sœurs

Je crois qu’elle a des pouvoirs. Annie me coiffe devant le miroir et j’ai l’impression de devenir quelqu’un d’autre. Ses mains pâles virevoltent autour de mon visage, attrapent une mèche de boucles brunes, la séparent en trois, tressent en silence. Elle pince mes joues pour faire monter le rose, ça m’agace, mais je me laisse faire, parce qu’elle sait. Ne bouge pas, elle veut que je sois jolie, elle le dit sans le dire, cherchant mon regard dans la glace. On joue souvent à la maîtresse, je fais semblant de ne pas aimer ça, mais j’aime qu’elle me regarde écrire, qu’elle souligne mes lettres de traits légers, qu’elle s’occupe de moi. Elle m’apprend à lire. Elle dessine des ronds parfaits dans les cahiers. Elle fait des listes. Des opérations. Elle aimerait jouer du piano. Le soir elle veille pour lire. Quand elle lit, elle soulève un peu les sourcils. Elle a une manière bien à elle de marcher dans la rue, le menton levé, les épaules redressées comme si elle voulait protéger le monde. Elle porte les robes usées d’Angèle, mais c’est elle qui paraît la plus digne. Elle incline la tête très légèrement, juste ce qu’il faut pour qu’on oublie la honte. Sa façon de transformer le peu en grâce. Dans le bus, elle me raconte des histoires qu’elle invente. Elle en invente sur les passagers. Elle en invente en regardant par la vitre. Elle invente des destinations. Elle m’appelle Petretta, avec cette tendresse tranquille qui n’a jamais tremblé, même le jour de l’accident. Elle n’a jamais su faire semblant de ne pas m’aimer, même quand je la mets en colère. Elle a toujours une réponse. Elle m’impressionne. Elle comprend ce qui se passe dans la tête des adultes, ce qui se trame derrière les portes fermées. Je crois qu’elle entend tout. Elle sait avant moi quand je suis triste. Elle me devine, sans poser de questions. Elle me console. Elle est la première femme de la famille à être entrée au lycée. Ma mère était gonflée d’orgueil. Mais moi je savais ce que ça lui coûtait, son cartable c’était comme une armure. Si tu travailles bien, tu pourras faire des études comme moi. Mais je ne suis pas sûre d’en avoir envie. Je veux juste courir, danser, sentir la chaleur des pêches dans mes mains, devenir grande. Opposer mon insouciance à ses exigences. Tant qu’elle sera là, rien ne pourra vraiment m’arriver. Elle est là. Je crois qu’elle l’a toujours été. Je crois que je suis née dans ses bras.

Pierrette ne marche pas, elle vole. Elle entre dans la pièce comme un courant d’air, elle fait claquer les portes, vous arrache un sourire même quand vous n’en avez pas envie. Elle est partout, elle est le cœur battant de la maison. Depuis la naissance elle a ce regard direct, presque trop présent pour un si petit être. Je suis discrète, pâle, raisonnable. Elle, c’est l’été. Elle souffle. Elle rit fort. Elle ne sait pas rester en place. Elle veut qu’on l’écoute, puis non. Elle change d’avis toutes les trois minutes. Elle déteste qu’on lui dise quoi faire. Elle n’aime pas les règles. Elle les contourne, les plie, les repousse, s’impatiente. Elle dit que je réfléchis trop. Elle m’appelle quand elle a faim, quand elle a mal. Parfois elle s’absente, elle regarde ailleurs, fronce les sourcils, puis revient, comme si de rien n’était. Il suffit d’un mot tendre, d’un geste, pour qu’elle me revienne, douce, chaude, pleine de pardon. Elle ne garde rien pour elle, sauf peut-être ses peurs. Elle invente des jeux. Elle parle aux objets. Elle invente des oiseaux en cage. Ma poupée indocile à coiffer, à habiller, à éduquer. Je ne sais jamais dans quel sens elle va tourner. Ma petite pierre, Petretta. Solide, brillante, râleuse. Sa manière d’aimer, entière, vivante, désordonnée, tenace. Quand elle m’embrasse, c’est toujours un peu trop fort, avec une petite odeur de lait chaud. Pierrette n’aime pas qu’on la gronde. Elle se défend avec ses yeux noirs, brillants. Je lui fais l’école, je voudrais qu’elle sache tout ce que j’apprends. Mais elle se méfie des lignes droites. Elle préfère la danse aux devoirs. Elle sait pour notre père. Elle sait pour les absences. Elle pose mille questions. Elle veut tout savoir, tout voir. Elle fait semblant de se moquer de tout. Mais je vois bien, elle sent tout, devine tout, surtout ce qui n’est pas dit. Il y a chez elle un mélange d’insouciance et d’inquiétude qui me bouleverse. Quand elle a été renversée, j’ai senti le monde basculer. Sa main dans la mienne, si petite, si chaude. Je me suis jurée de ne jamais la lâcher. Elle est revenue d’entre les morts, avec ses cicatrices, visibles et invisibles. Elle a recommencé à rire trop fort, à dire non, à se jeter dans la vie comme dans l’eau froide. Je l’envie un peu, elle n’a peur de rien. Je fais semblant d’être lasse, mais j’aime sa curiosité, lui répondre comme si je savais, fière qu’elle m’écoute. Je la regarde dormir, parfois. Elle s’agite même en rêve. Elle parle, roule dans ses draps, comme si le monde entier venait la chercher, même dans la nuit. Je veux la protéger, la border mieux. Je crois que je suis née pour veiller sur elle.

