cette chanson

cette chanson — souviens toi — sa mélodie lancinante semblait flotter entre deux mondes, à présent tiens-toi là debout dans la chaleur du plateau, au bord du ciel, du vide immense, tutoie la peur, souffle ces mots, On dit ça, fais les tiens, suspends-les dans l’espace, enhardis toi, abandonne ce simulacre de sourire, si tu souris c’est avec tes yeux, ne sais-tu pas allumer un sourire dans ton regard ? traverse, avance encore, creuse le silence, c’est ta voix, la lumière — sa chaleur dorée qui te porte au-dessus du vide — engage ventre cuisses poitrine, laisse venir, épuise le verbe, tu es là, ce qui s’écrit n’a aucune importance, oublie les mots, souviens toi seulement de leur écho, des silences, écoute, rejoins l’obscur, l’abîme, fraye l’absence, tu te tiens là sur le seuil de votre histoire, approche toi de son regard, vois son sourire — c’était cela sourire avec les yeux — si le sol se dérobe : cède, tu seras juste, si dans la chute lente ton genou te fait mal oublie ce que tu y as enfoui, sa mémoire d’os, et, depuis l’effondrement rêve sa voix, empare-toi du vide dévorant, hante-le, frôle le vertige, tends-lui la main dans la distance abrégée, chante. Et quand ce sera fini, quand tu pleureras dans la loge d’avoir croisé son sourire dans le noir de la salle, le front brûlant dans tes bras repliés, dis-lui l’éblouissement, dis-lui qu’il n’oublie pas non plus de l’embrasser, peut-être sera-t-elle encore endormie, dis-lui aussi que le ciel est sans issue.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

labyrinthe

Cretto di Burri, mai 2018

Je n’ai pas le sens de l’orientation, je n’ai jamais compris cette histoire de repères visuels, pas que je sois stupide, je vois bien de quoi on parle, mais je ne sais pas comment m’attacher au fait qu’il y a là un pressing ou une façade particulière au coin de la rue, je préfère attraper le visage des passants, la sensation de l’air, la couleur du ciel. J’appréhende la ville par son tracé, vue d’en haut, avant de m’aventurer j’en étudie le plan pour mémoriser les grands axes, je fais l’impasse sur les petites rues adjacentes dont je ne peux mémoriser les noms — surtout si je suis à l’étranger — très souvent cela m’oblige à interpeler les habitants, ce qui m’amuse, surtout au Japon où encore aujourd’hui peu de personnes maîtrisent l’anglais, mais leur politesse est telle qu’ils prennent le temps de vous escorter là où vous souhaitez aller, et si par malchance ils n’identifient pas l’endroit ils s’excusent et s’éloignent avec une humilité désarmante. Je suis affligée de la même incapacité à l’intérieur d’un bâtiment, combien de fois je me suis perdue dans les couloirs de collèges et lycées — avec cette manie du voyage de ma mère j’en ai changé trop souvent — la même crainte renouvelée chaque année, je ne m’en sortais qu’en suivant les élèves repérés en classe le premier jour, gare au demi groupe, je risquais de ne pas me retrouver dans le bon cours de langue, j’en rêve encore. À cette défaillance se lie une peur très forte d’abandon, réveillée brutalement en Sicile, le jour où nous sommes venus découvrir le Cretto di Burri avec Philippe. C’est en mai, il fait un temps merveilleux, l’œuvre se dresse monumentale sur les ruines de l’ancienne Gibellina dévastée par un tremblement de terre en 1968. Le site est partiellement fermé pour travaux de rénovation, on en blanchit les surfaces brunies par le temps. Nous franchissons allègrement le ruban rouge et blanc, nous avançons dans le labyrinthe sous un soleil déjà chaud. Les blocs mesurent plus d’un mètre soixante de hauteur, nous dérobent aux regards. On entend revenir en écho les voix d’un petit groupe sur une colline au loin et le moteur d’un drone qui survole l’œuvre, sa présence m’agace un peu, sommes nous surveillés ? Très vite tu as envie d’aller plus loin, plus haut, faire des images, moi je me sens mal à l’aise, pas tellement envie de transgresser davantage, et puis il fait chaud, je ne parviens pas à photographier le lieu, je préfère me coller à l’ombre maigre d’une paroi, tu me promets de ne pas t’éloigner plus de dix minutes, je t’attends, je ne bouge pas. La chaleur, le bruit léger du moteur, les palabres du groupe au loin, je me laisse petit à petit gagner par une vague inquiétude, le temps s’étire, je consulte l’heure sur mon téléphone, incapable d’imaginer depuis combien de temps tu t’es absenté, je t’appelle, tu ne me réponds pas, j’attends, une minute d’éternité, t’appelle encore, rien, seulement le bourdonnement du drone et les voix sur la colline qui me narguent, j’appelle, crie ton prénom, c’est insupportable à la fin que tu ne me répondes pas. J’élabore un scénario catastrophe comme je sais si bien le faire, avec cette chaleur tu as peut-être fait un malaise, ou tu seras tombé du haut d’un bloc où tu auras eu l’audace de grimper, mais je n’ose pas bouger. Je t’appelle encore en me jurant que c’est la dernière fois, qu’il faudra après partir à ta recherche. Je me cramponne au ciment blanc, quand finalement tu surgis d’une venelle, tu me cherchais, tu as crié mon nom, tu ne m’entendais pas ? Non, moi aussi je t’ai appelé, dix fois, nous finissons par admettre que nos cris ont été capturés par les murs de ciment. Nous redescendons à travers le labyrinthe jusqu’à rejoindre la route en contrebas, je suis encore emprise de peur et de dépit, en colère contre toi et ma capacité à dramatiser, mon manquement à cet endroit envoûtant. La beauté apaisée du Cretto est bien réelle, mais je crains qu’elle ne soit à jamais entachée de cette frayeur que j’ai eu de te perdre.

