les bras tendus vers le ciel

Claude, Paris, août 1945

Août 1945 à Paris, sous la chaleur écrasante la foule se presse sur les rives de la Seine pour tenter la baignade, des mères de familles et leurs gosses torses nus, des hommes en costumes, la foule assise sur les marches luisantes d’eau sous le pont de Iéna, la foule en maillots, des épaules claires, la foule qui frémit, la foule qui déjà glisse dans le fleuve. Avec Claude et Marie-Louise, vous vous installez sur les pelouses des berges du Trocadéro, depuis le pont d’Iéna des jeunes gens téméraires font des plongeons formidables. Ta sœur est repérée par un reporter-photographe de Paris Match. Il a été attiré par sa fougue, sa silhouette athlétique de danseuse, son bikini rouge et audacieux qui découvre le nombril. Il lui demande l’autorisation de la photographier, avec sa gouaille elle rétorque — ben j’sais pas, faut que j’demande à ma mère ! Voilà les vingt ans de Claude immortalisés sur papier glacé. Prise en contre-plongée, elle sourit intensément, radieuse comme la ville écrasée de soleil, les bras tendus vers le ciel pour célébrer la victoire, par un effet de perspective elle semble enlacer la tour Eiffel qui se dresse derrière elle. Ignorant dans son dos les passants au spectacle, elle m’apparaît comme l’incarnation d’une liberté féminine en devenir. La photographie paraîtra dans Match, sous-titrée Paris-Plage sur Seine, sur la même page je découvre une nécrologie de Robert Desnos rédigée par un de ses amis …Robert Desnos est mort, il est mort stupidement du typhus, un mois exactement après la capitulation de l’Allemagne, après être sorti vivant de deux camps de concentration… Tu ne sais pas la mort du poète, tu savoures l’air chaud, la liberté, l’ébullition estivale, fasciné par les plongeurs et leurs corps qui se déploient en figures acrobatiques au-dessus de la Seine.

pour Claude, celle qui a permis que je te rencontre, disparue ce dimanche.

parfois le dimanche

Canaghia, fin des années 60, photogramme

Parfois le dimanche nous montons au village, comme le font les Bastiais. Pour nous qui sommes arrivés à Bastia depuis seulement quelques mois, il serait inconcevable de ne pas se plier au rituel auquel Pierrot met un point d’honneur, peut-être parce que de la fratrie elle est la seule à être née sur le continent, désormais la fille du village c’est elle, un statut précieux acquis au fil des étés qu’elle y a passé depuis l’enfance, à y porter la sérénade, à y danser sur les places, à y enjôler les petites vieilles. À midi nous sommes tous sur le pont, Jacques sifflote entre ses dents et secoue légèrement le trousseau de clefs entre ses mains longues pour signifier l’heure du départ, mais Pierrot n’est pas tout à fait prête, elle le serait qu’elle trouverait encore au dernier moment un prétexte à nous mettre en retard.

Alors nous montons dans la CX Pallas beige, une aubaine d’avoir pu acheter cette voiture avant de quitter le Cotentin, pourtant la couleur de la carrosserie me donne déjà la nausée. À peine nous sortons de la ville, traversant la laideur de la zone industrielle, que Pierrot allume sa première Stuyvesant, ça va être long. Durant le trajet elle ne manque pas de nous rappeler que la maison où vit tata Fée c’est un peu la nôtre, même si notre grand-mère Pauline a été spoliée, même si par orgueil elle n’a jamais réclamé son dû, ça ne nous empêche pas d’aller visiter Félicité, et qu’on a le droit de l’aimer bien, parce qu’elle est le dernier lien avec le village, notre village. 

Je tiens bon jusqu’au pont qui enjambe le Golo à Barchetta, puis c’est la montée du Castellare, le début du calvaire, la route étroite à travers le haut maquis, le vide, le vertige, le bourdonnement dans les oreilles, les virages enchaînés, il y en a deux terribles en épingle à cheveux qui donnent des sueurs froides — serre les dents, ferme les yeux, chante dans ta tête — enfin les châtaigniers, enfin la fontaine, j’ai le droit de descendre de l’auto, jambes molles, nausée, j’avale de grandes bouffées d’air, jusqu’à m’étourdir légèrement.

