar c’était dans le salon. Pauline n’avait pas fermé l’œil durant la nuit, en étau entre la peur et l’excitation du voyage, guettant l’aube, puis le réveil de Louis qui aux aurores était retourné dans l’appartement de la rue Droite, escorté par Ado et Eugène, là ils avaient entassé les cantines dans la voiture prêtée par le receveur de Bastia pour les conduire aux hangars sur le port, et s’assurer que tout serait bien embarqué à bord du fier navire. Il est rentré chez les cousins par le quai des Martyrs, à neuf heures le soleil avait déjà réchauffé l’air et Louis n’avait pu s’empêcher de regretter sa baignade quotidienne à Ficaghola, un rituel d’enfance, mais la situation qui l’attendait à Paris valait largement ce renoncement. La matinée avait glissé à remettre en place le salon des Laureli, à préparer quelques sandwichs pour le voyage, Alina les avait gardés pour le déjeuner et puis ils ont filé, ils ne voulaient pas s’éterniser en adieux et les enfants devaient se fatiguer un peu avant la traversée. Maintenant Pauline admire la découpe des jeunes palmiers dans la lumière de fin d’été comme si elle les voyait pour la première fois, et comme dans un rêve la silhouette de nageur de Louis est apparue, il remonte du port, son impatience masquée par un sourire étiré. En se frottant doucement les mains, il a murmuré, On va pouvoir y aller, ils ont appelé les deux gosses, ils ont jeté un œil tout autour, ne rien oublier, et ils ont traversé la place à pas lents pour rejoindre le port. Personne n’osait se retourner, ni rompre le silence installé, seule Anne-Marie ne pouvait mesurer la solennité du moment, encore endormie dans la poussette que Jean manœuvrait avec la hauteur des aînés. À l’embarquement Louis a tendu fièrement ses billets de deuxième classe payés par Les Postes. Avant de filer poser les bagages dans la petite cabine, il a glissé à Pauline, Garde-nous une belle place sur le pont.
Contre le bastingage Pauline sent son cœur se serrer, elle sent aussi la main d’Angèle agrippée à la sienne, Jean se tient droit et fier à côté de Louis, Anne-Marie se réveille dans les bras de son père, la tête tournée vers la ville, Louis les petits il faudra que tu leur apprennes à nager, hein ? Ils peuvent désormais admirer Bastia, les façades ocrées de la place Saint-Nicolas, le massif du Stello derrière, et le soleil au-dessus encore. Après un long moment de contemplation la sirène du départ a fait sursauter Pauline, même si en montant sur le bateau elle savait qu’elle quittait l’île, ce bruit la projette brusquement dans l’inexorable départ, la chaleur s’échappe de ses membres, l’air lui manque déjà, mais Louis a promis, Paris ce sera formidable et puis pense à cette chance que c’est pour les petits. Ils sont restés longtemps sur le pont, bien après avoir longé le cap, imprégnant leurs cornées du sombre des montagnes de l’île chérie, imaginant le soleil se couchant derrière tandis que dans l’air s’élève, mêlée à l’odeur âcre des immortelles, l’incertitude du retour.

carrughju drittu [rue droite]

Avant que nous quittions la Corse, l’acte de naissance de ma tante a parlé, et voilà l’adresse de mes grands-parents révélées, 21 rue Droite.

Sur les lieux, j’ai été rassurée de découvrir l’immeuble délabré, pas encore aux mains des promoteurs, j’ai au moins l’impression que oui c’est bien ici que Louis et Pauline ont vécu, entre 1931 et 1938.

La chance, c’est que ce type d’immeuble est si vétuste qu’il n’est pas équipé de digicode, nous avons donc pu entrer à l’intérieur.

Depuis la rue j’avais aperçu une voute, comme on en trouve souvent dans les vieux immeubles de Terra Vecchia.

Sous la voûte, je ne peux m’empêcher de penser à la reproduction de l’Annonciation de Fra Angelico qui décorait le salon de ma grand-mère à Paris, j’ai imaginé que c’est mon arrière-grand-père Jean Joseph qui l’avait d’abord apporté depuis le Piémont en Corse.

Nous continuons notre ascension dans les étages, émus de découvrir les murs délabrés, d’imaginer mon oncle et mes tantes monter les mêmes marches en terrazzo, enfants.