Cretto di Burri, mai 2018

Photographies de Philippe Diaz

mardi gras

Comme trop souvent je n’ai aucune idée de ce qu’est devenue la photographie originale, je me contente des noirs et blancs surexposés d’une photocopie laser. C’est mardi gras, le carnaval de Granville, un évènement qui compte dans la région. Je n’en ai aucun souvenir, ni de la fête, ni de la foule, ni du défilé, je ne me souviens de rien mais reste cette image où je me tiens craintive entre mes aînés masqués, devant l’ombre mystérieuse du photographe. Je crois que je pourrais compter sur les doigts d’une main les photos de nous trois réunis, une ou deux d’Algérie où je suis minuscule, nous trois assis sur le canapé fleuri de l’appartement du boulevard Bessières où nous nous sommes installés en rentrant en France et celle-ci, prise sur le parking du port de plaisance de Granville, mon frère à tête de singe — à cette époque il recouvrait ses brouillons de dessins de primates auxquels il vouait une passion aussi forte que pour les avions, ma sœur mutine derrière son loup et son éventail immense, moi et ma capeline de Laura Ingalls, une de mes héroïnes d’enfance — fille de pionniers quittant le Wisconsin pour l’Ouest — dont je dévorais passionnément les aventures en sept tomes colorés. En regardant cette photographie je me souviens surtout des gestes de ma mère, elle aimait nous maquiller — elle avait un temps été esthéticienne — elle utilisait pour les cils un mascara compact de la marque Lancaster, comme une rondelle de gouache dans sa palette qu’il fallait humidifier avant de l’appliquer, Ouvre les yeux, Fixe un point, la brosse en allers retours qui allongeait nos cils de gosses. Je la vois fourrant le sous-pull de mon frère de petit linge pour lui fabriquer sa carrure d’homme singe, je me souviens de sa main qu’elle passait sous l’eau froide pour écraser brusquement nos épis, et de son regard alors plein d’admiration possessive.