En époussetant son tablier enfariné, tata Fée ne peut s’empêcher de le dire, elle est bien pâlotte la petite, je me demande encore aujourd’hui comment elle pouvait s’en rendre compte dans la pénombre de la cuisine éclairée de la seule petite fenêtre qui donne sur le verger et de la lueur du feu qui se reflète sur les ustensiles qui recouvrent les murs. Déjà je me sens mieux, réconfortée par l’odeur de bois brûlé, ou d’herbes en sauce, ou de prisuttu, ou de polenta à la farine de châtaigne qui repose dans son torchon immaculé au coin de la cheminée. Tata Fée étale de vieux journaux sur les tommettes au pied de la cuisinière, puis jette les petites cuillères de pâte à beignets dans la haute poêle de fonte brune tout en devisant avec Pierrot, comme j’ai mauvaise mine je suis autorisée à manger un bugliticce avant le repas, c’est gras et doux, réconfortant. Après le déjeuner nous traversons la ruelle pour profiter de la vue depuis le jardin du cousin François, un petit plateau herbu clos d’une haie d’arbustes épais ouverte au levant, une brume légère flotte au dessus des vallons, on devine la mer floue au lointain. 

Vient l’heure des visites, chez Liline ou Mimi de la fontaine — celle qui me pince les joues du bout des ongles en riant. Le temps ralenti, les conversations qui réveillent le passé, les morts qui se mêlent aux vivants, une parenté insoupçonnée qui se révèle, Jacques qui fume en plissant légèrement les yeux, le café refroidi au fond des verres, les carabines sur les murs comme des trophées, je retiens des bâillements d’ennui, peut-être de fatigue, je détache parfois un petit sourire à l’adresse de Liline dont je devine la bienveillance, Jacques vous prendrez bien un petit muscat ? Quand nous les quittons le soleil est déjà bas, qui nimbe les façades austères du village de lueurs dorées.

Dehors la fraîcheur sonne le départ, nous quittons le village silencieux, les volets clos, les châtaigniers bleus dans le ciel net, sur la route les appels de phares cisèlent le maquis en dentelles noires qui dansent, la voix grave de Pierrot nous berce qui dresse le bilan satisfait de ce dimanche au village. Avant que le sommeil me gagne, du bas de la vallée j’aperçois les lumières du hameau qui tremblent dans la nuit tombée comme des feux minuscules.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre des ateliers du Tiers Livre

coupe

un matin ça lui prend, Jacques il faut emmener les enfants chez le coiffeur, avec ce ton autoritaire, avec sa blonde qui fume entre ses doigts de femme, avec son beau visage décidé, avec sa petite coupe courte — bien sur qu’elle on la prendrait jamais pour un garçon, toute de fard et de charme — on fait ça à la chaîne, un coup de deuche et nous voilà rendus à Kairon, chez Houchet, coiffeur pour homme, sauf que les enfants, y en a trois, et à part Alexandre, y a deux filles, mais c’est bien pratique chez Houchet, il fait pas dans le détail, une petite coupe bien nette, finie au rasoir coupe chou, il est pas méchant Houchet, mais c’est un coiffeur pour homme, et il me fait un peu peur quand il glisse la bandelette de crépon entre la blouse synthétique et ma nuque déjà rouge d’émotion, surtout quand il affute son rasoir sur le cuir de son aiguiseur, ça j’en connais qui n’aimeraient pas être à ma place, assise sur le siège, surélevée sur deux bottins parce que c’est un coiffeur pour homme, pas pour les petites filles, mais on fait efficace et surtout ça doit pas être bien cher une coupe chez Houchet, et quand on ressort on a la nuque bien nette, ah ça ils sont coupés les cheveux, bien courts, comme un garçon, et Pierrot trouvera ça charmant nos têtes de petits garçons, et quand la boulangère me demandera : et pour vous jeune homme, ce sera quoi, j’aurais bien envie de lui tirer la langue

c’est le vide qui nous lie au dehors

tu marches dans la ville immobile
dans le vide
dans tes jambes la puissance et la faiblesse se battent
maintenant c’est le vide qui dessine la ville
c’est le vide qui nous lie au dehors
l’air est vide aussi
le temps long qu’on dirait le temps d’août
le temps clair et froid de mars
la torpeur suspendue d’une rive à l’autre
et le silence qui efface tes mouvements
tu te surprends en apnée au frottement de l’autre
pourtant le silence

                 

