Pour la première fois je ne venais pas en Corse en famille, j’aimais l’odeur du tarmac de Poretta, je m’arrêtais légère au creux de ce virage traversé si souvent à l’arrière de voitures enfumées de tabac blond, en amont de la marine d’Erbalunga. De la route on ne devine pas la beauté du lieu, elle se révèle derrière la maison bâtie sur une langue rocheuse. La façade s’ouvre au levant sur une terrasse en surplomb d’un jardin arboré — un abricotier, des pins, des aloès, des herbes ensauvagées que je ne sais nommer — qui descend en espalier jusqu’à la mer. Au sud les marines s’enchaînent jusqu’à la ville, une langue de terre se devine au loin, au nord une première crique surmontée d’une maison d’américain, puis les façades d’Erbalunga posées sur l’eau jusqu’à la tour génoise en ruines. Je n’ai pas senti glisser le jour, occupée à chasser l’air confiné de la chambre, défaire mon sac, faire mon lit, m’accoutumer à la circulation dans la maison, repérer les îles sur l’horizon, Capraia, Elbe, Montecristo, sentir les premiers assauts de souvenirs vacillants. C’était juin, je me suis réveillée à l’aube, j’entendais le ressac de la mer et le chant vif des grives et des sittelles filtrant par les jours des fenêtres fatiguées. À travers les jalousies perçait une faible lueur qui m’appelait au dehors, je suis sortie doucement de la chambre — la maison dormait encore — j’ai traversé le séjour, goûtant le mat frais des tomettes, l’odeur de poussière rance jusqu’à la porte vitrée qui ouvrait sur la terrasse, j’ai pris appui sur la balustrade en métal blanc, je me croyais sur le pont d’un navire qui se détacherait lentement de la terre. Le paysage se resserrait tout autour, de l’index je pouvais toucher l’horizon désert, l’Elbe adoucie de brume, la tour génoise ébréchée, les silhouettes étranges des agaves au pied du palazzu à l’entrée du village. Je pouvais entendre bruisser les feuillages engourdis de la fraîcheur de la nuit, le clapotis de l’eau sur les rochers en contrebas, un léger voile orange se formait au dessus de la mer, c’était juste avant le grand incendie. Les oiseaux se sont tus soudainement, il fallait faire place au soleil. Il apparu, une goutte de métal en fusion rejetée par la mer, il a soulevé avec lui les nuages gris comme des cendres lourdes, l’ardoise du ciel céda au rose, alors j’ai réalisé que c’était la première fois que je voyais le soleil se lever au dessus de la mer, ces couleurs je les connaissais d’avoir vu souvent le couchant sur la Manche ou même de l’autre côté de l’île, mais une aurore sur la mer c’était bien la première fois. J’ai été surprise par la tiédeur de l’air qui d’emblée s’est imposée, avec elle des souvenirs d’étés trop chauds, d’ennui brûlant, l’odeur des feux, ces frôlements d’enfance. Le vent s’est levé, creusant mollement la surface de la mer, je flottais dans un temps suspendu, dans la chaleur surprenante du matin, m’obstinais à scruter le miroir de l’eau, à m’éblouir en quête de mémoire, jusqu’à faire surgir les visions hallucinées de silhouettes aimantes, leurs regards doux et sombres, leurs sourires radieux. C’est à ce moment qu’un scintillement entre la dentelle des arbres m’a aveuglée, j’ai dû fermer les yeux, le ciel blanchissait déjà et son reflet sur la mer faisait silence.
Pointe de Carolles. Ici la falaise prête ses flancs granitiques au vent d’ouest. Sagesse millénaire assoupie sur le sable, courbes érodées de patience, monstre immense qui n’effraie plus personne, masse brune en frontière apaisante. De loin caresser son pelage de bruyères, d’ajoncs, de genêts et de prunelliers, sa beauté native comme l’origine du monde, le petit chant du Lude en arrière, ses grottes secrètes, ses refuges amoureux, ses failles silencieuses, au-delà un continent de sables mouvants, le galop de la marée, l’autre bout du monde.
Plage d’Edenville. Là, sur le sable, une laisse de mer, vrac de varech épais et parfumé abandonné par la dernière marée. Depuis la digue une créature hybride rejetée par la mer retient son souffle, soulève le ventre, dans ses entrailles matières et temps enchevêtrés, encombrement de coquillages, bouts de ficelles, carapaces, os de seiche, fragments de bois flotté grisés de sel, entre ses griffes brunes, pêle-mêle, miettes de plastiques colorés, bris de verres, œufs de raie, broyat de charognes invisibles, filaments luisants de filets de pêche synthétiques, ponte de bulots, laitue effilochée, capsule temporelle d’où s’échappent des puces de mer à la poursuite de leur existence mystérieuse.
