D’abord saisie par la lumière dans la cage d’escalier, on entre dans la salle immense, dans les vitrines des milliers de moulages de cire, fragments de corps, visages défigurés, la main de la fillette aux ongles rongés, on ne fait pas de photographies, respect du droit à l’image.
L’escapade rue des Vallées, les quais, les voies, rappel des attentes, de nos silences. Arno Bertina m’apprend qu’il vivait rue des Vallées, son père auteur d’un article mentionne Alexandre B, je vois des signes, m’emballe. Peut-être ouvrir un espace sur le blog pour reprendre le projet sur mon père.
Insomnie, je flotte dans un espace sans bords, reviennent les questions sans réponses, me demande si mon père cherchait le sommeil la veille de l’accident.
Rêvé d’Arnold, il rentre de L.A., je suis sur un vélib, il m’appelle de l’autre côté de la rue, j’approche lentement — peur qu’il m’annonce une mauvaise nouvelle — il me dit qu’il vient de retrouver son premier amour, embrasse mon visage, des baisers furtifs sur mes joues, mes paupières, c’est doux, il y a aussi la chaleur du soleil, je me réveille.
Dans la perspective l’ange de la Bastille semble courir sur les toits, quelque chose de merveilleux que je ne sais pas saisir. La lumière basse de l’automne, la douceur surprenante. Philippe me fait écouter le mixage des voix pour Nous les arbres, je découvre et aime l’abandon qu’il y a parfois dans la lecture.
Nous partons vers l’ouest, une marée de véhicules, effarante, n’ai pas vu grand chose du voyage absorbée dans les conversations, seulement les nuages perforés de rayons de soleil. Arrivée entre chien et loup, n’aurais pas le temps de faire des photos. L’odeur du feu de bois imprègne mes cheveux, je pense à Ouessant, savoure la solitude dans le lit d’enfant, pense à demain, découvrir le paysage de jour.
Il y a dans l’histoire de mon père telle qu’elle a été livrée nourrie arrangée un doute sur sa filiation. On disait que son père n’était pas son père. On disait que son père était un homme de théâtre dont ma grand-mère avait été amoureuse — et la maîtresse. Son nom circulait dans les conversations. Mon frère ainé en porte le prénom, c’est ce qu’on disait. J’ai fini par retrouver un membre de la famille de l’homme de théâtre (les sites de généalogie sont des mines exceptionnelles) avec qui j’ai eu des échanges assez amusants. Ça ne m’a pas aidée à décider de qui mon père était le fils — je crois que j’ai fini par renoncer à ce mystère, les ressemblances on est bien capable de les inventer, les visages on leur fait dire ce qu’on veut. Mais il y avait cette photo exceptionnelle de ma grand-mère avec Jeanne B, la sœur d’Alexandre, prise à Brunoy. Il y avait dans les souvenirs de Clo de belles journées passées à la meulière. Il y avait que ma mère — lors de notre dernière grande migration — a choisi de venir s’installer justement à Brunoy, à cette époque je me tenais sagement à l’écart de mon père.
Ce sont les échanges avec la descendante de la famille B qui ont éveillé ma curiosité, elle me confirmait les dires de Clo sur la situation de la maison au bord de l’Yerres, croyait se souvenir qu’elle est sise au 122 rue des Vallées. L’idée est restée en suspens — comme le texte en sommeil — d’aller explorer ces rives de l’Yerres pour voir si je retrouvais trace de la maison où sans doute mon père avait passé quelques dimanches. C’est en allant récemment chez les parents de Philippe qui habitent un peu plus loin sur la ligne que je vis l’Yerres serpenter au-delà des voies ferrées depuis la fenêtre du train, et que je me suis décidée à y aller prochainement.
Ce dimanche où nous y retournons déjeuner, excitée par l’inédit d’une échappée en solitaire, le ciel bleu à peine voilé de trainées de condensation, je suis partie une heure en avance pour aller explorer la rue des Vallées. Elle est là, à l’aplomb de la voie ferrée dans la direction opposée de l’endroit où nous vivions avec ma mère, d’abord avenue bien entretenue plantée de tilleuls proprement taillés, bordée de meulières coquettes et de maisons plus récentes, bientôt plus étroite et cabossée, percée de contre-allées verdoyantes. J’accélère le pas, le temps est un peu serré, la rue est longue, la progression des numéros bien trop lente. Je me retrouve brutalement devant le 130, retourne sur mes pas, au 122 il n’y a qu’un petit jardinet au bord de l’Yerres, en partie terrassé, fermé par une grille.
Je crois au loupé, puis me souviens de la description de Clo, une maison d’un côté de la route qu’on traversait pour rejoindre le jardinet, je photographie alors la petite meulière qui fait face, me suis dit que oui ce pouvait bien être là la maison d’Alexandre B, même si elle affiche le numéro 127. Le temps compté, l’apaisement, l’incertitude ? Je n’ai pas pensé à mon père, enfin je ne l’ai pas imaginé là jouer dans l’herbe, je n’ai pas senti sa présence, je n’en tire aucune conclusion.