                 

texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par Myriades, le blog des bibliothécaire de Strasbourg (merci à Franck Queyraud pour son invitation).

nul ne se souviendra de son visage

Antoine Poletti, Paris, 1940, 1942

        ainsi est née Antonia, en sa mémoire, bien que Pierrot ne se souvenait pas de lui, mais sa mémoire il fallait l’honorer, puis ta sœur qui a appelé l’aîné de ses fils Antoine, sans même savoir qui il était ce grand-oncle, mais son aura justifiait à elle seule ce choix, toi tu n’as pas eu de garçon mais ce prénom tu l’aimes bien, Antoine ça voulait presque dire ange dans la bouche de Pierrot, alors c’était un beau prénom à donner, mais tu ne savais pas pourquoi, et tu ne t’es même pas vraiment posée la question, c’était comme ça, l’oncle Antoine c’était un bon, un gentil, alors tous les garçons que tu as rencontré qui s’appelaient Antoine tu les imaginais gentils, d’emblée tu avais une certaine inclination pour eux, sans savoir d’où venait ce sentiment, puis tu as fini par oublier cette figure de l’ange qui s’appelait Antoine, parce que ta grand-mère et ta mère sont mortes, que ta tante Annie aussi est morte qui aurait pu te dire, et puis un jour, comme qui dirait sans crier gare, le grand-oncle Antoine, ou plutôt son nom, a ressurgi dans un arbre généalogique sur lequel tu travaillais à ce moment là, parce que tu cherchais à combler un vide, des vides il y en avait beaucoup, mais celui-là vraiment il t’a donné le vertige, quelqu’un qui nait avec le siècle et meurt en 1944 c’est pas quelqu’un d’ordinaire, ça te pose question cette mort et ce que personne ne t’a dit ou peut être que oui on te l’a dit mais tu as oublié et tu n’as pas été bien curieuse, ou ça a été dit, mais pas à toi en particulier, ça n’intéresse pas les gamines ces histoires de pendant la guerre, maintenant ça te frappe cette date, alors tu as demandé à l’oncle Jean, il a la mémoire en vrac mais ça il ne l’a pas oublié, parce qu’il dormait avec l’oncle Antoine dans la chambre de Corbera qui donne sur la rue, dans le même lit, et les coups frappés au bout du couloir il les a entendus, il ne les a pas oublié non plus, ce sont ces coups qui l’ont tiré du sommeil, sans doute c’est la grand-mère Andjula Santa qui a ouvert la porte de l’appartement puisqu’à cette heure-là elle est déjà réveillée, elle s’affaire dans la cuisine, bien sûr elle avait un peu peur d’ouvrir, elle s’est bien doutée que si tôt le matin ça ne pouvait pas être le facteur, mais elle a pensé à la petite dame du dessus qui vit seule depuis que ses deux fils ont été mobilisés, elle aurait pu avoir besoin d’aide, c’est ce qu’elle a voulu se faire croire Andjula Santa avant d’ouvrir la porte, mais la réalité l’a vite rattrapée, pourtant on avait prévenu la famille, un officier de la Gestapo était passé quelques mois auparavant en l’absence d’Antoine, il a voulu dire le danger, il a même dit qu’Antoine devait se méfier d’une certaine femme blonde au Ministère, sans doute personne n’a suffisamment pris au sérieux les mots de l’agent double, le 7 mars 1944, vers sept heures le matin il était déjà trop tard pour se méfier, et à peine les coups frappés au bout du couloir Antoine a su, Pauline a su, peut-être que Louis a su aussi mais il trainait déjà sa folie en sommeil léger, Pauline s’est précipitée dans la chambre où dormaient les trois petites — restez au lit surtout ne bougez pas — déjà ils sont entrés et déjà Antoine est debout, dans ce qu’on appelle la ruelle, entre le lit et la fenêtre qui donne sur l’avenue de Corbera, Jean regarde Antoine de ses grands yeux perdus, il ne comprend pas cette façon étrange qu’il a de tenir sa veste pendue à l’envers, il voudrait lui dire de faire attention mais il a deviné que c’est le silence qui s’impose dans cette situation, il est malin Jean, et les yeux d’Antoine attrapent le regard de Jean, puis