la regarder

Surpris par l’immobilité de son corps, tu la regarderais dormir des heures durant dans le matin désœuvré, la regarder, son visage abandonné, inédit de sagesse, une promesse confiée au silence, une première fois, flâner silencieusement sur la rondeur de sa joue, le grain de peau brune, épier ses traits détendus, éclairés par le jour fragile perçant à travers les rideaux verts, la regarder, faire le point sur son profil net et tendre, l’orbite ombrée frangée de cils charbonneux, l’arrête à peine busquée du nez, la bouche pleine, presque tendue, bouche douce de terra cotta, bouche aimante, émouvante, la chambre s’emplit d’un air tiède, épais, tu hésites, de l’index tu longes son profil, sa lèvre inférieure, le renflement juste en-dessous, maintenant tu te détaches du matelas, te penches sur elle, tu contemples l’ovale de son visage presque enfantin voilé de songes, ses pommettes délicatement saillantes, tu embrasses ses yeux fermés, tu guettes le tressaillement de ses paupières avant le réveil, l’ouverture en amande, à présent elle te regarde, d’un beau regard brun, surpris, puis grave, l’air se fige, vous restez immobile un long moment, vos regards se heurtent dans l’espace flou entre vous, puis elle soulève le sourcil gauche, elle pose ses paumes contre son visage, comme une enfant elle se cache, vous riez, tu te laisses glisser de l’autre côté de son corps, fouisses son cou, l’odeur ambrée de ses cheveux, tes mains s’enfoncent dans leur masse brune et soyeuse, maintenant tu t’écartes pour la regarder encore, la lumière est plus forte, dans le contrejour, son visage s’efface, réveillé seulement par l’éclat des prunelles, tu devines le sourire brillant, ses dents bien rangées, tu respires son souffle, sa pulsation douce, alors sa main enveloppe ta mâchoire bleue de barbe naissante, son visage s’approche brutalement du tien, ses lèvres effleurent le grain de beauté que tu as sur le menton, vos nez se cherchent, se frôlent, se chamaillent, battement de cils, joue contre joue, moites, voilà sa bouche qui s’ouvre sur ta bouche.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

