boulevard des Amériques

Granville 2018 – Source : Atlas des Régions Naturelles – https://www.archive-arn.fr

un oursin géant posé sur l’herbe — depuis le drame de Juigné-sur-Loire tous les enfants devaient apprendre à nager. dans la cabine exiguë elle doute, ses orteils se rétractent sur les mosaïques blanches. le parfum de chlore ne la dérange pas, elle a même une certaine attirance pour cette odeur, sa mère utilise souvent de la javel à la maison, c’est presque réconfortant — mais le polyamide brillant du maillot qu’elle enfile pour la première fois l’oppresse, comme les sous-pulls qu’on s’entête à lui faire porter, toujours l’impression que le vêtement étriqué va lui arracher les oreilles quand elle l’enfile, que le corps ne peut pas respirer en dessous. et le rouge vermillon d’où s’échappent ses jambes trop maigres est beaucoup trop voyant qui fait ressortir les marbrures de sa peau. les cheveux même coupés courts sont tiraillés par le latex du bonnet trop serré. les voix des camarades montent en échos de cathédrale. elle entasse les vêtements dans le panier en plastique, les chaussures calées au fond, chaussettes en boules âcres dedans, la culotte elle la cache à l’intérieur d’une jambe du pantalon. novembre c’est pas un mois pour aller à la piscine. elle fait basculer le loquet qui ferme la porte de la cabine, ne s’attendait pas à sa chute brutale, sursaute. pousse la porte du bout des doigts, accroche le panier dans le vestiaire au milieu des autres. maintenant elle se dirige vers le bassin, ses pieds suivent une ligne de carreaux noirs. les épaules en dedans elle grelotte à sentir sous les pieds le sol froid et humide. le truc qui la rassure c’est que nager elle a appris durant l’été. il y a toujours son pied droit qui refuse de se mettre en dehors quand elle nage la brasse, les allers-retours à marcher façon Charlot le long du bassin du club Mickey n’y ont rien changé. mais elle sait nager. elle abandonne sa serviette fanée sur le banc carrelé, se glisse derrière ses camarades. elle approche du bassin, son pied droit se déforme sous l’effet d’une crampe. debout sur le plongeoir elle fixe la lumière qui filtre à travers les hublots du coquillage géant, se perd dans la vibration turquoise. Allez, le cri du maître nageur rompt sa rêverie, l’eau vient pincer les sinus, ce n’est pas désagréable

Merci à François Bon d’avoir proposé aux membres du Tiers Livre d’aller explorer l’Atlas des Régions Naturelles, d’Eric Tabuchi et Nelly Monier où j’ ai retrouvé ma piscine d’enfance.

erreur de destinataire

Fumie m’écrit du Japon, J’aimerais te demander une correction de la langue française… Elle expose prochainement une artiste textile, il y a beaucoup de motifs papillons, l’artiste a pensé à La chasse aux papillons, Fumie s’inquiète, chasse c’est un peu dur pour des papillons, elle propose À la recherche des papillons, un clin d’œil à Proust, qu’en penses-tu ? Quelques heures plus tard, sur le chemin des Buttes Chaumont découvrir les troncs d’ arbres graphés d’un mot, papillon.

J’extrais le bloc Kundera de la bibliothèque, six folios hérités de ma mère au moment où elle décide de retourner en Corse. Je regarde les titres, lis les quatrièmes de couverture, reste indécise. Penser qu’elle les a lus me suffit. Pourtant impossible de me souvenir d’elle lisant, à part quelques fois allongée sur son lit. Ce qui me revient toujours c’est l’odeur de la cigarette mêlée à son parfum et sa façon de parler des livres, de leurs auteurs, sa parole toujours définitive.

Au cours de gravure, autour du café on évoque le goût des biscuits de nos goûters, J sourit, Moi je n’avais pas de goûter, c’était la guerre… Mais enfin tu as quel âge ? Quatre-vingt-cinq. Je lui demande si elle a des souvenirs de cette époque, oui elle vivait à Lyon, elle se souvient que lors d’un bombardement sa mère l’a emmenée sur les bas-ports où elles se cachaient parmi les Allemands qui s’y réfugiaient, Ils n’allaient quand même pas bombarder les leurs. Elle me touche, cette vigueur malgré les années, une familiarité, peut-être son âge, celui qu’aurait Annie aujourd’hui.