Pêcherie des Grands Bras, Jullouville. Elle ne se découvre qu’à marée basse, plantée dans l’estran humide, la pointe de son V immense tournée vers le large, ses deux bras de pierres frangés d’algues grands ouverts vers le rivage appellent maquereaux et crustacés pour les piéger à la porte. Plus haut dans la baie, d’autre pêcheries, comme une installation de sculptures monumentales. Depuis la falaise ce sont des oiseaux géants dans le ciel reflété par le luisant, des oiseaux pétrifiés par une mer impérieuse.
L’estran, Edenville. Aux grandes marées la mer s’éloigne au point de découvrir cette partie de l’estran ridulée de houle. Franchir d’abord un plat pays de sable et de plis, suivre les ruisselets happés par le large — ils sont des fleuves vus du ciels — dans les estuaires jouer les orpailleurs, chasseurs de nacres et autres pépites, approcher les oscillations, à l’or sablonneux se mêle une vase grise, l’écume verdâtre. Ici le sable est plus doux, presque visqueux sur la fermeté des ridules, sous les pieds on croirait des os. Il est dit que là, dessous la grève pâle, se dressait une immense forêt qu’un raz de marée aurait ensevelie, je marcherais alors à la cîme de chênes millénaires ?
Revenir à La belle équipe en quête d’images pour préparer un montage en hommage à Martine, là où nous nous sommes rencontrées en septembre. En réalité nous nous étions rencontrées pendant l’été, elle avait réagi à l’un de mes textes, elle y avait décelé matière à histoire, c’était une porte que j’ouvrais sur le conte mais je ne me sentais pas capable d’aller au-delà, je me souviens avoir hésité au cours de nos échanges, j’aurais aimé qu’elle s’en empare. Puis il y a eu cette proposition d’écriture Des mains, et nos textes publiés quasi simultanément sur le Tiers Livre, à évoquer chacune les mains de nos mères. Nous découvrons ensemble nos textes réciproques, nous nous étonnons de cette proximité, nous commençons des échanges plus soutenus, évoquons la possibilité de nous rencontrer dans la vraie vie. Le rendez-vous s’est lancé sur la page du groupe d’écriture, je me souviens de ma petite peur à voir d’autres membres de l’atelier participer à la conversation, intimidée que ça puisse prendre l’allure de grandes retrouvailles, finalement les contraintes d’emploi du temps ont pris le dessus, avec Xavier et Thibaut nous nous retrouverons à quatre. Un moment important, porté par la générosité de Martine, la chaleur inhabituelle de septembre, les boissons pétillantes, la confiance que nous nous sommes accordée, là, à la terrasse de son café fétiche, La belle équipe. Nous avons évoqué nos parcours, nos projets d’écriture, nos empêchements, nos envies, le temps a glissé, nous nous sommes promis de recommencer, bientôt. Reconfinement. Automne. Hiver. Apprendre brutalement la disparition de Martine, ne pas y croire. Aujourd’hui je me décide à revenir à La belle équipe. Sauf que le bistrot ne fait plus que de la vente à emporter. Sauf qu’il fait gris et froid, que c’est pas un temps à photographier. Deux jeunes femmes se tiennent derrière les tables garnies de bouquets et de menus, elles m’interpellent, je leur demande si je peux faire quelques photos, elles m’opposent qu’elles doivent demander au patron, qui n’est pas là, je regarde les chaises vides rangées sous l’auvent de la terrasse, m’autorise, rêve au printemps, de la terrasse ouverte, de comment y revenir, sans Martine.
