gris

Le gris doux d’une pierrette glissée au fond des poches le gris tiède et lisse sa rondeur contre ma paume le gris est une ruine d’enfance timide rejetée à la mer le gris est un renoncement un morceau de ciel abandonné sur la route une inquiétude le gris chuchote des secrets sous les nuages froissés me caresse les joues en bruine fine le gris est une chanson triste un battement lent une rumeur une image dérobée le gris couche nos ombres frileuses dans le sable remue la neige s’appesantit sur la ville le gris rôde souffle rampe le gris du pont de la rue de l’Aqueduc le gris du Paris Melun son odeur fade de fer humide le gris des volutes dans les voitures fumeurs et la chaleur du chauffage qui alourdit nos jambes sous le vinyle fauve des banquettes le gris de mes lèvres dans la lumière orange des tunnels autoroutiers le gris infini le gris de l’inconnu d’une langue étrangère le gris des jours indolores de nos étreintes paresseuses du ruissellement sur l’émail le gris est le ferment des corps cachés dessous les pierres — on ne devrait mourir qu’en hiver sous le gris soyeux du ciel — le gris d’une poignée de terre sourde entre mes doigts serrés le gris aveugle absorbe oublie le gris est un sommeil léger une mémoire fanée un doute un temps trouble le gris est une maison perdue une chambre noire une fenêtre le gris des rideaux pendus derrière la vitre fêlée des murs nus l’abrupt le gris mord la poussière le gris est un espace immobile un rien ton absence le gris efface tendrement les morts le gris est une mise en garde au-dessus de la mer le gris dépayse tout autour rétrécit l’île à l’horizon le gris a le goût d’une vague amère le gris éparpille ses cendres efface l’écorce des arbres le gris partage le silence des âmes enfouies le gris déterre mes fantômes drapés de brume révèle leur peau d’argile dans le grain argentique d’une photographie le gris fatigue comme vivre le gris est une nuit blanche irrésolue un écho mat une heure qui n’existe pas le gris folâtre dans le profond des rêves chiffonnés le gris vacille hésite incrédule le gris réveille le souvenir de ta voix bruisse dans l’obscurité le gris est une attente le gris coule comme une ivresse le gris me renverse comme une incertitude. 