Le jour s’annonçait avec goût de tempête et pluie, finalement la douceur l’a emporté.
À la piscine avec Magali, sous la douche obligatoire avant l’accès au bassin en face de moi un homme se lave, je remarque à ses pieds le flacon de gel douche en plastique coloré, je ne sais pas ce qui me pousse à regarder son visage, je reconnais Jean élève avec moi à Montgeron, retrouvé à Duperré, nous avions été assez proches un temps, sourires gênés, surpris de nous retrouver sous la douche de la piscine, salut, ça va, c’est drôle, tu vas voir dehors il pleut des trombes, un peu plus tard échanges via messenger, se revoir bientôt ?
Retour à l’atelier des Arquebusiers, les deux précédentes tentatives d’apprentissage de la gravure interrompues par le bazar, cette fois ça devrait aller. Je sais pas trop où je vais mais j’aime les gestes, le parfum de l’encre, l’essuyage de la plaque, la surprise à la sortie de la presse, le relief de l’eau forte, et il y a les plombs dans leurs casiers qui me font de l’œil, mais je ne suis pas ici pour la typographie.
La fonction souvenir de Facebook me rappelle une photographie de mon père publiée il y a trois ans déjà, à l’époque je découvrais son visage d’enfant, j’écrivais Tu as peut être dix, onze ans (on ne le voit pas mais tu es en costume de communion), c’est la guerre et tu souris avec grâce. Dans ton regard je retrouve le mien, cette photo me re-lie à toi. Je ne savais pas encore où je mettais les pieds. Depuis on m’a confié les photos originales, et celle du communiant en plusieurs exemplaires, je vais pouvoir en donner une à A et MC.
Wifi en rade, Alice m’accompagne rue de Charonne pour assister à un cours en visio, nous arrivons par le faubourg Saint-Antoine, je le découvre rarement à cette heure, dans cet angle, le bleu blanchi du matin, la lumière sur les façades, la courbe de la rue, ça redessine la ville, impression d’être hors temps, que même s’ils vivaient un peu plus loin, de l’autre côté d’Aligre, quelques uns de mes fantômes se pressent par là. Le soir retrouver Nina, elle nous raconte sa rentrée normale à la Villa Arson.
Nous traversons un bout de Paris avec Nina, notre itinéraire vers la rue de Clichy balisé par la lumière, la beauté d’une cour intérieure. On s’est décidées pour l’exposition immersive L’ŒIL QUI MARCHE, nous quittons le BAL impressionnées et émues. Je photographie cette phrase de Wang Bing « Je n’ai employé aucune méthode, je n’ai fait que me rapprocher constamment.», ça envoie bouler la distance nécessaire, ça me réconforte.
Déjeuner avec Gracia, c’est réjouissant de la savoir à deux pas de la rue de Charonne, nos effrois partagés autour des crêpes rituelles, et une idée utopique et merveilleuse. En quittant l’atelier je suis éblouie par le soleil bas derrière la colonne de la Bastille dont j’envoie la photo à Gracia, il y a trois ans elle prenait une photo similaire, présent et souvenirs croisés.
Se forcer à sortir, même si le gris domine, faire des images pour le journal, dans la contrainte se laisser surprendre, le beau dans la ville sourde.
La journée à décortiquer une phrase de l’atelier d’été, Arriver c’est revenir, se charger d’impatience. Comment se serait ouvert le texte si je n’avais pas été à Erbalunga, au commencement ? Quel territoire aurait surgit ? Mesurer l’impossibilité de l’ailleurs. Je ne pouvais en réalité pas échapper à l’île, on ne la quitte pas comme ça.
Elle m’appelle depuis l’aéroport, son vol annulé, j’entends les sanglots qu’elle retient, ma gorge se serre, il y a eu trop de ratages, de comportement douteux autour, je n’arrive pas à démentir son constat amer, c’est difficile pour une fille de voyager seule. Trajet en velib jusqu’aux journées de l’estampe sous ciel lavé, j’achète une eau forte, collage de fragments sur le paysage. Appel apaisé de Nina, elle est à Nice.
Reçu et lu Perdre Claire, Camille Ruiz chez Publie.net. C’est un journal de deuil. C’est très beau, j’ai eu peur que ça m’immobilise, ça me donne plutôt de l’élan, arrêter de se cacher, c’est peut-être bien le moment.
Je ne serais jamais allée voir la pièce si mon amie n’était pas assistante à la mise en scène. Finalement une bonne surprise, peut-être l’acteur cabotin qui chante une chanson de Jean Constantin, ça convoque mes parents, il était leur témoin de mariage, j’entends ma mère chantonner le Pacha, j’imagine l’accolade entre mon père et le bonhomme. Aussi l’émotion de me retrouver dans une salle de théâtre, le pourpre, le public et l’attente.