Surpris par l’immobilité de son corps, tu la regarderais dormir des heures durant dans le matin désœuvré, la regarder, son visage abandonné, inédit de sagesse, une promesse confiée au silence, une première fois, flâner silencieusement sur la rondeur de sa joue, le grain de peau brune, épier ses traits détendus, éclairés par le jour fragile perçant à travers les rideaux verts, la regarder, faire le point sur son profil net et tendre, l’orbite ombrée frangée de cils charbonneux, l’arrête à peine busquée du nez, la bouche pleine, presque tendue, bouche douce de terra cotta, bouche aimante, émouvante, la chambre s’emplit d’un air tiède, épais, tu hésites, de l’index tu longes son profil, sa lèvre inférieure, le renflement juste en-dessous, maintenant tu te détaches du matelas, te penches sur elle, tu contemples l’ovale de son visage presque enfantin voilé de songes, ses pommettes délicatement saillantes, tu embrasses ses yeux fermés, tu guettes le tressaillement de ses paupières avant le réveil, l’ouverture en amande, à présent elle te regarde, d’un beau regard brun, surpris, puis grave, l’air se fige, vous restez immobile un long moment, vos regards se heurtent dans l’espace flou entre vous, puis elle soulève le sourcil gauche, elle pose ses paumes contre son visage, comme une enfant elle se cache, vous riez, tu te laisses glisser de l’autre côté de son corps, fouisses son cou, l’odeur ambrée de ses cheveux, tes mains s’enfoncent dans leur masse brune et soyeuse, maintenant tu t’écartes pour la regarder encore, la lumière est plus forte, dans le contrejour, son visage s’efface, réveillé seulement par l’éclat des prunelles, tu devines le sourire brillant, ses dents bien rangées, tu respires son souffle, sa pulsation douce, alors sa main enveloppe ta mâchoire bleue de barbe naissante, son visage s’approche brutalement du tien, ses lèvres effleurent le grain de beauté que tu as sur le menton, vos nez se cherchent, se frôlent, se chamaillent, battement de cils, joue contre joue, moites, voilà sa bouche qui s’ouvre sur ta bouche.
Le gris doux d’une pierrette glissée au fond des poches le gris tiède et lisse sa rondeur contre ma paume le gris est une ruine d’enfance timide rejetée à la mer le gris est un renoncement un morceau de ciel abandonné sur la route une inquiétude le gris chuchote des secrets sous les nuages froissés me caresse les joues en bruine fine le gris est une chanson triste un battement lent une rumeur une image dérobée le gris couche nos ombres frileuses dans le sable remue la neige s’appesantit sur la ville le gris rôde souffle rampe le gris du pont de la rue de l’Aqueduc le gris du Paris Melun son odeur fade de fer humide le gris des volutes dans les voitures fumeurs et la chaleur du chauffage qui alourdit nos jambes sous le vinyle fauve des banquettes le gris de mes lèvres dans la lumière orange des tunnels autoroutiers le gris infini le gris de l’inconnu d’une langue étrangère le gris des jours indolores de nos étreintes paresseuses du ruissellement sur l’émail le gris est le ferment des corps cachés dessous les pierres — on ne devrait mourir qu’en hiver sous le gris soyeux du ciel — le gris d’une poignée de terre sourde entre mes doigts serrés le gris aveugle absorbe oublie le gris est un sommeil léger une mémoire fanée un doute un temps trouble le gris est une maison perdue une chambre noire une fenêtre le gris des rideaux pendus derrière la vitre fêlée des murs nus l’abrupt le gris mord la poussière le gris est un espace immobile un rien ton absence le gris efface tendrement les morts le gris est une mise en garde au-dessus de la mer le gris dépayse tout autour rétrécit l’île à l’horizon le gris a le goût d’une vague amère le gris éparpille ses cendres efface l’écorce des arbres le gris partage le silence des âmes enfouies le gris déterre mes fantômes drapés de brume révèle leur peau d’argile dans le grain argentique d’une photographie le gris fatigue comme vivre le gris est une nuit blanche irrésolue un écho mat une heure qui n’existe pas le gris folâtre dans le profond des rêves chiffonnés le gris vacille hésite incrédule le gris réveille le souvenir de ta voix bruisse dans l’obscurité le gris est une attente le gris coule comme une ivresse le gris me renverse comme une incertitude.
