la tentation d’effacement

Cette semaine il n’y aura pas de journal. Je n’aurais sans doute parlé que de Comanche. De la réception des colis aux aubes. De l’émotion de recevoir les premières commandes, de faire les premières enveloppes. De ce que ça touche de recevoir vos premiers retours. Ce matin je préfère partager cette vidéo, un tissage de mots, de voix, d’images, avec Gwen Denieul.

Le monde est très vieux mais il bouge encore un peu. Je ne veux plus rester seul avec mes morts, alors je me décide à sortir au crépuscule, malgré ma peur de chien, pour une nuit d’errance à travers les rues délabrées du quartier de la gare.
la première image qui t’est venue c’est celle d’un grain de sable collé dans ta paume petite un grain humide plat et brillant parmi au moins trente autres grains peut-être quarante brisures de roches au moins cent grains collés d’avoir creusé le sable à main nues
Lumières isolées. Ombres solitaires — alcooliques, désespérés de toutes sortes, putains. Un air sec et délicieux circule entre les immeubles. Je regarde les fenêtres innombrables. Je flaire le vide. La nuit métropole est douce. On peut presque la toucher de la main.
les hauts le cœur quand une puce de mer s’agite sous la pulpe des doigts — et des millions de grains soulevés pour creuser un refuge — ta maison tu disais — autour la grève le varech les méduses mourantes les fleuves minuscules le bruit des vagues le rire ascensionnel des mouettes.
Yeux ouverts. Yeux fermés. L’étrange sifflement a disparu. Peut-être que tout ça n’était que dans ma tête. Je fais claquer ma langue pour me donner un peu d’entrain et reprends ma marche tremblante dans les plis de cette ville que je reconquiers chaque nuit pas à pas.
alors les dunes hachées d’herbes longues comme des ratures alors la digue le béton sa tubulure laquée de blanc tes jeux de funambules
Je choisis les ruelles les plus sombres, comme fantôme sorti de mon territoire d’origine. Un rat file le long du mur. Aucun son ne sort des habitations. Pourtant des vies doivent encore s’y nouer clandestinement.
alors les villas la vie des autres à l’intérieur alors les falaises alors les nuages leur odeur sourde de pluie alors la plage presque vide — c’était morte saison
Dans le noir presque d’encre, la bouche revenue respire l’air à pleines goulées. Grand besoin de me fatiguer le corps, de marcher toute la nuit jusqu’au dernier réverbère, jusqu’à ce que la ville m’anéantisse, de partager ma poussière avec celle des autres silhouettes solitaires.
alors les bancs de sable des continents sous la mer une forêt sous le sable — personne pour s’en souvenir — alors les massifs métamorphiques la baie les archipels alors la route nationale que tu traverses yeux fermés pour voir alors la vallée la pulsation humide des arbres la terre grasse — un réconfort passager
Je ne sais marcher que pour disparaître. Le corps libéré des frayeurs, je quitte le quartier de la gare et suis la voie ferrée vers l’Est, là où la nuit cesse. Il n’y a plus d’habitation. Je marche sans témoin. Je suis loin. Je respire au large de la ville.
l’ondulation des routes alors le ciel lointain son reflet sur la mer la distance qui sépare la marée de dix-huit heures ta maison rompue l’estran vierge alors le ciel trop lourd avec ses morts anciens
un froissement dans l’air
une brassée de nuit
le ciel s’élargit
cet infini de sentir
dans les rues calmes et sombres
dans ce qui reste du monde
alors le tremblement le jour fragile alors le silence des oiseaux les ombres voraces alors l’orage le monde immense et chaviré alors l’enfance soulevée ce qui s’en va la tentation d’effacement

une manière d’avancer comme une autre

Dimanche gris, montage pour la lecture collective de La maison de Mues avec les camarades du Tiers Livre, s’atteler au texte pour va-et-vient, broder, renoncer à la gravure faute de lumière, sans doute que je me disperse, une manière d’avancer comme une autre.

Flottement après avoir lancé l’impression de Comanche auprès de l’imprimeur, Roxane m’écrit, une nouvelle étape, sans doute la plus difficile, celle d’abandonner le livre aux lecteurs. Déjeuner avec ma sœur, je lui confie la première épreuve de Comanche, avec sa couverture mal imprimée, tu me diras… à la table d’à côté, un visage presque familier, c’est quand il pose quelques livres à l’attention de son interlocuteur que je reconnais Claro.