Je suis heureuse d’avoir pu saisir ces images, probable que lors de notre prochain voyage à Bastia l’immeuble aura fait l’objet d’une rénovation.

En attendant les habitant cachent la misère. Après passage du promoteur, pourront-ils encore prétendre à habiter cet immeuble ?

terra vecchia

Ainsi cet hiver, nous nous étions confrontés à nouveau au langage étrange des services funéraires, frère et sœurs résolus à exaucer vingt ans après son décès les dernières volontés de notre mère — ce qui n’avait pas été possible au moment de sa disparition. Puis il y a eu cette histoire de virus, tout est devenu compliqué, la résolution reportée. Pourtant Philippe et moi avons décidé de maintenir le voyage à Bastia, délesté des funérailles il prenait l’allure envieuse de vacances, de temps ralenti. Nous avions réservé un logement dans la vieille ville, idéalement placé entre la citadelle et l’immense place Saint-Nicolas où nous apprécions boire un café le matin en observant les ferries qui arrivent du continent.

Quelques jours avant le départ, en vérifiant l’adresse de notre hôte je découvre que nous logerons dans une rue qui prolonge celle où ont vécu mes grands-parents maternels, coïncidence réjouissante qui réveille mon goût de l’enquête. Je plonge dans les archives d’état civil pour essayer de retrouver l’adresse précise de mes grands-parents via l’acte de naissance d’une sœur de ma mère, née dans cet appartement de la rue Droite dont j’avais entendu parler enfant.

Je ne trouve pas le document, me console en me disant que la rue a changé de nom et qu’il est probable que la numérotation ait également été modifiée, mais lancée sur le site des archives départementales de la Haute Corse je poursuis mes recherches à tâtons jusqu’à trouver l’acte de naissance de mon grand-père Louis.

Je découvre au bas de l’acte la signature maladroite de mon arrière-grand-père, comprends qu’il devait à peine savoir écrire, imaginer son application à signer le registre m’attendris. Surtout j’apprends que mes arrière-grands-parents vivaient précisément dans la rue où nous sommes installés aujourd’hui. Je ne peux véritablement localiser leur appartement, le registre ne mentionne pas le numéro, la rue du Lycée est devenue celle du Général Carbuccia, mais je suis plus qu’amusée par ces coïncidences à répétition, ça devient évident qu’en faisant ce voyage je ne pouvais éviter de me confronter à l’histoire familiale. 

Depuis notre arrivée j’emprunte quotidiennement ces deux rues, elles s’enchaînent en épingle à cheveux, je les photographie, attirée par l’effritement d’un mur, la vibration d’une couleur, une accumulation de câbles incohérente, une cage d’escalier qui souffle au dehors un parfum de cave, j’ai par contre du mal à saisir une vue d’ensemble de leurs courbes étroites, ascensionnelles que la lumière éclabousse en violents contrastes.

Ce n’est plus tout à fait le quartier populaire habité par mes aïeux, il a connu plusieurs mutations, c’est d’ailleurs le cœur historique de Bastia, Terra vecchia, il a été délaissé pour la ville se déployant au nord, réputé mal famé après-guerre, puis quasiment abandonné avant de se reconstruire aujourd’hui sous l’impulsion spéculative immobilière, à grand coup d’enduits colorés et de fenêtres en PVC. 

Au-delà de ma fascination pour les strates du temps encore visibles sur les murs, je ne sais pas ce que j’attends de ces photographies, je n’espère aucune révélation, mais elles me permettent d’inscrire une partie de ma famille dans un paysage plus précis, avec lui une idée de leur langue, de leur accent — je me demande si mon arrière-grand-père Giovanni Giuseppe Carozzi, devenu Jean Joseph, arrivé du Piémont, j’ignore à quel âge, a appris le français, ou bien parlait-il le corse si proche de sa langue natale ? Aussi se réveille le souvenir d’une sombre histoire que l’on racontait dans la famille, mon arrière-grand-père aurait été assassiné sur un chantier où il était maçon, le motif du crime je ne m’en souviens pas, est-ce que quelqu’un l’a su ? Les registres de la ville restent muets sur la date de sa disparition, si je n’en trouve pas la trace il faudra peut-être que je réinvente cette histoire.

la beauté du geste

Je ne peux imaginer ma mère sans la cigarette qu’elle allumait plus de vingt fois par jour, du matin au réveil, jusqu’au soir après diner, elle fumait avec l’élégance d’une actrice, avec une forme d’abandon, personne n’aurait eu l’idée de lui reprocher, à cette époque-là, tout le monde fumait.

