ce qu’on pourrait faire autrement

Antoine, un jeune homme du pays, est revenu s’installer à Carolles comme boulanger. Il écrit, fait du stand-up, et son fournil se trouve à quelques centaines de mètres de notre location. Je connaissais son existence par une voisine de Paris qui, un jour, m’a rapporté son pain. Au fil de la conversation je lui dis qu’il porte le même nom que mon institutrice lorsque j’allais à l’école à Jullou. Il me regarde, Maryvonne ? C’était ma grande-tante. Ces coïncidences ne valent peut-être pas grand-chose, mais elles me font toujours un drôle d’effet, leur manière de nous relier les uns aux autres, de remettre la mémoire en mouvement.

Un message depuis le Vietnam, ils partent tous les trois en urgence, en espérant arriver à temps. Je visualise le trajet, la durée qui prend la forme d’un combat. Et le souvenir douloureux de l’été 2001, ma mère dans le coma, mon indécision, comme il était insupportable de m’éloigner des filles si petites, ma panique.

Nous n’avions pas prévu les lunettes et bien sur il était trop tard pour en trouver où que ce soit. Nous découvrons sur internet des alternatives, les ombres magiques que peut produire une éclipse. Nous trouvons une feuille de papier blanc, on rit de la voir prendre le vent, mais la magie opère, dans l’ombre projetée d’herbes sauvages des centaines de petits croissants se forment. Au loin, au bord de la falaise la foule en contre jour s’extasie peut être. L’obscurité n’a rien de spectaculaire mais la lumière est folle, et nos photos ne restitueront rien de sa magie, déjà le jour revient. 


Corbera est laborieux. Pendant ces vacances, j’ai seulement agrégé quelques fragments autour d’un squelette. Jusqu’où aller pour combler ? Je crains de m’enfermer dans une forme, des tics d’écriture me sautent aux yeux, on ne peut pas parler de style. Des échappées me rassurent, mais tout ne pourra pas prendre cette forme. Je ne suis pas certaine d’aller jusqu’au livre. Mais continuer encore, ne serait-ce que pour comprendre le sens de tout cela.

Baignade délicieuse à marée presque haute, l’eau est chaude et agitée, on ne sait pas s’il y a des méduses, on joue dans les rouleaux.

Le regard clair de Julie, quelques phrases en coup de vent sur le sens qu’on voudrait donner à nos vies, nos manières de faire. Nous n’avons pas tout à fait les mêmes échéances, mais est-ce que cela compte vraiment ? Nous parlons de ce qu’on pourrait faire autrement, quelque chose doit bouger. Je ne sais pas si nous sommes au bord de quelque chose ou si nous avons simplement besoin de croire que nous le sommes. À quelle distance sommes-nous d’une révolution ?



On aimerait emporter avec soi ce qu’ici on appelle douceur de vivre. Peut-être que la ville n’a plus grand chose à nous donner. 