Cherchant des photographies réclamées par Nina je trouve une pochette, gens de Montgeron. Parmi les portraits des anciens élèves cette photo d’Anne-Marie à genoux dans le cloître de Santa-Croce, son Rolleiflex à bout de bras elle photographie le clocher de l’église. Cette photo je l’ai cherchée en vain au moment de sa disparition, elle convoque le souvenir des pâquerettes qui se tortillaient comme des flammes sous le soleil d’avril. Me revient le dernier rêve de la nuit où se rejouaient les funérailles d’Anne-Marie.

A-M Garat, par Ph Diaz, Florence, 1986

Au moment où je me décide à rentrer il s’est mit à pleuvoir, ça me dissuade un temps, T me dit c’est rien que de l’eau, je me décide pour un vélib, rouler tout doucement, attentive au bruit de la roue fendant l’eau. L’air est trop doux, des trombes d’eau et des éclairs, je redouble de prudence, renonce à chantonner.

Un endroit fragile entre l’éveil et le sommeil où je ressasse toujours les mêmes images, les mêmes mots. La question du roman posée par une éditrice, qui m’indique où je ne veux/peux pas aller.

J’écris avec l’application notes du téléphone, j’envoie les notes sur mon ordinateur par sms. En tapant mon numéro je me trompe sur le dernier chiffre, mes fragments arrivent sur le téléphone de quelqu’un que je ne connais pas — idiote, je ris. Quel effet cela produira sur l’inconnu.e ? M’excuse aussitôt — erreur de destinataire, désolée — le message apparait comme lu, me prends à rêver d’une réponse, dresse le portait de l’inconnu.e, m’en veux de m’être excusée trop vite, ne lui ai même pas laissé le temps de l’intrigue.

soleil rayonnant

Dans le train retour filmer les rayons du soleil à travers les arbres, se demander si la première représentation du soleil rayonnant venait de ce qu’on l’avait observé à travers des feuillages ou des nuages — vanité des questions du dimanche soir, soupçonner la chaleur, le ventre lourd du repas familial, et le bercement du train.

Il a flatté la selle du vélo comme il l’aurait fait avec un cheval, me reviennent un visage d’enfant, un sourire, le regard brun de Laurence, l’accent italien de son père qui bricolait au jardin, les cordes nouées autour des guidons que nous agitions comme s’il s’agissait de rênes.

Dehors c’était un fracas terrible, pourtant le ciel continuait à se rayer de traînées de condensation. J’ai pensé au voyage à venir, ça me parait tout à fait irréel, nous quatre, dans une ville que nous ne connaissons pas.

Le jour tombe, sur les trottoirs humides des reflets de feux de signalisation, d’enseignes pharmaceutiques, quelques feuilles mortes, l’air chargé d’une douceur presque lourde. On marche vite, les terrasses sont bondées, on attrape des regards, des bouffées de vapeur sucrées, des ambiances changeantes, notre mouvement ressemble à une fuite, j’espère croiser un regard, un visage connu, rien.

Dès le départ elle a su, elle a joué à poser des questions, ce que ça voulait dire méditerranéen… Il n’a qu’un seul vin rouge mais délicieux, Il vient d’où ? Je vous demande parce que je suis libanaise — je souris, je fais la même chose quand je rencontre des Corses. Au moment de servir le café, le garçon de salle bien plus âgé que le patron, en inclinant légèrement la tête et avec beaucoup de douceur, Do you want sugar ?

Entre deux sommeils je pensais au projet endormi, je sais qu’il faut arrêter d’y penser, revenir à écrire. Au matin en lisant Gracia sur l’exil, je réalise combien les retours malgré le temps, les deuils, ne m’ont jamais semblés aussi nécessaires, comment mon lien — ou comme je l’écrivais à Gracia peut être celui que je porte hérité de la famille — à la Corse s’est révélé par l’absence.