premier jour

Aube, Erbalunga

Pour la première fois je ne venais pas en Corse en famille, j’aimais l’odeur du tarmac de Poretta, je m’arrêtais légère au creux de ce virage traversé si souvent à l’arrière de voitures enfumées de tabac blond, en amont de la marine d’Erbalunga. De la route on ne devine pas la beauté du lieu, elle se révèle derrière la maison bâtie sur une langue rocheuse. La façade s’ouvre au levant sur une terrasse en surplomb d’un jardin arboré — un abricotier, des pins, des aloès, des herbes ensauvagées que je ne sais nommer — qui descend en espalier jusqu’à la mer. Au sud les marines s’enchaînent jusqu’à la ville, une langue de terre se devine au loin, au nord une première crique surmontée d’une maison d’américain, puis les façades d’Erbalunga posées sur l’eau jusqu’à la tour génoise en ruines. Je n’ai pas senti glisser le jour, occupée à chasser l’air confiné de la chambre, défaire mon sac, faire mon lit, m’accoutumer à la circulation dans la maison, repérer les îles sur l’horizon, Capraia, Elbe, Montecristo, sentir les premiers assauts de souvenirs vacillants. C’était juin, je me suis réveillée à l’aube, j’entendais le ressac de la mer et le chant vif des grives et des sittelles filtrant par les jours des fenêtres fatiguées. À travers les jalousies perçait une faible lueur qui m’appelait au dehors, je suis sortie doucement de la chambre — la maison dormait encore — j’ai traversé le séjour, goûtant le mat frais des tomettes, l’odeur de poussière rance jusqu’à la porte vitrée qui ouvrait sur la terrasse, j’ai pris appui sur la balustrade en métal blanc, je me croyais sur le pont d’un navire qui se détacherait lentement de la terre. Le paysage se resserrait tout autour, de l’index je pouvais toucher l’horizon désert, l’Elbe adoucie de brume, la tour génoise ébréchée, les silhouettes étranges des agaves au pied du palazzu à l’entrée du village. Je pouvais entendre bruisser les feuillages engourdis de la fraîcheur de la nuit, le clapotis de l’eau sur les rochers en contrebas, un léger voile orange se formait au dessus de la mer, c’était juste avant le grand incendie. Les oiseaux se sont tus soudainement, il fallait faire place au soleil. Il apparu, une goutte de métal en fusion rejetée par la mer, il a soulevé avec lui les nuages gris comme des cendres lourdes, l’ardoise du ciel céda au rose, alors j’ai réalisé que c’était la première fois que je voyais le soleil se lever au dessus de la mer, ces couleurs je les connaissais d’avoir vu souvent le couchant sur la Manche ou même de l’autre côté de l’île, mais une aurore sur la mer c’était bien la première fois. J’ai été surprise par la tiédeur de l’air qui d’emblée s’est imposée, avec elle des souvenirs d’étés trop chauds, d’ennui brûlant, l’odeur des feux, ces frôlements d’enfance. Le vent s’est levé, creusant mollement la surface de la mer, je flottais dans un temps suspendu, dans la chaleur surprenante du matin, m’obstinais à scruter le miroir de l’eau, à m’éblouir en quête de mémoire, jusqu’à faire surgir les visions hallucinées de silhouettes aimantes, leurs regards doux et sombres, leurs sourires radieux. C’est à ce moment qu’un scintillement entre la dentelle des arbres m’a aveuglée, j’ai dû fermer les yeux, le ciel blanchissait déjà et son reflet sur la mer faisait silence.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

ici, là

Pointe de Carolles. Ici la falaise prête ses flancs granitiques au vent d’ouest. Sagesse millénaire assoupie sur le sable, courbes érodées de patience, monstre immense qui n’effraie plus personne, masse brune en frontière apaisante. De loin caresser son pelage de bruyères, d’ajoncs, de genêts et de prunelliers, sa beauté native comme l’origine du monde, le petit chant du Lude en arrière, ses grottes secrètes, ses refuges amoureux, ses failles silencieuses, au-delà un continent de sables mouvants, le galop de la marée, l’autre bout du monde.