glissent vers le sol, alors le garçon comprend le manège, Antoine tente de faire tomber ses papiers depuis les poches de sa veste, ses papiers les Allemands ne les auront pas, hein Jean, tu m’as compris, et puis les deux soldats ont saisi les bras d’Antoine, il fallait y aller maintenant, il n’a rien dit, il n’a pas parlé, comme s’il se préparait déjà au silence, il faudrait bien faire face après, et la maisonnée est restée muette de stupéfaction et de terreur, ou bien Andjula Santa a hurlé, et si dans ce moment Pauline n’a pas cédé alors dans la nuit oui sans doute elle a crié, toutes les nuits longtemps après elle criera encore — ASSASSINS — Antoine ne s’est pas retourné, il n’a pas eu la force d’affronter les regards ni de sa mère Andjula Santa, ni de sa sœur Pauline, il n’a peut-être même pas entendu leur douleur, il a senti seulement la faiblesse de ses jambes en quittant l’appartement où, il le sait, il ne reviendra plus, et la porte s’est refermée sur les pas lourds qui descendent l’escalier, il n’est resté que le reflet blafard de la lampe d’opaline sur la poignée de laiton sculptée, la peur et le silence suspendus dans le petit couloir de l’appartement, alors que les enfants sont maintenant tous réveillés, Annie a froncé les sourcils, comme pour figer l’image de l’oncle Antoine dans sa mémoire, comme si du haut de ses sept ans elle avait deviné qu’elle ne le reverrait jamais, celui qui encore la veille lui a raconté l’histoire de Sainte Lucie, c’era una volta, le visage d’un homme bon comme lui on ne doit pas l’oublier, ce visage révélé sur deux photos de famille, des photos de mariage prises en studio, la noce de Félicité, puis celle de Titus, des noces en quatre rangs, Antoine tout au fond qui se tient deux fois à la même place, les sourcils comme des vagues inquiètes, les prunelles tristes sous le front haut, la commissure des lèvres à peine retroussée, il est dans la fratrie celui qui n’a pas de fiancée, celui qui ne se mariera pas, celui qui veille, le fils aîné, le regard grave à l’heure où son frère se marie — peut-être qu’il pressent son destin funeste — alors tu tapes son nom dans le moteur de recherche, poussée sans doute par un souvenir enfoui ou une intuition, tu ajoutes mort en déportation, et là ça surgit sur l’écran, en toutes lettres sur le site du journal officiel, décédé le 1er juillet 1944 à Neuengamme (Allemagne) et non décédé en juillet 1944 à Fresnes (Seine), puis les archives historiques de La Défense, les témoignages, et tu découvres, celui qui savait, celui qui a agit dans l’ombre, celui qui n’a pas hésité, celui qui plein de regrets de n’avoir pu partir à Londres après sa démobilisation a repris son poste d’homme d’équipe à la bibliothèque du Ministère du Travail, celui qui est devenu agent d’un service secret — on n’a jamais su lequel, il a emporté son secret avec lui — celui qui a créé son propre réseau, celui qu’on appelait Paoli, mais aussi Passe-partout, celui qui a fait partie du Mouvement Résistance, qui a rassemblé des infirmiers, des infirmières et des médecins à l’Hotel Dieu, qui ont caché, qui ont soigné, qui ont agit dans l’ombre avec lui, celui qui est devenu chef responsable de la résistance au Ministère du Travail, puis admis à Libération-Nord deux jours avant l’arrestation, celui qui a fait silence sous la torture — c’est un prisonnier libéré de Fresnes qui l’a rapporté — le silence, il s’y était préparé depuis longtemps, mais nul ne se souviendra de son visage, de son visage comme une ombre dans le transport parti de Compiègne le 4 juin 1944, une ombre qui s’évanouit dans le camp de Hanoverstöken, commando du camp de Neuengamme, c’est la nuit qui a emporté son visage, ce visage qui t’attendait, celui d’un héros discret, celui d’un aïeul oublié dont ta sœur porte le prénom.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre des ateliers du Tiers Livre