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

sous un vent calme

Montlhéry, 1961

Les doubles rideaux peinent à assombrir la chambre chargée d’un air lourd, tu te déshabilles en gestes prudents, tu poses un par un tes vêtements sur le fauteuil Voltaire, tu ouvres ton lit, tu te couches sur le dos, la douleur t’accorde quelques secondes de répit sous la fraîcheur des draps, tu fermes les yeux en quête d’obscurité, fermer les yeux et disparaître, fermer les yeux, éloigner le monstre, tu respires profondément, tu voudrais remplir ta tête avec de l’air, repousser ces longues aiguilles qui fouillent ta nuque et te donnent la nausée. Il y a les voix blanches de Pierrot et Pauline qui te parviennent depuis le salon, elles sont mignonnes à chuchoter, ça ne leur ressemble pas, maintenant tu voudrais juste que le jour tombe, tu voudrais de l’eau autour, tu pourrais te laisser flotter comme un enfant puis chavirer dans l’onde tiède, tu oublierais la douleur intenable. Tu entends les voitures qui passent au pied de la fenêtre mais aussi une circulation plus lointaine et régulière, tu longes mentalement les murs de la chambre, tes doigts effleurent la tapisserie, tu contournes les obstacles — la commode le fauteuil la lampe le chevet le lit l’armoire — la porte déjà, alors tu recommences cette ronde lente jusqu’au sommeil. Tu ne sais pas combien de temps tu t’es assoupi — Pierrot dort à tes côtés — paupières mi closes tu observes les particules de poussière scintillantes dans le rai de lumière qui pénètre la chambre par la porte entrebâillée, elles dansent, tourbillonnent mollement, te narguent comme les invitées d’une fête clandestine et muette à laquelle tu n’es pas convié. Sur le mur qui te fait face tu devines dans la pénombre — sans doute parce que tu en connais désormais l’emplacement exact — la masse sombre et trapue de la commode en merisier, la courbe du fauteuil voltaire, la silhouette intrigante de la lampe tripode et derrière le drapé des doubles rideaux les montants de la fenêtre qui ondulent faiblement. Il y a les phares de voitures qui illuminent la rue, ils projettent sur le plafond des ombres abstraites et mouvantes comme des nuages que tu ne reconnais pas, pourtant ce ciel intérieur tu es certain de l’avoir observé déjà, une image d’enfance qui t’entête, tu creuses obstinément ta pensée vide, ta main s’agace dans l’air comme pour lui donner corps mais la douleur prend trop de place. Il y a tout contre toi la chaleur enveloppante de Pierrot, elle a enroulé une de ses jambes autour de tes cuisses, elle a posé un bras sur ton torse comme si elle craignait que tu t’échappes, en ton for intérieur tu souris, je n’ai même pas la force de sourire, comment pourrais-je m’enfuir ? Il y a encore quelques mouvements dans le salon puis le rai de lumière s’efface, les particules sombrent dans la nuit, Pauline s’est couchée, tu écoutes la respiration régulière de Pierrot, tu aspires l’air tiède de son haleine contre ton épaule, tu essaies de caler ton souffle sur le sien mais le sang te bat les tempes, ta gorge se serre, les vibrations de la Gordini te traversent, le bras de Pierrot s’alourdit sur ta poitrine, tu recomposes la douceur de son visage gourmand, tu imagines la caresse de ces longs cils en baiser papillon qui t’apaise. Maintenant tu te souviens cette nuit où tu avais pu observer ce ciel de nuages sombres, c’était durant l’été 1940, dans la maison de Saint-Étienne-de-Chomeil prêtée par la mairie, vous vous y étiez réfugiés en famille pendant l’exode, tu partageais avec ta sœur Claude une grande chambre à l’étage, peuplée de bruits inquiétants, pluie de sable entre les murs air sifflotant dessous les portes sols crépitants. Un soir de pleine lune la clarté du dehors projetait au plafond l’ombre des arbres agités par le vent, tu craignais de voir surgir un des junkers sillonnant le ciel au-dessus de vos têtes pendant le long voyage qui vous avait conduit dans le Cantal, tu avais rejoint le lit de ta sœur assoupie, seule sa respiration régulière te rassurait et tu avais fini par dormir à ton tour. Délivré du souvenir ton corps abruti de migraine cède, tu plonges dans une nuit longue, noire, sans rêve. C’est le vrombissement de la Gordini qui te réveille, il te faut quelques instants pour comprendre l’espace autour, à travers les rideaux verts le jour perce timidement l’obscurité, éclairant à peine la tapisserie fleurie, la commode, le fauteuil, la lampe à trois pieds, tu es bien dans la chambre de Corbera couché dans le lit, je suis vivant. Pierrot est endormie à tes côtés son visage presque d’enfant encore tourné vers toi, à cet instant tu penses au drame qu’elle t’a raconté, ce matin où les soldats sont venus arrêter Antoine, c’était dans cette même chambre, elle avait à peine quatre ans et partageait le lit avec ses sœurs, on leur avait ordonné de ne pas bouger, elles étaient restées clouées au matelas toutes les trois enfermées dans une peur immense et glacée, puis la porte de Corbera s’était refermée sur le bruit des bottes, et le silence s’est imposé autour du drame, depuis on a changé le lit, et la peur avec, tu te demandes si les murs de la chambre étaient déjà couverts de fleurs jaunes à cette époque-là. Tu reconnais le pas traînant de Pauline qui s’affaire dans la cuisine, tu comprends que c’est le bruit du moulin à café que tu prenais pour celui du moteur de la Gordini, tu regardes Pierrot et tu te retiens de lui caresser la joue, Je t’aime mon petit chat, dans la proximité sa rondeur mate apparaît comme un paysage, le premier plan flou d’un continent que tu pourrais explorer sans fin, alors tu voudrais te tourner sur le flanc, te blottir dans sa chaleur parfumée, l’envelopper à ton tour, mais aussitôt la névralgie se réveille, des images de l’accident resurgissent, c’est comme une accélération du temps dans la chambre immobile, tu t’efforces de reconstituer la scène mais tu ne sais plus, tu vois seulement défiler le ruban gris béton des gardes corps et après le choc le spectacle affligeant de la Gordini froissée comme un vieux mouchoir oublié. Pierrot chuchote, tu dors ? Sous le jour plus vigoureux la chambre s’éclaire progressivement, tu peux maintenant distinguer les bouquets sur le velours brun du voltaire, les grains de poussière reprennent leur existence tournoyante, il y a les babioles sur la commode, une photo de votre mariage encadrée d’un ovale en étain gravé, un flacon de parfum, quelques livres serrés entre deux grosses pierres de lauze, il y a sur les patères derrière la porte le peignoir satiné de Pierrot, son chandail blanc, il y a la voix lointaine et métallique de la radio dans la cuisine, il y a l’odeur du café qui se glisse dans la chambre. Tu te redresses dans le lit, sur le chevet ta montre intacte, Une saison amère de Steinbeck, le verre d’eau auquel tu n’as pratiquement pas touché, Pierrot pose un baiser brûlant sur son front, un café ça te fait envie ? Elle est déjà debout à ordonner ses mèches brunes, elle tire en vain sur le bas de sa nuisette, Pauline lui dira que c’est trop court, elle se drape dans le peignoir satiné, tu laisses le silence pour la regarder encore dans la douce clarté du matin, tu aimerais bien te lever pour la rejoindre et la serrer encore, mais la torpeur l’emporte, Oui mon petit chat, un café je veux bien. En quittant la pièce Pierrot laisse la porte largement ouverte, la lumière du couloir est comme une aube d’été qui pénètre la chambre, les fleurs de la tapisserie se colorent d’un ocre chaud, tu les regardes fixement, il n’y a pas un souffle d’air autour et pourtant il te semble bien qu’elles plient sous un vent calme.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