Au Père Lachaise, première fois que j’y viens seule, entendu que ce serait le dernier beau jour de la semaine, j’ai pris le Canon. Je m’interroge sur la présence des stylos sur la tombe de Proust, un truc de fans, émue par la sobriété de la tombe de Yves et Simone, la mousse à l’œuvre, ce sont les deux seules que j’avais repérées sur le plan avant de me perdre dans les allées. Je fais quelques photos, joue à cache cache avec un autre photographe, nous sommes attirés par les mêmes statues, la même lumière, signifions à l’autre l’attente, nous finissons par nous perdre de vue.
Trombes d’eau, regrette de n’avoir pas eu le courage de retourner voir l’Arc de près hier soir. Crainte qu’avec l’automne le journal se transforme en bureau des pleurs, je me concentrerai sur les images, il y a tellement à faire avec le gris.
Nous allons nager avec Magali, testons un bassin olympique, retrouver le goût de l’eau, la clarté, le bleu, le parfum du chlore, mains raidies trop vites. Traverser la Grange aux belles pour la visite du siège du Parti communiste, ses allures de vaisseau à l’intérieur, je me demande si ma tante Annie y est déjà entrée, trente années à vivre en face, à les défendre passionnément pendant les repas du dimanche. On veut monter sur la terrasse, à l’accueil on nous bouscule, dépêchez vous ça va bientôt fermer.
Dans le train pour Combs-La-Ville, toujours nous montons à l’étage, depuis Brunoy apercevoir les rives de l’Yerres, les maisons de la rue des Vallées, envie d’y aller, peut-être retrouver la maison des Breffort, pensais ce chapitre clos, mais la lumière de septembre, le charme des villas anciennes justifient l’exploration. Dans la soirée les doutes de Nina, l’inquiétude d’Alice, c’est décidé elle part pour Catane demain.
Plusieurs réveils dans la nuit de lundi, la pleine lune, je la photographie qui joue avec les nuages, j’aperçois la grande araignée taquine dans l’encoignure de la fenêtre.
Rendez-vous annuel chez l’expert comptable, la veille avais observé sur le plan de Paris la proximité du cabinet avec la place de l’Étoile, ce matin découvrir l’Arc drapé, blanchi de lumière, le bleu si franc derrière, une présence irréelle, saisie, émue, malgré le flot d’images déjà parues, malgré la circulation ouverte en semaine, prise par le temps, me promets d’y revenir pour les détails.
M’accorde le temps d’écrire un texte pour l’atelier, tout se tend en cette rentrée, résister à la frénésie ambiante. Je découvre la revue à (re-)naître de François Bon, grande envie d’y participer, même si je devrais me méfier de mes emballements, et finir peut-être un des chantiers ouverts.
Le temps s’ouvre un peu, quelque chose de joyeux, laisser faire. Je sauve quelques images de la semaine, j’apprécie le poids de l’appareil, l’effort du cadre, l’intention, et toujours ce temps décalé pour découvrir les photos sur l’ordinateur. De bonnes nouvelles de Nina depuis la Sicile, le voyage a pris un tournant inattendu et heureux.
Soirée amicale, Simona l’amie italienne d’Arnold me demande quels sont nos liens avec l’Italie, j’évoque l’arrière-grand-père du Piémont, Bagnatica, j’entends la voix de ma mère marquant l’appui sur la deuxième syllabe, un village près de Bergame, elle me reprend, Mais c’est la Lombardie ! Depuis toujours j’avais entendu — enfin il me semble — qu’il venait du Piémont, arrière-grand-père c’était suffisamment lointain pour que l’approximation maternelle me contente, mais si je l’écris je dois être juste, cette confusion me touche, sa fragilité qui dit tant sur la famille, ses croyances et légendes.
Alice veut jouer, sommes-nous capables de dresser la liste des cinquante états d’Amérique ? Chacun penché sur notre carré de papier, nous finissons par sécher, dix états oubliés, nous manquaient entre autres, Nebraska, Dakota, Wyoming. Me revient la chanson de Luna Parker, je leur apprends que le Éric des États d’âmes… c’est Éric Tabuchi, me demande si lui aurait pu tous les citer.
Marche avec Alice et Philippe pour rejoindre le musée de la Vie romantique, à l’accueil ceux qui nous précèdent se voient refuser l’entrée, ils avaient fait deux heures de route pour venir, implacables jauges et réservations, nous renonçons et poursuivons la balade dans le neuvième, beau quartier, mais toutes mes photos sont ratées. Le soir, Bourvil dans Le cercle rouge, sa mélancolie me bouleverse.
