a pulenda

une archive familiale que je tiens d’un de mes oncles, des images en 8mm dont il a filmé la projection en VHS, les commentant parfois en direct. La voix off, à la fin c’est la sienne.

Chaque été les retrouvailles en Corse, sous la pinède de La Marana, ou au village, dans une maison de vacances louée pour le mois. Chaque été avec sa caméra 8mm, mon oncle filme les mêmes rituels, des baignades, des chatons qu’on nourrit d’un bol de lait, des hommes torses nus qui fument, des femmes qui parlent avec les mains, qui fument aussi, des méchouis, des bagnoles au bord de la mer. La polenta fumante est posée sur un linge, on la saupoudre de farine, on la met à tiédir sous la fenêtre. L’hiver on la colle à la cheminée pour la maintenir bien chaude. le petit bout de pâte qu’on détache pour en vérifier la saveur. Ce qui me touche c’est que mon oncle ait filmé la scène, comme il a filmé un feu d’artifice, un coucher de soleil, l’arrivée à Bastia. Il filme son beau-frère qui découpe la polenta à l’aide d’un fil, la maîtrise du geste. Il y avait sans doute ce jour-là une réunion particulière. Je me souviens de ma mère si intense quand elle racontait le village, la fierté des origines, a Castagniccia. Sa manière de vanter la force de celui qui tournait a pulenda à l’aide d’un bâton de châtaignier, un travail d’homme. A pulenda, je n’en ai pas mangé depuis – presque – l’enfance. De l’eau à bouillir, une pincée de sel, de la farine de châtaignes jetée en pluie. Pas de pétrissage, on remue au bâton.

jouer ensemble

Dans le lamé or de son pantalon c’est une brindille, elle se déhanche, elle hurle dans le micro du karaoké, ses bras dénudés, la peau sur les os, elle me fascine et m’effraie.

Dans mon rêve je trouvais un fragment de pochette d’allumettes avec une illustration d’arbres. Ce serait un beau sujet de gravure, pas tant les arbres que l’échelle du dessin qui réveille mon goût du détail. Ça me donne envie de graver des miniatures, mais j’ai des doutes sur ma vue.

L en arrivant à l’atelier me dit qu’elle a pensé à moi, elle porte comme elle me l’avait promis un de ses pulls jacquard — je la photographie alors qu’elle retouche un monotype. Tu as toujours dessiné ? Oui, en chuchotant elle me confie d’où ça vient le dessin, comme un secret. Je fais son portrait, lui demande de sourire, en se découvrant sur l’écran de l’appareil elle est surprise, Cette joie sur mon visage, elle est tellement plus grande qu’à l’intérieur.

Deux fois, c’est le début d’une habitude ? On se retrouve au Typick, le jeune homme se souvenait même de la tisane qu’on avait bue la dernière fois. On évoque nos pratiques, la possibilité d’un projet ensemble, des trucs matériels à régler, mais on pourrait. Alice passe me chercher, N lui pose pas mal de questions, Albion surgit. Parler ne remplace pas écrire mais Alice était heureuse d’en parler. Les jours suivants j’aime découvrir sur son compte Instagram les photographies prises autour de ce moment, comme un prolongement.

Pendant qu’il prépare le couscous à emporter je sors photographier la lune, cherche l’angle qui la rapproche du sommet des arbres, crée l’illusion d’un autre paysage. Me reviens le dernier rêve, je surprenais une conversation par sms qui ne m’étais pas adressée, H évoquait mon écriture, c’est dark et triste, j’étais vexée mais ne pouvais demander d’explication puisque je n’aurais pas dû lire ces mots.

Clark me montre comment charger la pellicule dans le Yashica, il m’explique quelques réglages, tout un apprentissage à refaire. Un peu impulsif cet achat, comme on achète une paire de chaussures qui ne nous irait pas vraiment. Ma fascination pour cette visée par le dessus, cette hauteur particulière de prise de vue ont eu raison du raisonnable, et je compte bien le partager avec Nina, on inventera des protocoles.

Sa présence rare le samedi, la lumière qui perce, notre discussion vive en marchant vers Ménilmontant, cette impression merveilleuse de repousser les murs, la confiance qui revient. Et puis jouer ensemble, je photographie, il filme, et l’inverse, je lui dis que je reviens de loin, ça le fait rire.

la nuit attendait aussi

Finir le texte pour les vases communicants avec Myriam Oh, frustration de ne pas s’affranchir de la narration linéaire — j’espérais en allant vers elle trouver une scansion différente, aller vers la poésie. La surprise de voir le texte retomber sur ses pattes, en face.

Sensation de lourdeur, l’image de mon corps vieille, repliée, je suis mourante — l’impression d’être pourtant vraiment éveillée. Laisser l’air reprendre sa place autour, l’angoisse difficile à décoller .

En arrivant au cours de gravure Louise écarte les pans de sa blouse pour me montrer un pull en jacquard coloré — j’avais été la semaine dernière impressionnée par celui qu’elle portait, déjà tricoté par sa mère. Dommage que je n’ai pas l’appareil avec moi. Je lui demande si elle accepterait que je la prenne en photo avec ses pulls, dans l’atelier, elle me raconterait des souvenirs de sa mère au tricotant, l’idée lui plaît, la manière dont ça a surgit me rend très joyeuse.

ne pas lutter contre, sombrer, rester dans la tiédeur des draps — retarder le départ — se raviser et danser comme une enfant — les faire rire, rire avec eux — espérer plus de lumière — y aller, fermer la maison — trouver miraculeusement un Vélib — pédaler plus doucement — laisser les pensées vivre leur déroute — louper l’embranchement de Richard Lenoir — le réaliser en passant devant Saint-Ambroise — se demander si cela a à avoir avec traîner au lit — tourner la tête en passant devant la rue de l’asile Popincourt — penser à elle

Rendez-vous professionnel en visio, elle est jeune — je fais ce constat de plus en plus souvent. Elle me parle une langue que je ne comprends pas, ne se départ pas de son sourire, cette bonne humeur de façade, apprise durant sa formation en école de commerce, elle me balance des chiffres, je ne sais jusqu’où je peux faire semblant, si je lui fais comprendre que ça m’échappe un peu — dashboard, conversion, captif.

Se forcer à marcher dans la nuit et le froid, je n’ai pas pris de photos de la semaine, trop de déplacements, le poids de l’appareil, la lumière désastreuse. Dans le temps et l’espace contraint de mon trajet, j’aime le rapport au cadre, aux éléments, il bruine, maigre moisson.

Le réveil ne sonnait pas — ai regardé l’heure quatre ou cinq fois — ai écouté le calme dans l’immeuble — ai senti le froid hostile — ai contemplé le plafond découpé en ombres floues — ai pensé aux photos que je n’avais pas prises — ai deviné que la nuit attendait aussi — ai entendu mes pensées s’effondrer — ai desserré la mâchoire — ai senti un goût amer sur la langue — ai respiré l’air alourdi de nos souffles — ai espéré la sonnerie — me suis rapprochée de toi, sans te réveiller.

en face

Les vases communicants, épisode 6, avec Myriam OH.

en face (images Myriam OH / texte et voix Caroline Diaz)

Tu ne sais pas pourquoi tu es revenue mais ça te rapprochait de l’enfance. Le jardin semblait abandonné, l’air métallique endormait les arbres. Avant d’entrer dans l’immeuble tu as jeté un œil au balcon désert. Tu as monté prudemment l’escalier, ta main timide sur la rampe en bakélite tu as murmuré aux ombres N’ayez pas peur. Sa silhouette frêle t’attendait derrière la porte entrouverte, le mascara de la veille ombrait ses paupières enflées, tu as pensé : comme elle lui ressemble. Le temps hésitait, la lumière tremblait comme pour ranimer des souvenirs, tu apprivoisais l’épaisseur du silence. Le chat en traversant le balcon t’a fait sursauter. Tu ne sais pas pourquoi tu es revenue, peut-être cette image d’Alger aperçue dans un de ses films. Tu ne sais pas si elle y a vécu, tu ne sais pas si elle y a des souvenirs, tu n’oses pas lui poser la question. D’un regard tu as attrapé le carrelage flambé, les meubles bruns, les voilages synthétiques, tu as fermé légèrement les paupières, la lumière te recouvrait, ravivait l’enfance — Tu dois te sentir bien ici. Le chat avait sauté sur la rambarde du balcon, tu n’as pas peur qu’il tombe ? Elle a allumé une cigarette, elle a souri. Tu veux un café ? Sa voix avait changé, voilée, plus basse. Elle a mis de l’eau à chauffer, de l’instantané ça te va ? Tu as traversé le salon, sur la rambarde le chat taquinait une peluche éventrée, derrière on apercevait les bâtiments d’en face, ceux où tu savais avoir vécu, tu ne te souvenais pas de leur blancheur lessivée. Entre tes doigts le verre ambré brûlant de faux café, la lumière tremblait encore. Ici commence le vertige. Une sensation d’été lointain, la chaleur. La chanson de Nina Simone. Tu as eu l’impression qu’elle était là, avec vous, celle que tu avais été cet été là, qui trempait un sucre dans le café des adultes. Maintenant la peluche gisait au sol, son rembourrage s’échappait du flanc gauche, le chat avait disparu. Tu veux visiter ? En longeant les murs blanchis, tu ne reconnais rien, ni l’espace rétréci, ni le mobilier, ni les tableaux. Seulement cette boite à bijoux en bois sculpté dans la chambre, tu l’avais ouverte enfant alors que les adultes jouaient au bridge au salon. Tu avais caressé le relief émaillé des colliers kabyles, l’odeur du métal était restée longtemps sur tes doigts que tu portais toujours aux narines. Tu glisses l’index sous le nez, un réflexe. Rien que l’amertume du café soluble, mais dans le noir et blanc de la photo de Brel, posée sur la commode, un reflet d’enfance

et les mots de Myriam sur mes images :

l’étrangeté se frotterait au monde

Je ne les ai pas vus tout de suite, j’ai d’abord entendu leurs voix qui se rapprochaient, une troupe d’enfants, ils chantaient La Marseillaise avec tellement de joie et de vigueur que c’en était inquiétant.

La berline s’est arrêtée à ma hauteur — la porte passager avant s’est ouverte, en est sorti un corps de petite fille — frêle — avec son visage presque d’adulte, un sac trop grand au bout de bras trop maigres, avec sa marche tordue elle s’est dirigée vers l’arrière, le conducteur, un homme âgé — peut-être son père — est sorti à son tour, il lui a dit attends-moi — avec dans la voix l’inquiétude de comment aujourd’hui l’étrangeté se frotterait au monde.

Après que le vendeur de la boutique de téléphonie mobile nous ait fourgué sa camelote nous remontons à pied par le canal, au moment de sortir une cigarette de son paquet, Tu veux l’allumer ? Oh oui ! Bon t’en veux une ? Non. Enfin oui — trois bouffées que déjà je regrette, on parle de nos liens avec nos amies, on trace des parallèles, on évoque Noël, il fait doux.

J’entre dans l’usine Exacompta, je pense comme chaque fois à ma grand-mère Pauline qui a travaillé dans le quartier après-guerre, très mal famé à l’époque. Dans l’interphone, la voix grave de fumeuse, gouailleuse, déformée par le micro, m’évoque Simone Signoret — le sketch du télégramme avec Montand qui faisait rire ma mère. Simone que ma mère adorait, dont elle disait qu’avec Pauline elles se ressemblaient.

Sur sa roue électrique, les mains dans les poches, on dirait qu’il glisse sur une vague. La fluidité de son mouvement me renvoie à un imaginaire de science-fiction que je pouvais regarder enfant, on devinait que le monde serait étrange et différent, on n’avait pas imaginé cette brutalité, cette inquiétude. Écouter des chansons tristes me réconforte.

Je leur ai montré la vidéo, vous vous rendez compte, c’est presque du vivant, pour la première fois quelque chose de son énergie transmise par l’image. Je crois que M comprenait, s’émouvait, je regardais ses mains endolories, en corolle, qui parlaient aussi d’amour. Sur le chemin retour, questionnements sur le sens, ou plutôt le non-sens de ce détour par l’édition, treize refus, et ce n’est pas tout à fait fini.

Le voyage au Japon est reporté — espérer qu’il ne s’agisse que d’un report. Ça nous laisse du temps pour un voyage au printemps, on parle de la Corse, se demander si on partira de Nice ou de Marseille, mais sûr qu’on arrivera en bateau. La perspective de longer le cap, de filmer l’arrivée à Bastia au petit matin me console déjà du Japon.

à l’écart du monde

Traversée du dix-huitième à grands pas avec M, je n’ose pas ralentir la marche pour prendre des photos. En nous approchant de Stalingrad nous scrutons en vain les façades des immeubles pour tenter de retrouver celui de l’annonce HLM pour lequel elle postule.

Je remarque que la grille d’aération de la boulangerie derrière laquelle s’abritaient quelques chatons a été remplacée par une plaque de métal scellée par des rivets, un bon signe pour l’avenir de la boulangerie mais je m’inquiète pour la famille chat. Découvrir la séquence de Nina dans le drive partagé en famille, des plans de l’atelier à Arson, la voir au travail me touche.

Un sac de coton mou accroché au guidon d’un Vélib. Des partitions, une viennoiserie écrasée dans un sachet couleur kraft, j’hésite, décide d’attendre comme je le fais chaque fois, me fixe une limite de temps, celle que je repousse toujours jusqu’à l’arrivée de l’étourdi.e. Une gamine approche, C’est toi qui a oublié le sac ? C’est ma sœur. Elle me remercie d’avoir attendu.

On se retrouve au cimetière de Montmartre pour un hommage à Maryse Hache, en marchant on essaie de se remémorer quel déjeuner, avec qui, quel été dans le jardin d’Orsay. On a lu des textes. On s’est sentis à l’écart du monde dans le silence du cimetière, puis chez l’irlandais du coin, désert à cette heure-là. La déception du chocolat au lait dans la tasse en verre.

La séquence de Porto Vecchio téléchargée la semaine dernière reste introuvable, ou plutôt le film est une coquille vide. Ça me fait paniquer, j’écris à mon cousin, il me rassure, Un bug lié au format VOB, m’envoie le MP4, je regarde en boucle la séquence où mon père fait l’idiot en singeant un bébé dans mon parc, regrette de ne pas trouver de plans de nous ensemble, il est le plus vivant de tous mes morts.

Nuit, puis journée blanche, je pense à une intoxication, spasmes, vomissements, épuisement, mon corps décide, j’annule un par un tous les rendez-vous de la journée, somnole en écoutant des podcasts, renonce à lire.

Par la fenêtre, l’or des feuilles du bouleau, ne même pas penser à les photographier quand le soleil les traverse, compter sur les doigts vingt-quatre automnes passés dans notre appartement. Retrouver dans la soirée un regain d’énergie, être malade ne vaut que pour ce sursaut.

ça ne les sauvera pas de l’oubli

En terrasse, les deux hommes sont assis à des tables différentes — peut-être même qu’il y a une table entre les deux mais ça n’empêche pas leur discussion ni leurs corps tendus l’un vers l’autre.

De nouvelles tentes apparaissent dans le paysage, posées sur les trottoirs. Celle devant l’école des Écluses Saint-Martin, disparue le lendemain, retrouvée devant la Maison de l’Architecture, ça ne me surprend presque plus. Cette résignation m’effraie.

La masse grise presque sous mes roues, je ne comprends pas tout de suite que c’est un cadavre de rat, pour l’éviter je donne un coup de guidon, perte d’équilibre, frissons de dégoût et peur rétrospective. Le type s’arrête devant des graphes féministes découverts la veille sur le trottoir devant l’ancienne école des filles. J’apprécie le temps qu’il prend pour les lire.

La porte cochère refuse de s’ouvrir, je demande à la jeune fille devant moi si elle a le bon code, elle habite bien là ? elle pourrait peut-être appeler quelqu’un ? — on vient de me voler mon portable, elle fond en larmes, mauvaise journée hein ? Je la rassure, nos immeubles communiquent, je lui propose de faire le tour avec moi, je pourrais la faire entrer dans sa cour par l’arrière, je déleste ses bras trop chargés, elle me remercie.

Visionnage des films envoyés par mon cousin, la qualité est médiocre, mon oncle a filmé en VHS la projection de ses 8mm sur un écran, il commente les images en les filmant, s’emmêle dans les prénoms, situe l’action, Ah ça c’est la maison des Maillard à Porto-Vecchio. Ma mère se maquille, autour d’une table au dehors il y a mon frère absorbé au dessus d’un cahier, crayon en main, un oncle, des cousins, ma sœur joue assise au milieu de la table, mon père s’approche, se penche par dessus l’épaule de mon frère. Sur d’autres plans plus tardifs je souris sous les pins de La Marana, remontent des souvenirs de petite enfance.

Je sors mon vieux plan de Paris, le Michelin offert par Jacques en 1985, le dos est maintenu par un scotch jauni, les coutures cèdent, à l’intérieur des gribouillages, sur la page NOTES : samedi 5 avril 1986, très fatiguée, vivement dimanche ! J’avais seize ans, cette fatigue me fait sourire. Certaines zones de la villes sont indiquées secteur en travaux, le 104 est encore pompes funèbres municipales. Je ferme les yeux, plante mon doigt au hasard, les Buttes Chaumont, on connaît par cœur, mais à la sortie nord, le cimetière de la Villette, je n’y suis jamais allée.

Il y a dehors une belle lumière dont je ne profite pas parce que je veux écrire un peu. Impression que mes samedis se ressemblent tous. J’écris à G, on est folles de laisser le soleil briller sans nous. Alice me console, m’apprend le nom de la saison de ma naissance au Japon, le blé pousse sous la neige. On s’approche du tas d’objets abandonnés au coin de la rue en quête d’un trésor, d’un objet à sauver. M ne supporte pas de voir ces photos abandonnées, je partage son désarroi, je les photographie, ça ne les sauvera pas de l’oubli.

arriver sans repartir

La nuit inachevée, perturbée par le faux départ de Nina, puis les gestes du voyage, l’avion retardé, la fatigue. Dans la zone d’embarquement d’Orly, je photographie les enseignes, les messages publicitaires en pensant à la proposition d’écriture de François Bon. À Porto, tout parait plus fluide, devant la porte de notre immeuble Ricardo nous fait un petit signe de la main, nous grimpons les quatre étages, l’appartement donne en partie sur la rue, il y a face au notre un immeuble en travaux, des toits, une grue, un palmier.

On traverse la ville jusqu’au fleuve. Je suis surprise par l’agitation, la densité, on tente d’échapper aux touristes, on se heurte aux chantiers, on prend des repères, on entre dans les églises, on se bat avec la lumière. Dans la ville, beaucoup d’immeubles abandonnés, abîmés. Retrouver ici quelque chose d’Athènes, et de Naples, le linge pendu, ce parfum de lessive. La terrasse du café de la rua Santa Catarina, deux filles chantent avec leurs musiciens, leurs voix sont belles qui se mêlent, on resterait des heures. Le soir Nina nous rejoint enfin, j’embrasse ses joues tendres.

À la Fondation Serralves, l’exposition de Rui Chafes, Cheval sem Partir — Arriver sans repartir. On entre dans l’obscurité d’une première salle, mes mains se tendent, tâtonnent sur ce que je crois un mur — C’est moi là, maman. Dans le silence et le vide absolus des ombres se révèlent. Il me faudra du temps pour me débarrasser de cette sensation d’oppression, d’un corps rapetissé. Le parc du musée est magnifique, difficile de photographier l’immensité des arbres à l’horizontale. Le sursaut de joie quand dans la perspective de la rua de Diu on découvre un reflet sur l’océan, La puissance, la lumière, la mousse d’écume sur le sable, je n’aime rien autant que regarder la mer.

Praça de la República, ils sont là chaque fois que nous rentrons, quatre hommes qui jouent à la Sueca sur le même banc. Pour s’asseoir en équipe face à face ils ont posé une planche à la perpendiculaire du banc, je me dis qu’ils doivent garder leur calme pour ne pas déséquilibrer l’installation. Autour, toujours leurs trois amis qui regardent, parient sur qui remportera le pli.

Pluies diluviennes, on court d’auvents en auvents, on ne trouve pas de place dans les cafés, on finit par renoncer à prolonger l’exploration de la ville. Le soir nous regardons La Notte, j’avais tout oublié du film, mais la déambulation dans la ville, l’architecture, Mastroianni, les silences, le noir et blanc, tout est lent et magnifique, tout donne envie de filmer.

Réveillée dans la nuit par un orage très violent. On visite l’église de la Miséricorde et son musée désert, un luxe. S’obstiner à filmer et photographier la ville sous la lumière grise, Nina aime, ça lui rappelle Berlin. Les draps suspendus aux fenêtres oscillent sous le vent, ils me font l’effet de fantômes. Dans le jardin du musée Soares dos Reis je ramasse des camélias abîmées par l’orage, gorgées de pluie, je serre leur densité fraîche. Le soir nous profitons d’une dernière terrasse, sangria, chorizo grillé, on ouvre nos parapluies, il faudrait que là s’arrête le temps.

J’ai d’abord cru à de la buée sur les vitres. Je fais coulisser la fenêtre, le voile opalescent est toujours là, un brouillard comme je n’en avais jamais vu en ville — la ville continuait à se dérober. Le temps de fermer les valises le brouillard s’est dissipé, je regrette de n’être pas sortie sur le moment pour le photographier. Nous visitons le cimetière de Lapa sous un bleu éblouissant. On prend un café tous les quatre, on pose les lignes d’un projet à mener ensemble. On raccompagne Nina à Trinidade, on meuble les quelques heures entre nos avions, on traverse les mêmes places, les mêmes rues, elles sont méconnaissables sous la lumière crue.

le vent porterait ta voix

Les vases communicants, épisode 5. Merci à Milène Tournier pour le partage et la confiance.

le vent porterait ta voix (images Milène Tournier / texte et voix Caroline Diaz)

C’était une obsession de ne plus entendre les oiseaux, de ne plus observer leurs murmurations héroïques, mais le vent porterait ta voix. C’était traverser le jardin des fleurs vivantes, des fleurs blanches et droites, une armée de fleurs qui nous tendaient les bras. On aurait dit qu’elles voulaient danser et s’étonner d’être là avec le vent. D’autres voix sont venues, qui se détachaient de nous, défiaient le temps. C’était des mots tremblants comme des nuages trop légers, des nuages en forme de souvenirs. C’était s’approcher de la ville, de ses présences fragiles, arpenter l’abrupt, se faire croire au vivant quand les corps toujours se dérobent. Affronter les pensées périphériques, le souvenir de tes mains, la course des rêves et le vent qui porterait ta voix. Tes déclarations en forme de cœur | de corde au cou | de noyade. La lumière tomberait comme une plume et ferait croire au silence

et les mots de Milène sur mes images :

boulevard des Amériques

Granville 2018 – Source : Atlas des Régions Naturelles – https://www.archive-arn.fr

un oursin géant posé sur l’herbe — depuis le drame de Juigné-sur-Loire tous les enfants devaient apprendre à nager. dans la cabine exiguë elle doute, ses orteils se rétractent sur les mosaïques blanches. le parfum de chlore ne la dérange pas, elle a même une certaine attirance pour cette odeur, sa mère utilise souvent de la javel à la maison, c’est presque réconfortant — mais le polyamide brillant du maillot qu’elle enfile pour la première fois l’oppresse, comme les sous-pulls qu’on s’entête à lui faire porter, toujours l’impression que le vêtement étriqué va lui arracher les oreilles quand elle l’enfile, que le corps ne peut pas respirer en dessous. et le rouge vermillon d’où s’échappent ses jambes trop maigres est beaucoup trop voyant qui fait ressortir les marbrures de sa peau. les cheveux même coupés courts sont tiraillés par le latex du bonnet trop serré. les voix des camarades montent en échos de cathédrale. elle entasse les vêtements dans le panier en plastique, les chaussures calées au fond, chaussettes en boules âcres dedans, la culotte elle la cache à l’intérieur d’une jambe du pantalon. novembre c’est pas un mois pour aller à la piscine. elle fait basculer le loquet qui ferme la porte de la cabine, ne s’attendait pas à sa chute brutale, sursaute. pousse la porte du bout des doigts, accroche le panier dans le vestiaire au milieu des autres. maintenant elle se dirige vers le bassin, ses pieds suivent une ligne de carreaux noirs. les épaules en dedans elle grelotte à sentir sous les pieds le sol froid et humide. le truc qui la rassure c’est que nager elle a appris durant l’été. il y a toujours son pied droit qui refuse de se mettre en dehors quand elle nage la brasse, les allers-retours à marcher façon Charlot le long du bassin du club Mickey n’y ont rien changé. mais elle sait nager. elle abandonne sa serviette fanée sur le banc carrelé, se glisse derrière ses camarades. elle approche du bassin, son pied droit se déforme sous l’effet d’une crampe. debout sur le plongeoir elle fixe la lumière qui filtre à travers les hublots du coquillage géant, se perd dans la vibration turquoise. Allez, le cri du maître nageur rompt sa rêverie, l’eau vient pincer les sinus, ce n’est pas désagréable

Merci à François Bon d’avoir proposé aux membres du Tiers Livre d’aller explorer l’Atlas des Régions Naturelles, d’Eric Tabuchi et Nelly Monier où j’ ai retrouvé ma piscine d’enfance.