Le départ

Début septembre, la lumière est dorée, excessive, qui s’étale sur la place Saint-Nicolas. Jean et Angèle alignent des pierres minuscules à l’ombre du kiosque à musique. Depuis la terrasse des Palmiers, Pauline les enveloppe du regard. Là même où, plus tôt, elle a bu un café avec Louis sous le frais des platanes. Un luxe. Un café servi à cette table, dans cette ville encore leur. Ils ont savouré cette oisiveté rare, un peu coupable, Mais on pouvait quand même s’offrir ça avant le départ. Dans la poussette, Anne-Marie dort. Sa joue repose contre le tissu, tiède, douce comme les pêches du verger. Pauline la contemple, aimerait la prendre dans ses bras, sentir son poids, le chaud de son cou. Mais elle dort. Et déjà l’inquiétude la saisit. Ce n’est pas un lundi comme les autres. Cela pourrait ressembler à un dimanche — quand on vient dégourdir les enfants sur la place après la messe. Mais c’est lundi, le jour du bateau pour Marseille via Toulon. Louis lui a demandé d’attendre là, calmement, le temps qu’il aille vérifier l’horaire de l’embarquement — il le sait parfaitement à quelle heure, mais il faut meubler l’attente, donner une forme au vide. Pauline cherche le calme en vain. Elle a beau fermer les yeux, respirer doucement, c’est plus fort qu’elle. C’est de monter sur un de ces monstrueux navires, quelque chose en dedans frappe durement, sous sa blouse blanche. Le Sampiero Corso attend à quai, massif, impassible, long de cent mètres, comme un animal prêt à avaler tout ce que la ville veut bien lui confier. Il est neuf, il sent la peinture, le sel, l’inconnu. Autour les dockers s’affairent en fourmilière désordonnée et le ventre du navire se remplit, méthodiquement. Au-dessus, le ciel est immense. La veille ils ont dormi chez les cousins Laureli, derrière les volets entrouverts, les bruits de la ville comme une dernière rumeur. Pauline n’a pas fermé l’œil. La peur et l’excitation l’ont tenue droite dans la nuit, guettant l’aube. Louis s’est levé aux aurores, est retourné dans l’appartement de la rue Droite, escorté par les cousins, les cantines étaient prêtes, ne rien oublier. Une voiture, prêtée par le receveur de Bastia, a servi à tout charger. Ils ont longé le quai des Martyrs. Le soleil déjà montait. On voyait l’Elbe, bleue, posée sur l’horizon. Louis n’a pu s’empêcher de rêver à sa baignade quotidienne à Ficaghola. Mais Paris valait bien ça. Paris l’attendait. Les cousins les avait gardés pour le déjeuner et puis ils ont filé, ils ne voulaient pas s’éterniser en adieux. Les enfants devaient courir encore, se fatiguer avant la traversée. Maintenant Pauline regarde la place, la découpe des jeunes palmiers dans la lumière de fin d’été comme si elle la découvrait pour la première fois. Et la silhouette de nageur de Louis est apparue, remontant du port. L’impatience masquée par un sourire étiré. En se frottant doucement les mains, il a murmuré on y va. Il ne tremble pas. Il a pris la poussette, il a appellé les deux gosses. Il a jeté un œil tout autour, ne rien oublier, et ils ont traversé la place à pas lents pour rejoindre le port. Personne ne parle. Même Jean, d’ordinaire si vif, garde le silence. Personne n’ose se retourner. Seule Anne-Marie ne peut mesurer la solennité du moment, encore endormie dans la poussette que Jean manœuvre avec la hauteur des aînés. À l’embarquement Louis montre les billets de deuxième classe offerts par Les Postes. Avant d’aller poser les bagages dans la petite cabine, il glisse à Pauline, Garde-nous une belle place sur le pont. Contre le bastingage Pauline sent son cœur battre trop vite. Elle sent aussi la main d’Angèle qui serre la sienne. Jean est debout, raide, grave. Maintenant Anne-Marie se réveille dans les bras de son père, la tête tournée vers la ville. Les petits il faudra que tu leur apprennes à nager. Ils regardent Bastia s’éloigner, les façades ocrées, la place Saint-Nicolas, le massif du Stello derrière, et le soleil au-dessus encore. Et soudain, la sirène, son cri sourd, brutal. Pauline sursaute.
Elle le savait, bien sûr, que c’était un départ.
Mais le son déchire quelque chose en elle.
Mais l’air lui manque.
La chaleur s’échappe de ses bras, de ses jambes.
Pourtant Louis a promis, Paris ce sera formidable, quelle chance pour les petits.
Mais quelque chose en Pauline résiste.
Une part d’elle reste là, sur l’île, tandis que le bateau avance. Ils restent longtemps sur le pont, autour l’eau brille comme un métal vivant. Ils longent le cap, imprégnant leurs cornées du sombre des montagnes de l’île chérie, imaginant le soleil se couchant derrière. Tandis que dans l’air s’élève, mêlée à l’odeur âcre des immortelles, l’incertitude du retour.

le silence du matin ça ne va pas suffire

On avait décidé de revenir du Lude par la mer, on avait oublié comme les rochers étaient nombreux, ou bien le sable avait été emporté par une marée, c’était parfois impossible de contourner les récifs d’hermelles, s’étonner de la désinvolture des plagistes au pied de la falaise qui s’est effondrée cet hiver.

L’accompagner à l’arrêt de bus, se souvenir devant cet arrêt — le même sauf qu’à cette époque là il n’y avait pas d’abri, mais c’était bien là, à mi chemin entre le bar des falaises et ce qui était devenu le village — se souvenir que durant l’hiver 80, avant Noël, il avait neigé, c’était rare autant de neige, sans doute pour ça que je m’en souviens, on faisait des boules grosses comme des oranges et on les balançait sur les façades fermées. Son bus a fini par arriver, je ne m’habitue pas tout à fait à la voir partir.

Longue marche avec A et P, chemins sur le plateau de Bouillon vers Saint-Michel des Loups, A s’émeut, s’accroche au paysage, tout lui parait merveilleux. Nous arrivons au village, assez désert, l’église au cœur, en surplomb, déambulation dans le cimetière qui l’entoure, A disparait, puis P parti a sa recherche, oh comme je déteste ce moment où je ne les ai pas vus entrer dans l’église.

Le couchant exceptionnel, trainer sur la plage pour rallonger le jour, qui aime les veilles de départ ?

Gestes rapides, défaire les lits, avaler le thé, refuser le café, descendre les valises, au moment de fermer la maison je reçois une photo de D par sms, c’est le bout de notre petite avenue de vacances, avec les deux bornes protégeant l’accès à la plage, le même gris, comprendre qu’il est là sans doute, c’est bien son genre, nous ne sommes pas encore partis, retrouvailles au pied de la maison, à la fois contents et frustrés alors que le taxi qui nous conduira à Granville va arriver, se promettre de se revoir bientôt. Derniers rituels avant le train pour Paris, le dimanche à Granville, le Plat Gousset, la piscine, la haute ville, la course des ombres sur la plage, la promesse de revenir l’année suivante.

Au réveil ouvrir la fenêtre de la chambre de N, surprendre l’ombre du bouquet de fleurs séchées sur le mur, revenir dans le salon, retrouver le silence du matin, celui consacré à écrire, se rendre à l’évidence, le silence du matin ça ne va pas suffire.