Je finis le montage pour les prochains vases communicants avec Milène, réjouissances, plonger dans les archives, relier des lieux, des lumières. Beaucoup d’abstraction dans les plans même s’ils sont pour moi chargés de sensations, comment va t’elle les recevoir ? L’impatience déjà de découvrir ce qu’elle va projeter. Le moment où j’hésite à conserver ces images pour ma propre écriture est sans doute celui que je préfère.

me rapprocher d’elle

Dans la chambre louée chez l’habitant pour le week-end, je referme ma valise, goûte l’impression fugitive d’être une autre. Des tartines beurrées et un café serré en terrasse près de l’hôtel de ville, ça me semble un luxe, puis rejoindre Arnold et Nicolai au musée des Beaux Arts. Devant le Campo Vaccino peint par Paul Bril, les garçons tentent de me rappeler la géographie de Rome, dont je ne garde que des images fragiles.

Je déroule triomphante le papier de soie qui emballe les outils de gravure achetés tout à l’heure quai de Montebello, caresse le bois vernis, le métal. Je rêve que l’effet sera le même qu’avec l’appareil photo — ce qu’il a changé dans ma pratique, mon rapport à la ville, au temps même. Est ce que chaque outil réveillerait un même désir ?

Jane — l’américaine — a bien reçu la carte achetée rue Monsieur le Prince, elle m’écrit — I want you to know that if you decide to come to Tampa sometime, I will give you a personal tour. Si les ciels photographiés par François Bon cet été m’ont fait forte impression, si l’idée d’approcher Key West comme mon père l’a fait en 1952 est tentante, j’ai toujours une résistance à l’idée d’aller en Floride.

Deux groupes de boulistes se partagent un terrain du boulevard Richard Lenoir. Un des deux groupes, d’une moyenne d’âge peut-être un peu plus jeune, a allumé une enceinte, Highway to hell. Ça surprend, pas raccord avec le flegme que j’ai toujours associé à la pétanque, sans doute de l’avoir vue pratiquée sous les pins en Corse.

En apprenant la nouvelle, l’émotion. Me revient la découverte de La place, au lycée en 1985 — la lecture qu’en avait fait Anne-Marie Garat, comme leurs parcours me semblent reliés. Savoir ce que je dois à Une femme, Les années, livres de chevet durant l’écriture de Comanche.

Devant la fromagerie l’attente, l’homme devant moi chante, je le trouve d’abord étrange, le menton légèrement rentré, ses yeux fixés vers la vitrine, l’oscillation du corps. J’écoute, ne reconnais pas le chant, il reprend plusieurs fois la même phrase, il parait enfermé dans les paroles, comme s’il en cherchait le sens, peut-être qu’il répète, l’étrange glisse vers le beau, Si vous me disiez que la Terre à tant tourner vous offensa…

Xavier évoque son rapport à Modiano. Au début des années quatre-vingt les livres alignés dans la bibliothèque de sa mère, leurs tranches particulières — à cette époque elle commandait chez France Loisirs. La lecture est venue bien plus tard. Ça m’a rappelé que cette semaine j’ai plusieurs fois regardé le bloc Kundera, quatre titres tout en bas de la bibliothèque des toilettes, Kundera en folio, auteur que ma mère dévorait à cette même époque. Je n’en ai jamais ouvert un seul, et si je le lisais aujourd’hui je crois que ce serait plus une manière de me rapprocher d’elle.

je lui offrirai ma joue

Les vases communicants, épisode 4. Partage avec Jeanne Cousseau.

je lui offrirai ma joue (images Jeanne Cousseau / texte et voix Caroline Diaz)

