comanche #8

Une photographie au noir et blanc jauni, le portrait d’un jeune homme en artiste. Une lumière douce entre par la fenêtre hors-champs qui éclaire la scène. Dans le salon tapissé de rayures empire, le jeune homme — on lui donne une vingtaine d’années — pose assis derrière un chevalet, une palette sur l’avant-bras, la main qui peint est cachée par la toile. Il a les traits fins, les cheveux coiffés vers l’arrière, une silhouette longiligne dans sa tenue soignée — cravate, gilet, chemise blanche, pli sec du pantalon à revers, chaussettes fines — le pied droit en appui sur le chevalet, le regard ignore l’objectif, concentré sur le travail en cours. Autour l’espace est chargé de tableaux, certains posés sur la cheminée — des petits formats dont on ne devine pas le sujet — d’autres à même le sol, d’autres encore sur la commode étroite déjà encombrée d’un buste sculpté. Un paysage ferme l’âtre de la cheminée, qui attire le regard, des arbres comme des ombres.

Une autre photo en noir et blanc, tirée sur papier brillant. Dans l’intimité de la chambre fleurie d’une meulière bourgeoise trois jeunes filles posent joyeusement sur un sofa. Leurs corps se sont rapprochés pour entrer dans le cadre, leurs visages pleins, leurs coiffures à la mode, leurs yeux brillants, leur insouciance d’après-guerre en souliers vernis. Celle qui nous appelle, avec son regard hardi et sa bouche fardée c’est Marie-Louise. Affranchie de son enfance provinciale elle porte un manteau de fourrure sombre, ses jambes sont voilées de bas fins, elle est assise sur le sofa, adossée au mur, sa main gauche ouvre le genou, garçonne désinvolte et provocante, une bague au majeur, pas d’alliance, elle n’est pas encore mariée avec Maurice.

De l’enfance de mes grands-parents je n’ai pas été curieuse. Née à Mèze en 1896, Marie-Louise suit ses parents commerçants à Ivry où ils ouvrent un magasin de couleurs. Secrétaire chez des avocats la semaine, le samedi elle aide à la boutique. Maurice naît à Ivry en 1900, la mère est couturière, le père mécano. À l’école Estienne, il apprend le dessin, la gravure, la typographie. On ne sait pas comment ils se sont rencontrés, sans doute au magasin où Maurice vient acheter ses pinceaux, un samedi. Ils se marient au mois d’août 1923, juste après la grande canicule. Il n’y a pas de photos de la cérémonie, pas de faire-part, pas de robe blanche, ni bouquet ni dentelles. Cette absence intrigue quand dans les boîtes de Claude il y a tant d’images accumulées, annotées, enveloppées. Quel accident, quelle colère a effacé le mariage de tes parents des albums de famille ? Après la noce, le couple s’installe rue de l’Orillon à Paris, dans le bas Belleville, quartier construit à la hâte, peuplé d’ouvriers, d’artisans, d’immigrés, de petites gens. Claude me raconte, la vie de bohème, les fins de mois difficiles, Quand on ne pouvait plus payer le loyer il fallait déménager. Après Belleville y eut le trois-pièces balcon de la rue de la Colonie, la rue de Crimée, la rue de Rivoli, enfin la rue Ordener — au-dessus de la nouvelle boutique de beaux-arts des parents de Marie-Louise venus à la rescousse du couple saltimbanque. Pour gagner sa vie Maurice crée des décors, fait du dessin publicitaire, mais rêve de peinture. Il peint un nu et une mère à l’enfant qu’il expose au salon des indépendants de 1936. Il peint un petit garçon qui joue avec un modèle réduit de traction avant Citroën vert, mèche impeccable, souliers en cuir rouge et chaussettes hautes, ce petit garçon c’est toi. J’ai découvert le tableau chez tes parents bien des années après ta disparition — Pierrot avait rompu les liens après l’accident, elle ne s’est jamais entendue avec Marie-Louise, et puis il y a eu la scène de trop, cette légende familiale qui longtemps m’a fait sourire. Quelques temps après ton enterrement, ta mère nous a rendu visite boulevard Bessières, elle a apporté un gâteau au chocolat pour les gosses, puis elle a réclamé un objet qui t’aurait appartenu, un chronomètre ou une paire de jumelles, peut-être un bijou, elle venait rappeler à Pierrot que tu lui appartenais. Alors Pierrot a explosé, elle l’a poussée au dehors en hurlant, la cage d’escalier a englouti Marie-Louise, et le gâteau au chocolat. À compter de ce jour la vieille est désignée marâtre, on ne la verra plus, d’après Pierrot j’étais bien plus triste de voir disparaître le gâteau que Marie-Louise. Un jour j’ai dit J’aimerais bien rencontrer mes grands-parents, je me suis sentie d’une audace folle, je ne me souviens pas de la réaction de Pierrot, ni comment je me suis retrouvée dans la cuisine du Pré-Saint-Gervais. Je me souviens que Claude était là. Je me souviens du silence des deux vieillards, de la tristesse, de la vie réduite dans l’air fatigué des vapeurs de soupes. Je crois qu’ils étaient heureux que je reparte avec ton portrait aux souliers rouges. J’aimais son traitement, l’aplat noir du fond, le reflet bleu dans tes cheveux, le bombé de ton front, je l’ai accroché dans ma chambre d’adolescente, je t’arrachais timidement à l’oubli. Dans notre appartement aujourd’hui il a pris sa place sur le mur du couloir qui mène aux chambres de nos filles, depuis vingt ans il n’a pas bougé, autour de toi posent en noir et blanc les autres figures de la famille.

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Une reproduction d’une Annonciation de Fra Angelico, l’œuvre originale est peinte sur le mur d’une cellule du couvent San Marco à Florence. Enchantement de découvrir cette fresque lors d’un voyage d’études au printemps 1986, in situ, dans l’intimité de la cellule numéro trois et de ses murs blanchis à la chaux, premier voyage hors de France (si on exclue l’arrachement à Alger), intensité, chagrin amoureux, éblouissements et lumières. Il est probable que cette reproduction soigneusement encadrée soit entrée dans le décor familial avec mon arrière grand-père maternel, Italien émigré en Corse autour de l’an 1880, aujourd’hui cette reproduction est accrochée dans notre chambre minuscule, il faut imaginer le blanc autour.