une aubaine pour les oiseaux

rue Eugène Varlin, Paris, 14 mars 2020

Le monde s’est arrêté, elle en a eu la sensation brusque au réveil, peut être que c’est ce qui l’a réveillée, une alarme silencieuse à l’aube. Ses yeux errent dans la chambre à la recherche d’une présence qui la rassurerait, dans les photographies accrochées sur les murs, dans les vêtement accumulés au pied du lit, dans le pli des rideaux. Oui sûrement la terre continue sa rotation lente et muette, mais le monde s’est arrêté. En ouvrant la fenêtre elle découvre que le ciel ne bruit plus que du vent et d’oiseaux, la ville s’est tue, elle ne peut s’empêcher de sourire, juste un petit sourire intérieur, cet arrêt brutal c’est bien une aubaine pour les oiseaux. Elle décide de sortir, faire quelques courses, il ne lui manque pas grand chose mais elle a besoin de se frotter au dehors, vérifier quelle vie se maintient à l’extérieur, elle s’habille rapidement, encore enveloppée de l’odeur des draps chauds. À peine franchie la porte de l’immeuble c’est bien ce qu’elle avait imaginé, un silence assourdissant, elle reste hébétée un instant, elle se félicite d’avoir choisi des baskets aux semelles souples, elle imagine avec effroi l’indécence du bruit des talons sur le trottoir. Dans l’immobilité de la ville son attention est plus grande, à la clarté éblouissante, au grain des murs, ce qui s’inscrit en façade surgit plus fort, nous vaincrons, la couleur des squares, l’humidité de l’air, les regards des quelques personnes qui se risquent comme elle au dehors, tout est plus vif. Entre les corps la distance s’installe, comme instinctive, un mètre qu’ils ont dit. Elle est surprise par le calme des habitants, elle s’attendait à l’agitation, aux bousculades dans les rayons du supermarché, mais c’est la méfiance qui l’a emporté. Elle n’a acheté que le strict nécessaire, du café, du pain et du beurre, elle n’aime rien tant que le goût réconfortant du beurre chaud sur la mie grillée, même si elle n’est pas sûre d’avoir faim pour le moment. Elle ne s’autorise pas non plus à marcher dans la ville, elle se doute que bientôt cela sera interdit, mais elle se sent faiblir, son souffle est plus court, les marches à gravir plus hautes. En rentrant dans l’appartement elle a senti que le silence s’engouffrait avec elle dans le salon, elle a bien essayé de refermer la porte précipitamment mais c’était trop tard, le silence du dehors est rentré dedans, il a rejoint le désordre qu’elle laisse se déployer depuis plusieurs jours, peut-être des semaines, elle ne sait plus, les livres s’accumulent en piles branlantes, les coussins en chaos sur l’étroit canapé de cuir, les rideaux en pendaisons asymétriques, les tasses abandonnées au pied du fauteuil gris, sur le porte revue, dans l’évier, des sacs à moitié vides accrochés au dos des chaises, une fine couche de poussière blanche sur le buffet bas, le désordre comme du bruit. Pourtant elle sait que c’est une bataille perdue d’avance, le silence gagne du terrain depuis quelques temps, inexorablement, elle le préfère au ton glaçant des journalistes, à leur habitude infâme de combler le vide de leurs approximations scientifiques, de la peur qu’ils orchestrent savamment, c’est bon pour l’audience. Elle a voulu écouter de la musique mais les notes résonnaient de manière absurde dans le silence, trop fortes, presque insensées. Elle reprend le livre entamé la semaine précédente, elle essaie de se concentrer sur la lecture pour écarter les bruits domestiques qui dominent désormais, mais elle ne comprend pas ce qu’elle lit, les mots dansent, flous. Elle comprend seulement la nécessité d’arracher ce silence qui l’enveloppe, cette glue figée sur ses membres. Ce qui lui manque c’est sa voix, qu’il lui assure que tout ça n’est pas bien grave, et qu’il va bien. Elle se laisse glisser dos au mur, jusqu’à s’assoir au sol, comme elle le faisait adolescente. Elle décroche le combiné qu’elle trouve anormalement lourd, elle n’est jamais à l’aise avec le téléphone, c’est par lui qu’elle a appris les accidents, les catastrophes, la mort, là c’est un peu différent, c’est elle qui en prend l’initiative, ça lui donne un espoir soudain, elle allumerait bien une cigarette, alors que depuis des années elle ne fume plus. Elle compose le numéro, un peu fébrile elle écoute religieusement le crépitement du cadran qu’elle accompagne de l’index.

Ce serait lui qui décrocherait. En un mot sa voix grave et calme s’imposerait comme une caresse enveloppante, alors elle pourrait lui dire, 

tu me manques

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre des ateliers du Tiers Livre