semaine Vila Adèle


Le temps long du voyage, les amies et la cadette à l’arrivée, se coucher dans le même lit qu’elle, nos mots échangés tard dans la nuit, se souvenir du soir du 13 novembre, de l’impossible consolation. À travers la planches disjointes de l’abri de jardin sentir l’air frais de la nuit, la nature proche, intense, les grognements en bas du vallon, les glissements furtifs du chat, une aubade folle avant le lever du jour, deviner les lueurs derrière le figuier, savoir déjà qu’il sera compliqué de lire, écrire dans les jours qui viennent.

Retrouver le décor familier du Pré des merles, fanions et lampions colorés entre figuiers et mimosas, la pierre gravée de la Vila Adèle (s’émouvoir de « Vila » orthographiée avec un seul « l »), sentir les premières morsures des petits tigres, les soulager dans l’eau chlorée. Chants et guitares sur la place du village, les cornets de churros salés.

La menace du chien errant, les cris de M, la peur rétrospective, le maître imbécile et sa bouteille de champagne en forme d’excuses. Depuis la terrasse bondée au fond de la vallée du Riou Fred, la Blanquière rejoint la nuit, les corps s’oublient dans l’alcool et dansent, je fais illusion en remplissant mon verre de Schweppes — le gin to’ est en vogue par ci —les yeux de N dans le lointain, elle s’éloigne sur le chemin à l’abri des regards.

Descente au plan de Linéa pour déguster la socca du cousin, trois cent degrés dans le four à bois, la voute blanche, huiler la tôle, y verser la préparation à base de farine de pois chiche, la glisser d’un geste vif, impression que ces gestes sont réservés aux hommes — comme tourner a pulenda, photographier la phosphorescence de la piscine éclairée à travers le feuillage des oliviers, les marcassins mignons traversent dans les phares, guetter la lune montante au retour.


N redescend à Nice, léger pincement au cœur. Les quatre jeunes gens d’en haut prêtent leurs bras pour monter sur la planche une table en béton, ils acceptent volontiers les spritz que M leur offre en récompense, ils nous racontent poliment leurs projets d’avenir, l’un d’entre eux veut devenir pilote, fierté tenue muette. Les bûchettes dans le brasero rouillé, tentative de cuisson du reste de pâte à socca sur les braises — ratée — mais nous nous extasions quand même. Soirée longue fascinée par les flammes vives, les brindilles recroquevillées calcinées.

Nellcôte, Villefranche sur Mer, 27 juillet 2021

Journée en mer à Villefranche sur un voilier sans mât, je ne me risque pas à prendre l’appareil photo. La rade peuplée de yachts luxueux, nous rions du spectacle que nous leurs offrons. Nous jetons l’ancre en lisière des bouées, en ligne de mire la villa Nellcôte, regret de pas avoir d’outil adapté pour faire de belles images. Sauts dans l’eau délicieuse, jeux et chants avec les nièces du capitaines, bleus — on se fait toujours mal sur un bateau. Échapper à la houle qui me soulève le cœur, rejoindre à la nage la plage au pied de la villa Nellcôte, être seule, sentir la tension dans les bras qui n’ont pas crawlé depuis trop longtemps, se coucher sur les galets, observer le changement d’acoustique à l’abri de la crique, retrouver ce goût d’aventure de l’enfance, s’inventer un monde à soi, imaginer la vie au dessus, cinquante ans en arrière, grande tentation de gravir les marches qui mènent à la villa.

Se décider enfin à sortir l’appareil, arpenter les planches autour, cigales, oliviers, rejets, pierres, réminiscences, froissement d’herbes sèches sous les pieds, œil paresseux, peu de photos. Arriver à la campagne du dessus, A m’invite à boire un verre — de l’eau très bien merci — m’offre une pêche, elle évoque une chapelle à Saint-Antoine que je ne connais pas, promesse intérieure d’aller y faire un saut lors du prochain voyage en Corse, un frelon insistant met fin à notre échange. Dîner chez madame la maire et son époux, amis de mon amie, soupe au pistou et fromage furieux, discussion animée autour du projet de R d’interviewer les habitants de C : un film collecte de la mémoire du village.