à bas bruit

Je crois que je suis en train de perdre le goût des plats de ma mère. Je peux encore nommer chacun d’eux, ses quelques spécialités, elle n’était pas aventurière, n’a jamais ouvert aucun livre de recettes, c’était une cuisine simple, transmise de mère à fille. J’essaie de les convoquer, je le sens, les saveurs se dérobent.

Nous déjeunons à l’ombre d’un magnolia et c’est la première fois. La lumière filtre à travers les grandes feuilles vernissées. Puis nous allons sur l’île Verte. Nous en faisons le tour émerveillés. Tout est beau. Nina me dit ce n’est pas l’eau qui est claire, mais les roches, les fonds marins. La transparence vient du dessous.

Laure vient passer une journée à la Villa pour écrire, sa capacité de concentration m’impressionne, le silence se modifie autour d’elle. Le lendemain déjeuner avec l’équipe de La Marelle et les propriétaires de La Villa, dans la pièce où habituellement nous écrivons Philippe et moi. Sur la table de la salle à manger, nos outils déplacés pour laisser place aux assiettes, comme à la maison.

Le temps s’accélère. Le temps tourne. Je pense aux photos que je n’ai pas prises. Les raies de lumière en pointillé au-dessus du lit le matin, des détails dans la bibliothèque, les ombres mouvantes des arbres dans l’entrée. Avec Philippe nous lisons nos textes à voix haute, chacun la voix de l’autre. Les répétitions se révèlent, semble, comme, presque, lentement.

Le dernier soir le vent s’est levé. Il y a une petite mélancolie dans l’air, Jiwon dit qu’elle est triste de nous voir partir. Elle nous prépare des makis au thon cuit que nous mangeons dans la véranda, elle lit la poésie de Han Kang dans sa langue maternelle, Philippe l’enregistre. Elle joue l’air de piano du premier soir.

Nous retardons le retour par une pause à Marseille. Descendre le boulevard d’Athènes, et le sentiment de familiarité. Café prolongé en déjeuner avec Nicolas Tardy. Moisson de livres pour l’anniversaire d’Alice à La Friche. Café d’au revoir à la La Marelle. Traversée des deux tiers de la France, paysages et ciels changeants. À Paris il a plu. Les panneaux publicitaires agitent leur mécanique en va-et-vient, vantent une bière fusion agrume et le journal de Léa Salamé. Tout cela m’arrive comme d’un autre monde dont je me sens très loin. Les filles nous accueillent à la maison, nous regardons ensemble un Hitchcock.

Dans la nuit je me réveille. Un bruit dans la chambre, un petit grattement. Tu ne dors pas ? J’entends un bruit. C’est sûrement un insecte. J’entends ses ailes maintenant. Je me souviens du battement d’un papillon de nuit caché derrière un tableau du salon, l’étrangeté du son que nous ne comprenions pas. Les choses s’éteignent à bas bruit, ces petites disparitions que l’on devine sans jamais pouvoir les retenir.

profiter de la lumière (je pense à elle)

À voir matin et soir le soleil jouer avec l’horizon je sens déjà que les jours raccourcissent, comme si le temps lui-même s’entraînait à se dérober.

Il a fait très chaud, on a travaillé intensément, cette semaine j’ai un premier sentiment d’essoufflement. Il y a heureusement d’autres espaces, il y a l’atelier d’écriture de François. Il y a la ville à arpenter. Retrouver des forces dans nos dérives lentes, dans quelques rituels désormais familiers. Au Vieux Port, le glacier est devenu incontournable, et je trouve dans la ville des échos de Bastia, à ces étés d’enfance où tout paraissait plus vaste, plus lent.

Profiter de la lumière pour réaliser quelques cyanotypes à partir des photographies prises parmi les pins, sur la terrasse, autour des statues. Je ne sais jamais à l’avance ce qui restera, quelle forme exacte prendra l’empreinte, et ce suspens redouble l’impression que tout fuit.

