labyrinthe

Cretto di Burri, mai 2018

Je n’ai pas le sens de l’orientation, je n’ai jamais compris cette histoire de repères visuels, pas que je sois stupide, je vois bien de quoi on parle, mais je ne sais pas comment m’attacher au fait qu’il y a là un pressing ou une façade particulière au coin de la rue, je préfère attraper le visage des passants, la sensation de l’air, la couleur du ciel. J’appréhende la ville par son tracé, vue d’en haut, avant de m’aventurer j’en étudie le plan pour mémoriser les grands axes, je fais l’impasse sur les petites rues adjacentes dont je ne peux mémoriser les noms — surtout si je suis à l’étranger — très souvent cela m’oblige à interpeler les habitants, ce qui m’amuse, surtout au Japon où encore aujourd’hui peu de personnes maîtrisent l’anglais, mais leur politesse est telle qu’ils prennent le temps de vous escorter là où vous souhaitez aller, et si par malchance ils n’identifient pas l’endroit ils s’excusent et s’éloignent avec une humilité désarmante. Je suis affligée de la même incapacité à l’intérieur d’un bâtiment, combien de fois je me suis perdue dans les couloirs de collèges et lycées — avec cette manie du voyage de ma mère j’en ai changé trop souvent — la même crainte renouvelée chaque année, je ne m’en sortais qu’en suivant les élèves repérés en classe le premier jour, gare au demi groupe, je risquais de ne pas me retrouver dans le bon cours de langue, j’en rêve encore. À cette défaillance se lie une peur très forte d’abandon, réveillée brutalement en Sicile, le jour où nous sommes venus découvrir le Cretto di Burri avec Philippe. C’est en mai, il fait un temps merveilleux, l’œuvre se dresse monumentale sur les ruines de l’ancienne Gibellina dévastée par un tremblement de terre en 1968. Le site est partiellement fermé pour travaux de rénovation, on en blanchit les surfaces brunies par le temps. Nous franchissons allègrement le ruban rouge et blanc, nous avançons dans le labyrinthe sous un soleil déjà chaud. Les blocs mesurent plus d’un mètre soixante de hauteur, nous dérobent aux regards. On entend revenir en écho les voix d’un petit groupe sur une colline au loin et le moteur d’un drone qui survole l’œuvre, sa présence m’agace un peu, sommes nous surveillés ? Très vite tu as envie d’aller plus loin, plus haut, faire des images, moi je me sens mal à l’aise, pas tellement envie de transgresser davantage, et puis il fait chaud, je ne parviens pas à photographier le lieu, je préfère me coller à l’ombre maigre d’une paroi, tu me promets de ne pas t’éloigner plus de dix minutes, je t’attends, je ne bouge pas. La chaleur, le bruit léger du moteur, les palabres du groupe au loin, je me laisse petit à petit gagner par une vague inquiétude, le temps s’étire, je consulte l’heure sur mon téléphone, incapable d’imaginer depuis combien de temps tu t’es absenté, je t’appelle, tu ne me réponds pas, j’attends, une minute d’éternité, t’appelle encore, rien, seulement le bourdonnement du drone et les voix sur la colline qui me narguent, j’appelle, crie ton prénom, c’est insupportable à la fin que tu ne me répondes pas. J’élabore un scénario catastrophe comme je sais si bien le faire, avec cette chaleur tu as peut-être fait un malaise, ou tu seras tombé du haut d’un bloc où tu auras eu l’audace de grimper, mais je n’ose pas bouger. Je t’appelle encore en me jurant que c’est la dernière fois, qu’il faudra après partir à ta recherche. Je me cramponne au ciment blanc, quand finalement tu surgis d’une venelle, tu me cherchais, tu as crié mon nom, tu ne m’entendais pas ? Non, moi aussi je t’ai appelé, dix fois, nous finissons par admettre que nos cris ont été capturés par les murs de ciment. Nous redescendons à travers le labyrinthe jusqu’à rejoindre la route en contrebas, je suis encore emprise de peur et de dépit, en colère contre toi et ma capacité à dramatiser, mon manquement à cet endroit envoûtant. La beauté apaisée du Cretto est bien réelle, mais je crains qu’elle ne soit à jamais entachée de cette frayeur que j’ai eu de te perdre.

Cretto di Burri, mai 2018

Photographies de Philippe Diaz

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