Grattoir, brunissoir, pointe sèche, c’est presque une méditation, peu importe l’image qui en sortira. L est revenue, elle imprime des monotypes, toujours un même paysage de montagne, elle me donne envie d’essayer.

M me raconte Camille, l’arrestation pendant la manif, les plus de quarante-huit heures de garde à vue, puis Fleury, deux jours.
Est-ce que vous condamnez les violences ? Est-ce que vous condamnez les violences ? Est-ce que vous condamnez les violences ? Est-ce que vous condamnez les violences ? Est-ce que vous condamnez les violences ? Est-ce que vous condamnez les violences ? Est-ce que vous condamnez les violences ? Est-ce que vous condamnez les violences ? Est-ce que vous condamnez les violences ?

Découvrir la présence d’un cerisier semblable à celui de l’écluse face à l’école maternelle de l’hôpital Saint-Louis convoque la surprise d’il y a vingt ans, ce sera l’école des filles, pourtant elle n’est pas la plus proche de la maison. Surtout ma tante Annie en avait pris la direction au début des années 80, profitant de l’appartement de fonction de la place Albert Camus, elle a définitivement fermé la porte de Corbera, berceau familial depuis 1937.

Place de la Bastille, l’ange se bat avec les nuages. Nina m’écrit de Berlin après sa première journée de travail auprès d’Elif, ça lui a donné des ailes, c’est exactement ce qu’il me fallait. Plus tard elle m’envoie des photographies de l’atelier, impressionnante proximité de leurs univers.

Je reçois une photo d’Arnold prise par Nicolaï, depuis le train qui les conduit à Wuppertal, je ne lui demande même pas ce qu’ils vont y faire. C’est pas Berlin, mais je ne peux m’empêcher de les rapprocher lui et Nina. Sous le ciel radieux, nous allons tous les trois manger des crêpes rue du Transvaal, au retour je signale le cerisier à Philippe, lui non plus ne se souvenait pas de sa présence.

va et vient #02|ce drôle d’effet, par Dominique Autrou

Dans la lignée des Vases communicants, ce numéro deux de Va-et-vient reprend le même schéma de communication : un échange entre personnes qui écrivent un texte (avec ou sans illustration) sur le blog d’un autre. Ce jeu littéraire paraît tous les premiers vendredis du mois. Le thème de ce deuxième échange est « ce drôle d’effet ». J’ai le plaisir d’accueillir sur Les heures creuses Dominique Autrou qui me reçoit chez lui, pendant qu’ Amélie Gressier échange avec Marlen Sauvage, et que Marie-Christine Grimard joue avec Dominique Hasselmann.
Les contributions (à adresser avant la date fatidique) pour le numéro 3 de « Va-et-vient » seront publiées le vendredi 5 mai, avec pour thème : « Le bus raté ». À vos claviers, et merci de nous signaler votre prochaine participation.

C’est l’une des dernières photos prises dans le petit jardin de la région parisienne, avant de le quitter à jamais. Les métadonnées du fichier indiquent la date du 2 juin 2019, sans précision horaire mais je me souviens d’une fin d’après-midi, quand le soleil est déjà passé par derrière les thuyas du voisin. À cette époque, et à cette heure, les moellons en pierre calcaire du mur exposé au sud exhalaient une odeur de pain chaud dont le seringat, la vigne et l’abricotier faisaient leur miel. J’aime cette photo car, mis à part le parfum d’une inévitable nostalgie, elle suggère avec naïveté les étoiles depuis trop longtemps absentes de tout ciel parisien, quelles que soient l’heure ou la saison. Bien que la période ne s’y prête pas, j’avais soigneusement prélevé des boutures dans l’espoir d’une acclimatation puis, qui sait, d’une dissémination.

Et le lendemain je me souviens de la camionnette de location flambant neuve (PTAC 3 t 5 maxi, comme il est autorisé par le permis de conduire) au tableau de bord beau comme une chaîne hi-fi. À l’intérieur, le résumé de nos vies. Suivait, quelques km derrière, un camion attelé de 19 t (pas plus, car s’il avait été d’un seul tenant, nous avait dit le déménageur, il n’aurait pas supporté les angles droits du vicinal normand dont je lui avais fourni des photos explicites – et qu’il avait repéré sur street view), chargé d’un résumé moins succinct, plus lourd, plus matériel.
Je suis bien d’accord avec Jón Kalman Stefánsson quand il fait dire à l’un de ses personnages, comme Sganarelle vantant les mérites du tabac, qu’il n’existe rien de plus beau au monde que de conduire un camion (à quelque chose près). La profusion sereine des informations, le confort d’un design quasi suédois, la hauteur de vue derrière le pare-brise large comme un écran de cinéma, la position sommitale au-dessus des roues et du moteur, l’accord wagnérien de l’orgue avertisseur, toutes qualités qui nous font voir le paysage, le présent et pourquoi pas l’avenir sous un jour radieux.

Cependant, de la trop belle camionnette je tenais le volant. Ce qui est d’ailleurs une mauvaise façon de parler tant les aides à la conduite affluent sur les véhicules récents, désamorçant toute velléité. Le pilote de ce genre d’engin n’a guère d’autre ambition personnelle que de mouiller à telle ou telle aire d’autoroute afin de satisfaire à tel ou tel besoin. Il serait presque tout à fait possible de lire en conduisant, le camion sait garder sa voie, lui aussi sait lire des panneaux, des signaux, et il est encore capable de freiner par lui-même lorsqu’un ralentissement se présente. Il suffirait alors d’oublier les commandes ; fumer, je ne sais pas, peut-être qu’un capteur invisible détecterait illico la présence d’une menace fétide ? Pourtant, quoi de meilleur qu’un bon cigarillo avec une bonne lecture. On pourrait aussi, toute notion de risque bue, s’adonner à la rêverie, c’est encore permis, se souvenir de la ville quittée, où est le mal ? Ce serait le hasard cruel de prendre en pleine figure le souvenir stupéfiant d’une ancienne rencontre au coin de la rue, bouche large et lèvres charnues, rouges comme un sens interdit, écrirait Stefánsson.

Le jour suivant, la nouvelle maison était habitée d’une présence étrangère, à chacun de faire de son mieux. C’est une maison au rictus accentué, avec des rides profondes et des squames indélébiles. Solide comme une caverne, avec ça. Le matin au réveil, on se surprend à se demander si c’est le plafond ou bien le monde qui penche. Quand le moral flanche, comme tout un chacun on se raccroche à la table de la cuisine. Admettons qu’à ce jour la cabane n’est pas encore tombée sur le chien. Dans le garage respire tranquillement la douce Clio diesel. Assoupie sur ses presque 300.000 km, elle remet les pendules à l’heure. L’État voudrait qu’on l’expédiât à la casse, comme n’importe quel vieillard du monde contemporain ; c’est mal connaître l’attention et les soins que nous lui promettons. Pour les joies de la vitesse il y aura aussi deux vélos. Ils ont chacun bénéficié d’une prime de remise en état de fonctionnement (50 €), comme s’il était besoin de nous soudoyer pour aller au travail en pédalant, ou pour aller faire ses courses en ville avec une petite remorque. Je préfère infiniment enfourcher cet engin dans l’optique, à la manière d’Alfred Jarry, de capturer dans un drainage rapide les formes et les couleurs, dans le moins de temps possible, le long des routes et des pistes. Jusqu’à la tangue, et puis la mer, en qui se noie la fatigue.

Dans les cartons, dont certains ont connu trois déménagements sans n’avoir jamais été ouverts depuis le grenier du 13e à Paris, j’ai depuis glané sans méthode particulière. La dernière photo que j’ai trouvée, pour ainsi dire juste avant d’écrire ce texte à l’intention de Caroline Diaz, est semble-t-il un polaroid, en tout cas une image fascinante que je n’avais jamais vue, j’ignore d’où elle provient. Elle a mal vieilli, on y distingue la silhouette pâle d’une petite fille inconnue (j’aimerais qu’elle se reconnaisse, qu’elle soit encore en vie !)
Dans une position intenable, elle griffe le visage de celui ou celle qui la dévisage. D’où vient ce sentiment que quelque chose s’est mal passé, pourquoi penser à un danger contre quoi personne ne peut plus rien ? Et si, au contraire, il s’agissait d’un jeu tout à fait anodin ? Et pourquoi, au fond, vouloir faire parler ce qui fut sans doute considéré comme une photo ratée, laissée pour compte au fond d’une mallette ?

Ferme les yeux vois. Évidemment, après toutes ces années cela m’aura fait un drôle d’effet.

Texte et photos : Dominique Autrou

l’apprentissage de l’attente

Relecture de l’épreuve papier de Comanche, redécouvrir la respiration du texte, je trouve encore quelques détails à corriger. Surmonter la déception du défaut d’impression de la couverture, je vais devoir attendre un nouveau tirage. Faire ce livre, c’est faire l’apprentissage de l’attente.