un ange passe

L’Annonciation, étude chromatique, Nina Diaz

Un lieu fragile, au bord de l’oubli, une lumière jaune depuis la cuisine révélerait ses couleurs de photo dénaturée, sépia, gris, orangeâtre. Dans l’espacement des murs flotteraient des lambeaux de peur. La peur de croiser le regard de la vitre fêlée du petit réduit. La peur de frôler l’ombre d’Antoine, ou pire celle des soldats des cauchemars de Pauline. La peur du petit couloir qu’on traverse à la hâte, baissant la tête pour éviter les visages d’ancêtres dansants sous cadres. Sur les murs du séjour il y aurait une tapisserie ornée de pivoines géantes en camaïeu d’ocres, rompue par le drapé des doubles rideaux. Un lustre vieillot éclairerait sur la table une nappe blanche, un compotier garni de frappes, des franges de mandarines coupées à la pointe du couteau. Au-dessus du damassé blanc des volutes de fumée envelopperait les visages. Tout le monde fumerait, l’homme à moustache et lunettes à l’air enjoué, l’homme frileux en peignoir beige dans son fauteuil voltaire, la femme qui froisse entre ses doigts un paquet de Gauloises bleues, la femme à peau mate qui se peint les ongles en se mordant la lèvre, une femme encore, plus longue et plus pâle, qui fumerait debout entre le buffet et la table, appuyée sur une chaise, des volutes ressortirait l’ovale de son visage aimant. On ne pourrait ignorer la masse sombre du buffet. Le buffet aux trésors, aux petits Lu. Le buffet brun et brillant. Le buffet chocolat. L’odeur du buffet. Une odeur de café, de cire, de miel de châtaignier. Le buffet, un pays. Au-dessus du buffet il y aurait la reproduction de l’Annonciation de Fra Angelico comme une fenêtre, ou plutôt une alcôve, une pièce secrète où se retrouveraient les fantômes. Un ange passe. Puis des jours. Puis des nuages. Puis décembre, dehors c’est la nuit. Un soir de Noël réchauffé de rires. Bazar de guirlandes et d’étoiles en papier doré. Dans les breloques suspendues il y a les reflets déformés de sourires larges, dans l’air ivre il y a des mains chargées de verres qui se soulèvent. On se réjouit du buffet recouvert d’assiettes en porcelaine chargées de lonzu, de tartines, de tranches de pulenta frites. On se réjouit de la grande famille réunie, oncles et tantes, cousins, cousines, chaque morceau de chaise, de vieux divan occupé, des genoux aussi. On se réjouit de rencontrer le nouveau prince de Pierrot, charmeur comme il faut, style cowboy à mèche argentée sur yeux bleus, grand, épaules solides, c’est bien pour les petits. Au pied des souliers cirés les fleurs fanées d’un jardin persan. Dans cette maison de poupée, cette boîte à chaussures remplie de monde, il y a une joie immense, l’ombre et les morts auront bien du mal à trouver leur place.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