Les doubles rideaux peinent à assombrir la chambre chargée d’un air lourd, tu te déshabilles en gestes prudents, tu poses un par un tes vêtements sur le fauteuil Voltaire, tu ouvres ton lit, tu te couches sur le dos, la douleur t’accorde quelques secondes de répit sous la fraîcheur des draps, tu fermes les yeux en quête d’obscurité, fermer les yeux et disparaître, fermer les yeux, éloigner le monstre, tu respires profondément, tu voudrais remplir ta tête avec de l’air, repousser ces longues aiguilles qui fouillent ta nuque et te donnent la nausée. Il y a les voix blanches de Pierrot et Pauline qui te parviennent depuis le salon, elles sont mignonnes à chuchoter, ça ne leur ressemble pas, maintenant tu voudrais juste que le jour tombe, tu voudrais de l’eau autour, tu pourrais te laisser flotter comme un enfant puis chavirer dans l’onde tiède, tu oublierais la douleur intenable. Tu entends les voitures qui passent au pied de la fenêtre mais aussi une circulation plus lointaine et régulière, tu longes mentalement les murs de la chambre, tes doigts effleurent la tapisserie, tu contournes les obstacles — la commode le fauteuil la lampe le chevet le lit l’armoire — la porte déjà, alors tu recommences cette ronde lente jusqu’au sommeil. Tu ne sais pas combien de temps tu t’es assoupi — Pierrot dort à tes côtés — paupières mi closes tu observes les particules de poussière scintillantes dans le rai de lumière qui pénètre la chambre par la porte entrebâillée, elles dansent, tourbillonnent mollement, te narguent comme les invitées d’une fête clandestine et muette à laquelle tu n’es pas convié. Sur le mur qui te fait face tu devines dans la pénombre — sans doute parce que tu en connais désormais l’emplacement exact — la masse sombre et trapue de la commode en merisier, la courbe du fauteuil voltaire, la silhouette intrigante de la lampe tripode et derrière le drapé des doubles rideaux les montants de la fenêtre qui ondulent faiblement. Il y a les phares de voitures qui illuminent la rue, ils projettent sur le plafond des ombres abstraites et mouvantes comme des nuages que tu ne reconnais pas, pourtant ce ciel intérieur tu es certain de l’avoir observé déjà, une image d’enfance qui t’entête, tu creuses obstinément ta pensée vide, ta main s’agace dans l’air comme pour lui donner corps mais la douleur prend trop de place. Il y a tout contre toi la chaleur enveloppante de Pierrot, elle a enroulé une de ses jambes autour de tes cuisses, elle a posé un bras sur ton torse comme si elle craignait que tu t’échappes, en ton for intérieur tu souris, je n’ai même pas la force de sourire, comment pourrais-je m’enfuir ? Il y a encore quelques mouvements dans le salon puis le rai de lumière s’efface, les particules sombrent dans la nuit, Pauline s’est couchée, tu écoutes la respiration régulière de Pierrot, tu aspires l’air tiède de son haleine contre ton épaule, tu essaies de caler ton souffle sur le sien mais le sang te bat les tempes, ta gorge se serre, les vibrations de la Gordini te traversent, le bras de Pierrot s’alourdit sur ta poitrine, tu recomposes la douceur de son visage gourmand, tu imagines la caresse de ces longs cils en baiser papillon qui t’apaise. Maintenant tu te souviens cette nuit où tu avais pu observer ce ciel de nuages sombres, c’était durant l’été 1940, dans la maison de Saint-Étienne-de-Chomeil prêtée par la mairie, vous vous y étiez réfugiés en famille pendant l’exode, tu partageais avec ta sœur Claude une grande chambre à l’étage, peuplée de bruits inquiétants, pluie de sable entre les murs air sifflotant dessous les portes sols crépitants. Un soir de pleine lune la clarté du dehors projetait au plafond l’ombre des arbres agités par le vent, tu craignais de voir surgir un des junkers sillonnant le ciel au-dessus de vos têtes pendant le long voyage qui vous avait conduit dans le Cantal, tu avais rejoint le lit de ta sœur assoupie, seule sa respiration régulière te rassurait et tu avais fini par dormir à ton tour. Délivré du souvenir ton corps abruti de migraine cède, tu plonges dans une nuit longue, noire, sans rêve. C’est le vrombissement de la Gordini qui te réveille, il te faut quelques instants pour comprendre l’espace autour, à travers les rideaux verts le jour perce timidement l’obscurité, éclairant à peine la tapisserie fleurie, la commode, le fauteuil, la lampe à trois pieds, tu es bien dans la chambre de Corbera couché dans le lit, je suis vivant. Pierrot est endormie à tes côtés son visage presque d’enfant encore tourné vers toi, à cet instant tu penses au drame qu’elle t’a raconté, ce matin où les soldats sont venus arrêter Antoine, c’était dans cette même chambre, elle avait à peine quatre ans et partageait le lit avec ses sœurs, on leur avait ordonné de ne pas bouger, elles étaient restées clouées au matelas toutes les trois enfermées dans une peur immense et glacée, puis la porte de Corbera s’était refermée sur le bruit des bottes, et le silence s’est imposé autour du drame, depuis on a changé le lit, et la peur avec, tu te demandes si les murs de la chambre étaient déjà couverts de fleurs jaunes à cette époque-là. Tu reconnais le pas traînant de Pauline qui s’affaire dans la cuisine, tu comprends que c’est le bruit du moulin à café que tu prenais pour celui du moteur de la Gordini, tu regardes Pierrot et tu te retiens de lui caresser la joue, Je t’aime mon petit chat, dans la proximité sa rondeur mate apparaît comme un paysage, le premier plan flou d’un continent que tu pourrais explorer sans fin, alors tu voudrais te tourner sur le flanc, te blottir dans sa chaleur parfumée, l’envelopper à ton tour, mais aussitôt la névralgie se réveille, des images de l’accident resurgissent, c’est comme une accélération du temps dans la chambre immobile, tu t’efforces de reconstituer la scène mais tu ne sais plus, tu vois seulement défiler le ruban gris béton des gardes corps et après le choc le spectacle affligeant de la Gordini froissée comme un vieux mouchoir oublié. Pierrot chuchote, tu dors ? Sous le jour plus vigoureux la chambre s’éclaire progressivement, tu peux maintenant distinguer les bouquets sur le velours brun du voltaire, les grains de poussière reprennent leur existence tournoyante, il y a les babioles sur la commode, une photo de votre mariage encadrée d’un ovale en étain gravé, un flacon de parfum, quelques livres serrés entre deux grosses pierres de lauze, il y a sur les patères derrière la porte le peignoir satiné de Pierrot, son chandail blanc, il y a la voix lointaine et métallique de la radio dans la cuisine, il y a l’odeur du café qui se glisse dans la chambre. Tu te redresses dans le lit, sur le chevet ta montre intacte, Une saison amère de Steinbeck, le verre d’eau auquel tu n’as pratiquement pas touché, Pierrot pose un baiser brûlant sur son front, un café ça te fait envie ? Elle est déjà debout à ordonner ses mèches brunes, elle tire en vain sur le bas de sa nuisette, Pauline lui dira que c’est trop court, elle se drape dans le peignoir satiné, tu laisses le silence pour la regarder encore dans la douce clarté du matin, tu aimerais bien te lever pour la rejoindre et la serrer encore, mais la torpeur l’emporte, Oui mon petit chat, un café je veux bien. En quittant la pièce Pierrot laisse la porte largement ouverte, la lumière du couloir est comme une aube d’été qui pénètre la chambre, les fleurs de la tapisserie se colorent d’un ocre chaud, tu les regardes fixement, il n’y a pas un souffle d’air autour et pourtant il te semble bien qu’elles plient sous un vent calme.
Un lieu fragile, au bord de l’oubli, une lumière jaune depuis la cuisine révélerait ses couleurs de photo dénaturée, sépia, gris, orangeâtre. Dans l’espacement des murs flotteraient des lambeaux de peur. La peur de croiser le regard de la vitre fêlée du petit réduit. La peur de frôler l’ombre d’Antoine, ou pire celle des soldats des cauchemars de Pauline. La peur du petit couloir qu’on traverse à la hâte, baissant la tête pour éviter les visages d’ancêtres dansants sous cadres. Sur les murs du séjour il y aurait une tapisserie ornée de pivoines géantes en camaïeu d’ocres, rompue par le drapé des doubles rideaux. Un lustre vieillot éclairerait sur la table une nappe blanche, un compotier garni de frappes, des franges de mandarines coupées à la pointe du couteau. Au-dessus du damassé blanc des volutes de fumée envelopperait les visages. Tout le monde fumerait, l’homme à moustache et lunettes à l’air enjoué, l’homme frileux en peignoir beige dans son fauteuil voltaire, la femme qui froisse entre ses doigts un paquet de Gauloises bleues, la femme à peau mate qui se peint les ongles en se mordant la lèvre, une femme encore, plus longue et plus pâle, qui fumerait debout entre le buffet et la table, appuyée sur une chaise, des volutes ressortirait l’ovale de son visage aimant. On ne pourrait ignorer la masse sombre du buffet. Le buffet aux trésors, aux petits Lu. Le buffet brun et brillant. Le buffet chocolat. L’odeur du buffet. Une odeur de café, de cire, de miel de châtaignier. Le buffet, un pays. Au-dessus du buffet il y aurait la reproduction de l’Annonciation de Fra Angelico comme une fenêtre, ou plutôt une alcôve, une pièce secrète où se retrouveraient les fantômes. Un ange passe. Puis des jours. Puis des nuages. Puis décembre, dehors c’est la nuit. Un soir de Noël réchauffé de rires. Bazar de guirlandes et d’étoiles en papier doré. Dans les breloques suspendues il y a les reflets déformés de sourires larges, dans l’air ivre il y a des mains chargées de verres qui se soulèvent. On se réjouit du buffet recouvert d’assiettes en porcelaine chargées de lonzu, de tartines, de tranches de pulenta frites. On se réjouit de la grande famille réunie, oncles et tantes, cousins, cousines, chaque morceau de chaise, de vieux divan occupé, des genoux aussi. On se réjouit de rencontrer le nouveau prince de Pierrot, charmeur comme il faut, style cowboy à mèche argentée sur yeux bleus, grand, épaules solides, c’est bien pour les petits. Au pied des souliers cirés les fleurs fanées d’un jardin persan. Dans cette maison de poupée, cette boîte à chaussures remplie de monde, il y a une joie immense, l’ombre et les morts auront bien du mal à trouver leur place.