Elle a cajolé, trépigné, pleuré, elle a obtenu gain de cause, elle va samedi au bal des Corses de Paris avec son grand frère, Tu feras bien attention à la petite, mais Jean il ne sait pas dire non à Petretta, et quand ils sont sortis du caveau où ils avaient dansé, dansé, dansé, lui accroché au bras de la belle Marcelle, quand ils ont allumé chacun la cigarette de l’autre, Pierrette a eu une pointe d’envie, elle a voulu en être, du haut de ses treize ans, c’est Jean qui lui a tendu le paquet, puis la flamme, elle a allumé sa première cigarette, Jean s’est vaguement inquiété, Tu ne diras rien à Pauline, hein ?

Il lui a dit qu’il viendrait la chercher à dix-huit heures précises, mais elle a eu une scène épouvantable avec Pauline qui lui reprochait de la laisser seule, Encore une fois, alors elle a claqué la porte de Corbera, dévalé l’escalier en courant, Attrape moi si tu peux, maintenant elle est très en avance, plaquée contre la porte pour éviter la pluie, elle s’abrite du vent pour allumer une cigarette, même si, elle le sait, fumer dans la rue ça fait mauvais genre, elle s’absorbe dans la contemplation d’une tâche de fuel irisée par la pluie.

Ce serait peut-être mieux de vous asseoir, un air glacial coule le long de sa colonne vertébrale, elle a attrapé sur la table encore chargée des restes du petit déjeuner le paquet de Kool menthol avant de s’effondrer sur le sofa, Il y a eu un accident, elle a allumé une cigarette, elle a tiré très fort sur la Kool menthol, une suite d’aspirations très rapprochées, Que la tête me tourne, vite, je ne peux pas entendre ce que je sais déjà.

Elle est debout dans la rue, devant le camion itinérant de la poissonnière, ses cheveux courts froissés, drapée dans son peignoir jaune paille, elle porte ses mules à talons de bois fourrées de laine, notre voisine s’approche, Pierrot lui tend son paquet de Peter Stuyvesant rouges, puis allume elle-même une cigarette, la beauté du geste efface le négligé de sa tenue.

Sa peau douce caramel chauffée de soleil, l’air chargé d’iode tiède, le sable ardent sous les pieds, le goût de la mer dans sa gorge, ce n’est pas assez de brûlure, elle allume une cigarette, sans même plisser des yeux, un parfum d’ambre, de sel et de tabac blond, l’odeur de ma mère c’est celle des vacances.

Le temps long qu’elle passe devant le miroir grossissant, ce temps exagéré qui nous mettait systématiquement en retard aux déjeuners où nous étions attendus — dis-moi qui est la plus belle — à peaufiner l’ombré du fard irisé sur ses immenses paupières, le mascara appliqué en couches multiples, la terra cotta dont elle poudre généreusement ses pommettes, le rouge à lèvres satiné qui attendri la bouche, elle se regarde encore une fois, soulève un sourcil, elle peut alors allumer une cigarette sur laquelle elle laisse la trace de ses lèvres fraîchement peintes.

Nous prenons parfois le train de banlieue ensemble le matin, elle part travailler dans une agence immobilière du boulevard Magenta, moi je vais en cours aux z’arts z’a, nous remontons le quai de la gare de Yerres pour nous trouver à la bonne hauteur, celle de la voiture fumeurs, il est huit heures, peut-être la demie, elle allume sa troisième cigarette dans le wagon gris et moite.

C’est l’été, retour de la Marana, Jacques au volant, je suis sur la banquette arrière de la Ford Escort, Philippe à mes côtés — c’est sa première fois en Corse — vitres baissées, la voix de Nina Simone dans l’autoradio, le grésillement de l’allume cigare, ils fument tous les deux, Ça va vous n’avez pas trop d’air derrière, comment faire autrement qu’avec l’air qui éloigne la nausée, et puis ce geste inouï sur le parking du primeur en bordure de route, elle a extrait le cendrier du tableau de bord, en a versé les vingt mégots sur le goudron chaud, sans la moindre hésitation.