Elle m’avait dit tu vas voir, ça va te plaire, c’est une île, tu vas t’y retrouver. Ça m’a fait sourire et je suis venue. j’aurais préféré que le soir tombe moins vite, un de ces soirs mauve, infini, qui encre le tremblement des herbes et des vagues, un soir tendre qui enveloppe l’instant, dérobe la peur, caresse la frondaison des pins. Un soir qui nous lierait au monde — je lui offrirai ma joue. J’aurais aimé comme eux faire semblant de savoir, et les suivre, avoir cette même assurance. Comme eux faire semblant d’y croire — partir au bout du monde. J’aurais collé l’oreille aux rails comme je le voyais faire enfant dans les westerns. J’aurais écouté le vent. Mais les voies restaient froides, hostiles, les rails reflétaient un ciel laiteux. J’allongeais le pas, le sol se dérobait encore. Je me souvenais de quais de gare déserts, de silences surnaturels. J’attendais la pluie, le vent brassait les haies frileuses — était-ce le vent ? Quelque chose se déplaçait, pareil au souvenir d’un lieu d’enfance qui aurait changé d’échelle. La nuit je m’accommodais à la brillance des vagues. J’écoutais le battement fragile d’une phalène prisonnière des rideaux. Je remontais le temps. Je cherchais ton visage. Je tombais. On se retrouvait là entre les murs dénudés d’une maison qui n’était pas la nôtre. Au cœur de la défaite, du désordre, des béances. On cherchait des révélations, des traces nouvelles dans le fouillis de pierres. On soulevait la poussière pour la voir danser dans la lumière électrique. On tentait l’inventaire des absences. On tentait de se reconstruire autour du silence. Rejaillirait la nuit — je respire son grain tiède, je cherche un réconfort passager, j’allume une cigarette. Je guette les airs folâtres et les spectres, je ne suis plus très sûre de vouloir savoir. La lune se lève, elle joue derrière les arbres, elle m’obsède d’un grand sourire blanc, elle me fatigue — je lui offre mes paupières. Maintenant je m’éloigne, j’oublie la mer aux scintillations heureuses, j’oublie les vagues qui se brisent, j’oublie l’heure bleue, les secrets échangés comme des pierres blanches. Je pense à la dérive des nuages dans l’obscurité, leur manière de fondre lentement dans le soir.

et les mots de Jeanne sur mes images :

 



il faudrait qu’on me prenne par la main

La fête, je filme les gens qui dansent, la nuit, le relais de chasse éclairé en bas du domaine. Je danse avec mes filles. On chante, plutôt on hurle. Au matin découvrir que les statues du parc sont en plastique. La petite bande trop heureuse de se retrouver décide de passer une semaine à Coaraze cet été, on repart avec cette joie au cœur.

Je prépare le voyage pour le sud ouest, fais l’étrange constat qu’en huit jours j’aurais assisté à un mariage et des funérailles, et que chacune de ces célébrations ont lieu pour la deuxième fois.

Dans ma boîte mail la publicité d’une compagnie aérienne pour l’Algérie, En quête d’évasion ? L’Algérie vous tend les bras — ce dépaysement garanti je vois bien que je n’y suis pas prête, qu’il faudrait qu’on me prenne par la main. Ce que j’attends de l’Algérie c’est tout sauf un dépaysement d’ailleurs. Je parle d’attente, mais quelque chose est retombé, il faudrait reprendre les conversations.

Avec Céline, premier voyage professionnel depuis bien longtemps. À Orthez nous travaillons à de nouveaux projets chez notre éditeur de torchons. Je suis émue de découvrir les métiers à tisser, les bobines, retrouver l’ambiance particulière de l’usine, cela me rappelle le premier boulot à Sedan. La solitude de la chambre d’hôtel au milieu de nulle part, depuis la fenêtre qui ne s’ouvre pas la piscine tremblotante sous la pluie. Nous retrouvons B pour le dîner, il nous raconte comment il s’est pris au jeu en reprenant la boite familiale, la mise en place des horaires à la carte, les repas offerts deux fois par semaine à tous les salariés, les nouveaux métiers à tisser, la traçabilité, l’authenticité des labels, son enthousiasme est réel, il me réconcilie avec l’entreprise. Au retour du dîner sous l’éclairage électrique la piscine prend un air mystérieux.

La grève SNCF nous oblige à quitter un peu précipitamment le Béarn, nous arrivons à Bordeaux de jour, prenons nos marques, profitons des lumières fantastiques de fin de journée, ciels lourds sur pierres illuminées par le soleil qui descend. Dans la nuit, j’entends le moteur d’une voiture, le plafond s’anime, les perforations des volets traversées par les phares. Je n’ai pas le temps de m’extirper du lit, d’attraper l’appareil photo. Je guette les bruits au dehors, je n’ai aucune idée de l’heure, j’entends à nouveau un moteur, attrape le téléphone pour filmer, le plafond reste obscur. Je me demande si l’image était réelle, j’essaie de retrouver le sommeil mais l’idée de filmer le plafond m’entête, mes paupières s’alourdissent, je loupe une nouvelle projection, j’abandonne.