La petite dame enjouée à l’homme qu’elle prend pour un jardinier, félicitations pour l’entretien, ah c’est pas moi, je n’y suis pour rien, il lève les mains comme pris en faute et laisse la dame désappointée.

Je suis partie avec les chants d’oiseaux, j’ai pensé à certains réveils d’Erbalunga. Je traverse le dédale immense de l’hôpital, secteur marron, violet, jaune, j’entends encore la ouate dans la voix de ma tante quand elle disait à Bicêtre. Il me dit ce que je veux entendre, j’ai bien fait de venir, mais le cas d’A était atypique, il m’en parle comme si c’était hier, alors que ça fera dix ans en juin. Puis on m’oublie dans le couloir, je n’aurais pas le temps de passer au cimetière.

Avec quelques ami.es du Tiers Livre au café Pierre, Xavier nous décrit la valise qui contenait les cahiers d’Antonin Artaud, comme elle mettait le bazar sur le compactus de la BNF — les livres y étaient ordonnés par ordre de réception. Dans son souvenir elle se trouve sur une étagère du bas, tout proche du Journal d’un curé de campagne. Sa parole passionnée nous donne l’envie d’un livre.

Notre voisine vient chercher des conseils auprès de Philippe, sa famille possède des cartons entiers de négatifs sur verre d’un grand-père photographe et voyageur, qu’elle voudrait léguer à un fond d’archives. On en a contacté plusieurs, mais on ne nous répond plus, dans la famille on est pressé de s’en débarrasser. Je suis un peu effarée, il doit y avoir des trésors ? oh mais on va garder garder les tirages positifs… nous restons à échanger sur le seuil, à peine ai-je refermé la porte qu’Alice me lance en riant oh toi tu étais un peu jalouse.

Elle interpelle la serveuse, tiens mais vous êtes gauchère, moi aussi je suis gauchère, c’est pour ça que je le remarque. Je raconte à Alice comme petite je rêvais d’être ambidextre, les heures passées à tenter d’écrire joliment de la main gauche, elle m’avoue qu’elle aussi. Le souvenir des changements de mains en séances de modèle vivant, le geste libérateur, dessiner de la main qui ne maîtrise pas.

Elle m’a regardée, j’ai eu l’idée de lui sourire, elle a cru que je l’encourageais, elle s’est approchée et m’a lancé bonjour on est des cathos de la paroisse Saint-Joseph, à côté… c’est bien mais ça ne m’intéresse pas. J’ai voulu photographier les première fleurs du cerisier de l’écluse, je pensai aux conseils d’Angelo à Osaka, laisser le soleil passer à travers les pétales pour restituer la délicatesse de la fleur, mais le ciel s’était chargé qui saturait affreusement les couleurs.

l’obsession des traces

Réveil solitaire, alors que les filles poursuivent l’occupation de la Villa Arson. J’écoute les bruits de circulation, le tram, la voie rapide, les trains. Vérifier la couleur du ciel, prendre quelques photos en attendant Nina. Marche vers le port. L’après-midi retourner au musée Matisse, ne pas retrouver la lumière de la première fois.

Dans ces battements d’avant départ, l’hésitation à entreprendre quelque chose, tu veux aller voir la mer ? On fait un aller retour en marchant vite, pincement au cœur devant les scintillements, ne pas penser à ce qu’on a manqué.

Dans sa chambre, il y a une photo de ma mère accolée à un procès verbal d’infraction — un titre de transport que Nina n’avait pas validé à bord du tram lors de sa première venue à Nice. Sur le papier rose on devine l’empreinte du stylo mais on ne lit plus rien, la faute effacée. L’obsession des traces.

La mère, avec sa beauté de quarante, l’aplomb de sa voix chaude, à sa fille frêle sous la masse rousse des cheveux, regarde les bâtiments regarde un peu les palmiers regarde regarde, l’adolescente au bord de l’exaspération, elle baisse les yeux, chuchote c’est quel arrêt maman ? regarde maman, je te pose une question et tu ne me réponds même pas.

Nous nous retrouvons rue Tournefort, dans un quartier de la ville je connais à peine, mais dans lequel je reviens trois fois en l’espace de quelques semaines. Me traverse l’envie d’explorer méthodiquement la ville, il faudrait faire un plan, s’y tenir, avant de quitter Paris, je n’aime la méthode que sur le papier.