Plage d’Edenville. Là, sur le sable, une laisse de mer, vrac de varech épais et parfumé abandonné par la dernière marée. Depuis la digue une créature hybride rejetée par la mer retient son souffle, soulève le ventre, dans ses entrailles matières et temps enchevêtrés, encombrement de coquillages, bouts de ficelles, carapaces, os de seiche, fragments de bois flotté grisés de sel, entre ses griffes brunes, pêle-mêle, miettes de plastiques colorés, bris de verres, œufs de raie, broyat de charognes invisibles, filaments luisants de filets de pêche synthétiques, ponte de bulots, laitue effilochée, capsule temporelle d’où s’échappent des puces de mer à la poursuite de leur existence mystérieuse.

Pêcherie des Grands Bras, Jullouville. Elle ne se découvre qu’à marée basse, plantée dans l’estran humide, la pointe de son V immense tournée vers le large, ses deux bras de pierres frangés d’algues grands ouverts vers le rivage appellent maquereaux et crustacés pour les piéger à la porte. Plus haut dans la baie, d’autre pêcheries, comme une installation de sculptures monumentales. Depuis la falaise ce sont des oiseaux géants dans le ciel reflété par le luisant, des oiseaux pétrifiés par une mer impérieuse.

L’estran, Edenville. Aux grandes marées la mer s’éloigne au point de découvrir cette partie de l’estran ridulée de houle. Franchir d’abord un plat pays de sable et de plis, suivre les ruisselets happés par le large — ils sont des fleuves vus du ciels — dans les estuaires jouer les orpailleurs, chasseurs de nacres et autres pépites, approcher les oscillations, à l’or sablonneux se mêle une vase grise, l’écume verdâtre. Ici le sable est plus doux, presque visqueux sur la fermeté des ridules, sous les pieds on croirait des os. Il est dit que là, dessous la grève pâle, se dressait une immense forêt qu’un raz de marée aurait ensevelie, je marcherais alors à la cîme de chênes millénaires ? 

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

la belle équipe

Revenir à La belle équipe en quête d’images pour préparer un montage en hommage à Martine, là où nous nous sommes rencontrées en septembre. En réalité nous nous étions rencontrées pendant l’été, elle avait réagi à l’un de mes textes, elle y avait décelé matière à histoire, c’était une porte que j’ouvrais sur le conte mais je ne me sentais pas capable d’aller au-delà, je me souviens avoir hésité au cours de nos échanges, j’aurais aimé qu’elle s’en empare. Puis il y a eu cette proposition d’écriture Des mains, et nos textes publiés quasi simultanément sur le Tiers Livre, à évoquer chacune les mains de nos mères. Nous découvrons ensemble nos textes réciproques, nous nous étonnons de cette proximité, nous commençons des échanges plus soutenus, évoquons la possibilité de nous rencontrer dans la vraie vie. Le rendez-vous s’est lancé sur la page du groupe d’écriture, je me souviens de ma petite peur à voir d’autres membres de l’atelier participer à la conversation, intimidée que ça puisse prendre l’allure de grandes retrouvailles, finalement les contraintes d’emploi du temps ont pris le dessus, avec Xavier et Thibaut nous nous retrouverons à quatre. Un moment important, porté par la générosité de Martine, la chaleur inhabituelle de septembre, les boissons pétillantes, la confiance que nous nous sommes accordée, là, à la terrasse de son café fétiche, La belle équipe. Nous avons évoqué nos parcours, nos projets d’écriture, nos empêchements, nos envies, le temps a glissé, nous nous sommes promis de recommencer, bientôt. Reconfinement. Automne. Hiver. Apprendre brutalement la disparition de Martine, ne pas y croire. Aujourd’hui je me décide à revenir à La belle équipe. Sauf que le bistrot ne fait plus que de la vente à emporter. Sauf qu’il fait gris et froid, que c’est pas un temps à photographier. Deux jeunes femmes se tiennent derrière les tables garnies de bouquets et de menus, elles m’interpellent, je leur demande si je peux faire quelques photos, elles m’opposent qu’elles doivent demander au patron, qui n’est pas là, je regarde les chaises vides rangées sous l’auvent de la terrasse, m’autorise, rêve au printemps, de la terrasse ouverte, de comment y revenir, sans Martine.