Les deux plaques au coin d’une rue des Chartrons, Impasse Guestier, en-dessous Voie non classée — c’est le titre du premier livre d’Anne-Marie que j’ai lu. J’imagine que c’est ici qu’elle a vécu enfant, m’amuse de ce hasard. On me dira que dans le coin Il y en a quelques unes de ces impasses. Céline repart sur Paris, je rejoins A pour un verre, nous n’avons pas besoin de nous dire pourquoi nous sommes là, on se console. Je dîne chez Gwen, on parle des pierres et de la lumière à Bordeaux, des questions qu’on n’a pas pris le temps de poser aux disparus, des histoires qu’on devrait interroger, ce qui devient fiction, de notre manière d’échapper au monde.

La petite pluie fine, une nuit trop courte ont anéanti mes velléités d’explorer le village, le pays de sable, l’estuaire si souvent décrits par Anne-Marie. Ce sera retrouvailles avec les amis à la gare, on traverse le Médoc, on s’étreint, on écoute Ennio Morricone dans l’église de Lamarque, on jette des feuilles de vigne dans le caveau familial, on marche au bord de l’estuaire sous la pluie, on observe les changements de couleur de la Gironde, on goûte le raisin, on dîne dans le chais des cousins, on se fait la promesse de revenir au printemps, et Philippe sera là. Retour à Bordeaux en voiture avec le cousin G, nous comptons vingt-trois dos d’ânes, rions beaucoup, surtout quand Y nous annonce que Depuis qu’il y a un maire écolo à Bordeaux, on a plein de moustiques. 

comme elle aimait ça chanter

Nous marchons dans le cimetière de Belleville, sur les tombes on remarque souvent des portraits de défunts imprimés sur des médaillons. Les visages deviennent les personnages d’une fiction, je ne peux m’empêcher de les relier les uns aux autres, d’imaginer leurs rencontres possibles.

Je ne sais pas qu’il y a une petite fille cachée dans l’angle du couloir pour surprendre son amie qui marche derrière moi, elle surgit à gauche, me fait sursauter, puis éclater de rire. Son expression de dépit et de gêne mêlés me fait rire encore tandis que derrière moi sa copine se moque copieusement.

Est-ce d’observer une photographie de ma mère ? Me revient le titre d’une chanson qu’elle chantait enfant, Le petit bonheur. Elle nous racontait comme elle aimait ça chanter, comme elle avait une jolie voix. Sa voix je l’ai toujours connue grave, presque détimbrée par la cigarette et — disait-elle — le chagrin à la mort de sa mère. J’ai retrouvé une archive de l’INA, l’interprétation et le texte de Félix Leclerc avaient un peu vieilli. Je me suis dit que ce n’était pas une chanson qu’on chante à dix ans, comme elle le racontait. Surtout j’étais émue par les premiers accords de guitare, j’ai imaginé son frère l’accompagnant, je me suis retrouvée dans le salon de Corbera.

Je reçois les images de Jeanne Cousseau pour les prochains vases communicants vidéo. Un premier plan éblouissant, mystérieux. Je maudis la densité de la semaine, des jours à venir, il faudra pourtant trouver le temps d’écrire.

Aux buveurs d’encre, Anne Savelli présente Musée Marilyn. Après les questions, après sa lecture — c’est toujours une émotion d’entendre Anne lire ses textes, il m’arrive souvent d’entendre ses respirations quand je lis ses livres —, elle nous présente sa collection de photos de Marilyn Monroe. Découpées dans des magazines, ou achetées rue des Canettes, elles sont rangées en ordre chronologique dans un large classeur. Parmi nous, un fan absolu commente presque chaque image, précisant la date de sa publication, le titre du magazine, jalousant certaines pépites, impressionnante expertise.

Pour la troisième proposition d’écriture de François Bon dans le cadre de #photofictions, je m’appuie sur la même photographie de ma mère, ma préférée, utilisée lors de la consigne précédente. Me viens l’idée d’utiliser cette image jusqu’à la fin de ce cycle, j’ignore si les propositions me le permettront, me demande si ce n’est pas idiot de m’enfermer dans cette contrainte, à suivre…

Dans la chambre des mariées la tension est palpable avant la cérémonie. On assiste aux essayages, on donne des conseils, on rassure, comme tout cela aurait été au-dessus de mes forces. L’appareil photo me donne une contenance, j’admire la vue depuis la chambre, puis on viendra nous chercher, je serais très émue quand elles entreront dans la salle, on fera des discours, il y aura une fête énorme.

les derniers jours d’été

Début de semaine fébrile, il y a dehors une lumière magnifique, ce sont les derniers jours d’été mais je ne suis pas en état de sortir. Variations de Paul lu d’une presque traite — et dormir.

Le journal s’écrit à grands traits, j’essaie de visualiser la semaine, j’ai des absences, je n’ai quasiment pas fait de photographies, elles m’aident habituellement à resituer les petits événements, combler les vides. Je pourrais renoncer, mais toujours cette petite voix intérieure.

Je termine le montage de Rompez, Philippe mixe le son, me dit que ce n’est pas compliqué. Son intervention à ce moment-là me rassure, il est mon premier spectateur, j’aime l’équipe que nous formons. Je suis contente du résultat — il y a heureusement toujours des doutes, mais l’impression d’une forme complète, nourrie par la musique de Stewen qui a bousculé mon projet de montage initial. Aussi pour la première fois j’adapte un de mes textes, quand habituellement ce sont les images qui déclenchent l’écriture.

On parle de Comanche avec PCH, il l’aime beaucoup, il a relevé quelques petites choses, au fil de la conversation je relève son envie de plus de lyrisme, un besoin d’ancrage peut-être, de réalité, cette impression que tu planes un peu, ça oui je planais totalement même. En évoquant certains points du récit, les rencontres extraordinaires, la vitalité de Pierrot et Roland je suis émue, mais joyeuse.

Le départ à Senigallia – Arnold Pasquier, Gare de Lyon, août 1988

Arnold m’envoie une série de photographies prises lors de notre voyage à Senigallia durant l’été 88. M’amuse de les recevoir au moment où François Bon nous propose un atelier en appui sur de l’œuvre de Giacomelli. Je regarde les photographies, je ne me souviens pas de la ville. Je me souviens de la cuisine d’Angela, où sa mère préparait chaque matin des pâtes fraîches. Je me souviens d’un scarabée domestique. Je me souviens que je me suis trompée de train retour mais que le contrôleur avait été compréhensif.

le marché aux poissons, Senigallia, Arnold Pasquier août 1988

La jeune maman sur le pont des écluses Saint-Martin, son petit garçon dans la poussette, leurs regards plongés vers l’écluse bouillonnante, l’enfant est fasciné, la mère absente, triste, son corps parait lasse qui s’appuie sur la poussette.

Il fait froid, je pédale plus fermement. Surgit un groupe de pompiers qui courent sur la piste cyclable, je ralentis, ils s’écartent, se déportent sur les côtés en un mouvement presque dansé. J’aurais voulu filmer cette traversée, l’énergie de ce double mouvement, mon glissement à vélo, leurs corps comme une vague.

Petit échange avec Juliette, nous évoquons la longue attente. J’accumule pas mal de refus, ce n’est pas douloureux du tout, mais j’ai l’impression d’être enfermée dans une logique qui répond davantage aux petites phrases de l’entourage — tu devrais faire un livre, tu devrais te faire publier, je suis sûr qu’un éditeur — qu’à mon propre désir. J’aurais pu ne pas les écouter, je pourrais décider de ne pas attendre, faire le livre, mais je mets finalement ce temps à profit, j’explore d’autres territoires, j’apprends.