chambres

Je suis revenue dormir à Corbera, dans la chambre d’enfance, celle des premiers souvenirs, la chambre d’avant la mansarde, d’avant le temps où j’étais forcée à la sieste, où allongée sans sommeil rien ne m’échappait, ni la vie autour aux parfums bruns de café et de tabac, ni celle plus intime du dedans, un souvenir de peau sur le drap. La chambre de Corbera avec ses reflets mordorés éclaire toutes les autres chambres, la chambre d’après balayée par le vent iodé, puis encore celle-là en soupente à lucarne et moquette aux boucles neige, celle aux murs lisses où je dessine en douce mes premières histoires sentimentales, celle-là où j’ai rehaussé à la gouache les motifs fleuris du papier peint, celles merveilleuses de maisons inconnues où parfois j’allais en vacances, chargées d’un air et de bruits nouveaux. J’ai longtemps partagé mes chambres, mais dès que venait l’obscurité du soir et le silence, elles devenaient miennes, m’autorisaient les rêveries, je tombais telle Alice au fonds du puits, j’étais Perrine vagabonde au bord des ruisseaux, j’étais Jane dissimulée derrière le damassé rouge d’un rideau, ou encore cette fille de Brest ruisselante épanouie ravie. Dans mon enfance nous n’allions pas au spectacle, le seul cirque c’était celui que nous improvisions dans les dunes quand durant l’été nous étions rejoints par d’autres gamins en vacances, deux roulades et nous voilà acrobates à la lumière de feux interdits. Me revient aussi le visage de ces deux fillettes aux joues trop rondes et trop rouges qui un jour sont entrées dans notre classe unique à Jullouville, la phrase glissait à voix basse entre les bancs, ce sont des filles de forains, je devinais la frontière entre nous soigneusement entretenue par le mépris de notre institutrice, ça me mettait mal à l’aise. Nous n’avons jamais été à la foire qui devait se tenir dans le coin, et je pouvais les imaginer rentrer le soir dans leurs roulottes en planches de bois aux couleurs vives et fenêtres garnies de rideaux à franges telles que je les voyais illustrées dans mes livres. À Corbera, dans la chambre d’enfance, il n’y a pas de volets, seulement des rideaux verts dont la trame épaisse me fascine et laisse pénétrer les rayons lumineux de phares de voitures qui passent en contrebas dans la rue. Dans les halos les ombres dansent, peut-être les assassins d’Antoine qui font hurler ma grand-mère dans ses cauchemars, ou les fantômes de nos pères disparus. La chambre de Corbera éclaire toutes les autres chambres, et celle où je suis retournée bien plus tard, dans ce dernier appartement de Bastia où ma mère a vécu. De cette chambre on devine le parfum du papier d’Arménie ou d’un cône d’encens au patchouli, je crois bien que la saltimbanque c’est ma mère. Elle reçoit dans cette chambre à tomettes et plafond haut toutes les éplorées de la ville, elle les accueille en hochant doucement la tête pour faire danser les grands anneaux d’or que je lui ai toujours connus, et quand ses ongles laqués tapotent les cartes retournées, j’entends sa voix basse et persuasive qui console, encourage, invente des jours meilleurs. Si durant des années je reste cartésienne, agacée de l’engouement familial pour ses dons de voyance, dédaignant les promesses qu’elle prétend deviner dans les cartes, honteuse de l’argent qu’elle gagne sur le dos des malheureuses, aujourd’hui je regrette de ne pas lui avoir demandé de faire de parler nos morts, de chaque valet elle aurait sans prudence fait surgir la voix d’Antoine, de Louis, ou de Roland, quelles histoires m’auraient-ils rapportées alors ? Dans la chambre de Corbera le jour se lève, on le devine à peine tant la rue est sombre en décembre, j’ouvre la fenêtre et me penche sur la droite, là d’où, mon frère me l’a dit, on saisit la lumière de la rue Crozatier.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

l’impossible inventaire

La veille Nina avait découvert l’appartement, les enfants du propriétaire défunt y organisaient un vide-maison, elle était rentrée toute joyeuse avec son butin, pellicules périmées, d’autres à développer, éprouvettes, boîtes d’allumettes, bougies, élastique à coudre, bandes médicales, feuilles ornées de motifs chinoisants, un cendrier de la marque Camel, une guirlande d’angelots lumineux, une carte d’étudiante en urbanisme à l’Université de Paris datée de 1960. Elle nous décrit l’appartement ancien, immense et splendide, chargé d’un fatras d’objets dont les héritiers souhaitent se débarrasser. La vente se poursuit aujourd’hui, Alice et moi décidons d’y aller, guidée par Nina ravie d’y retourner. Nous entrons dans le paisible passage du Désir par la grille entrouverte sur le boulevard de Strasbourg, la cour pavée bordée de bâtiments au façades disparates abrite des logements et des ateliers, par une fenêtre ouverte un chat nous salue. L’appartement est logé dans l’immeuble haussmannien au fond du passage clos par une porte cochère. Au bout de l’interphone aucune voix, la porte s’ouvre sans sésame, nous grimpons deux étages, le fils nous accueille dans l’immense entrée encombrée. Il nous dresse rapidement le portrait de son père — artiste à l’ego envahissant — comme pour nous préparer au spectacle, vous pouvez aller partout dans l’appartement, ouvrir chaque porte, chaque tiroir, si vous voyez du scotch de chantier sur un objet c’est qu’il n’est pas à vendre, il désigne au-dessus de nos têtes un lustre orné d’adhésif rouge et blanc. Il asperge nos mains de lotion hydroalcoolique, nous voilà libres de circuler dans l’invraisemblable capharnaüm.