sous un vent calme

Montlhéry, 1961

Les doubles rideaux peinent à assombrir la chambre chargée d’un air lourd, tu te déshabilles en gestes prudents, tu poses un par un tes vêtements sur le fauteuil Voltaire, tu ouvres ton lit, tu te couches sur le dos, la douleur t’accorde quelques secondes de répit sous la fraîcheur des draps, tu fermes les yeux en quête d’obscurité, fermer les yeux et disparaître, fermer les yeux, éloigner le monstre, tu respires profondément, tu voudrais remplir ta tête avec de l’air, repousser ces longues aiguilles qui fouillent ta nuque et te donnent la nausée. Il y a les voix blanches de Pierrot et Pauline qui te parviennent depuis le salon, elles sont mignonnes à chuchoter, ça ne leur ressemble pas, maintenant tu voudrais juste que le jour tombe, tu voudrais de l’eau autour, tu pourrais te laisser flotter comme un enfant puis chavirer dans l’onde tiède, tu oublierais la douleur intenable. Tu entends les voitures qui passent au pied de la fenêtre mais aussi une circulation plus lointaine et régulière, tu longes mentalement les murs de la chambre, tes doigts effleurent la tapisserie, tu contournes les obstacles — la commode le fauteuil la lampe le chevet le lit l’armoire — la porte déjà, alors tu recommences cette ronde lente jusqu’au sommeil. Tu ne sais pas combien de temps tu t’es assoupi — Pierrot dort à tes côtés — paupières mi closes tu observes les particules de poussière scintillantes dans le rai de lumière qui pénètre la chambre par la porte entrebâillée, elles dansent, tourbillonnent mollement, te narguent comme les invitées d’une fête clandestine et muette à laquelle tu n’es pas convié. Sur le mur qui te fait face tu devines dans la pénombre — sans doute parce que tu en connais désormais l’emplacement exact — la masse sombre et trapue de la commode en merisier, la courbe du fauteuil voltaire, la silhouette intrigante de la lampe tripode et derrière le drapé des doubles rideaux les montants de la fenêtre qui ondulent faiblement. Il y a les phares de voitures qui illuminent la rue, ils projettent sur le plafond des ombres abstraites et mouvantes comme des nuages que tu ne reconnais pas, pourtant ce ciel intérieur tu es certain de l’avoir observé déjà, une image d’enfance qui t’entête, tu creuses obstinément ta pensée vide, ta main s’agace dans l’air comme pour lui donner corps mais la douleur prend trop de place. Il y a tout contre toi la chaleur enveloppante de Pierrot, elle a enroulé une de ses jambes autour de tes cuisses, elle a posé un bras sur ton torse comme si elle craignait que tu t’échappes, en ton for intérieur tu souris, je n’ai même pas la force de sourire, comment pourrais-je m’enfuir ? Il y a encore quelques mouvements dans le salon puis le rai de lumière s’efface, les particules sombrent dans la nuit, Pauline s’est couchée, tu écoutes la respiration régulière de Pierrot, tu aspires l’air tiède de son haleine contre ton épaule, tu essaies de caler ton souffle sur le sien mais le sang te bat les tempes, ta gorge se serre, les vibrations de la Gordini te traversent, le bras de Pierrot s’alourdit sur ta poitrine, tu recomposes la douceur de son visage gourmand, tu imagines la caresse de ces longs cils en baiser papillon qui t’apaise. Maintenant tu te souviens cette nuit où tu avais pu observer ce ciel de nuages sombres, c’était durant l’été 1940, dans la maison de Saint-Étienne-de-Chomeil prêtée par la mairie, vous vous y étiez réfugiés en famille pendant l’exode, tu partageais avec ta sœur Claude une grande chambre à l’étage, peuplée de bruits inquiétants, pluie de sable entre les murs air sifflotant dessous les portes sols crépitants. Un soir de pleine lune la clarté du dehors projetait au plafond l’ombre des arbres agités par le vent, tu craignais de voir surgir un des junkers sillonnant le ciel au-dessus de vos têtes pendant le long voyage qui vous avait conduit dans le Cantal, tu avais rejoint le lit de ta sœur assoupie, seule sa respiration régulière te rassurait et tu avais fini par dormir à ton tour. Délivré du souvenir ton corps abruti de migraine cède, tu plonges dans une nuit longue, noire, sans rêve. C’est le vrombissement de la Gordini qui te réveille, il te faut quelques instants pour comprendre l’espace autour, à travers les rideaux verts le jour perce timidement l’obscurité, éclairant à peine la tapisserie fleurie, la commode, le fauteuil, la lampe à trois pieds, tu es bien dans la chambre de Corbera couché dans le lit, je suis vivant. Pierrot est endormie à tes côtés son visage presque d’enfant encore tourné vers toi, à cet instant tu penses au drame qu’elle t’a raconté, ce matin où les soldats sont venus arrêter Antoine, c’était dans cette même chambre, elle avait à peine quatre ans et partageait le lit avec ses sœurs, on leur avait ordonné de ne pas bouger, elles étaient restées clouées au matelas toutes les trois enfermées dans une peur immense et glacée, puis la porte de Corbera s’était refermée sur le bruit des bottes, et le silence s’est imposé autour du drame, depuis on a changé le lit, et la peur avec, tu te demandes si les murs de la chambre étaient déjà couverts de fleurs jaunes à cette époque-là. Tu reconnais le pas traînant de Pauline qui s’affaire dans la cuisine, tu comprends que c’est le bruit du moulin à café que tu prenais pour celui du moteur de la Gordini, tu regardes Pierrot et tu te retiens de lui caresser la joue, Je t’aime mon petit chat, dans la proximité sa rondeur mate apparaît comme un paysage, le premier plan flou d’un continent que tu pourrais explorer sans fin, alors tu voudrais te tourner sur le flanc, te blottir dans sa chaleur parfumée, l’envelopper à ton tour, mais aussitôt la névralgie se réveille, des images de l’accident resurgissent, c’est comme une accélération du temps dans la chambre immobile, tu t’efforces de reconstituer la scène mais tu ne sais plus, tu vois seulement défiler le ruban gris béton des gardes corps et après le choc le spectacle affligeant de la Gordini froissée comme un vieux mouchoir oublié. Pierrot chuchote, tu dors ? Sous le jour plus vigoureux la chambre s’éclaire progressivement, tu peux maintenant distinguer les bouquets sur le velours brun du voltaire, les grains de poussière reprennent leur existence tournoyante, il y a les babioles sur la commode, une photo de votre mariage encadrée d’un ovale en étain gravé, un flacon de parfum, quelques livres serrés entre deux grosses pierres de lauze, il y a sur les patères derrière la porte le peignoir satiné de Pierrot, son chandail blanc, il y a la voix lointaine et métallique de la radio dans la cuisine, il y a l’odeur du café qui se glisse dans la chambre. Tu te redresses dans le lit, sur le chevet ta montre intacte, Une saison amère de Steinbeck, le verre d’eau auquel tu n’as pratiquement pas touché, Pierrot pose un baiser brûlant sur son front, un café ça te fait envie ? Elle est déjà debout à ordonner ses mèches brunes, elle tire en vain sur le bas de sa nuisette, Pauline lui dira que c’est trop court, elle se drape dans le peignoir satiné, tu laisses le silence pour la regarder encore dans la douce clarté du matin, tu aimerais bien te lever pour la rejoindre et la serrer encore, mais la torpeur l’emporte, Oui mon petit chat, un café je veux bien. En quittant la pièce Pierrot laisse la porte largement ouverte, la lumière du couloir est comme une aube d’été qui pénètre la chambre, les fleurs de la tapisserie se colorent d’un ocre chaud, tu les regardes fixement, il n’y a pas un souffle d’air autour et pourtant il te semble bien qu’elles plient sous un vent calme.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre