ce mouvement du cœur

Je reçois un message de Dodo, ils attendent des réfugiés ukrainiens d’un jour à l’autre, je devrais dormir sur le canapé lors des retrouvailles prévues en avril pour la dispersion des cendres de Claude. Ce sera — comme elle me l’écrit — un week-end de Pâques bien particulier.

Derrière la baie vitrée, à l’étage, le jeune homme qui nous fait signe, au bout de quelques pas Alice pense que c’est surement un ami du lycée. Souvent elle croit reconnaitre des connaissances dans la rue, souvent elle se trompe, pour ça qu’elle n’a pas répondu au signe du jeune homme. Elle finit par envoyer un message à l’ami perdu de vue, ce n’était pas lui. Je me réjouis silencieusement de ce moment de confusion qui l’a poussée à contacter l’ami, l’envie de renouer les fils, c’est presque maladif chez moi.

Je retrouve G en bas de son bureau, dans un de ces beaux passages du faubourg, à deux pas de mon atelier. Elle me tend un sac empli de confiseries délicieuses rapportées du Liban, je la serre furtivement dans mes bras, nous prendrons le temps à mon retour. Le froid glacial, le bleu intense, des nouvelles que je ne comprends pas. Le soir je glisse quelques confiseries dans la valise pour Marseille.

Gare de Lyon, galerie des fresques, nous marchons vite, j’aperçois un drapeau ukrainien, je devine après les familles rassemblées autour, mon cœur se serre, tristesse, impuissance, confusion. À Marseille nous logeons au sommet d’un immeuble, en haut d’une colline, la ville se déploie sous une lumière presque crue. Dans la bibliothèque il y a le Lambeaux de Juliet, des mois que je ne l’ai plus ouvert.

Avant d’entrer au Dugo, Philippe jette un œil dans la salle, chaque fois il retrouve ici une connaissance, le hasard. Cette fois, près du bar, Emmanuel Salinger déjeune, seul, mais nous ne le connaissons pas vraiment. En attendant Nina au bout du quai, je me demande si les parents de Philippe ont toujours ce mouvement du cœur quand nous venons les voir.

Nous montons dans le mini bus qui va de Montredon à Callelongue, le chauffeur plaisante avec la seule autre passagère, une vieille femme, son cabas chargé de courses, il la connait bien, des années qu’elle prend ce bus plusieurs fois par semaine. Avant le dernier virage il nous prévient, C’est le moment de sortir l’appareil photo, il y a là une de ces lumières, il fredonne la chanson de Trenet.

Après le départ de Nina, nous déjeunons, traînons un peu en ville, puis nous rentrons à l’appartement par un nouveau chemin — j’aime ces moments trop rares où nous tentons de nous perdre. Le temps tourne, la ville perd ses notes chaudes. Puis la nuit tombe, partout des lumières, curieux comme cette ville me rappelle toutes les autres villes, sans doute pour ça que je l’aime tant, cette fois je pense à San Francisco.

dans le silence démuni

Je lui envoie un texto pour savoir si elle dort non pourquoi ça te dit un café au soleil ? Le ciel était d’un bleu intense, le monde semblait encore normal mais me revenait quelque chose du 14 novembre, bloqué dans l’air froid.

Avec Philippe et Alice nous traversons le Jardin des plantes, tout Paris est là non ? La masse jaune du mimosa m’attire, sentir les vagues poudrées, anisées, observer longtemps les moucherons qui volent dans la lumière, j’envoie cette photo à Anne-Marie. Le lendemain elle m’écrit qu’elle était aussi au Jardin des plantes, nous aurions pu nous y croiser, elle a photographié des perruches amoureuses, elle dit que ça ne pèse pas lourd contre les bombes mais ça met le cœur en joie.