L’appartement fait plus de cent soixante mètres carrés, il jouit de l’immense hauteur de plafond de l’étage noble, et deux mezzanines viennent augmenter la surface envahie d’objets dont l’inventaire paraît impossible : statues et statuettes, poupées dénudées en plastique, en porcelaine, marionnettes, mannequins, plâtres moulés, masques, têtes, bustes, cartons de photographies, d’archives, sur les cartons des noms de pays, Grèce, Crète, Egypte, Mexique, papiers divers, empilés dans des caisses, en cahiers, en blocs, en rouleaux, croquis, lettres, manuels poussiéreux, outils, règles, compas, jumelles, bombes de vernis, colle, peintures, pinceaux, cadres, tableaux, bocaux d’ossements, de coquillages, de pierres, de boutons, fleurs artificielles, miroirs, et quantité d’objets dont nous ne devinons même pas l’usage, entre les pièces chaque chambranle est habillé de cartes postales, photographies de masques et statuaires antiques. Je traverse un couloir-bibliothèque — des livres du sol au plafond — j’entre dans la cuisine, un mur brûlé surplombe l’évier encombré, partout ailleurs s’accumulent des théières et cafetières en métal argenté, des manuels de recettes, des menus de réveillon, des notes incompréhensibles scotchées sur les portes de placards, au-dessus des meubles une collection de bouteilles en verre coloré patinées de graisse et de poussière.

Je reviens vers ce qui a pu être le salon, l’ensemble me fascine mais je ne peux me résoudre à extraire un objet de la masse, j’ose à peine ouvrir les tiroirs remplis de vétilles, un peu mal à l’aise, déplacée, au milieu des propriétaires, David et Rachel, d’un de leur amis libraire qui nous explique qu’on peut oublier les livres qu’il a préemptés, et de deux ou trois autres curieux. Les filles accumulent quelques bricoles dans un panier, une icône religieuse byzantine peinte sur un fragment de bois me fait de l’œil, quand j’interroge Rachel, elle me met en garde, cela a de la valeur, ont doit réfléchir, je remets la peinture en place. Nous parlons un peu, ils ont grandi dans cet appartement acheté par leurs parents, il y a bien longtemps, j’essaie de les imaginer petits, jouant, courant d’une pièce à l’autre en criant, je redistribue mentalement les pièces du foyer, sans doute Rachel dormait sur la mezzanine de la pièce du fond… et puis ils ont quitté la maison, à la mort de leur mère ça a dégénéré, leur père collectionneur est devenu compulsif, aux souvenirs de voyage se sont ajoutés milles objets inertes, parfois encore dans leur emballage d’origine, ils ne se sont pas tout de suite rendu compte, c’est un jour en lui rendant visite, ayant du mal à mettre un pied devant l’autre qu’ils mesurent l’ampleur du problème.