L’appartement est silencieux, c’est l’heure qu’elle préfère pour écrire, avec son stylo plume à encre violette, sur son papier extra blanc vergé, déjà une cigarette à la main, cette cigarette qu’elle allume toujours comme préalable à toute action qu’elle juge importante, Ma chérie, je profite que Jacques dort encore pour t’écrire…

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été 2020

aube

j’ai voulu photographier l’aube d’été
c’était déjà l’aurore
toujours le même éblouissement
le même feu
ne te fie pas aux couleurs
il y avait du bleu dans le ciel
et la mer n’était pas ce métal lourd
il y avait du rose dans le ciel
et la mer était bleue
il y avait un vent frais
le soleil était doux
ne crois pas au feu, ni au silence
à l’aube les oiseaux sont furieux

a campinca

Cette année, pour la septième fois consécutive, à l’invitation de mon amie V, je suis venue passer la dernière semaine de juin à Erbalunga, dans la maison que son grand-oncle, Jean, Comparucciu, a édifié en 1937. La première fois je suis arrivée dans cette maison pétrie d’une sorte de tristesse — depuis la disparition de ma mère, chaque retour sur l’île s’alourdit de colère et de chagrin puisque la Corse n’a pas été capable de la sauver, elle qui imaginait y trouver la force de survivre au mal qui la rongeait. Vague inquiétude aussi de savoir la maison de mon amie à quelques kilomètres du cimetière de San Martino di Lota où ma mère est inhumée. Cette première fois, nous étions une bande de filles, sans compagnons, sans enfants, sans famille, venues profiter de la situation exceptionnelle de cette maison, A Campinca. Une bâtisse en béton enduit, dont le plan dessine une croix, dressée au creux d’un des derniers virages qui précède l’arrivée à la marine de carte postale d’Erbalunga.

La maison ne se livre pas au premier coup d’œil, après avoir franchi une grille et le jardin qui l’isole de la route, on y entre par l’arrière, par une grande porte verte découpée dans la façade étroite et austère. Je garde intact le saisissement du premier jour quand après avoir traversé la maison d’ouest en est jusqu’à l’immense balcon qui surplombe la mer, j’ai découvert en contrebas le jardin en quatre terrasses foisonnantes de lauriers, pins, figuiers de barbaries, graminées et bruyère, au-delà d’un muret de pierres, les roches aiguisées qui plongent dans l’eau. Sur l’horizon, j’ai tout de suite reconnu l’île d’Elbe, un repère de mon enfance, à la fois proche et mystérieuse, d’où j’ai fait surgir plusieurs fantômes.

Dans cette maison, dès mon premier réveil j’ai assisté au plus bel incendie qu’une aube d’été puisse offrir, et depuis, à chacune de mes visites, je prends le temps d’une de ces contemplations, je m’éveille spontanément, avance pieds nus sur la terrasse, confuse de sommeil, dans le silence de la maison endormie pour quelques heures encore, captive de la lumière rose carthame, j’abîme ma rétine, je frissonne sous un petit vent frais, même si déjà les premiers rayons du soleil diffusent une douce chaleur. Ici, sur ce balcon sur la mer je me suis réconciliée avec mes morts, ici j’ai accepté mes racines, mon appartenance à cette île, dans cette maison qui ne m’appartient pas, suffisamment désencombrée pour m’y sentir chez moi.

Dans cette maison je me suis souvenue de mes étés d’enfance, quand accablée de chaleur je glissais vers le fond du lit pour y trouver le plat frais du drap, quand j’affirmais que ne pouvais pas rester sur la plage, parce que le soleil me brûlait bien trop, parce que je ne voulais pas être une fille d’ici, je ne me sentais pas Corse, fâchée d’avoir été arrachée à ma plage d’enfance du Cotentin quand ma mère a décidé, sur un coup de tête, que nous serions heureux sur son île.

Jusqu’à ce voyage je partageais avec Magali une chambre du rez-de-chaussée, dans l’aile nord, sol au carrelage chargé de fleurs géométriques et murs enduits blanc, meubles antiques en ferraille blanche perforée, les petits lits jumeaux recouverts de tissus désuets à larges volants. Mais cette année pour la première fois nous avons dû changer de chambre, une fissure qui apparaissait déjà en haut du mur nord de la pièce s’est largement écartée depuis notre dernière visite, le terrain sous la maison a bougé, l’aile Nord est en péril, pourrait s’effondrer, il a fallu installer des étais en attendant les avis d’experts et décisions à venir.

Nous nous sommes donc installées dans l’aile sud, profitant d’une nouvelle vue sur la mer, un peu plus lointaine, moins éblouissante le matin, mais toujours le doux ressac pour nous endormir. Cette année, la fragilité de la maison m’est apparue criante pour la première fois, bien sûr V avait évoqué à plusieurs reprises le danger d’effondrement, c’est un peu pour cette raison qu’elle nous invite à partager ici du temps, il faut en profiter tant qu’elle tient debout. Alors j’ai pris des photos, j’ai d’abord imaginé photographier méthodiquement chaque pièce mais quelque chose résistait, comme si la maison se dérobait, je n’étais pas du tout à l’aise dans la prise du vue, incapable de choisir un angle, de trouver la lumière, je n’arrivais qu’à photographier ces fragments, que j’ai redécouvert en rentrant à Paris, puisque cette année j’avais décidé de ne pas emporter mon ordinateur.

Aujourd’hui, en regardant mes photographies, mon sentiment de ratage s’efface, je me souviens de la chaleur d’été qu’il faisait dans chaque endroit au moment de la prise de vue, de l’odeur de renfermé qui imprégnait encore certaines pièces, de la piqûre aux chevilles des herbes du jardin en terrasses, de la brûlure du soleil, j’écoute le ressac au bas des roches.

mise en abyme

pauline

Pauline noue ses cheveux en chignon bas, elle accroche une fleur en tissu au-dessus de l’oreille comme l’a demandé la mariée en pensant « drôle de noce qui s’annonce celle de Titus, mais c’est heureux ». Devant le miroir elle relève le menton et s’offre un petit sourire, elle n’est pas vraiment satisfaite, elle voit bien les lignes qui creusent son front, les sillons d’inquiétude, sa poitrine qu’elle trouve trop forte depuis la naissance de Pierrette, écrasée sous la cotonnade du corsage, et, dans l’ombre grise du couloir, Louis trop lointain, absorbé dans un étrange flottement sur lequel elle n’ose pas poser de mots. Puis elle soulève le couvercle d’une boîte en carton brun serrée sur l’étagère la plus haute du débarras, elle l’atteint en montant sur un petit banc de bois, elle attrape un billet, ça ne changera pas grand-chose, les économies pour acheter Corbera ont presque été liquidées au marché noir, aucun des quatre enfants n’a eu faim depuis le début de la guerre, elle s’en réjouit alors qu’ils se tiennent à présent devant elle au garde à vous, dans leurs tenues soigneusement arrangées, Jean papillon noué et mèche bien peignée, Angèle et Annie enrubannées et gantées de blanc, la Petretta tendre et joufflue, alors elle sent son cœur qui s’emballe, plein d’amour et d’orgueil.

Encore ce matin elle a sursauté quand on a frappé à la porte, peut-être que tous les matins les coups frappés la feront sursauter, peut-être que chaque jour elle repensera à ce matin-là, quand ils ont pris Antoine. Les premiers temps elle a espéré que derrière la porte, derrière les coups frappés, elle découvrirait la silhouette de son frère, qu’elle pourrait effacer la tristesse du regard, la douleur des tortures, qu’il pourrait reprendre un travail puisque la guerre était maintenant presque finie, peut-être même qu’il épouserait Mademoiselle Dulong, ils pourraient faire ensemble bon ménage, même si Antoine a su garder secret chaque mouvement de cœur. Comme elle ne sait pas encore qu’il a quitté Fresnes, qu’il a été déporté à Neuengamme, elle peut imaginer beaucoup. Quand elle saura, toutes les nuits elle fera les mêmes cauchemars, et poussera les mêmes cris « ASSASSINS, ASSASSINS ! », qui effraieront chacun de ses petits enfants durant les vacances passées au village, obligés de dormir avec elle dans la chambre d’hôtel qu’elle loue chaque été à l’hôtel Mattei, parce qu’il n’est pas question de demander l’hospitalité à Félicité, ni même à Lili.
Derrière la porte ce n’est que Louis, il ne sait plus où est sa clef.

Le dimanche soir Pauline ne prépare plus de repas, elle fait chauffer du lait et chacun y fait fondre un bout de chocolat, on beurre des tartines, c’est amusant un petit déjeuner à l’heure du dîner, on discute vif, les sujets ne manquent pas. Ce dimanche Pierrette est d’humeur chafouine, ça ne lui ressemble pas, Pauline s’inquiète, la petite dit qu’elle n’a pas envie de retourner à l’école le lendemain, « vous pouvez dire ce que vous voulez, moi l’école je n’aime pas ». Alors Pauline monte sur ses grands chevaux, elle lui rappelle quelle humiliation ça a été pour elle de devoir quitter la communale à onze ans, quand Andjula Santa l’a surprise à la place de la maîtresse qui lui avait demandé de surveiller la classe parce qu’elle devait s’absenter un petit moment, elle n’y a pas été par quatre chemins Andjula Santa, « maintenant tu en sais autant que la maîtresse puisque tu tiens la classe, tu n’as plus besoin de retourner à l’école, et moi j’ai besoin de toi pour m’aider avec les deux petits ». La maîtresse a bien tenté de plaider sa cause, parce que Pauline elle en avait des promesses à tenir, « mais ta grand-mère en a décidé autrement, et pense à ton pauvre père là-haut comme il serait déçu, demain tu iras à l’école, tu m’as compris, tu m’as ».

Pauline tourne en rond dans le salon de Corbera désert, nimbé d’une lumière vague et grise, à cette heure-là Annie et Simon travaillent, Jean-Louis est au lycée, elle est seule avec son chagrin de mère, depuis que la petite a appelé d’Algérie, elle tourne, dans sa tête la voix de Pierrette, basse, détimbrée, « maman, il y a eu un accident ». Pauline ne veut pas le croire, il y a quelques jours elle recevait une lettre triomphante et joyeuse, la petite avait trouvé ses marques à Oran, elle avait aussi trouvé un travail dans l’esthétique, se réjouissait d’avoir ainsi un petit peu d’indépendance, et les enfants étaient ravis, grandis et studieux, ils espéraient bien que Pauline viendrait bientôt les voir en Algérie. Son ventre se serre, l’appartement se rétrécit autour de sa douleur de mère, ses bras s’écrasent contre son buste comme pour retenir un long cri, ses mains couvrent son visage pour retenir ses larmes, c’est la peur qui surgit, elle ne pensait pas pouvoir avoir peur encore, trop souvent déjà elle a eu peur, depuis trop longtemps elle vit en imaginant toujours que le pire va arriver, mais elle n’avait pas imaginé cela, non, cela ne pouvait pas arriver, elle ouvre la fenêtre sur la rue, aspire un air glacial.

Ce matin de juillet elle a repoussé le bol de café au lait très lentement, prévenue par un haut le cœur. Elle frotte ses doigts engourdis, se demande d’où vient cette lassitude, presque une tristesse, peut-être les cauchemars de la nuit, peut-être la présence du petit qu’elle emmène en Corse cet été, les questions qu’il pose à longueur de journée, son regard à la fois rêveur et curieux. Elle ne peut s’empêcher de retrouver dans le visage de l’adolescent quelque chose de Roland, ça lui serre la poitrine. Elle essaie de se bousculer, « tu ne crois pas que c’est le moment de t’apitoyer, il y en a des choses à faire avant de partir, l’avion ne nous attendra pas ». Elle se lève, elle sent sa tête plus lourde, son corps aussi, comme durcit, les murs du salon tremblent autour d’elle, elle perd l’équilibre, elle agrippe le chambranle de la porte qui donne sur le petit couloir, l’espace étroit bascule, comment lutter contre le vertige, sa vision se trouble, elle ne sait pas si c’est elle qui lâche la poignée de la porte, elle voudrait appeler le petit, mais elle ne sait déjà plus crier, elle tombe lourdement sur le sol. La vie l’abandonne comme ça, silencieusement, dans le petit couloir de Corbera.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre des ateliers du Tiers Livre