la regarder

Surpris par l’immobilité de son corps, tu la regarderais dormir des heures durant dans le matin désœuvré, la regarder, son visage abandonné, inédit de sagesse, une promesse confiée au silence, une première fois, flâner silencieusement sur la rondeur de sa joue, le grain de peau brune, épier ses traits détendus, éclairés par le jour fragile perçant à travers les rideaux verts, la regarder, faire le point sur son profil net et tendre, l’orbite ombrée frangée de cils charbonneux, l’arrête à peine busquée du nez, la bouche pleine, presque tendue, bouche douce de terra cotta, bouche aimante, émouvante, la chambre s’emplit d’un air tiède, épais, tu hésites, de l’index tu longes son profil, sa lèvre inférieure, le renflement juste en-dessous, maintenant tu te détaches du matelas, te penches sur elle, tu contemples l’ovale de son visage presque enfantin voilé de songes, ses pommettes délicatement saillantes, tu embrasses ses yeux fermés, tu guettes le tressaillement de ses paupières avant le réveil, l’ouverture en amande, à présent elle te regarde, d’un beau regard brun, surpris, puis grave, l’air se fige, vous restez immobile un long moment, vos regards se heurtent dans l’espace flou entre vous, puis elle soulève le sourcil gauche, elle pose ses paumes contre son visage, comme une enfant elle se cache, vous riez, tu te laisses glisser de l’autre côté de son corps, fouisses son cou, l’odeur ambrée de ses cheveux, tes mains s’enfoncent dans leur masse brune et soyeuse, maintenant tu t’écartes pour la regarder encore, la lumière est plus forte, dans le contrejour, son visage s’efface, réveillé seulement par l’éclat des prunelles, tu devines le sourire brillant, ses dents bien rangées, tu respires son souffle, sa pulsation douce, alors sa main enveloppe ta mâchoire bleue de barbe naissante, son visage s’approche brutalement du tien, ses lèvres effleurent le grain de beauté que tu as sur le menton, vos nez se cherchent, se frôlent, se chamaillent, battement de cils, joue contre joue, moites, voilà sa bouche qui s’ouvre sur ta bouche.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

gris

Le gris doux d’une pierrette glissée au fond des poches le gris tiède et lisse sa rondeur contre ma paume le gris est une ruine d’enfance timide rejetée à la mer le gris est un renoncement un morceau de ciel abandonné sur la route une inquiétude le gris chuchote des secrets sous les nuages froissés me caresse les joues en bruine fine le gris est une chanson triste un battement lent une rumeur une image dérobée le gris couche nos ombres frileuses dans le sable remue la neige s’appesantit sur la ville le gris rôde souffle rampe le gris du pont de la rue de l’Aqueduc le gris du Paris Melun son odeur fade de fer humide le gris des volutes dans les voitures fumeurs et la chaleur du chauffage qui alourdit nos jambes sous le vinyle fauve des banquettes le gris de mes lèvres dans la lumière orange des tunnels autoroutiers le gris infini le gris de l’inconnu d’une langue étrangère le gris des jours indolores de nos étreintes paresseuses du ruissellement sur l’émail le gris est le ferment des corps cachés dessous les pierres — on ne devrait mourir qu’en hiver sous le gris soyeux du ciel — le gris d’une poignée de terre sourde entre mes doigts serrés le gris aveugle absorbe oublie le gris est un sommeil léger une mémoire fanée un doute un temps trouble le gris est une maison perdue une chambre noire une fenêtre le gris des rideaux pendus derrière la vitre fêlée des murs nus l’abrupt le gris mord la poussière le gris est un espace immobile un rien ton absence le gris efface tendrement les morts le gris est une mise en garde au-dessus de la mer le gris dépayse tout autour rétrécit l’île à l’horizon le gris a le goût d’une vague amère le gris éparpille ses cendres efface l’écorce des arbres le gris partage le silence des âmes enfouies le gris déterre mes fantômes drapés de brume révèle leur peau d’argile dans le grain argentique d’une photographie le gris fatigue comme vivre le gris est une nuit blanche irrésolue un écho mat une heure qui n’existe pas le gris folâtre dans le profond des rêves chiffonnés le gris vacille hésite incrédule le gris réveille le souvenir de ta voix bruisse dans l’obscurité le gris est une attente le gris coule comme une ivresse le gris me renverse comme une incertitude. 

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

sous un vent calme

Montlhéry, 1961

Les doubles rideaux peinent à assombrir la chambre chargée d’un air lourd, tu te déshabilles en gestes prudents, tu poses un par un tes vêtements sur le fauteuil Voltaire, tu ouvres ton lit, tu te couches sur le dos, la douleur t’accorde quelques secondes de répit sous la fraîcheur des draps, tu fermes les yeux en quête d’obscurité, fermer les yeux et disparaître, fermer les yeux, éloigner le monstre, tu respires profondément, tu voudrais remplir ta tête avec de l’air, repousser ces longues aiguilles qui fouillent ta nuque et te donnent la nausée. Il y a les voix blanches de Pierrot et Pauline qui te parviennent depuis le salon, elles sont mignonnes à chuchoter, ça ne leur ressemble pas, maintenant tu voudrais juste que le jour tombe, tu voudrais de l’eau autour, tu pourrais te laisser flotter comme un enfant puis chavirer dans l’onde tiède, tu oublierais la douleur intenable. Tu entends les voitures qui passent au pied de la fenêtre mais aussi une circulation plus lointaine et régulière, tu longes mentalement les murs de la chambre, tes doigts effleurent la tapisserie, tu contournes les obstacles — la commode le fauteuil la lampe le chevet le lit l’armoire — la porte déjà, alors tu recommences cette ronde lente jusqu’au sommeil. Tu ne sais pas combien de temps tu t’es assoupi — Pierrot dort à tes côtés — paupières mi closes tu observes les particules de poussière scintillantes dans le rai de lumière qui pénètre la chambre par la porte entrebâillée, elles dansent, tourbillonnent mollement, te narguent comme les invitées d’une fête clandestine et muette à laquelle tu n’es pas convié. Sur le mur qui te fait face tu devines dans la pénombre — sans doute parce que tu en connais désormais l’emplacement exact — la masse sombre et trapue de la commode en merisier, la courbe du fauteuil voltaire, la silhouette intrigante de la lampe tripode et derrière le drapé des doubles rideaux les montants de la fenêtre qui ondulent faiblement. Il y a les phares de voitures qui illuminent la rue, ils projettent sur le plafond des ombres abstraites et mouvantes comme des nuages que tu ne reconnais pas, pourtant ce ciel intérieur tu es certain de l’avoir observé déjà, une image d’enfance qui t’entête, tu creuses obstinément ta pensée vide, ta main s’agace dans l’air comme pour lui donner corps mais la douleur prend trop de place. Il y a tout contre toi la chaleur enveloppante de Pierrot, elle a enroulé une de ses jambes autour de tes cuisses, elle a posé un bras sur ton torse comme si elle craignait que tu t’échappes, en ton for intérieur tu souris, je n’ai même pas la force de sourire, comment pourrais-je m’enfuir ? Il y a encore quelques mouvements dans le salon puis le rai de lumière s’efface, les particules sombrent dans la nuit, Pauline s’est couchée, tu écoutes la respiration régulière de Pierrot, tu aspires l’air tiède de son haleine contre ton épaule, tu essaies de caler ton souffle sur le sien mais le sang te bat les tempes, ta gorge se serre, les vibrations de la Gordini te traversent, le bras de Pierrot s’alourdit sur ta poitrine, tu recomposes la douceur de son visage gourmand, tu imagines la caresse de ces longs cils en baiser papillon qui t’apaise. Maintenant tu te souviens cette nuit où tu avais pu observer ce ciel de nuages sombres, c’était durant l’été 1940, dans la maison de Saint-Étienne-de-Chomeil prêtée par la mairie, vous vous y étiez réfugiés en famille pendant l’exode, tu partageais avec ta sœur Claude une grande chambre à l’étage, peuplée de bruits inquiétants, pluie de sable entre les murs air sifflotant dessous les portes sols crépitants. Un soir de pleine lune la clarté du dehors projetait au plafond l’ombre des arbres agités par le vent, tu craignais de voir surgir un des