leur manière d’habiter le monde

Nous traversons le parc de Belleville. J’en profite pour photographier les panneaux qui retracent la rue Vilin, aujourd’hui disparue. On retrouve bien sûr Perec, mais aussi Prévert, et Madame Rayda, la voyante. Pensée fugitive pour ma mère. L’installation donne l’illusion qu’une rue peut continuer d’exister alors qu’on ne peut plus la parcourir. Combien de lieux continuent ainsi leur vie en nous après avoir disparu ?

Georges Perec rue Vilin, Christine Lipinska, vers 1970. – Crédit photo : © Christine Lipinska

Lundi nous déjeunons en famille, c’est-à-dire avec Philippe, ses parents et les filles. Nous sommes à deux pas des rues Beccaria et Corbera, on se fait raconter encore la chambre de bonne, l’épicerie, l’appartement, puis je prends le relais avenue de Corbera. La galerie où j’avais laissé la photographie d’Antoine, en novembre dernier, est ouverte. Je demande si Mathieu est là. Il travaille juste à côté, au 12. Je me présente, lui demande s’il se souvient de cette photographie qui s’était invitée dans l’exposition consacrée aux cent ans de l’avenue. Oui il se souvient très bien, d’ailleurs le cadre est là, derrière lui dans un carton d’objets trouvés. Antoine est littéralement dans les objets trouvés. Philippe me suggère qu’il pourrait rejoindre la galerie de portraits de famille dans le couloir. J’hésite. On est là au plus près de son visage, mais cette photographie a été prise par un membre de la Gestapo. À partir de quand un portrait devient-il un portrait de famille ? Est-ce le regard de celui qui photographie qui fait l’image, ou le notre ? Ce qui est certain c’est que je ne pourrais pas regarder ce portrait sans penser toujours au moment qu’il représente. 

Je fais du tri dans l’atelier. J’avance lentement, il m’est si difficile de jeter, ça vient heurter mon besoin viscéral de sauver des traces. 

Destruction d’immeubles rue Vilin, par François Xavier Bouchart 1969-75 © François Xavier Bouchart

Je regarde Les Échos du passé. Une ferme en Allemagne traverse plus d’un siècle d’histoire. Les douleurs fantômes et les gestes transmis dans le corps des femmes. Elles sont chacune bouleversantes, mais l’image qui me reste c’est la petite Alma. Alma qui cherche à retrouver la pose de sa sœur aînée telle qu’elle a été photographiée après sa mort. Elle est son portrait et porte son prénom. Et elle cherche le geste, la manière dont ses bras retombent le long du corps. Dans le mouvement protéger la mémoire d’une autre. 
En écrivant, je ne veux pas retrouver les morts, mais cherche leur manière d’habiter le monde. 
Une photographie, une lettre, une voix, une cicatrice, une archive, le souvenir d’un geste.
Les gestes survivent plus longtemps que les visages.

Je reçois un nouveau courrier de la Ville. La prochaine étape sera la présentation du projet devant le Conseil de Paris. On me demande — si vous en avez la possibilité — de rédiger l’exposé des motifs, une page, une page et demie, qui permet de faire présentation de l’hommage, en séance, aux Conseillers de Paris. La demande m’intimide et m’honore, je souris, pense au chemin parcouru.

La chaleur est moins violente qu’annoncée. Ça n’empêche que je sais nourrir ma colère. Je ne sais pas encore quelle forme cela prendra, et j’ai avant tout besoin de cette pause si attendue avec les filles et Philippe, mais j’espère que la rentrée fera naître davantage qu’une inquiétude, un mouvement capable de déplacer quelque chose.

Dans le train bondé, quelques tensions autour des valises. La passagère innocente, à sa voisine, mais c’est quoi ce train, C’est une vieille casserole ? 
Quelques heures plus tard l’arrivée à Carolles, le bourg qui domine ma plage d’enfance, revenant dans la région après quelques années d’absence, rompant avec des années d’habitudes. Nous ne sommes pas au bord de la mer mais dans une impasse isolée du bourg, le calme y est absolu. Les maisons se relient par leur jardin, dans mon enfance les habitants s’y retrouvaient pour échanger par-dessus les haies. Dans le village, quelques changements, les lieux continuent de vivre pendant notre absence, et nous obligent, doucement, à déplacer notre mémoire.

Sur cette page on retrouve le parcours détaillé de la rue Vilin et l’ensemble des photographies.

le cri de la mouette de l’Arsenal

En sortant de l’immeuble la grille qui en protège l’accès paraît très imposante, plus qu’à l’habitude, effet secondaire, dehors je respire, l’air frais, des immeubles ouvriers, un haussmannien égaré, des bâtiments plus modernes de la fin des années soixante-dix quatre-vingt, la rue dessine un léger arrondi avant de rejoindre le canal, je passe devant l’ancienne école des filles, jette un œil à la boulangerie d’en face, fermée depuis des mois, bien avant le dix-sept mars, la librairie du canal éclairée, la gérante s’affaire, un promeneur de chien, un cycliste, deux joggers, l’éblouissement sur le quai de Valmy, inondation de soleil, je tourne à droite, longe le canal en légère descente, vérifie la présence de la fabrique Exacompta, briques verres petits carreaux, miroir, square Raoul Follereau souvenirs de jeux autour de la fontaine, plus d’eau depuis longtemps, de l’autre côté la Gare de l’Est, le faubourg, je ne les vois pas, le terrain redevient plat, la végétation du jardin Villemin pousse à travers les barreaux verts, la pelouse bosselée épaisse, désertée, qu’on aurait envie de se coucher dessus, nature à la fête qu’ils disent, le canal se courbe, les arbres denses, frondaisons frissonnent, couleurs acidulées, passerelles, la beauté du matin à l’angle de la rue des Vinaigriers, pont tournant, façade vermillon, en arrière les graffitis du mur de la rue Jean Poulmarch, la cour silencieuse de l’école rue de Marseille, une échappée, tente posée au bord de l’eau, scintilllement, canal sous-terrain, élagueurs, bois éclaté sur bitume, je croise la rue du faubourg du Temple, à droite la République, Jules Ferry, plus de lumière, arbres bas, ombre nette, articles pour plombier, tampons, restauration, peinture, mercerie en gros pour l’industrie du prêt à porter, je traverse la rue de Crussol et je pense à notre ancien appartement de la rue de Malte, la façade du Bataclan mais pas de fleurs, plus de fleurs, brèche, passage Saint-Pierre Amélie — incitation à l’errance, sage, file d’attente longue devant le bureau de poste du boulevard Richard Lenoir, des bénévoles de la Croix-Rouge distribuent du café aux SDF,  bruit de moteur boulevard Voltaire, je m’interroge sur l’avenir des escape game après le confinement, flèches dans le bleu du ciel, je prends par la rue Popincourt, croise l’impasse Truillot, la rue de l’Asile-Popincourt, le passage de l’Asile, la rue du Chemin-Vert, la villa Marcès, l’impasse Popincourt, l’impasse des Trois-Sœurs, le passage Lisa, la rue Sedaine, la villa Nicolas de Blegny, la rue devient Basfroi, familiarité, élan, retrouver Charonne, le Pause-café fermé, déserté, la rue partagée, sous le vent haut, choisir la lumière, le cri de la mouette de l’Arsenal.

texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture sur la ville de Pierre Ménard