Je suis revenue dormir à Corbera, dans la chambre d’enfance, celle des premiers souvenirs, la chambre d’avant la mansarde, d’avant le temps où j’étais forcée à la sieste, où allongée sans sommeil rien ne m’échappait, ni la vie autour aux parfums bruns de café et de tabac, ni celle plus intime du dedans, un souvenir de peau sur le drap. La chambre de Corbera avec ses reflets mordorés éclaire toutes les autres chambres, la chambre d’après balayée par le vent iodé, puis encore celle-là en soupente à lucarne et moquette aux boucles neige, celle aux murs lisses où je dessine en douce mes premières histoires sentimentales, celle-là où j’ai rehaussé à la gouache les motifs fleuris du papier peint, celles merveilleuses de maisons inconnues où parfois j’allais en vacances, chargées d’un air et de bruits nouveaux. J’ai longtemps partagé mes chambres, mais dès que venait l’obscurité du soir et le silence, elles devenaient miennes, m’autorisaient les rêveries, je tombais telle Alice au fonds du puits, j’étais Perrine vagabonde au bord des ruisseaux, j’étais Jane dissimulée derrière le damassé rouge d’un rideau, ou encore cette fille de Brest ruisselante épanouie ravie. Dans mon enfance nous n’allions pas au spectacle, le seul cirque c’était celui que nous improvisions dans les dunes quand durant l’été nous étions rejoints par d’autres gamins en vacances, deux roulades et nous voilà acrobates à la lumière de feux interdits. Me revient aussi le visage de ces deux fillettes aux joues trop rondes et trop rouges qui un jour sont entrées dans notre classe unique à Jullouville, la phrase glissait à voix basse entre les bancs, ce sont des filles de forains, je devinais la frontière entre nous soigneusement entretenue par le mépris de notre institutrice, ça me mettait mal à l’aise. Nous n’avons jamais été à la foire qui devait se tenir dans le coin, et je pouvais les imaginer rentrer le soir dans leurs roulottes en planches de bois aux couleurs vives et fenêtres garnies de rideaux à franges telles que je les voyais illustrées dans mes livres. À Corbera, dans la chambre d’enfance, il n’y a pas de volets, seulement des rideaux verts dont la trame épaisse me fascine et laisse pénétrer les rayons lumineux de phares de voitures qui passent en contrebas dans la rue. Dans les halos les ombres dansent, peut-être les assassins d’Antoine qui font hurler ma grand-mère dans ses cauchemars, ou les fantômes de nos pères disparus. La chambre de Corbera éclaire toutes les autres chambres, et celle où je suis retournée bien plus tard, dans ce dernier appartement de Bastia où ma mère a vécu. De cette chambre on devine le parfum du papier d’Arménie ou d’un cône d’encens au patchouli, je crois bien que la saltimbanque c’est ma mère. Elle reçoit dans cette chambre à tomettes et plafond haut toutes les éplorées de la ville, elle les accueille en hochant doucement la tête pour faire danser les grands anneaux d’or que je lui ai toujours connus, et quand ses ongles laqués tapotent les cartes retournées, j’entends sa voix basse et persuasive qui console, encourage, invente des jours meilleurs. Si durant des années je reste cartésienne, agacée de l’engouement familial pour ses dons de voyance, dédaignant les promesses qu’elle prétend deviner dans les cartes, honteuse de l’argent qu’elle gagne sur le dos des malheureuses, aujourd’hui je regrette de ne pas lui avoir demandé de faire parler nos morts, de chaque valet elle aurait sans prudence fait surgir la voix d’Antoine, de Louis, ou de Roland, quelles histoires m’auraient-ils rapportées alors ? Dans la chambre de Corbera le jour se lève, on le devine à peine tant la rue est sombre en décembre, j’ouvre la fenêtre et me penche sur la droite, là d’où, mon frère me l’a dit, on saisit la lumière de la rue Crozatier.
La veille Nina avait découvert l’appartement, les enfants du propriétaire défunt y organisaient un vide-maison, elle était rentrée toute joyeuse avec son butin, pellicules périmées, d’autres à développer, éprouvettes, boîtes d’allumettes, bougies, élastique à coudre, bandes médicales, feuilles ornées de motifs chinoisants, un cendrier de la marque Camel, une guirlande d’angelots lumineux, une carte d’étudiante en urbanisme à l’Université de Paris datée de 1960. Elle nous décrit l’appartement ancien, immense et splendide, chargé d’un fatras d’objets dont les héritiers souhaitent se débarrasser. La vente se poursuit aujourd’hui, Alice et moi décidons d’y aller, guidée par Nina ravie d’y retourner. Nous entrons dans le paisible passage du Désir par la grille entrouverte sur le boulevard de Strasbourg, la cour pavée bordée de bâtiments au façades disparates abrite des logements et des ateliers, par une fenêtre ouverte un chat nous salue. L’appartement est logé dans l’immeuble haussmannien au fond du passage clos par une porte cochère. Au bout de l’interphone aucune voix, la porte s’ouvre sans sésame, nous grimpons deux étages, le fils nous accueille dans l’immense entrée encombrée. Il nous dresse rapidement le portrait de son père — artiste à l’ego envahissant — comme pour nous préparer au spectacle, vous pouvez aller partout dans l’appartement, ouvrir chaque porte, chaque tiroir, si vous voyez du scotch de chantier sur un objet c’est qu’il n’est pas à vendre, il désigne au-dessus de nos têtes un lustre orné d’adhésif rouge et blanc. Il asperge nos mains de lotion hydroalcoolique, nous voilà libres de circuler dans l’invraisemblable capharnaüm.
L’appartement fait plus de cent soixante mètres carrés, il jouit de l’immense hauteur de plafond de l’étage noble, et deux mezzanines viennent augmenter la surface envahie d’objets dont l’inventaire paraît impossible : statues et statuettes, poupées dénudées en plastique, en porcelaine, marionnettes, mannequins, plâtres moulés, masques, têtes, bustes, cartons de photographies, d’archives, sur les cartons des noms de pays, Grèce, Crète, Egypte, Mexique, papiers divers, empilés dans des caisses, en cahiers, en blocs, en rouleaux, croquis, lettres, manuels poussiéreux, outils, règles, compas, jumelles, bombes de vernis, colle, peintures, pinceaux, cadres, tableaux, bocaux d’ossements, de coquillages, de pierres, de boutons, fleurs artificielles, miroirs, et quantité d’objets dont nous ne devinons même pas l’usage, entre les pièces chaque chambranle est habillé de cartes postales, photographies de masques et statuaires antiques. Je traverse un couloir-bibliothèque — des livres du sol au plafond — j’entre dans la cuisine, un mur brûlé surplombe l’évier encombré, partout ailleurs s’accumulent des théières et cafetières en métal argenté, des manuels de recettes, des menus de réveillon, des notes incompréhensibles scotchées sur les portes de placards, au-dessus des meubles une collection de bouteilles en verre coloré patinées de graisse et de poussière.
Je reviens vers ce qui a pu être le salon, l’ensemble me fascine mais je ne peux me résoudre à extraire un objet de la masse, j’ose à peine ouvrir les tiroirs remplis de vétilles, un peu mal à l’aise, déplacée, au milieu des propriétaires, David et Rachel, d’un de leur amis libraire qui nous explique qu’on peut oublier les livres qu’il a préemptés, et de deux ou trois autres curieux. Les filles accumulent quelques bricoles dans un panier, une icône religieuse byzantine peinte sur un fragment de bois me fait de l’œil, quand j’interroge Rachel, elle me met en garde, cela a de la valeur, ont doit réfléchir, je remets la peinture en place. Nous parlons un peu, ils ont grandi dans cet appartement acheté par leurs parents, il y a bien longtemps, j’essaie de les imaginer petits, jouant, courant d’une pièce à l’autre en criant, je redistribue mentalement les pièces du foyer, sans doute Rachel dormait sur la mezzanine de la pièce du fond… et puis ils ont quitté la maison, à la mort de leur mère ça a dégénéré, leur père collectionneur est devenu compulsif, aux souvenirs de voyage se sont ajoutés milles objets inertes, parfois encore dans leur emballage d’origine, ils ne se sont pas tout de suite rendu compte, c’est un jour en lui rendant visite, ayant du mal à mettre un pied devant l’autre qu’ils mesurent l’ampleur du problème.