Catherine S m’écrit, à la lecture d’un fragment de Comanche où j’évoque la pellicule silencieuse alors que tu t’adresses au caméraman. Elle me suggère de faire appel au monde des sourds, que peut-être quelqu’un pourrait lire sur tes lèvres. Je suis très émue que sa pensée rencontre la mienne, j’avais silencieusement formulé l’idée, puis avais renoncé, tu dis peut-être trois mots, dans le contexte peut-être rien d’essentiel mais je ne veux rien écarter.

C’est comme un poids mort, poitrine lourde. On entend le mot sidération. Je pense à ces mots stupides qu’on nous balançait dans l’enfance, On voit que tu n’as pas connu la guerre. Je pense à mes morts, je ne me repose pas sur eux, je n’attends pas de réponse, pas de réconfort, je les fais me rejoindre. Sidération c’est quand mes morts me rejoignent, et que je peux lire l’incrédulité sur leurs visages.

Nous allons chez Dishny au prétexte de fêter l’anniversaire de Philippe, je découvre que la fresque de la plage sri-lankaise qui décorait la salle a disparu, Alice me dit que ça fait des mois, je sens monter une nostalgie sourde. Je ne peux m’empêcher de penser que cette plage va disparaître pour de vrai.

Cet amour du bleu, c’est nouveau, mais le bruit de la mer il y a longtemps que je l’aime.

N s’inquiète de la puissance de l’arme nucléaire russe, je lui dit qu’elle peut aussi lire le rapport du GIEC, je m’en veux aussitôt d’ironiser. M nous console, le prix d’un chocolat chaud à Guingamp est dérisoire. J’attends que le mat du ciel cède à la lumière, dans le silence démuni j’attends, je ferais bien de me taire.

ses forces broyeuses qui nous sidèrent

Je me déshabille, au lieu de poser mes vêtements sur le fauteuil à la sortie de notre chambre minuscule j’en fais une sorte de boule sur mon lit, j’aime leur poids sur mes pieds une fois dans le lit, présence presque animale.

Un dimanche en famille, les parents de Philippe nous ont rejoint, un vrai dimanche avec des coupes pétillantes, Nina a cuisiné, on a rit, joué aux cartes, on oublie le temps.

Je lui dis au revoir, je m’habitue enfin. Le soir en vélo un air de tempête, je prends de la vitesse pour lutter contre la pression du vent, le froid entre dans mes tympans.

J’écoute la Symphonie du Nouveau monde de Dvořák, mon cœur se serre, peur de ces bruits de bottes.

La perspective des journées d’Évry me réjouit et m’effraye un peu, impression de sauter d’un plongeoir un peu trop haut, mais il y a les présences amies, il y a que le projet est hautement enthousiasmant, et je serais — si je ne me perds pas en route — libérée de Comanche.

Je m’étais dit Demain matin je prendrais mon temps, Philippe ne travaillait pas, m’avait demandé de le réveiller, à l’heure dite j’ai hésité, je me suis dit que le plus tard possible serait le mieux. Je me suis laissée tomber sur le lit, il s’est retourné m’a regardée Ça va ? Poutine a déclaré la guerre à l’Ukraine. Sur le chemin de l’atelier je me suis arrêtée devant le canal — longtemps contempler le scintillement. J’ai fait je crois cinquante photos des taches de lumière dansant sur l’eau.

c’était l’aube. traversait le long ciel de nuit somnambule. frôlait le sommet des arbres dénudés. c’était l’aube. ne dormirait pas, le rideau écarté, l’ombre. l’aube son silence, un reflet de lune, le merveilleux d’enfance… extrait de ma participation pour la revue Les Villes en voix — texte image. Françoise Breton qui m’y a invité écrit : L’art consolateur et résistant, c’est peut-être encore une façon d’avancer dans ce monde cocagne, ses forces broyeuses qui nous sidèrent…

la beauté mystérieuse des images

Nina arrive sur la pointe des pieds, plus tôt qu’à l’heure annoncée, son goût de la surprise, son léger désappointement.
Dépasser la forêt de sapins échoués sur le trottoir, derniers cadavres de Noël parfois drapés encore de leurs linceuls dorés.
Devant la mercerie de la rue faubourg Saint Martin un chien loup blanc, l’impression que nos regards se croisent, qu’il était prêt à me dire quelque chose, une photo aurait surement tout effacé.
Le type est devenu fou, il hurlait que lui aussi il bossait, que l’autre aurait pu se garer ailleurs et l’autre craquait dans le camion avec son diable, il hurlait aussi — j’ai fini c’est bon là, je suis en train de ranger — je ne me souviens pas vraiment des mots mais c’était d’une violence inouïe les cris, et triste ces hommes qui devenaient fous.
Ma cousine m’écrit de Belgique, elle a fait du rangement, a trouvé un livre de Peter Townsend, signé et dédicacé à mon père en 1959, il y a évidement une note de ma grand-mère, ce livre m’a été confié par Roland et je l’ai conservé précieusement ; le parcours de temps à autre. L’absence du je dans la deuxième proposition me touche. Elle me dit que bien sûr elle le met de côté pour moi, qu’elle ne pense pas forcément trouver d’autres trésors de ce type, mais qu’elle reste vigilante. Je ne peux m’empêcher d’imaginer la rencontre des pilotes dans une librairie du Cap Bénat, les yeux brillants de mon père.
Comanche — impression que parfois je suis à côté, que j’assèche la langue. Heureusement tenue par mes publications sur le blog, peut-être que ça ne tiendra pas à la fin, mais c’est la seule issue pour le moment.

C’est le cadeau qu’elle m’a fait à Noël, un petit sténopé en carton, nous ferons des photos ensemble, je te montrerais. Le covid nous a rattrapé, j’ai attendu son retour pour que prenions le temps de faire ensemble des portraits. La pause longue, la sensation de ses cheveux contre ma joue, le temps du révélateur dans l’obscurité de la salle de bain, l’odeur des produits, la déception des négatifs, et puis sur photoshop inverser les valeurs, découvrir la beauté mystérieuse des images, presque magique. Parfois je suis surprise par ce surgissement dans l’écriture, je ne crois pas qu’il y ait une magie de l’écriture mais il y a cette part de mystère, révélation, qui me transporte. Ce temps d’attente, d’obscurité c’est ça qu’il faudrait retrouver, peut-être que je suis trop sûre de moi finalement.

j’ai loupé le ciel sans lune

Réaliser trop tard qu’il fera nuit, que le Jardin des plantes sera fermé. Retrouvailles avec Nathalie et Clarence autour de la lecture de Bruno et Florence, très rare que j’écoute lire, je trouve ça très stimulant. Rentrer à pied, le vin rouge m’a donné faim, j’achète une crêpe au sucre sur le boulevard Richard Lenoir, je me souviens de celleux qui dansaient là un soir en septembre, le soir où Nina était arrivée à Catane, où nous avions mangé des crêpes avec Gracia et Milène.

J’ai des idées de vidéos, je les note, je dois me former, surtout trouver du temps. Maintenant je comprends ce que ça veut dire, quand il me disait C’est tout ou rien, si j’arrête tout s’arrête.

C’est l’anniversaire de la mort de mon père, cinquante ans aujourd’hui, comme me l’écrit Alex, presque une vie. Il m’écrit aussi comme cela lui semble si proche, comme mon travail permet de transformer sa douleur en douce nostalgie, ce rapprochement me réconforte, donne du sens à Comanche. Des échos le soir même dans les échanges du Tiers livre autour de récits autobiographiques, je m’aperçois que j’ai résolu pas mal de choses.

Dans le métro que je ne prends quasiment plus, la jeune femme et le bouquet de fleurs qu’elle destine à ses hôtes, la présence des fleurs dans le métro me semble incongrue, il y a encore des personnes qui offrent des fleurs, l’impression d’un geste presque oublié, offrir des fleurs, me vient l’expression consacrée, vide, du monde d’avant.

Journée avec Alice à l’atelier, j’aime l’évolution de nos discussions, aujourd’hui l’impression qu’elle m’aide à regarder le monde. Je rencontre Fiorenza, elle m’apporte la feuille que j’ai adoptée, celle qu’elle m’offre pour mon amie, celle qu’elle m’offre pour l’attente. Elles sont cousues, protégées à l’intérieur d’une note, je relève : acquérir et soutenir les actes réparateurs n’est pas une question de somme et d’objet mais de recréer les rapports à l’œuvre. Réparer nos liens à la nature, à nous mêmes, aux autres…

Le couple est en vélo, à l’arrêt, le nez collé au téléphone pour s’orienter, je suis là, dispose pour leur indiquer une direction, mais je vois bien qu’ils ne veulent surtout pas se frotter à l’autre. Ils se mettent d’accord, repartent en danseuse. Nous devions nous voir demain, elle m’annonce son départ précipité, l’urgence, son père dans le coma. Je suis abasourdie, remontent précises l’hébétude, la sidération.

Nous nous retrouvons à la Villette pour diner, en m’approchant du lieu, l’architecture en bois, les lumières qui se reflètent, je pense à Kyoto. Tout est délicieux. En sortant nous sommes saisis par le froid, nous contemplons les reflets rouges à la surface du canal, nous rencontrons un cygne, nous marchons très vite en riant. La lune se remplit déjà, je réalise que j’ai loupé le ciel sans lune.

à la fin il y a un écho

Toujours ce moment d’incertitude en commençant le journal, ça fait rire Philippe, Tu dis toujours ça. Je regarde les photographies de la semaine, tente de me souvenir de ce qui chaque jour a laissé une trace, de samedi je n’ai aucun souvenir, et il n’y a pas d’images.

Partir légers vers Belleville, quelque chose de bancal, c’est dimanche et sous le soleil Nina manque. Dans le square qui longe le parc de grands pins dressés, je me dis que la beauté c’est cet effet de surprise, des pins dans la ville.

À l’atelier je commence sur les chapeaux de roue, F me surprend à tourner la presse un peu vite, Doucement, en soulevant le papier je m’aperçois que je n’avais pas mis la plaque sous presse, je ris de mon impatience.

Je supprime un fragment de Comanche, la première fois en de telles proportions, c’est assez libérateur. Je découvre le bon usage du point, le plaisir des phrases courtes. Les mots simples. Je me sens de plus en plus funambule, j’aime assez même si ça m’empêche de dormir. Ce qui nourrit mes insomnies ce n’est plus sa présence, mais l’envie d’écrire, et le temps que ça prend.

Vider la chambre de Nina avant de peindre, les allers retours photographiques autour des objets que j’hésite à jeter, Ça tu ne voudrais pas t’en débarrasser ? elle me rétorque que l’objet est parfaitement fonctionnel. Je comprends sa résistance, les sacs, les cartons prennent le chemin de la cave — à la fin il y a un écho.

Je retrouve Nathalie au Chansonnier, nous partageons notre détestation de l’hiver, mon envie d’ailleurs, elle évoque mon chez moi, une terre au sud, elle me dit Tu as plein de chez toi, c’est un peu vrai, ces déracinements d’enfance sont autant d’enracinements possibles.

cette semaine j’ai été un papillon de nuit

Je rejoins Gracia, Nathanaelle, son ami P, Milène. Dans la rue Saint- Louis-en-l’île une odeur de feu de bois. Nous interrogeons le Yi king — tout est dans la formulation de la question. L’écriture au centre, étonnements, réflexions, rire. Nous rêvons d’espaces, d’échanges. La longue marche retour de nuit, seule.

Un projet immobilier idiot viendrait saccager mon paysage d’enfance, je l’apprends par le propriétaire de la maison que nous louons chaque été depuis plus de dix ans. Rage folle. Leur cupidité, leur bêtise. Il y a quelques mois j’écrivais ce texte, il résonne douloureusement. On se mobilise, il y a une pétition, je remets le lien ici pour celleux qui voudraient agir avec nous.

Lundi jour de la lune elle me nargue brillante vive dans le ciel d’un bleu encore dense, quand la semaine dernière elle s’est dérobée. Le soir nous regardons Gagarine en famille.

Drôle de tablée au prétexte de l’anniversaire retardé. Moment joyeux — presque familial — autour de la grande table ronde du Chansonnier. Magali m’offre une linogravure représentant le vieux port de Marseille, on voit La criée, la Bonne Mère au dessus, c’est bien dans la colline là entre les deux que je me verrais vivre, ou bien sûr face à la mer, à Malmousque, là je rêve.

Retrouver Delphine et Agnès, elles me posent mille questions sur Comanche, soulignent ce qui les touche, cette histoire de voix. Delphine me dit qu’elle aime le frère, quand elle dit ça j’ai l’impression que mon texte est complètement devenu une fiction. Mon frère à distance — quand je mesure combien ce travail nous a rapprochés.

Jeudi le temps échappe.

Depuis l’appartement des mes amis à Sèvres, je découvre la vue somptueuse. À l’Est Paris, je prends cinquante photographie, ne sais toujours pas quel réglage adopter pour les photos de nuit (sans pied). Plus tard je pose ma main sur le ventre de Jessica, la petite bouge. Avant de les quitter je retourne sur la terrasse, je dis que la prochaine fois je resterais dormir, l’aube ça doit être quelque chose vue d’ici. Cette semaine j’ai été un papillon de nuit.

parfois il faudrait juste effacer le texte

Ne retiens que cette sensation de soleil avant de rentrer. Vu le dernier Carax en famille, je suis clouée, émue, ça me donne une furieuse envie de faire des images.

Nous déjeunons au Chansonnier, Momo joyeux derrière le zinc, on dirait un enfant, qu’il joue à la marchande, il nous présente les brunchs avec emphase, nous demande notre avis. La lumière même si ce dimanche gris, les miroirs, les moulures, les lampes en opaline, l’espace, on imagine déjà le temps qu’on y passera à écrire.

Commencer la semaine, effarée de la vitesse, impression qu’écrire précipite le temps. Relire le déroulé précis de tous les gestes que mon père a du accomplir avant l’accident, c’est Anglereaux qui m’a envoyé ça, c’est fascinant, ces incises vers la fin, ses interrogations, je ne sais pas comment ça va entrer dans le récit, je suis loin de cette scène, l’émotion est forte.

Quitter le bureau en passant par Bastille, en quête d’un endroit suffisamment dégagé pour apercevoir la pleine lune, mais elle n’est pas là. Plus tard dans la soirée j’ai beau scruter le ciel depuis l’appartement je ne perçois que sa lueur diffuse, elle doit s’être levée dans mon dos.

Depuis le commencement de ce journal je m’astreins à plus de photographie, parfois la semaine est bien avancée je découvre qu’avec le manque de lumière, la routine du trajet, je n’ai pas eu envie d’images. Il y a aussi celles que je n’ai pas attrapées parce que je n’avais pas mon appareil. Cette semaine me manque le reflet jaune des nuages dans ciel azuréen le matin.

Nous parlons écriture avec Philippe, il me dit le désarroi quand écrire n’est pas ce qu’il veut écrire. Je lui dis comme je redoute les moments d’ennui avec Comanche, je suis toujours heureuse du temps que je passe avec lui, mais certains passages écrits réécrits lus relus parfois il faudrait juste effacer le texte, recommencer ou renoncer.

Les reliques de Noël scotchées sur les carreaux, je pense aux guirlandes façon boas métallisés que ma mère étalait sur les meubles, le parfum boisé de l’aérosol dépoussiérant, le papier kraft fausse neige, les santons héro¨ïques, je ne sais plus à quel moment je n’ai plus aimé Noël.

d’une certaine manière

Avant je ne faisais des photos qu’en voyage/vacances, aujourd’hui c’est plutôt la lumière qui m’appelle, le soleil au fond du canal. Mon pass (sans e mais pourquoi ?) de nouveau valide, me réjouir et m’inquiéter de ce sentiment, vraiment la période est moche.