Faire l’inventaire de tous mes moments de joies sous la pluie. Quelles villes, avec qui à mes côtés, sous quel abri. Running on Empty, la fuite en avant, l’anniversaire, River Phoenix sur le fil, Alice tente de me rassurer, ça va bien se terminer.

Elle m’annonce qu’elle arrivera dans vingt cinq minutes, j’ai le temps de faire des madeleines, ça me saute à la figure, la rareté de ces moments, l’attention, l’amour qu’on peut mettre dans ces gestes de cuisine, la révélation de la tendresse que j’ai pour elle.

ici les morts

nous marchions sur la brèche d’un monde tremblant. autour les corps pliaient leurs craintes sous le désordre du ciel, avançaient comme nous dans la rumeur d’une défaite, se demandaient qu’avons-nous fait. étaient désœuvrés. il fallait tisser des liens nouveaux.
ce n’était pas la superbe attendue, il manquait la lumière. c’était la mélancolie des corps flottants devant les fenêtres. ces images qui te hantaient depuis novembre, des pensées suspendues, des rues abandonnées qui descendaient vers les rives, c’était de la ville ce que tu retenais. rien ne te liait au fleuve mais tu n’étais pas là par hasard. il fallait se perdre dans la ville usée. il fallait faire corps avec sa fragilité. ses vacillements. ses fenêtres brisées. ses portes ouvertes vers la terre. on avait frotté les linges poing contre poing, la toile tendue. on avait lavé les épanchements secrets, on avait vrillé le coton. la mémoire de notre enfance enfouie dans les plis surgirait, ça sonnerait comme un retour aux sources. nous ne pouvions plus marcher sans penser à elles, leurs peaux absentes, leurs bras forts leurs bras blancs leurs bras tendres leur bras ronds qui se battent avec le vide, suspendent le chagrin aux fenêtres. parfois elles avaient des remords, elles ravalaient les fantômes, les ramassaient dans l’obscurité, mais lentement, pour ne pas effrayer les autres. au fond des lavoirs on noyait les souvenirs, les lamentations. on les embaumait de feuilles mortes.
maintenant, dans le désordre des reflets nous devinons des sourires, nous sourions à notre tour. ici les morts s’obstinent, ne nous oublient pas.

musique Stewen Corvez

mélancolie du geste

Nous avons vidé les cartons de livres sur de grandes tables dressées, nous en avons fait l’inventaire. C’était elle qui nous faisait nous tenir là, comme l’écrivait délicatement Arnold, ce fut un jour étrange… Mélancolie du geste, mémoire en nous et avec nous.

Le sac jaune imprimé posé sur ses genoux faisait à la vieille dame comme des bouquets de fleurs.

Elle a ressurgi, je la laisse faire.

Christine Jeanney rejoint L’aiR Nu, nous organisons une rencontre en visio, faute de mieux. Elle nous présente ses minutes papillon, et un projet de sonothèque, ça réveille d’autres désirs, et me donne envie d’être plus active au sein du collectif.

À Marseille je rejoins les voyageurs descendus sur le quai pour profiter de la chaleur. Plusieurs visages du passé m’apparaissent. Comme j’aime la familiarité avec la ville. À Toulon le train se vide encore, je remonte le wagon pour trouver une place du « bon côté », espérant pouvoir filmer bientôt la côte. Elle se fait désirer, et voilà que la nuit est déjà tombée. À la gare de Nice Nina m’attend, j’aime l’inversion des rôles.

Je lance l’épreuve test de Comanche. Le délai me paraît incommensurablement long, le séjour à Nice fait heureusement diversion. Nous partons vers la mer, prenons le café cours Saleya, mangeons une socca vers le port, devenons fleurs au Mamac, parlons comme nous ne le faisons que trop rarement. L’occupation de la villa change un peu la donne, je dors seule chez Nina.

Nous marchons dans les sentiers du Mont Boron, Nina a le Yashica en main. Nous mangeons des ramen en ville. Retour à la villa Arson, cette fois une belle lumière. Nina rejoint ses camarades à l’occupation de la maison rouge, je visite l’expo, filme, photographie. Dans la soirée je retrouve A au Mamac pour une projection de courts-métrages en plein air, après La fleuriste d’Alain Cavalier on abandonne, le vent est glacé. Je dîne chez A, Nina passe la nuit à Arson.

distorting time

Il a trop bu, porte un costume noir, il vient d’enterrer un ami, il entame un pas de danse, pirouette au sol, se redresse, ses bras comme des ailes, son regard se perd dans l’eau du port, il reprend sa danse folle et joyeuse, on est fasciné par la grâce, il s’envole.