C’est Nina qui la remarque la première, sur la plage des Capucins. Au début, je n’y prête pas vraiment attention. Je vois sa peau mate, ses cheveux courts et gris, une sorte de coqueterie. Mais en revenant de la baignade, j’ai un choc, elle est là devant moi, c’est le portrait de ma mère. Ce n’est pas seulement une ressemblance ordinaire, c’est un double étrange. L’attitude, la souplesse de la peau, la plasticité exacte dont je me souviens chez ma mère. Son corps est plus mince, on devine qu’elle surveille sa silhouette. Mais le visage, c’est saisissant, et je ne parviens pas à détacher mon regard de ses yeux fardés, de l’épaisseur de ses lèvres, des commissures légèrement tombantes, de cette ligne du nez que je connais par cœur. Heureusement, elle ferme souvent les yeux. J’ose la photographier à son insu, geste interdit, presque honteux, au prétexte d’envoyer son portrait à mes frères et sœurs, donner corps à ce qui paraît irréel. Comme moi, ils sont frappés, eux aussi reconnaissent ce visage. Ce matin je regarde encore la photo volée et c’est une émotion profonde. Cela me trouble d’autant plus que, depuis plusieurs jours, je pense à elle, ma mère est morte un 19 août. C’est elle, vraiment, sauf que, comme je l’ai expliqué à Nina, elle ne serait jamais venue seule à la plage.

des promesses qui n’existent pas tout à fait

Je prépare des négatifs à partir de quelques unes de mes photographies numériques du jardin de la Villa Deroze. Les deux imprimeurs de la ville sont fermés, les cyanotypes patienteront jusqu’à la semaine prochaine. L’attente devient une étape du travail, une respiration forcée. Rien n’est encore visible, je regarde mes images inversées, ce sont des promesses qui n’existent pas tout à fait.

La chaleur est là, rampante, elle s’infiltre partout, dans l’air, dans les murs, elle envahit l’espace et la nuit. Tout est plus dense.

Je prends une première photo avec le Yashica. Étourdie, trop habituée à l’automatisme du numérique, j’oublie de faire le point. L’argentique et la visée inversée me demandent énormément de concentration. Mesurer la lumière, cadrer avec lenteur, accepter que l’erreur fasse partie du processus. Je n’oublie pas de noter une description brève de chaque photographie, ne sachant pas à quel rythme je vais utiliser l’appareil, je veux éviter les doublons.

Ici, j’écris principalement. Le temps s’efface, je me surprends à écrire plusieurs heures d’affilée. Avec Autour je m’oblige à quitter les lieux familiers, à endosser d’autres voix, à construire des mondes, des personnages. Pourtant en lisant un de mes récits les moins autobiographique, Philippe me dit qu’il m’y retrouve vraiment. Cette part de nous qui traverse la fiction, malgré la distance.

Je passe de notre projet Autour à l’atelier d’écriture de François. Sa dernière proposition m’a tellement stimulée que je passe la nuit à tourner les pages d’un livre imaginaire qui s’écrit presque malgré moi. Ne pas chercher à recomposer l’ensemble. 
Accepter de publier un puzzle incomplet. Et je ne dors plus.

Jiwon arrive, c’est notre nouvelle corésidente. Elle écrit en coréen, sa langue maternelle, puis traduit en français. La traduction pour elle est expérimentale, elle joue avec les grammaires, conserve la syntaxe d’origine. Parfois, elle laisse des mots en coréen, souvent des onomatopées dont la traduction en français ne la touche pas. J’imagine des phrases en équilibre entre deux mondes.

J’envoie à Arnold mon projet de nouvelle sur le voyage à Senigallia. Je voudrais qu’il vérifie mes incohérences géographiques. Il m’écrit que c’est très étrange de lire ce récit de retour. Tout y est véridique, plausible, même s’il manque quelques étapes. Comme si l’oubli faisait partie du voyage. Peut-être que l’écriture reconstruit toujours une géographie lacunaire. Il faudrait pouvoir dessiner la carte de ce qui nous échappe. Je me demande si nous nous accorderons un jour le temps de faire ce voyage, réellement, ensemble.

Nous partons de bonne heure pour découvrir le parc du Mugel. À neuf heures les plages minuscuscules sont déjà bondées, nous préférons l’ombre du parc qui nous rappelle un peu le jardin Romieu de Bastia. En revenant en ville la chaleur tombe sur le port, écrasante. Le café de la maison Casali est déjà un rituel. Le soir, nous dînons avec Jiwon, la nuit tombe vite, des souffles d’air chaud traversent le jardin.

j’apprivoise les espaces

La première image de la Villa Deroze dont je me souvienne est une photo d’Arnaud De la Cotte, publiée il y a quelques années sur son compte FB — une vue depuis la terrasse du deuxième étage. On découvrait le jardin, son bassin vide, les cyprès immobiles, des statues et des balustres. On pensait à l’Italie, et j’ai commencé à rêver d’y venir un jour. Comme on rêve à un lieu qu’on ne connaît pas encore mais qui, déjà, dépose dans la mémoire ses couleurs et ses ombres. Maintenant que j’y suis, tout est plus dense. Les pierres sculptées écrasées de soleil. La végétation. Les ombres. La chaleur. La lumière qui ricoche, s’attarde.