Remue ménage au Chansonnier, Momo prend les commandes, ça me rend joyeuse, sans doute le premier restaurant où nous avions diné en arrivant dans le quartier il y a plus de vingt ans, l’avions déserté, impression que le lieu va reprendre vie, la possibilité d’y boire un café en journée me réjouis, ça pourrait devenir un nouvel oloé.

Agnès m’envoie un lien vers une vidéo, c’est The Shadows, dès les premières notes de guitare reconnaître le tube, c’est Apache, elle m’écrit Je l’écoutais en lisant Comanche, ça m’a fait sourire. Moi aussi je souris, sûre que ce morceau mon père l’a écouté plus d’une fois, sûre qu’il s’agitait comme un fou en dansant dessus.

Un commentaire de Brigitte, en laissant venir de vagues souvenirs qui nourrissent encore ce que tu écris on a l’illusion de le connaître pas intimement mais comme une relation appréciée. Ça me touche terriblement. C’est peut-être un peu le sens de Comanche, lui redonner corps, présence.

Des endroits qui ne bougent pas à l’abri des passages.

Nina me pose mille questions sur ma mère, c’est troublant, émouvant, Tu sais on se dit qu’on peut pas faire le deuil de quelqu’un qu’on a pas connu, j’ai envie qu’elle me connaisse d’une certaine manière. Je lui réponds que pour moi c’est une des choses les plus difficiles, penser que je n’ai jamais manqué à mon père.

Je dois rejoindre une pièce en hauteur, accessible par une échelle, dans les mains des objets que je ne veux pas lâcher. Arrivée à la hauteur de la mezzanine je mesure un vide immense qui m’en éloigne, je ne vois pas comment y accéder, je me réveille, j’écris mon rêve, c’est presque trop limpide.

l’allongement du jour

Commencer l’année avec ce message, il vous a été recommandé de rester isolé(e) au cours des prochains jours. Isolée ça ne me faisait pas peur, mais il y avait la lumière, il y avait que probablement je n’étais plus contagieuse, et que je portais un masque, alors glaner quelques reflets sur le canal. L’illusion des voyages en reflet.

Après l’échange avec le Tiers livre je survole Autour, le texte amorcé cet été — dans la nuit l’impression d’y voir clair, trouver une ligne de fuite, mais dès que je cherche à le formuler ça s’effondre, arrêter de théoriser, il faut écrire encore.

La lumière précise sur le banc, une empreinte féerique, dans le monde rétréci j’invente comme enfant des contes, des présences amies.

Nous sortons tous les deux, aller jusqu’aux buttes cette fois, la lumière capricieuse, le parc très calme. Redessiner des paysages. À l’entrée du jardin, la maison du gardien, une chose d’enfance de toujours rêver habiter la maison du gardien, on avait compris depuis longtemps que le château n’était pas pour nous.

Découvrir des floraisons précoces, imprudentes. Dans notre rue, le vélo enrubanné de l’association me rappelle nos vélos de petites filles, ils étaient nos chevaux sauvages.

Un rêve, il me téléphone, me parle de Comanche, mais les filles joueuses m’empêchent de parler, font du bruit, me chatouillent, rigolent, dans le rêve elles sont grandes et petites à la fois, je finis par leur échapper, m’isole, explique ma méthode, comment j’y suis revenue, je me réveille le cœur battant. N’empêche que Comanche avance, me tient, m’obsède — plus doucement.

La pluie m’oblige à prendre le métro, presque désert, ça me rassure et m’inquiète à la fois, dans les jambes une faiblesse, n’en ai pas tout a fait fini avec le virus. Sentir pour la première fois l’allongement du jour — à peine — ça me réconforte — même si maintenant j’aime la nuit.