junkers sillonnant le ciel au-dessus de vos têtes pendant le long voyage qui vous avait conduit dans le Cantal, tu avais rejoint le lit de ta sœur assoupie, seule sa respiration régulière te rassurait et tu avais fini par dormir à ton tour. Délivré du souvenir ton corps abruti de migraine cède, tu plonges dans une nuit longue, noire, sans rêve. C’est le vrombissement de la Gordini qui te réveille, il te faut quelques instants pour comprendre l’espace autour, à travers les rideaux verts le jour perce timidement l’obscurité, éclairant à peine la tapisserie fleurie, la commode, le fauteuil, la lampe à trois pieds, tu es bien dans la chambre de Corbera couché dans le lit, je suis vivant. Pierrot est endormie à tes côtés son visage presque d’enfant encore tourné vers toi, à cet instant tu penses au drame qu’elle t’a raconté, ce matin où les soldats sont venus arrêter Antoine, c’était dans cette même chambre, elle avait à peine quatre ans et partageait le lit avec ses sœurs, on leur avait ordonné de ne pas bouger, elles étaient restées clouées au matelas toutes les trois enfermées dans une peur immense et glacée, puis la porte de Corbera s’était refermée sur le bruit des bottes, et le silence s’est imposé autour du drame, depuis on a changé le lit, et la peur avec, tu te demandes si les murs de la chambre étaient déjà couverts de fleurs jaunes à cette époque-là. Tu reconnais le pas traînant de Pauline qui s’affaire dans la cuisine, tu comprends que c’est le bruit du moulin à café que tu prenais pour celui du moteur de la Gordini, tu regardes Pierrot et tu te retiens de lui caresser la joue, Je t’aime mon petit chat, dans la proximité sa rondeur mate apparaît comme un paysage, le premier plan flou d’un continent que tu pourrais explorer sans fin, alors tu voudrais te tourner sur le flanc, te blottir dans sa chaleur parfumée, l’envelopper à ton tour, mais aussitôt la névralgie se réveille, des images de l’accident resurgissent, c’est comme une accélération du temps dans la chambre immobile, tu t’efforces de reconstituer la scène mais tu ne sais plus, tu vois seulement défiler le ruban gris béton des gardes corps et après le choc le spectacle affligeant de la Gordini froissée comme un vieux mouchoir oublié. Pierrot chuchote, tu dors ? Sous le jour plus vigoureux la chambre s’éclaire progressivement, tu peux maintenant distinguer les bouquets sur le velours brun du voltaire, les grains de poussière reprennent leur existence tournoyante, il y a les babioles sur la commode, une photo de votre mariage encadrée d’un ovale en étain gravé, un flacon de parfum, quelques livres serrés entre deux grosses pierres de lauze, il y a sur les patères derrière la porte le peignoir satiné de Pierrot, son chandail blanc, il y a la voix lointaine et métallique de la radio dans la cuisine, il y a l’odeur du café qui se glisse dans la chambre. Tu te redresses dans le lit, sur le chevet ta montre intacte, Une saison amère de Steinbeck, le verre d’eau auquel tu n’as pratiquement pas touché, Pierrot pose un baiser brûlant sur son front, un café ça te fait envie ? Elle est déjà debout à ordonner ses mèches brunes, elle tire en vain sur le bas de sa nuisette, Pauline lui dira que c’est trop court, elle se drape dans le peignoir satiné, tu laisses le silence pour la regarder encore dans la douce clarté du matin, tu aimerais bien te lever pour la rejoindre et la serrer encore, mais la torpeur l’emporte, Oui mon petit chat, un café je veux bien. En quittant la pièce Pierrot laisse la porte largement ouverte, la lumière du couloir est comme une aube d’été qui pénètre la chambre, les fleurs de la tapisserie se colorent d’un ocre chaud, tu les regardes fixement, il n’y a pas un souffle d’air autour et pourtant il te semble bien qu’elles plient sous un vent calme.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