J’apprivoise les espaces. La réverbération du soleil, la découpe nette des arbres contre le ciel. La présence fixe des statues. Nous faisons connaissance avec notre co-résident qui passe ses derniers jours à la Villa, il est en phase d’atterrissage. Le partage des repas est l’occasion d’échanges sur nos projets, c’est une intimité que je n’avais pas prévue et qui me réjouit. Je suis plutôt studieuse. Je reprends la matière accumulée depuis quelques mois. Avec Philippe nous commençons à croiser nos lectures. Je m’échappe du projet le temps de suivre une consigne de l’atelier d’écriture de François. Je commence à croire que je pourrais aller au bout de Corbera. Les filles nous rejoignent pour quelques jours.

Dans la maison, certaines pièces paraissent intactes, figées dans le temps où Gilbert Deroze y vivait. Dans le bureau, les livres, la tapisserie écossaise, des photographies où il apparaît, posées contre un montant de la bibliothèque, un plateau d’échiquier. Le silence y est plus épais. Même sensation dans l’atelier, où s’accumulent tableaux, tubes et pastels, où les pinceaux paraissent en attente d’un geste qui ne viendra plus. Où quatre vingt quatre têtes sculptées nous observent depuis leurs étagères. J’hésite à m’y installer.

Le matin, le carrelage encore frais sous les pieds nus, la lumière s’infiltre par les persiennes, découpée en bandes pâles. Ce souvenir d’enfance, où je rêvais devant les façades closes des maisons bourgeoises. Le soir, quand les fenêtres s’illuminaient, je devinais les plafonds hauts, les tapisseries fanées, les vaisseliers. Parfois, le hasard m’ouvrait leurs portes, une petite fille rencontrée sur la plage m’invitait à goûter dans sa villa, et je pénétrais dans cet autre monde où les voix se feutraient, où la lumière tamisée semblait ralentir le temps. J’en sortais avec la sensation d’avoir effleuré une vie parallèle. Aujourd’hui, la Villa Deroze est ma maison. Pour un mois, j’habite le décor que j’ai imaginé avant d’y entrer. Le jardin, les balustres, l’ombre des cyprès deviennent familiers — et pourtant chaque soir, en fermant les persiennes, j’ai le sentiment de rejouer ce souvenir, comme si l’enfant que j’étais s’installait dans la maison qu’elle guettait à travers ses vitres éclairées.

arrivée Villa Deroze

À l’heure d’écrire le journal, je suis à La Ciotat, dans un quartier excentré sur les hauteurs de la ville, en résidence à La Marelle, Villa Deroze. J’écris ces mots avec une grande joie — mêlée de stupeur. Cela fait presque un an que la chose a été actée, mais il n’y a rien à voir entre imaginer une situation et la vivre. J’ai eu le temps d’en rêver, d’anticiper, de me représenter les jours passés ici. Mais maintenant que nous y sommes — Philippe et moi, pour un mois — c’est tout autre chose : c’est concret, vibrant. Ici, nous travaillerons sur le projet Autour. Mais j’ai aussi apporté un appareil photo argentique, un appareil numérique, et de quoi réaliser des cyanotypes. Je continuerai à suivre l’atelier d’écriture de François, ce qui fera ressurgir, inévitablement, Corbera. J’accepte toutes les surprises qui se présenteront.

Mais avant cela, il y a eu quelques jours passés en Bretagne, où j’ai accompagné Fumie chez notre amie commune, P. Où j’ai découvert les rochers sculptés de l’abbé Fouré. Où D est venu me retrouver sur la plage du Sillon, où nous avons déjeuné, parlé et marché durant des heures, comme le font les vieux amis. Où j’ai visité la maison-atelier d’Yvonne Jean-Haffen, sur les bords de la Rance à Dinan. Puis, les jambes coupées par la fièvre, K.-O. juste avant le départ.

Et puis Marseille si proche en TGV, correspondance pour La Ciotat. Une jeune femme s’asseoit face à moi, elle est montée dans le TER en courant, elle est là, essoufflée, l’entendre chercher son souffle m’épuise. Le jeune homme à côté duquel elle s’est assise, comme pour la calmer, au moins, tu ne l’as pas loupé. J’aurais préféré, répond-elle. En descendant du train, je suis tellement curieuse de la maison que j’oublie de penser à la scène mythique des frères Lumière. Dédale de béton gorgé de chaleur et Sarah souriante à l’arrivée, qui nous conduit jusqu’à la Villa Deroze. La maison est un peu cachée, derrière les pins et les cyprès. Sarah pousse les portes, ouvre les volets, ménage les surprises, nous finissons par l’atelier de Gilbert Deroze où s’alignent, posées sur des étagères le long des murs, plus de quatre-vingt figures en pierres sculptées.

