en face

Les vases communicants, épisode 6, avec Myriam OH.

en face (images Myriam OH / texte et voix Caroline Diaz)

Tu ne sais pas pourquoi tu es revenue mais ça te rapprochait de l’enfance. Le jardin semblait abandonné, l’air métallique endormait les arbres. Avant d’entrer dans l’immeuble tu as jeté un œil au balcon désert. Tu as monté prudemment l’escalier, ta main timide sur la rampe en bakélite tu as murmuré aux ombres N’ayez pas peur. Sa silhouette frêle t’attendait derrière la porte entrouverte, le mascara de la veille ombrait ses paupières enflées, tu as pensé : comme elle lui ressemble. Le temps hésitait, la lumière tremblait comme pour ranimer des souvenirs, tu apprivoisais l’épaisseur du silence. Le chat en traversant le balcon t’a fait sursauter. Tu ne sais pas pourquoi tu es revenue, peut-être cette image d’Alger aperçue dans un de ses films. Tu ne sais pas si elle y a vécu, tu ne sais pas si elle y a des souvenirs, tu n’oses pas lui poser la question. D’un regard tu as attrapé le carrelage flambé, les meubles bruns, les voilages synthétiques, tu as fermé légèrement les paupières, la lumière te recouvrait, ravivait l’enfance — Tu dois te sentir bien ici. Le chat avait sauté sur la rambarde du balcon, tu n’as pas peur qu’il tombe ? Elle a allumé une cigarette, elle a souri. Tu veux un café ? Sa voix avait changé, voilée, plus basse. Elle a mis de l’eau à chauffer, de l’instantané ça te va ? Tu as traversé le salon, sur la rambarde le chat taquinait une peluche éventrée, derrière on apercevait les bâtiments d’en face, ceux où tu savais avoir vécu, tu ne te souvenais pas de leur blancheur lessivée. Entre tes doigts le verre ambré brûlant de faux café, la lumière tremblait encore. Ici commence le vertige. Une sensation d’été lointain, la chaleur. La chanson de Nina Simone. Tu as eu l’impression qu’elle était là, avec vous, celle que tu avais été cet été là, qui trempait un sucre dans le café des adultes. Maintenant la peluche gisait au sol, son rembourrage s’échappait du flanc gauche, le chat avait disparu. Tu veux visiter ? En longeant les murs blanchis, tu ne reconnais rien, ni l’espace rétréci, ni le mobilier, ni les tableaux. Seulement cette boite à bijoux en bois sculpté dans la chambre, tu l’avais ouverte enfant alors que les adultes jouaient au bridge au salon. Tu avais caressé le relief émaillé des colliers kabyles, l’odeur du métal était restée longtemps sur tes doigts que tu portais toujours aux narines. Tu glisses l’index sous le nez, un réflexe. Rien que l’amertume du café soluble, mais dans le noir et blanc de la photo de Brel, posée sur la commode, un reflet d’enfance

et les mots de Myriam sur mes images :

jours manqués

photogramme film super 8 – Canaghia

le jour où tu m’as caressé la joue de l’index pour la première fois
où nous avons survolé le désert de Tiaret dans un Piper Twin comanche
où tu m’as donné un petit nom qui disait comme souvent j’étais dans la lune
où tu as voulu faire mon portrait en noir et blanc pour l’envoyer à ta mère
Le jour où tu es mort
Le jour où tu aurais décidé de ne pas aller travailler pour m’emmener voir la mer à Cherchell
où tu te serais agenouillé devant moi pour inspecter mes mains écorchées, tu m’aurais dit que c’était rien
où tu m’aurais acheté une glace parce que c’est comme ça qu’on console les enfants
où tu m’aurais raconté des histoires inventées le soir au pied du lit
où tu serais venu me chercher à l’école où tu m’aurais laissée te battre à la course
où tu m’aurais appris à jouer à la bataille
où nous aurions observé les traces de condensation des avions dans le ciel
où tu m’aurais appris à nager, aussi à plonger
où nous aurions fini par quitter l’Algérie
où tu m’aurais appris à ne pas avoir peur
où tu m’aurais dit que la religion c’était rien que des foutaises
où pour la première fois nous aurions bu un verre sur une terrasse de la rive gauche, j’aurais eu onze ans, j’aurais bu un orangina
où tu m’aurais pincé le menton, tu aurais dit oh tu as des taches de rousseur
où tu m’aurais appris à aimer la vitesse
où tu m’aurais expliqué pourquoi la lune parait plus grosse et plus rousse quand elle est proche de l’horizon
où tu aurais été déçu de découvrir que je fumais
où je t’en aurais voulu de ne plus comprendre rien à rien
où tu m’aurais fait goûter du vin
où tu m’aurais consolé de mon premier chagrin d’amour
où nous aurions été voir le Pont Neuf empaqueté
où tu m’aurais encouragée à faire des études d’art
où tu m’aurais attendue au petit matin d’un premier janvier, tu m’aurais cueillie avec un drôle de sermon
où tu m’aurais offert Le rivage des Syrtes
où tu m’aurais avoué que tu n’as jamais eu ton bac
où nous serions allés voter ensemble pour François Mitterrand
où nos ombres se seraient rejointes dans la lumière du soir
où tu m’aurais offert ton vieil appareil photo, celui avec lequel tu photographiais les bateaux du lavoir de Canaghia
où nous aurions été voir un film de Jacques Rivette à l’Action Christine
où tu aurais fait un feu, j’aurais joué à attiser les flammes
où tu m’aurais montré la beauté du premier mouvement du concerto numéro deux de Rachmaninov
où c’est moi qui aurais quitté la maison
où tu aurais renversé une coupe de champagne, tu en aurais recueilli du bout des doigts, m’en aurais aspergé le front en criant allégresse ! allégresse !
où cette fois c’est moi qui t’aurais pris en photo
où nous aurions bu un café brulant sous la pinède
où nous nous serions promis de faire un grand voyage au Canada que nous ne ferions jamais
où nous aurions vu l’aube se lever
où nous aurions un peu trop bu, tu m’aurais parlé presque comme à une amie 
où tu m’aurais emmenée en pèlerinage rue Henri Barbusse à Argenteuil
où nous aurions fait presque le même rêve sans que cela nous surprenne
où tu m’aurais confié que tu aurais aimé écrire
où nous serions restés silencieux
où nous aurions évoqué un souvenir commun en riant
où tu aurais posé une main sur mon épaule
où soudain tu serais devenu vieux
où nous aurions fouillé les albums de famille
où tu m’aurais raconté encore une fois les mêmes histoires d’enfance, de guerre, d’avions
où j’aurais surpris ton regard ailleurs
où tu serais mort, mais doucement
où j’aurais pleuré à ton enterrement au cimetière d’Ivry, l’air aurait été doux et blanc
où je me serais consolée de ton absence