Je n’ose pas être trop curieuse, peur de les heurter, je suis impressionnée par leur sang-froid, qui ne serait pas désemparé devant cette abondance insensée ? Je leur demande l’autorisation de prendre des photographies, les prévenant que j’écrirais peut-être un article sur mon blog,  oui, bien sûr, d’ailleurs un film a été tourné dans l’appartement. Je pars en exploration avec mon appareil, très vite ma gêne prend le dessus, les présences autour, la lumière artificielle que je voudrais éteindre, le temps qu’il faudrait s’accorder pour choisir l’angle, cadrer dans la masse infernale, cela fait plus d’une heure que nous sommes dans les lieux, masquées, les mains noires de poussière, je prends mes photos à la hâte, j’ai l’impression que déjà la maison me dévore, il est temps de partir. Nous réglons nos achats, David note sur un carnet : un cahier, un chapelet, du vernis en bombe, un essai de Dolto sur la sexualité féminine, un essai sur le cinéma de Verhoeven (deux livres que le libraire a offert à Alice), des ramettes de papier jauni à angles arrondis, un animal ailé en bois peint du Mexique, un album photo ancien en forme de livre, la photographie d’un petit garçon dans un minuscule cadre métallique, il a une petite hésitation sur la photographie, se demande si tout de même ce n’est pas son père, interroge sa sœur qui elle même ignore qui est l’enfant, quand bien même ce serait lui…, Alice peut conserver l’objet. Avant de quitter les lieux nous échangeons avec Rachel nos coordonnées, qu’elle me tienne au courant pour l’icône, je la préviendrais si je publie quelque chose, oui, Rachel …, au moment où elle allait prononcer son nom de famille je la coupe malgré moi, comme s’il fallait garder secrète l’identité de son père. En sortant, je suis bouleversée, encore sous l’emprise du lieu et de son incroyable pagaille, émue par cette histoire familiale dont je n’ai saisi que quelques bribes, impressionnée par l’immensité de la tâche qui les attend à se défaire du désordre, je n’ai senti chez nos hôtes aucune hâte alors que me revient la sensation nette de la panique qui m’a étreint quand avec mes sœurs nous avons voulu ranger l’appartement de Bastia après la mort de ma mère, et de découvrir en ouvrant les tiroirs qu’elle les avait déjà entièrement vidés.

Deux autres approches du même lieu, Passage du Désir, à Paris dans le 10ème arrondissement :

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Liminaire : Des lieux et des souvenirs

en un regard

grand merci à Marie-Josée Straboni pour le prêt de la photo

Sur le pont supérieur du Sampiero Corso, depuis la mer, c’était comme si Pauline voyait Bastia pour la première fois, troublée de la quitter à l’instant même où elle la découvre, toutes ses forces contenues en un regard avide, presque photographique, et bien des années plus tard il lui suffira de fermer les yeux pour faire ressurgir ces images, fragments de ville nimbés de flou. Au delà des façades élégantes de la place Saint-Nicolas, les monts tapissés d’arbres mauves, des hameaux en grappes hautes, des brumes errantes accrochées aux toits de lauze. L’ombre qui s’allonge sur la terrasse des Palmiers où tout à l’heure encore elle buvait un café avec Louis, des silhouettes attablées, engourdies dans le silence, un jeune couple élégant à enfant unique, chacun une main posée sur le genou en parfaite symétrie, et la petite debout sur la chaise en osier, retenue à l’épaule par le père, un béguin blanc enrobe ses joues vermeilles. Les jalousies closes au-dessus du café Napoléon, l’immeuble qu’elle reconnaît entre tous avec ses ocres plus vifs. Une palme en contrejour — incroyable comme les palmiers ont grandi — derrière s’élève la fière statue de l’empereur auréolé de lauriers, drapé de marbre, sceptre oxydé dans la main gauche, il lui semble tout à coup qu’il la regarde. La fonte dentelée du kiosque à musique, accidentée par l’aile coupante d’un martinet noir. Le navire amorce un lent glissement vers la sortie du port, Pauline tremble, le mal du départ, elle serre le bastingage encore plus fort, impuissante à freiner le mouvement. Au bout du môle cinq gamins torse nus, culottes courtes, leurs silhouettes brunes, acrobatiques, plongent vers la mer, derrière eux le clocher rose de Santa Maria émerge de la Citadelle, ondulant dans la lumière fragile de, déjà, l’automne. Le jardin Romieu figé en cascades exotiques d’aloès et d’agaves. Elle découvre maintenant la crique des Minelli, au pied d’une villa rose, des cabanons, les baigneurs du soir. La fourmilière assourdie des portefaix sur le quai du Fangu. Puis un scintillement, un reflet d’or dans le battement d’une fenêtre ouverte, Pauline éblouie ferme les paupières, le soleil glisse prudemment derrière le Stellu, quand elle rouvre les yeux c’est le soir qui vient, et la ville se dissout dans un grain minéral et tiède, baignée d’encre lourde.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