rompez

rompez nuages rompez le poids de l’air d’averses tièdes. rompez les bombes. rompez le fer l’acier le sang. rompez. aveuglez-moi. videz la nuit. traversez le miroir. hantez-moi de douceur. venez venez. venez voir. sortez de dessous les pierres. riez incrédules. riez les morts. riez avec nous, rions amers, ensemble. rompez. rendez-vous les morts. pointez vos cœurs ouvrez les mains donnez-nous l’oubli, donnez-nous le silence à la fin, on a bien assez ri. reviens, reviens vite. reviens-moi. laisse moi ta joue sous mes lèvres. rappelle-toi. rappelle-toi la pluie. rappelle-toi le deuxième mouvement. rappelle-toi le regard de Youri. rappelle toi le chant de la jeune fille blonde, écoute sa voix perdue entre deux rives. ferme les yeux si tu préfères. mais n’oublie pas, n’oublie pas de respirer. viens, tremblons. viens, arrache-moi au désastre. si tu veux bien tutoie-moi. assourdis-moi. desserre-moi. échappe-moi. regarde regarde les magnolias. dis-leur. ployez magnolias, sous le vent de mars ployez encore.

musique Stewen Corvez

on oublie déjà la chaleur

Ce sont les photos en noir et blanc qui m’ont attirées, accrochées sur un fil, le type tire des portraits instantanés avec sa boîte afghane, il développe sur place, on repart avec le cliché argentique en noir et blanc. On se décide, prenons tous les trois la pause. À l’intérieur de sa petite chambre en bois, les bacs de révélateur, fixateur. Je sens l’odeur d’acide acétique, je me souviens des images tirées dans le labo de Saint-Charles, une série sur les boîtes aux lettres, des portraits de Anne et de mes sœurs.

Je vais récupérer Comanche chez un éditeur, à l’interphone la voix dit dernier étage, je rentre dans le bâtiment, plusieurs maisons d’éditions se partagent l’immeuble, à chaque palier des bureaux, des portes ouvertes sur des livres, des rendez-vous, des discussions dont je ne saisis que quelques mots, je n’ose pas regarder. Au quatrième une seule porte — fermée — je frappe, elle me tend le manuscrit, je redescends comme une voleuse.

Rendez-vous pris avec Jeanne Cousseau pour les prochains vases communicants vidéo, j’aime ce petit vertige de l’attente, du oui, de l’espace avant de commencer. Aux premiers jours du procès des attentats de Nice, je pense à l’ancien lycéen de Montgeron dont j’avais découvert le visage dans la presse parmi les victimes, j’en étais un peu amoureuse à l’époque du lycée. Il y a désormais une rue à son nom à Nice. Je me demande qui du lycée se souvient de lui, qui sait les circonstances de sa disparition.

À la télé La villa, très émouvantes retrouvailles d’une fratrie autour d’un presque mort, l’apparition de petits migrants qu’ils vont aider, il y a surtout cette scène en flash-back, on retrouve le trio une bonne trentaine d’années en arrière. C’est l’été, la légèreté, la mobilité des corps, c’est l’extrait d’un ancien film de Guédiguian, ça nous saisit, la permanence des idées portée par les mêmes corps. Il y a aussi ce petit bout de côte au nord de Marseille, que je ne connais pas et que j’ai bien envie d’explorer.

Visite chez l’imprimeur de la rue Monsieur-le-Prince, acheter la carte promise à Jane, l’Américaine rencontrée à Haworth, je lui avais dit que oui cela me ferait plaisir de lui rendre ce service, c’est seulement après qu’elle nous avait asséné But I love Trump, j’ai passé outre. Je lui demande son adresse pour envoyer la carte, identifie sa maison sur Streetview — dans un quartier résidentiel de Temple Terrace en Floride, je tourne autour, je me demande quand nous retournerons en Amérique.

Nous pédalons en bande joyeuse, on parle, on chante, il fait beau, il y a des champs de blé autour, ça ressemble au Cher, en arrivant à la maison je m’aperçois qu’Alice n’est pas avec nous, longue attente inquiète, je sens une masse lourde se répandre dans ma poitrine, je me réveille, se défaire du réalisme d’un mauvais rêve prend toujours trop de temps.

Les fleurs artificielles poursuivent leur conquête de la ville, sur les devantures des boutiques de modes, de restaurants italiens, des roses, des dahlias, des anémones aux couleurs irréelles. Paris prend parfois des allures de décor et je ne l’aime plus. Le temps change, les pelouses reprennent du vert, on oublie déjà la chaleur.