Deep Nostalgia

Deep Nostalgia, nul besoin de traduction, ça me laisse rêveuse. La promesse : Deep Nostalgia donne à l’histoire de la famille une nouvelle perspective en produisant une représentation réaliste de la façon dont une personne aurait pu bouger et avoir l’air si elle avait été capturée sur une vidéo. Sur le site, plusieurs exemples de photos anciennes prennent vie sous l’effet d’une animation, c’est vendeur, il y a quelque chose de troublant à voir ces visages anonymes qui se mettent en mouvement. Philippe en me montrant l’application avait lui aussi en tête les photos de mon père découvertes il y a deux ans, cette expérience m’était réservée, je suis traversée par une pensée follement naïve, cette technologie pourrait insuffler du vivant ? Je sens mon pouls s’accélérer, je n’en dis rien, contente de sentir Philippe aussi curieux que moi. Nous testons une première image, Plutôt lui enfant ce sera moins perturbant tu ne crois pas ? Le résultat est étrange et fascinant, cependant nous nous heurtons bien vite à l’imposture et aux limites de l’outil, sous l’effet de l’animation les traits s’alourdissent, le globe oculaire devient trop large dans les changements d’angle, le sourire se fige, les mouvements affectés m’évoquent un comédien qui chercherait à attraper la bonne lumière pour des essais caméra. Mais je suis prise par le jeu, comme si quelque chose de lui pouvait surgir, pour de vrai, on essaie encore, et encore, Tiens cette image où il a l’air sérieux, comment va t’il sourire, l’application travaille, des effets sur l’écran miment la magie de l’opération, la photographie s’anime, le visage se tourne légèrement vers la gauche, s’abaisse, les yeux clignent, passé l’instant de la découverte, la déception prend le dessus, qu’avais-je imaginé ? Je me sens presque honteuse d’avoir cru à ce simulacre, il n’y a rien ici de vivant. Je pense à cette tradition du dix-neuvième siècle, photographier les morts en les mettant en scène comme s’ils étaient vivants, maintenus assis ou debout à l’aide de structures de bois dissimulées dans leurs dos, ils apparaissaient plus nets dans l’image que les vivants autour, soumis à la difficulté de rester immobiles durant la longueur de pose de rigueur à l’époque. La photographie ne permettait plus seulement de fixer l’image des vivants, elle créait l’illusion de la vie pour les morts, parfois même ces photos étaient la seule représentation que les familles conservaient de leurs proches, faute de moyens ou de temps. Je ne résiste pas à choisir une dernière image, mon père communiant, elle présente un visage sage et lisse, se prête sans doute plus facilement à l’expérience, mais le résultat de l’animation me laisse ce même sentiment de frustration mêlé de gêne, je ne vois qu’une poupée hyperréaliste telle le robot humanoïde rencontré à Tokyo dans un magasin de luxe, rien de cet artifice ne me parle mon père, rien de cette lenteur synthétique ne ravive ma mémoire de petite enfance, ma fascination finit par se transformer en un vague écœurement. Des secondes de lui vivant j’en possède quelques-unes, en couleur, fixées sur film super huit, elles triomphent, ce sera mon seul souvenir fabriqué, lui, son appareil photo dans les mains, cadrant le lavoir de Canaghia transformé en bassin pour les bateaux que les gamins du village font flotter, lui et ce sourire léger, les pans de sa chemise soulevés par le vent, lui de trop loin et ses mots silencieux adressés au cameraman.