Dans le train retour, heureuse d’être seule assise sur la place en Duo Côte À Côte, goûter le confort de l’anonymat, tenter de rattraper la paresse de la semaine, à l’arrêt Toulon penser tendrement à Brigitte C, redouter un flot de voyageurs, ça ne manque pas, une colo de grands ados à l’assaut du wagon, miraculeusement je conserve la place libre à côté, je reste seule. J’attrape le couchant depuis la fenêtre du TGV, pense avec bonheur à l’ouest bientôt. Je relis les textes à rassembler pour « faire un livre », et me demande ce que je vais faire de la nuit, de ses fantômes, de mes bords de mer.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été

bercer l’air de la nuit

Erbalunga, juin 2021

comme un coup de dés au moment d’appuyer sur le déclencheur agiter l’appareil bercer l’air de la nuit en approche le flou des lumières en lances folles diluer le bruit des arbres dans la mer dans le ciel secouer le paysage comme on secouerait une boule à neige ce serait un petit tremblement de terre silencieux et sans conséquences

l’étincelle du jour


je ne sais pas si c’est la pluie, je devrais dire le déluge ou les annonces mauvaises, ça m’a rendue triste, il y avait la tentation de se draper dedans puisque décidément on n’est pas près d’en sortir — rien à faire ni la comédie pleine de bons sentiments (trop médiocre) à la télé du soir, ni la lecture des textes des participants à l’atelier d’été (pourtant Sarraute), ni la tentative d’imaginer une vraie lumière d’été sur la ville dans les jours à venir — juste envie de se cacher sous le manteau de brume mais s’inquiéter avant du retour d’une amie, elle a eu la gentillesse de me répondre, je l’ai découvert ce matin, surtout elle m’a demandé comment allait la « fille » d’Erbalunga, ça a été l’étincelle du jour, ça me plaît bien d’être cette « fille » là, de plonger dans l’album du dernier séjour, de contempler cette aube étrange comme un feu sur la mer, d’ouvrir la fenêtre sur la chaleur qu’il peut y faire dès le matin au mois de juin.

jusqu’au jour tiède

Erbalunga

à l’hôtel Mattei, recroquevillée sur un lit de camp, la nuit tapie dans les angles, la litanie de cauchemars à voix haute de l’aïeule

sur l’avant-bras l’empreinte des vagues du velours vert et rassurant, le nez réfugié dans le pli moite du coude

un vrai silence, un silence de doutes, d’ombres, puis le bruissement du peuplier, le vent se lève qui fait claquer les filins sur les mâts, l’impression confuse que l’endroit est hanté 

accrochée à la clarté du phare, son balai lent qui veille, l’odeur rance des armoires en tissu plastifié

une chambre hors du temps, minérale, froide comme une église, malgré les couches de vêtements les chaussettes superposées le poids lourd d’une couverture de laine rêche, le froid

un parfum de bois chaud dans la soupente aux lambris blancs, le déchirement brutal de l’orage, guetter la pluie sur la fenêtre de toit

un courant d’air, une porte claque, se convaincre d’une présence étrangère dans la chambre voisine, de bruits de pas, l’effroi grandissant 

la pesanteur, des voix basses et lointaines, des relents de cuisine, au bord du lit prête à se laisser glisser vers le sol pour échapper à la chaleur

se réveiller par intermittence, suivre les fissures, observer les changements du ciel à travers les jalousies, jusqu’au jour tiède 

la rumeur continue des vagues en contrebas, la douceur des courbes blanchies à la chaud entre murs et plafond, l’éclat des rideaux rouges percés de soleil

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été

le goût de l’eau

ile d'Elbe

l’île d’Elbe

d’où me vient ce goût de l’eau je dis l’eau c’est la mer le goût de la mer le goût au sens propre même boire la tasse ça me plaisait le goût du sel dessus le sucre d’une boule coco aussi sa force la mer comme elle apaise comme elle berce noie le goût des larmes comme elle ploie sous la lune sa pulsation d’un geste elle te soulève un vertige à l’envers jouer de ses emportements en lente dérive et puis la promesse qu’à l’aube scintillante elle te fait doucement à l’oreille elle te susurre un jour c’est par la mer tu verras qu’il ressurgira

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été

silent show

Je découvre Silent show, une installation immersive de Cecile Bart, au musée Chagall de Nice. Des images de films en noir et blanc projetées sur des tableaux-écrans transparent montrent des gens qui dansent, il n’y a pas de bande-son, le silence laisse toute la place au mouvement. Une scène me retient captive, extraite d’un film de Pasolini que je n’ai pas vu, Uccellacci e uccellini. Un groupe danse, une chorégraphie presque marchée, le cadre assez serré ne montre pas le visage des acteurs, seulement leurs corps en mouvement. Dans un plan de coupe un autre jeune homme danse seul, à un rythme beaucoup plus rapide. Je crois qu’un instant j’ai pensé que lorsque mon père dansait — on me l’a raconté quand j’ai mené l’enquête, mon père adorait danser, c’était un excellent danseur, une pile, et vraiment s’il y a une chose que je ne parviens pas à imaginer c’est son corps en mouvement — sans doute il dansait un peu comme ce jeune homme. Le noir et blanc, le silence mais surtout l’époque du tournage, ça donnait corps à l’illusion. J’ai filmé ce court extrait avec mon téléphone, pour garder une trace de cette rencontre. C’était une étrange rencontre, et l’émotion de voir ainsi mon père danser, et le silence qui s’impose.