La maison est incroyable, par certains aspects me rappelle Erbalunga. La première chose que je cherche à comprendre, c’est comment le soleil tourne autour. J’envisage d’être la préposée aux volets roulants et courants d’air. Dans la nuit, une porte s’obstine à claquer, les volets hoquètent sous l’effet des courants d’air. Je sens tout l’espace qui se déploie autour de nous. Dès le premier réveil, je devine l’aurore à travers les perforations des volets, je suis montée à l’étage supérieur photographier le ciel. Je sens que le temps ici va changer d’épaisseur — qu’il va perdre sa linéarité, s’élargir.

Nous décidons de descendre voir la mer, d’approcher la ville. Je devrais me méfier de Philippe, de ses premières marches exhaustives. C’est plus fort que lui. Nous rentrons un peu fatigués par les huit kilomètres sous le soleil, nous promettant de faire un peu plus attention la prochaine fois à l’horaire de départ et à trouver un itinéraire plus ombragé. Je retourne visiter l’atelier, observant les visages de pierre. Une semaine prise comme dans une boucle, dans la contemplation lente et répétée de tous ces visages sculptés.

nouer son écharpe avec lenteur

C’est le bruit qui m’a réveillé, ça cognait fort, trois fois, puis encore, ça résonnait dans tout l’appartement, c’était la nuit mais c’était peut-être déjà le jour, je ne sais plus. J’ai senti son corps se raidir d’un coup dans le lit, je ne savais pas pourquoi mais lui savait. Il a allumé la lumière, il ne m’a pas parlé, juste regardé. Il s’est levé tout de suite, comme s’il était prêt depuis longtemps. Il a attrapé sa veste et l’a retournée d’un geste, les poches vidées d’un coup, tout est tombé sur le sol — papiers, allumettes, peut-être un mouchoir — il ne m’a rien dit mais ses yeux faisaient silence. J’ai entendu les pas de mon père, dans le couloir, il râlait à demi, encore à moitié endormi, c’est sûrement lui qui a ouvert, ou ma mère, ou peut-être qu’ils ont ouvert ensemble. Il y a eu un moment de flottement, une voix grave, puis le bruit de bottes, ça y est, ils étaient là, dans l’appartement, je ne savais pas qui ils cherchaient, même si maintenant je sais que c’était lui, que c’était Antoine. Il a noué son écharpe sans me quitter des yeux, avec une lenteur étrange, comme s’il avait tout le temps du monde, comme s’il faisait ça tous les matins, nouer son écharpe avec lenteur, moi je suis resté couché dans le lit, soudain j’ai eu froid, peut-être le vide qu’il avait laissé dans le lit. Je n’ai pas bougé, je tremblais, la porte de la chambre s’est ouverte, deux hommes en uniforme sont entrés, ils n’ont pas crié, ils ont juste prononcé son nom et Antoine s’est avancé vers eux sans me regarder, sans rien emporter, les mains vides, les poches retournées, il a enfilé son manteau qui était posé sur la chaise, ils l’ont emmené comme ça, il a disparu sans un bruit. La porte est restée ouverte derrière lui, béante, dans la chambre à coté mes soeurs ne se sont pas réveillées, ou alors elles ont fait semblant, je n’ai pas pleuré, pas encore, mes jambes étaient dures et froides sous les draps, j’entendais les pas dans le couloir. La lumière est restée allumée après qu’ils soient partis, tout le monde s’est mis à bouger dans la maison, ma mère était maintenant dans la chambre de mes sœurs et je n’osais toujours pas bouger, mon père s’est mis à parler trop fort, comme pour couvrir un bruit plus terrible encore, moi je suis resté dans le lit, le cœur bloqué dans la gorge, ça cognait, là, à l’intérieur. Antoine je ne l’ai pas revu depuis. C’est l’écharpe que je revois toujours, plus que son visage, ses mains autour, cette manière de la nouer lentement comme si c’était une habitude, comme s’il avait voulu que je m’en souvienne, comme si ce geste-là valait adieu, plus que la lumière crue au-dessus de nos têtes, c’est ce geste-là que je retiens, plus que le bruit des bottes, plus que la peur, cette lenteur.

presques dansants, joyeux

En pèlerinage, retrouver le vert bleu gris de la Manche à Blonville. Cela fait plusieurs années que nous ne sommes pas allés dans le Cotentin. L’air iodé me fait l’effet d’un rappel : Edenville me manque. Nous devons rejoindre Cabourg pour un déjeuner de famille. Avec Philippe, nous partons un peu plus tôt, pour voir la ville avant l’arrivée de la foule des dimanches. Nous marchons sur la promenade Marcel Proust. Par curiosité, nous regardons le prix qu’il faut payer pour dormir dans une chambre inspirée de celle qu’il occupait, il y a plus d’un siècle. Quatre cents euros la nuit pour une illusion. Et la vue sur la mer. La mémoire ne se monnaye pas, je préfère marcher. Imaginer ce qu’on ne voit pas derrière les façades des villas que nous découvrons dans les avenues de la ville. Ce que je faisais enfant dans le Cotentin : inventer des vies derrière les murs.