un feu minuscule

Ça c’est passé durant l’été 1981, l’année où nous sommes venus vivre en Corse. Depuis notre arrivée à Bastia je suis triste, triste d’avoir renoncé à mes vagabondages, à l’apaisement des vagues, au grenier, au peuplier voisin, aux nuages aussi, abandonnés quelque part sur la route, sans doute ai-je dormi sur le trajet et manqué l’adieu au ciel d’enfance, je n’avais rien demandé, surtout pas à venir vivre en Corse, il m’aura fallu des années pour m’y attacher enfin, bien longtemps après l’avoir quittée. C’est dimanche, nous sommes en famille, en visite chez des cousins à Alistro, un village de la plaine orientale, je ne lui trouve aucun charme, sauf le champ d’amandiers de Charles, et le rayonnement du phare qui balaie la chambre où j’ai dormi quand nous sommes arrivés à Noël, hébergés dans la maison de vacances de la sœur de ma mère, le temps de nous retourner. Le jour lent, l’air chaud au dehors, mes onze ans, l’ennui, la colère. Je ne me souviens pas pourquoi je suis sortie alors que le soleil était brûlant, comment je suis arrivée dans ce coin de nature, seule, avec une boîte d’allumettes. Est ce que c’était un champ, un bout de maquis, j’ai le souvenir qu’il y avait de l’espace autour. J’ai pensé que je pourrais là faire un feu minuscule, j’ai rassemblé quelques herbes sèches en cercle, j’ai craqué l’allumette, aussitôt il y a eu ce doux grésillement, les herbes se sont tordues en danse fugace, envoûtante. Je me suis avancée, mes pieds de gamine chaussés de sandalettes taille 33, j’ai tapé des talons pour éteindre les flammèches. C’était déjà fini, à peine quelques cendres. L’odeur de souffre des allumettes, le parfum d’herbes brûlées, le crépitement, la vibration de l’air, j’en veux encore, une, deux allumettes, je laisse grandir un peu les flammes hypnotiques, début d’ivresse, je danse avec elles, les étouffe en frappant joyeusement le sol, je triomphe. Quelques brins incandescents me fascinent, trois, quatre allumettes, je laisse le cercle s’élargir davantage, défie le feu, qui vient danser avec nous ? Les flammes s’élèvent, trop hautes les flammes, j’ai peur cette fois de m’approcher, elles en profitent, s’échappent. Je suis revenue vers la maison des cousins en courant, concentrée pour ne pas rougir, Il y a un feu là-bas. Peut-être que j’ai tardé, peut-être qu’un vent s’est levé, peut-être que les adultes ont mis du temps à me croire, moi la menteuse, l’incendie était déjà puissant au moment où nous sommes revenus sur le lieu du crime. Avec les moyens du bord, Jacques et le cousin se sont livrés au combat, des tuyaux, des seaux, leur visage tendus, leur peau luisante et rougie par l’incandescence du feu, leurs forces jetées au milieu des flammes insolentes, j’étais terrifiée, suspendue à leurs regards inquiets. Ils ont fini par éteindre l’incendie. Passé l’effroi, je contemple ma colère calcinée, au feu la tristesse, les chemins d’enfance, les nuages, avec le temps la honte aussi s’est effacée, je n’ai jamais avoué la faute, parfois le souvenir du feu ressurgit, et si je rougis c’est d’être la seule à m’en souvenir.

maison natale

Comme elle est curieuse cette appellation d’avenue de Corbera, en réalité une petite rue du douzième arrondissement de Paris, cent deux mètres de long entre les rues de Charenton et Crozatier. Corbera c’était quatre pièces au premier étage du numéro quatorze, c’est devenu un nom de pays, un village, un refuge. Corbera où mes grands-parents ont ancré l’histoire familiale en quittant la Corse. Corbera où ma mère à été enfant, puis épouse avant de s’exiler à son tour. Corbera élu maison natale, je n’y suis pas née mais j’y ai mes premiers souvenirs, les jeux câlins et les mains tendres, la comptine sur les genoux de Pauline, la chèvre de Monsieur Seguin, la cuisine laquée de jaune, l’huile frissonnante sur le feu, le parfum de café grillé, la soupe de vermicelles au lait, le placard sucré, les tasses en grès, et celles en Limoges peintes à la main que je préférais, les miettes sur tapis persan, les pieds de chaise en bois sculpté mes mains agrippées dessus, les tiroirs pleins de fourbis de crayons de gommettes, les cahiers d’écoliers, la nuit et le silence, la peur, les chants graves et les cauchemars de ma grand mère Pauline, les yeux ouverts, les faisceaux lumineux des phares de voitures qui coulent dans la chambre verte, les doubles rideaux rugueux, les vagues de velours contre le front, la petite bergère en porcelaine, ses joues roses, les bijoux et dents de laits dans le panier qu’elle tient devant elle, les colliers suspendus, l’abat-jour à franges mordorées, les appliques à ampoules torsadées, la tapisserie à fleurs rococo du salon, dans la bibliothèque les babioles en cuivre, les petits chats en porcelaine couchés devant les livres à tranches dorées, le réduit au bout du couloir, sa vitre fêlée qui te regarde, le miroir à trois pans mon reflet à l’infini dedans, la grille accordéon de l’ascenseur, le temps gris, la joie, des souvenirs comme des rêves, je ne suis pas nostalgique, mais Corbera m’appelle, avec lui mes fantômes, leurs bras tendus s’amenuisent en ondoyant dans l’ombre, comme des liens dont je dois m’emparer.