un ange passe

L’Annonciation, étude chromatique, Nina Diaz

Un lieu fragile, au bord de l’oubli, une lumière jaune depuis la cuisine révélerait ses couleurs de photo dénaturée, sépia, gris, orangeâtre. Dans l’espacement des murs flotteraient des lambeaux de peur. La peur de croiser le regard de la vitre fêlée du petit réduit. La peur de frôler l’ombre d’Antoine, ou pire celle des soldats des cauchemars de Pauline. La peur du petit couloir qu’on traverse à la hâte, baissant la tête pour éviter les visages d’ancêtres dansants sous cadres. Sur les murs du séjour il y aurait une tapisserie ornée de pivoines géantes en camaïeu d’ocres, rompue par le drapé des doubles rideaux. Un lustre vieillot éclairerait sur la table une nappe blanche, un compotier garni de frappes, des franges de mandarines coupées à la pointe du couteau. Au-dessus du damassé blanc des volutes de fumée envelopperait les visages. Tout le monde fumerait, l’homme à moustache et lunettes à l’air enjoué, l’homme frileux en peignoir beige dans son fauteuil voltaire, la femme qui froisse entre ses doigts un paquet de Gauloises bleues, la femme à peau mate qui se peint les ongles en se mordant la lèvre, une femme encore, plus longue et plus pâle, qui fumerait debout entre le buffet et la table, appuyée sur une chaise, des volutes ressortirait l’ovale de son visage aimant. On ne pourrait ignorer la masse sombre du buffet. Le buffet aux trésors, aux petits Lu. Le buffet brun et brillant. Le buffet chocolat. L’odeur du buffet. Une odeur de café, de cire, de miel de châtaignier. Le buffet, un pays. Au-dessus du buffet il y aurait la reproduction de l’Annonciation de Fra Angelico comme une fenêtre, ou plutôt une alcôve, une pièce secrète où se retrouveraient les fantômes. Un ange passe. Puis des jours. Puis des nuages. Puis décembre, dehors c’est la nuit. Un soir de Noël réchauffé de rires. Bazar de guirlandes et d’étoiles en papier doré. Dans les breloques suspendues il y a les reflets déformés de sourires larges, dans l’air ivre il y a des mains chargées de verres qui se soulèvent. On se réjouit du buffet recouvert d’assiettes en porcelaine chargées de lonzu, de tartines, de tranches de pulenta frites. On se réjouit de la grande famille réunie, oncles et tantes, cousins, cousines, chaque morceau de chaise, de vieux divan occupé, des genoux aussi. On se réjouit de rencontrer le nouveau prince de Pierrot, charmeur comme il faut, style cowboy à mèche argentée sur yeux bleus, grand, épaules solides, c’est bien pour les petits. Au pied des souliers cirés les fleurs fanées d’un jardin persan. Dans cette maison de poupée, cette boîte à chaussures remplie de monde, il y a une joie immense, l’ombre et les morts auront bien du mal à trouver leur place.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre