une forme de présent partagé

Retrouver des lieux, se souvenir d’un visage, s’étonner que la mère, alors que sa fille repousse le jus de pomme parce qu’il pique, se saisisse du verre pour le faire tourner dans la lumière, le renifle, sceptique, avant de le reposer sur la table, puis le reprenne, le fasse tourner encore, se refusant à le goûter pour vérifier les dires de l’enfant, comme si elle se refusait à résoudre le problème, se tenait à distance.

Échanger des fragments de nos journées, des bribes assemblées comme des bouquets, envoyés de l’un·e à l’autre, une forme de présent partagé, deux présents qui se frôlent, où chacun pourrait accueillir l’autre, l’emmener quelque part, lui dire viens, regarde, c’est ici que je suis, je me rends compte en l’écrivant qu’à travers le journal je m’adresse déjà parfois à lui, surtout lorsque je traverse un quartier où nous avons été ensemble, et sachant qu’il est peu probable qu’il revienne cet été, je me réjouis de cet échange à venir, de cette manière d’être présents autrement.



La fatigue est là depuis longtemps, déplacée, contournée, absorbée dans les gestes quotidiens, elle est dans tenir, faire, marcher, elle est là, fait rêver d’isolement, d’une chambre au couvent, elle est là mais le sommeil s’échappe pour mieux revenir le jour, et, cherchant à comprendre ce qui n’allait pas ailleurs on est tombé dessus, cela vient se loger dans la gorge, exactement là, à la base du cou, la fatigue est logée dans la gorge, elle a une forme presque irréelle, un papillon, abimé, dysfonctionnel, et depuis que je le sais il est devenu sensible, présent, le nommer lui donne corps, comme le ventre s’arrondit quand on apprend une grossesse, quelque chose qui jusque-là était diffus et qui maintenant occupe l’espace, presse la voix, et je le sens, là, un papillon dans la gorge, dans cette zone où l’air passe moins librement, où les mots parfois s’arrêtent, comprendre alors autrement la fatigue, les absences, l’essoufflement, comprendre pourquoi on cherche ses mots, pourquoi on ne les trouve pas tout de suite, retenus avec le papillon, parfois être réduite au silence, à cause de la fatigue et du papillon, oui je suis d’accord avec toi Nina, ça fait bien sûr penser à l’affiche du film, mais il ne s’agit pas de ça, juste une grande fatigue et tout ce qu’on a pu faire pour compenser, pour ne pas céder, pour se prouver qu’on peut encore, sans s’autoriser à s’arrêter, maintenant je sais, la fatigue vient de là, je peux l’écouter, un soulagement, plutôt une évidence, le papillon ne fait plus tout à fait son travail, il faut l’aider, un cachet le matin, et ça reviendra, le corps retrouvera son rythme, l’air circulera à nouveau sans effort, la voix se détendra, le corps n’aura plus besoin de lutter.
Sur la boîte de comprimés il y a un papillon noir, qui donne une forme à ce qui jusque-là restait abstrait, je pense aux filets tendus au-dessus des plantes, une protection presque invisible, on ne sait pas très bien ce qui est protégé, ce qui est pris, et sentir le papillon, là, à la base du cou, accueillir la fatigue.

à bas bruit

Je crois que je suis en train de perdre le goût des plats de ma mère. Je peux encore nommer chacun d’eux, ses quelques spécialités, elle n’était pas aventurière, n’a jamais ouvert aucun livre de recettes, c’était une cuisine simple, transmise de mère à fille. J’essaie de les convoquer, je le sens, les saveurs se dérobent.

Nous déjeunons à l’ombre d’un magnolia et c’est la première fois. La lumière filtre à travers les grandes feuilles vernissées. Puis nous allons sur l’île Verte. Nous en faisons le tour émerveillés. Tout est beau. Nina me dit ce n’est pas l’eau qui est claire, mais les roches, les fonds marins. La transparence vient du dessous.

Laure vient passer une journée à la Villa pour écrire, sa capacité de concentration m’impressionne, le silence se modifie autour d’elle. Le lendemain déjeuner avec l’équipe de La Marelle et les propriétaires de La Villa, dans la pièce où habituellement nous écrivons Philippe et moi. Sur la table de la salle à manger, nos outils déplacés pour laisser place aux assiettes, comme à la maison.

Le temps s’accélère. Le temps tourne. Je pense aux photos que je n’ai pas prises. Les raies de lumière en pointillé au-dessus du lit le matin, des détails dans la bibliothèque, les ombres mouvantes des arbres dans l’entrée. Avec Philippe nous lisons nos textes à voix haute, chacun la voix de l’autre. Les répétitions se révèlent, semble, comme, presque, lentement.

Le dernier soir le vent s’est levé. Il y a une petite mélancolie dans l’air, Jiwon dit qu’elle est triste de nous voir partir. Elle nous prépare des makis au thon cuit que nous mangeons dans la véranda, elle lit la poésie de Han Kang dans sa langue maternelle, Philippe l’enregistre. Elle joue l’air de piano du premier soir.

Nous retardons le retour par une pause à Marseille. Descendre le boulevard d’Athènes, et le sentiment de familiarité. Café prolongé en déjeuner avec Nicolas Tardy. Moisson de livres pour l’anniversaire d’Alice à La Friche. Café d’au revoir à la La Marelle. Traversée des deux tiers de la France, paysages et ciels changeants. À Paris il a plu. Les panneaux publicitaires agitent leur mécanique en va-et-vient, vantent une bière fusion agrume et le journal de Léa Salamé. Tout cela m’arrive comme d’un autre monde dont je me sens très loin. Les filles nous accueillent à la maison, nous regardons ensemble un Hitchcock.

Dans la nuit je me réveille. Un bruit dans la chambre, un petit grattement. Tu ne dors pas ? J’entends un bruit. C’est sûrement un insecte. J’entends ses ailes maintenant. Je me souviens du battement d’un papillon de nuit caché derrière un tableau du salon, l’étrangeté du son que nous ne comprenions pas. Les choses s’éteignent à bas bruit, ces petites disparitions que l’on devine sans jamais pouvoir les retenir.