Il ne se rend pas compte que là, assis devant son restaurant, regardant fixement la route, son visage est fermé. Il ne se rend pas compte que la barquette en plastique remplie de terre qu’il a posé sur la table en guise de cendrier, dans laquelle il a déjà écrasé une dizaine de cigarettes nous soulève le cœur. Il ne se rend pas compte que la fumée lui revient au visage, qu’elle lui plisse les yeux, qu’on dirait qu’il est en colère, ou fatigué, ou les deux. Il ne se rend pas compte que son expression fait peur, qu’elle nous tient à distance, qu’on préfère passer son chemin et oublier ce qu’on voulait.

Je vais au Grand Palais pour voir mon amie Céline performer au cœur de Cercles, un atelier recherche chorégraphique imaginé par Boris Charmatz. En sortant du métro j’avais faim mais à cette hauteur de l’avenue des Champs Éysées il n’y a rien, seulement des perspectives immenses. J’aperçois un kiosque, je commande un hot dog gratiné. Je vais m’asseoir sur les marches du Grand Palais, il y a autour de moi le public qui vient pour la danse et je mange mon hot dog dégoulinant de sauce moutarde, je ne suis pas raccord. Philippe me rejoint, nous entrons dans la nef et nous assistons médusés à l’atelier spectaculaire. Deux cent danseurs, des amateurs, des professionnels, des corps singuliers, de tous les âges, de toutes corpulences. Réunis à l’intérieur d’un cercle, ils répètent une chorégraphie mouvante, qui se construit sous nos yeux. Elles et ils sautent, courrent, frappent, grimacent, s’enlacent, lèvent le poing, une langue est en train de naître. Ils reprennent des boucles sous la direction de Charmatz qui leur réclame plus de présence encore. Les corps occupent tout l’espace, des gestes singuliers nous racontent des histoires de peur et d’amour, l’énergie des danseurs nous traverse. La musique de Meute participe à la transe. Nous ne dansons pas, mais nous sommes dedans. Il y a des entrées, des sorties, chaque mouvement nous révèle de nouveaux corps, de nouveaux visages. Nous sommes rentrés à la maison porté par l’energie reçue sous la nef, presques dansants, joyeux.

Je retrouve Anne Savelli au pied de son immeuble. Nous allons arpenter l’avenue Secrétan, sur les traces de Jacqueline, son ancienne voisine. Jacqueline lui a raconté, lors d’une interview, tous les lieux — cafés, boutiques, cinémas, écoles — qui existaient déjà dans son enfance, ceux qui ont disparu, ceux qui n’ont presque pas changé. Anne me les fait decouvrir, comme on déroule une carte vivante, appuyée sur les souvenirs de Jacqueline. Je prends des photographies pour garder une trace de ces lieux au présent, ces lieux qu’Anne s’apprête à quitter. L’exercice me plait. Souvent je pense à Corbera, immobile, en suspens, sans témoins. L’avenue si petite et discrète. Rien qui puisse attirer l’attention, rien qui puisse prétendre à l’histoire. Et pourtant.