Je n’ose pas être trop curieuse, peur de les heurter, je suis impressionnée par leur sang-froid, qui ne serait pas désemparé devant cette abondance insensée ? Je leur demande l’autorisation de prendre des photographies, les prévenant que j’écrirais peut-être un article sur mon blog, oui, bien sûr, d’ailleurs un film a été tourné dans l’appartement. Je pars en exploration avec mon appareil, très vite ma gêne prend le dessus, les présences autour, la lumière artificielle que je voudrais éteindre, le temps qu’il faudrait s’accorder pour choisir l’angle, cadrer dans la masse infernale, cela fait plus d’une heure que nous sommes dans les lieux, masquées, les mains noires de poussière, je prends mes photos à la hâte, j’ai l’impression que déjà la maison me dévore, il est temps de partir. Nous réglons nos achats, David note sur un carnet : un cahier, un chapelet, du vernis en bombe, un essai de Dolto sur la sexualité féminine, un essai sur le cinéma de Verhoeven (deux livres que le libraire a offert à Alice), des ramettes de papier jauni à angles arrondis, un animal ailé en bois peint du Mexique, un album photo ancien en forme de livre, la photographie d’un petit garçon dans un minuscule cadre métallique, il a une petite hésitation sur la photographie, se demande si tout de même ce n’est pas son père, interroge sa sœur qui elle même ignore qui est l’enfant, quand bien même ce serait lui…, Alice peut conserver l’objet. Avant de quitter les lieux nous échangeons avec Rachel nos coordonnées, qu’elle me tienne au courant pour l’icône, je la préviendrais si je publie quelque chose, oui, Rachel …, au moment où elle allait prononcer son nom de famille je la coupe malgré moi, comme s’il fallait garder secrète l’identité de son père. En sortant, je suis bouleversée, encore sous l’emprise du lieu et de son incroyable pagaille, émue par cette histoire familiale dont je n’ai saisi que quelques bribes, impressionnée par l’immensité de la tâche qui les attend à se défaire du désordre, je n’ai senti chez nos hôtes aucune hâte alors que me revient la sensation nette de la panique qui m’a étreint quand avec mes sœurs nous avons voulu ranger l’appartement de Bastia après la mort de ma mère, et de découvrir en ouvrant les tiroirs qu’elle les avait déjà entièrement vidés.
Deux autres approches du même lieu, Passage du Désir, à Paris dans le 10ème arrondissement :
grand merci à Marie-Josée Straboni pour le prêt de la photo
Sur le pont supérieur du Sampiero Corso, depuis la mer, c’était comme si Pauline voyait Bastia pour la première fois, troublée de la quitter à l’instant même où elle la découvre, toutes ses forces contenues en un regard avide, presque photographique, et bien des années plus tard il lui suffira de fermer les yeux pour faire ressurgir ces images, fragments de ville nimbés de flou. Au delà des façades élégantes de la place Saint-Nicolas, les monts tapissés d’arbres mauves, des hameaux en grappes hautes, des brumes errantes accrochées aux toits de lauze. L’ombre qui s’allonge sur la terrasse des Palmiers où tout à l’heure encore elle buvait un café avec Louis, des silhouettes attablées, engourdies dans le silence, un jeune couple élégant à enfant unique, chacun une main posée sur le genou en parfaite symétrie, et la petite debout sur la chaise en osier, retenue à l’épaule par le père, un béguin blanc enrobe ses joues vermeilles. Les jalousies closes au-dessus du café Napoléon, l’immeuble qu’elle reconnaît entre tous avec ses ocres plus vifs. Une palme en contrejour — incroyable comme les palmiers ont grandi — derrière s’élève la fière statue de l’empereur auréolé de lauriers, drapé de marbre, sceptre oxydé dans la main gauche, il lui semble tout à coup qu’il la regarde. La fonte dentelée du kiosque à musique, accidentée par l’aile coupante d’un martinet noir. Le navire amorce un lent glissement vers la sortie du port, Pauline tremble, le mal du départ, elle serre le bastingage encore plus fort, impuissante à freiner le mouvement. Au bout du môle cinq gamins torse nus, culottes courtes, leurs silhouettes brunes, acrobatiques, plongent vers la mer, derrière eux le clocher rose de Santa Maria émerge de la Citadelle, ondulant dans la lumière fragile de, déjà, l’automne. Le jardin Romieu figé en cascades exotiques d’aloès et d’agaves. Elle découvre maintenant la crique des Minelli, au pied d’une villa rose, des cabanons, les baigneurs du soir. La fourmilière assourdie des portefaix sur le quai du Fangu. Puis un scintillement, un reflet d’or dans le battement d’une fenêtre ouverte, Pauline éblouie ferme les paupières, le soleil glisse prudemment derrière le Stellu, quand elle rouvre les yeux c’est le soir qui vient, et la ville se dissout dans un grain minéral et tiède, baignée d’encre lourde.