chuchotement

Ce matin, en faisant semblant de faire le vide — je suis incapable d’y aller franchement, je me contente chaque week-end d’éliminer un ou deux objets — je retrouve une boîte chargée de bibelots que j’ai voulu abriter au moment de menus travaux dans l’appartement. Parmi les bricoles, des matriochkas, un oiseau mécanique, et un cadre de pacotille qui abrite une photographie de moi enfant, toute petite, du temps où mon père était vivant. Le rideau plissé derrière moi me laisse supposer qu’il s’agit d’un Photomaton, mais je ne semblais pas décidée à regarder l’objectif, j’offre un profil parfait, mes yeux tournés vers celle ou celui qui me donne la main. Cœur battant je détache le dos du cadre pour découvrir au verso de l’image une mention manuscrite, Caroline, 1971, ça me chavire, cette écriture c’est celle de mon père, enfin je n’en suis pas tout à fait certaine, mais ce moment où j’y ai cru a suffi à me remplir de joie, lire mon prénom écrit de sa main, c’était comme de l’entendre le chuchoter à mon oreille.

le rayon vert

Édenville, 15 août 2020

C’est toujours le même rituel, je fouille le ciel par la fenêtre de la chambre donnant à l’ouest, le moindre reflet rose donne le signal. Nous nous couvrons — l’air peut être frais en soirée — nous allons à la plage, les yeux tendus vers l’horizon, pas question de se laisser distraire par les bribes d’un dîner de famille dans la cour de La Marjolaine, ou de se faire harponner par un voisin en manque de considérations météorologiques. L’avenue en légère montée soustrait la grève aux regards, magie de la pleine mer, dans la perspective elle s’élève bien plus haut que la digue, prête à avaler le monde. Par beau temps il y a l’espoir d’un rayon vert et, pendant de nombreuses années, durant cette quinzaine d’août passée à Édenville, je l’ai guetté chaque soir en vain. Je n’étais pas déçue, ça me suffisait de respirer le frémissement du soir, dos collé aux pierres chaudes du mur d’enceinte de la villa Capharnaüm, Chausey en briques molles à l’horizon, la mer comme un métal lourd sous l’incendie du soleil qui se couche, la musique d’India Song, entêtante. Parfois nous rompons le rituel pour une autre religion, notre dîner à La Promenade, le seul restaurant en bord de mer à la ronde, une belle salle dans l’ancien casino de Jullouville, ses larges baies qui ouvrent sur la mer, ses armoires vitrées chargées de babioles, ses nappes damassées, la vaisselle dépareillée dessus, sa patronne sans chichis secondée par une serveuse qu’on croirait sortie d’une pièce de boulevard, pleine de petites manières, le visage ouvert d’un trop grand sourire. L’adresse est courue, il faut réserver plusieurs jours à l’avance pour avoir une chance d’y manger le poisson de la criée de Granville à l’heure du couchant, la veille du diner on surveille le baromètre pour se réjouir à l’avance du spectacle. Ce soir-là nous jouons de malchance, le ciel est lourd et nous partons sous une grosse averse, nous passons à l’arrière des villas du front de mer pour au moins nous abriter du vent. La pluie soulève l’odeur du sable mouillé, nous transpirons de marcher pressés sous nos vestes trop étanches. Quand nous arrivons à La Promenade il ne pleut plus, le ciel s’est boursouflé de reflets dorés, nous nous installons pour diner, regardant distraitement la carte, interpelés par le mouvement des nuages qui se décollent fébrilement de l’horizon, tandis que le soleil amorce mollement un plongeon. La salle se réchauffe de lumière rose, le soleil s’étale, liquide, et voilà que jaillit sur l’horizon l’inespérée et brève phosphorescence, le rayon vert. Une légende dit qu’il permet de voir clair en son cœur et celui des autres, j’avais passé l’age de cette croyance, mais j’étais très émue, ce qui me troublait le plus c’était d’avoir senti la salle entière suspendue avec moi dans l’attente, d’entendre la clameur devant l’horizon irradié, le cri de joie de la serveuse au trop grand sourire « un rayon vert ! », c’était d’être tout à fait certaine que ce n’était pas une illusion.