au jour le jour

Je retrouvais l’horizon attendu, la canicule semblait tenue à distance, autour la bande de filles était joyeuse, attentive,  je riais avec elles, je savourais la nourriture que chacune préparait pour les autres, je ne faisais pas semblant, il y avait pourtant ce bruit de fond, cette inquiétude constante, on allait encore une fois compter nos morts, Philippe me disait au téléphone qu’il vivait dans le noir, que la lumière c’était de la chaleur en plus, je pensais chaque jour aux filles, je ne retrouvais pas l’élan des petits matins à contempler l’aurore, n’écrivais pas, ne lisais pas non plus, prenais moins de photos qu’à l’accoutumée, je suivais le mouvement, heureusement les méduses se tenaient à distance, j’ai pu retrouver le goût de l’eau,  je plongeais chaque jour depuis le rocher et retrouvais dans ce geste quelque chose de l’enfance, la fierté de sentir mon corps tendu fendre l’eau sans résistance, je croyais que cela suffirait, puis le retour, se cogner à la réalité éprouvante, la chaleur qui n’avait pas cédé, les nuits difficiles, la colère devant ce que nous sommes en train de laisser advenir, il y a les mots de Philippe, sa manière un peu brutale mais salutaire de me remettre les idées en place, il y a l’énergie d’Alice, son engagement toujours et le bonheur du voyage écossais, la résilience de Nina, notre désir de nous retrouver bientôt à Carolles, le jardin de Saint-Leu, les visages amis, la lumière et la nourriture, il y a comme il me le demande, vivre au jour le jour et ne pas se charger de toute cette douleur.

présences intrigantes

Le tarmac, la Citadelle, les litres de glaces achetés chez Raugi, la route du cap, la maison familière, la première aurore. C’est le douzième voyage à Erbalunga, toujours cette même dernière semaine de juin. Les premières fois je partageais timidement cinq jours avec mes amies, puis la semaine, désormais le voyage inclue deux week-ends, me voilà à passer dix jours ici, avec cette année l’espoir de consacrer plus de temps à l’écriture.

Retrouvailles avec M. Nous buvons un café sur la terrasse de la maison de mon amie. Nous tentons de recomposer cette époque dont nous n’avons l’une et l’autre qu’une mémoire parcellaire. Des bribes, des noms, des images. Soudain je me souviens d’un sujet d’arts plastiques, paysage vu du ciel. Elle me regarde en riant, tu te souviens vraiment de tout ! Je souris, mais je ne suis sûre de rien. Nous parlons d’aujourd’hui, souvent elle élude mes questions, parle moi de toi. Après son départ, penser à comment enfant, on se choisit entre semblables, sans le savoir. Elle était joyeuse, toujours prête à faire rire. Maintenant je sais ce que cette joie cachait, ce qu’elle protégeait, l’enfance pas si légère.

Cette année Nina passe le DNSEP à La Villa Arson. Il se trouve que, souvent, nos séjours tombent pendant les périodes d’examens de nos enfants : brevets, bacs, résultats d’admissions. Nous nous en éloignions, à dessein peut-être, nous félicitant de notre audace. Cette fois pourtant, je suis tout près d’elle, géographiquement — je ne l’ai jamais été autant lors d’une épreuve. Je lui envoie de courtes vidéos de la mer, je me demande si les pixels lui transmettent l’apaisement que je ressens quand je la regarde. Son appel joyeux, l’échange avec le jury a été riche, la mention qu’elle n’avait pas imaginée. La fierté et la joie.

Rituels photographiques, la silhouette du village, les apparitions disparitions d’Elbe à l’horizon, les lumières incertaines, les persiennes, les roches sous l’eau transparente, les aloès. J’ai oublié l’albizia, sur le parking à gauche de la maison. Je découvre qu’il a été fendu dans sa hauteur, le tronc arraché, sa forme disloquée. Je reste là un moment, à fixer ce qu’il est devenu. Il est méconnaissable au point que je doute de son emplacement.

Une mésange égarée dans la maison, un dauphin à l’horizon, un milan qui frôle majestueusement la terrasse, dans la nuit deux points lumineux sur le sol, des lucioles sont entrées dans la chambre. Présences intrigantes et féériques.

La place s’ouvre en éventail devant le port. Une terrasse géante, une accumulation de tables où on se montre. On étale les bijoux, les robes sont longues, parfois même dorées, les lunettes noires. Les cocktails colorent les verres, la boisson fait écran. Les conversations flottent, je n’entends rien. On imagine le vide en hiver, le vent qui traverse la place nue. 

C’était bien elle. Déjà elle frayait à travers les tables, avançait lentement, regard lointain. Elle était là avant nous, assise face à la mer tournait le dos au tumulte. Aucune de nous ne l’avait remarquée. On l’a appelée, on a levé les bras, les verres. Elle a tourné la tête, a composé un sourire — poli, suspendu — elle s’est approchée. Il y a de l’ambiance ce soir, c’est fou ! Elle a acquiescé, oui c’est beau cette musique. Déjà son regard glissait ailleurs, par-delà nos visages, vers la mer. Elle était là sans être là. Une gêne. Mon cœur se serre. On pousse une chaise, on rit un peu trop fort pour effacer le flottement. On sourit, on manifeste l’envie d’agrandir le cercle. Elle fait semblant d’hésiter, formulant doucement ce qu’on devine déjà, J’avais juste envie de boire un Spritz face à la mer, j’étais assise là-bas. Sa main désigne vaguement l’autre côté de la terrasse. On comprend que c’est trop tard, trop plein, trop léger. On tente de la retenir mais déjà son corps dit non. Une autre fois. Elle évite de nous regarder trop longtemps. Et déjà elle s’éloigne.

Remontant de la crique vers la maison, à l’endroit ou les roches cèdent au jardin, je la vois glisser, épaisse et sombre, je sais que c’est une couleuvre, que je l’effraie sans doute, mais ça n’empêche que je reste sans bouger plus d’une minute avant de reprendre la montée. Je pense à ma grand-mère que j’avais interpelée petite — désignant un serpent sur un chemin de Campile, je me serais exclamée oh un baton qui marche, provoquant malgré moi l’évanouissement de ma grand-mère.

Je regarde les températures annoncées sur les sites météo dix fois par jour en espérant les voir baisser. Écrivant cette phrase, je me demande si je ne l’ai pas déjà écrite l’année dernière.

En étau entrant dans la ville depuis le cap. À gauche, le port, les ferries criards en attente, une file de voitures à l’arrêt. À droite la géographie terne, le petit centre commercial, la ville étagée en blocs, la découpe géométrique des balcons. Sur le visage, le bras à la portière le soleil tape trop fort déjà. Le lourd clocher de Notre-Dame de Lourdes qui semble chercher une place dans le décor. Puis la zone commerciale, paysage défiguré depuis trop longtemps. Puis les corps rangés dans les chaises moulées de l’aéroport. Les tentatives d’échapper à l’attente, mastiquer des sandwichs triangulaires, remplir les cases de mots fléchés, fixer l’écran du téléphone. On regarde maintenant des séries entières sur cinq pouces de verre, casques miniaturisés dans les oreilles. Chaque siège contient son isolement. On observe des petits drames familiaux. Puis on entend la voix de l’hôtesse, capable de convoquer une foule. Sur le tarmac un petit avion dans la lumière dorée me fait penser aux photos algériennes de Slimane.