Les deux hommes côte à côte paraissent d’abord immobiles, celui de droite se met lentement en mouvement, seulement les pieds, une chorégraphie entre cha-cha-cha et tai-chi. On attendait la pluie mais le ciel immuable demeurait blanc.

Je ne pensais pas qu’un jour le ruissellement de la pluie me rassurerait. La fille raconte aux garçons, il y a deux mecs ils ont violés une fille de leur équipe, en mode c’est leur nana. Rien ne va dans la phrase.

Le vélo a glissé, le guidon vient heurter le thorax, ça va madame ? Dans la soirée un hoquet me rappelle brusquement la douleur, je ne dis rien, j’entendais déjà les reproches inquiets d’Alice. Ferais l’aveu quelques jours plus tard, rassurée de respirer normalement.

J’aimai voir la main du père posée sur le dos de la fillette, entre impulsion et protection. Je ne la vois pas s’approcher, Oh nice, it’s a Rollei ? No it’s a Yashica, a Japanese one. Elle avait un accent italien. Beautiful. Je finis la pellicule, j’ai oublié cette fois de doubler avec le numérique, je regrette mon manque de méthode.

On voyait s’écarter les nuages, le bleu prenait progressivement sa place. Roxane m’envoie une nouvelle version de la couverture de Comanche, reste un ajustement de la couleur, la quatrième à déplier, mais on touche au but. L’impatience me rattrape.

Son visage m’est familier, tout en discutant avec A je lui jette quelques regards, on échange quelques phrases mais le lieu de notre rencontre ne me revient pas. Elle se lève, marche dans la boutique, se met à parler je ne sais même plus de quoi mais j’entends son accent. C’est à ce moment là, alors qu’elle disparait de mon champ de vision et que j’entends sa voix que je me souviens où nous nous sommes rencontrées. Le lendemain je retrouverais précisément son visage d’il y a vingt ans.

nos plans sur la comète

Froid mordant qu’on n’attendait plus, j’ai une pensée pour les fleurs imprudentes. Au parc Montsouris, les mains frileuses, le Yashica trop lourd, je peine à prendre des photos. Les yeux aux ciel, premier quartier de lune.

Je prends mes billets pour Nice, Nina me dit la joie que ça lui fait, nous faisons chacune nos plans sur la comète, des marches sur le mont Boron, des cafés sur la plage, l’exploration de la Villa et le musée Matisse, empêchés la première fois, peut-être même découvrir le reflet de la Corse dans les basses couches d’air.

Une médium s’abonne à mon compte Instagram, elle se définit comme messagère spirituelle, vit au Québec. Peut-être que je parle un peu trop de mes fantômes. Insomnie. Sous le drap chercher son contact, sans le réveiller, cheville contre cheville, trouver l’apaisement dans ce peau à peau.

+4 degrés, et ce scénario ne serait pas le plus pessimiste. Sur le net découvrir un article, Pour refroidir la Terre, faut-il de la poussière de Lune ? Je ne lis pas la suite, la poésie du titre me suffit, même si ça ne lutte pas contre l’incertitude, se recroqueviller.

Sa main attrape mon col pour rapprocher nos visages, on dit à vélo. Ça me fait rire, et sa délicatesse de ne pas exposer la faute à tous me touche. Comment on en arrive à parler des tiroirs vides après la mort de ma mère, je ne sais plus, mais elle se souvient d’une grande jupe noire à fleurs que Pierrot lui avait léguée, tiens si je la retrouve dans mon déménagement je te la donnerais.

Nous avons diné près du poêle, il y avait des reflets rouges sur le canal. Depuis l’autre rive le quai était comme une scène étroite traversée par les joggeurs et des cyclistes. Je fais un plan, en pensant aux rushes qui s’accumulent sur la carte SD, et dont je ne fais rien.

R m’envoie les premières pistes pour la couverture de Comanche. Heureuse de l’évidence de la photographie que j’ai choisie. C’est bien la seule chose sur laquelle je n’ai jamais eu de doute, cette photo — sa beauté et son mystère—, ce sera la couverture. Plusieurs fois dans la journée je vais ouvrir le fichier et c’est une joie immense.