Le départ

Début septembre, la lumière est dorée, excessive, qui s’étale sur la place Saint-Nicolas. Jean et Angèle alignent des pierres minuscules à l’ombre du kiosque à musique. Depuis la terrasse des Palmiers, Pauline les enveloppe du regard. Là même où, plus tôt, elle a bu un café avec Louis sous le frais des platanes. Un luxe. Un café servi à cette table, dans cette ville encore leur. Ils ont savouré cette oisiveté rare, un peu coupable, Mais on pouvait quand même s’offrir ça avant le départ. Dans la poussette, Anne-Marie dort. Sa joue repose contre le tissu, tiède, douce comme les pêches du verger. Pauline la contemple, aimerait la prendre dans ses bras, sentir son poids, le chaud de son cou. Mais elle dort. Et déjà l’inquiétude la saisit. Ce n’est pas un lundi comme les autres. Cela pourrait ressembler à un dimanche — quand on vient dégourdir les enfants sur la place après la messe. Mais c’est lundi, le jour du bateau pour Marseille via Toulon. Louis lui a demandé d’attendre là, calmement, le temps qu’il aille vérifier l’horaire de l’embarquement — il le sait parfaitement à quelle heure, mais il faut meubler l’attente, donner une forme au vide. Pauline cherche le calme en vain. Elle a beau fermer les yeux, respirer doucement, c’est plus fort qu’elle. C’est de monter sur un de ces monstrueux navires, quelque chose en dedans frappe durement, sous sa blouse blanche. Le Sampiero Corso attend à quai, massif, impassible, long de cent mètres, comme un animal prêt à avaler tout ce que la ville veut bien lui confier. Il est neuf, il sent la peinture, le sel, l’inconnu. Autour les dockers s’affairent en fourmilière désordonnée et le ventre du navire se remplit, méthodiquement. Au-dessus, le ciel est immense. La veille ils ont dormi chez les cousins Laureli, derrière les volets entrouverts, les bruits de la ville comme une dernière rumeur. Pauline n’a pas fermé l’œil. La peur et l’excitation l’ont tenue droite dans la nuit, guettant l’aube. Louis s’est levé aux aurores, est retourné dans l’appartement de la rue Droite, escorté par les cousins, les cantines étaient prêtes, ne rien oublier. Une voiture, prêtée par le receveur de Bastia, a servi à tout charger. Ils ont longé le quai des Martyrs. Le soleil déjà montait. On voyait l’Elbe, bleue, posée sur l’horizon. Louis n’a pu s’empêcher de rêver à sa baignade quotidienne à Ficaghola. Mais Paris valait bien ça. Paris l’attendait. Les cousins les avait gardés pour le déjeuner et puis ils ont filé, ils ne voulaient pas s’éterniser en adieux. Les enfants devaient courir encore, se fatiguer avant la traversée. Maintenant Pauline regarde la place, la découpe des jeunes palmiers dans la lumière de fin d’été comme si elle la découvrait pour la première fois. Et la silhouette de nageur de Louis est apparue, remontant du port. L’impatience masquée par un sourire étiré. En se frottant doucement les mains, il a murmuré on y va. Il ne tremble pas. Il a pris la poussette, il a appellé les deux gosses. Il a jeté un œil tout autour, ne rien oublier, et ils ont traversé la place à pas lents pour rejoindre le port. Personne ne parle. Même Jean, d’ordinaire si vif, garde le silence. Personne n’ose se retourner. Seule Anne-Marie ne peut mesurer la solennité du moment, encore endormie dans la poussette que Jean manœuvre avec la hauteur des aînés. À l’embarquement Louis montre les billets de deuxième classe offerts par Les Postes. Avant d’aller poser les bagages dans la petite cabine, il glisse à Pauline, Garde-nous une belle place sur le pont. Contre le bastingage Pauline sent son cœur battre trop vite. Elle sent aussi la main d’Angèle qui serre la sienne. Jean est debout, raide, grave. Maintenant Anne-Marie se réveille dans les bras de son père, la tête tournée vers la ville. Les petits il faudra que tu leur apprennes à nager. Ils regardent Bastia s’éloigner, les façades ocrées, la place Saint-Nicolas, le massif du Stello derrière, et le soleil au-dessus encore. Et soudain, la sirène, son cri sourd, brutal. Pauline sursaute.
Elle le savait, bien sûr, que c’était un départ.
Mais le son déchire quelque chose en elle.
Mais l’air lui manque.
La chaleur s’échappe de ses bras, de ses jambes.
Pourtant Louis a promis, Paris ce sera formidable, quelle chance pour les petits.
Mais quelque chose en Pauline résiste.
Une part d’elle reste là, sur l’île, tandis que le bateau avance. Ils restent longtemps sur le pont, autour l’eau brille comme un métal vivant. Ils longent le cap, imprégnant leurs cornées du sombre des montagnes de l’île chérie, imaginant le soleil se couchant derrière. Tandis que dans l’air s’élève, mêlée à l’odeur âcre des immortelles, l’incertitude du retour.

présences intrigantes

Le tarmac, la Citadelle, les litres de glaces achetés chez Raugi, la route du cap, la maison familière, la première aurore. C’est le douzième voyage à Erbalunga, toujours cette même dernière semaine de juin. Les premières fois je partageais timidement cinq jours avec mes amies, puis la semaine, désormais le voyage inclue deux week-ends, me voilà à passer dix jours ici, avec cette année l’espoir de consacrer plus de temps à l’écriture.

Retrouvailles avec M. Nous buvons un café sur la terrasse de la maison de mon amie. Nous tentons de recomposer cette époque dont nous n’avons l’une et l’autre qu’une mémoire parcellaire. Des bribes, des noms, des images. Soudain je me souviens d’un sujet d’arts plastiques, paysage vu du ciel. Elle me regarde en riant, tu te souviens vraiment de tout ! Je souris, mais je ne suis sûre de rien. Nous parlons d’aujourd’hui, souvent elle élude mes questions, parle moi de toi. Après son départ, penser à comment enfant, on se choisit entre semblables, sans le savoir. Elle était joyeuse, toujours prête à faire rire. Maintenant je sais ce que cette joie cachait, ce qu’elle protégeait, l’enfance pas si légère.

Cette année Nina passe le DNSEP à La Villa Arson. Il se trouve que, souvent, nos séjours tombent pendant les périodes d’examens de nos enfants : brevets, bacs, résultats d’admissions. Nous nous en éloignions, à dessein peut-être, nous félicitant de notre audace. Cette fois pourtant, je suis tout près d’elle, géographiquement — je ne l’ai jamais été autant lors d’une épreuve. Je lui envoie de courtes vidéos de la mer, je me demande si les pixels lui transmettent l’apaisement que je ressens quand je la regarde. Son appel joyeux, l’échange avec le jury a été riche, la mention qu’elle n’avait pas imaginée. La fierté et la joie.

Rituels photographiques, la silhouette du village, les apparitions disparitions d’Elbe à l’horizon, les lumières incertaines, les persiennes, les roches sous l’eau transparente, les aloès. J’ai oublié l’albizia, sur le parking à gauche de la maison. Je découvre qu’il a été fendu dans sa hauteur, le tronc arraché, sa forme disloquée. Je reste là un moment, à fixer ce qu’il est devenu. Il est méconnaissable au point que je doute de son emplacement.

Une mésange égarée dans la maison, un dauphin à l’horizon, un milan qui frôle majestueusement la terrasse, dans la nuit deux points lumineux sur le sol, des lucioles sont entrées dans la chambre. Présences intrigantes et féériques.

La place s’ouvre en éventail devant le port. Une terrasse géante, une accumulation de tables où on se montre. On étale les bijoux, les robes sont longues, parfois même dorées, les lunettes noires. Les cocktails colorent les verres, la boisson fait écran. Les conversations flottent, je n’entends rien. On imagine le vide en hiver, le vent qui traverse la place nue. 

C’était bien elle. Déjà elle frayait à travers les tables, avançait lentement, regard lointain. Elle était là avant nous, assise face à la mer tournait le dos au tumulte. Aucune de nous ne l’avait remarquée. On l’a appelée, on a levé les bras, les verres. Elle a tourné la tête, a composé un sourire — poli, suspendu — elle s’est approchée. Il y a de l’ambiance ce soir, c’est fou ! Elle a acquiescé, oui c’est beau cette musique. Déjà son regard glissait ailleurs, par-delà nos visages, vers la mer. Elle était là sans être là. Une gêne. Mon cœur se serre. On pousse une chaise, on rit un peu trop fort pour effacer le flottement. On sourit, on manifeste l’envie d’agrandir le cercle. Elle fait semblant d’hésiter, formulant doucement ce qu’on devine déjà, J’avais juste envie de boire un Spritz face à la mer, j’étais assise là-bas. Sa main désigne vaguement l’autre côté de la terrasse. On comprend que c’est trop tard, trop plein, trop léger. On tente de la retenir mais déjà son corps dit non. Une autre fois. Elle évite de nous regarder trop longtemps. Et déjà elle s’éloigne.

Remontant de la crique vers la maison, à l’endroit ou les roches cèdent au jardin, je la vois glisser, épaisse et sombre, je sais que c’est une couleuvre, que je l’effraie sans doute, mais ça n’empêche que je reste sans bouger plus d’une minute avant de reprendre la montée. Je pense à ma grand-mère que j’avais interpelée petite — désignant un serpent sur un chemin de Campile, je me serais exclamée oh un baton qui marche, provoquant malgré moi l’évanouissement de ma grand-mère.

Je regarde les températures annoncées sur les sites météo dix fois par jour en espérant les voir baisser. Écrivant cette phrase, je me demande si je ne l’ai pas déjà écrite l’année dernière.

En étau entrant dans la ville depuis le cap. À gauche, le port, les ferries criards en attente, une file de voitures à l’arrêt. À droite la géographie terne, le petit centre commercial, la ville étagée en blocs, la découpe géométrique des balcons. Sur le visage, le bras à la portière le soleil tape trop fort déjà. Le lourd clocher de Notre-Dame de Lourdes qui semble chercher une place dans le décor. Puis la zone commerciale, paysage défiguré depuis trop longtemps. Puis les corps rangés dans les chaises moulées de l’aéroport. Les tentatives d’échapper à l’attente, mastiquer des sandwichs triangulaires, remplir les cases de mots fléchés, fixer l’écran du téléphone. On regarde maintenant des séries entières sur cinq pouces de verre, casques miniaturisés dans les oreilles. Chaque siège contient son isolement. On observe des petits drames familiaux. Puis on entend la voix de l’hôtesse, capable de convoquer une foule. Sur le tarmac un petit avion dans la lumière dorée me fait penser aux photos algériennes de Slimane.