Retrouvailles avec les membres de L’aiR Nu pour l’AG annuelle, couscous boulevard de Ménilmontant, échanges autour d’un nouveau projet auquel nous pourrions participer très concrètement, Gilda nous raconte ce moment de bascule qu’elle a vu s’opérer en librairie, la vie éphémère du livre, la loi des retours, se rappeler que le livre c’est une industrie, ça ne fait pas rêver, marche retour sur le boulevard, l’air doux, les techniciens entretiennent la station Vélib où je prends mon vélo chaque matin, de nuit c’est assez étrange, cette scène m’entête le lendemain, j’ai cru que c’était un rêve.
Je lis le livre de Xavier Georgin, 23 poses manquantes, je suis émue, et la surprise d’y croiser un personnage féminin « Clo », qui porte le petit nom donné à sa soeur par mon père, l’époque, le territoire évoqués entretiennent mon trouble, je cherche d’autres fantômes dans son texte, je crois que je m’accroche à l’idée que nos morts se sont croisés comme pour m’assurer de leur existence. Il m’arrive de chercher leurs visages sur de vieilles cartes postales, dans des ouvrages photographiques, récemment le Belleville 1965 en couleurs, où je n’ai pas trouvé mon père.
Les nuages les immeubles mornes se couvrent d’un gris tiède, il y a un air humide et chaud aux relents de tropiques. Le sms de Nina, un train annulé, elle n’aura pas son avion a Pise, les retrouvailles avec les amis du Tiers Livre — Juliette n’avait pu nous rejoindre la semaine dernière, cette fois c’est à Laumière autour des choux à la crème d’Emmanuelle — mettent heureusement à distance l’inquiétude, dans la soirée j’apprends son retour mouvementé à la case départ, sa rencontre avec la vieille dame russe polyglotte, demain elle prendra l’avion depuis Nice.
Message laconique et triomphant de Nina, deuxième avion ! Retrouvailles à la crêperie avec Gracia et Milène, échanges vifs, on rit beaucoup, on parle d’écriture, quelque chose s’ouvre, nous traversons l’esplanade , Milène dit qu’elle aime bien cet endroit, les couples qui dansent, je ne les avait jamais vu auparavant. Je décide de rentrer en marchant, je pense aux errances et à l’insouciance qu’évoquait Gracia, j’aime retrouver la nuit, avant minuit message rassurant et ravi de Nina.
Tellement de questions sur Le Comanche, j’ai l’impression qu’il va falloir tout déconstruire, me concentrer sur la rencontre, ce vertige je crois bien que je ne saurais pas écrire sans. Je pense à la photo du mur de l’immeuble où vivaient mes grands-parents à Bastia, l’effritement, une plante qui pousse dans la fissure, une armature mise à nue, ça fait son chemin. Nina nous envoie quelques photos depuis Aci Castello, ça réveille doucement une envie de voyage.
Nous nous décidons pour l’île Saint Louis, longtemps P y a marché seul, maintenant nous marchons ensemble, filons par le faubourg Saint-Martin, cars de CRS, uniformes, air lourd, tension palpable en approchant la Seine, nous traversons. Le soleil appelle un café, place Saint-André des Arts, la pleine lumière, l’échange vif, l’acuité, les sensations douces, je le prends en photo, nous repartons vers la place Dauphine, j’ai l’impression que c’est la première fois que je m’arrête sur cette place, vidée de touristes, ici la ville calme.
Dimanche studieux avec P et A, tous les trois à écrire, nouvel équilibre, une attention différente, sentir l’absence de N, à cet instant je reçois le sms où elle m’annonce qu’après le 3 elle passera à Paris, s’habituer à ce que dorénavant elle dise je passe à. Le ciel s’est alourdit, nous prenons le prétexte d’une glace pour sortir, foule au dehors, quelques passant.es se découragent sous les premières gouttes.
Retrouver D pour une dînette, deux fois en quinze jours, la voilà presque parisienne, elle me raconte que ses parents lui ont fièrement rapporté une boîte du Vaucluse, des souvenirs auxquels elle ne voulait pas être confrontées à ce moment là, son refus d’abord à l’ouvrir, j’essaie de comprendre, tout juste rentrée de Belgique avec les photos et les lettres de mon père, ma lutte contre l’effacement en alerte.
Journée de travail dense, un peu ennuyeuse, je décide de rentrer à pieds, en quête d’images, d’un événement, j’avance dans les rues en me laissant guider par la lumière, aller là où le soleil réchauffe les murs. La nuit, entre deux réveils, découvrir l’énorme araignée observée ce matin au plafond, elle rampe maintenant dans le coin du mur à cinquante centimètres de mon oreiller, éclairée par la lueur orange de la prise anti-moustique, dans le lit je me fais toute petite, nuit agitée.
Une image idéale qui s’impose dans le texte en cours pour l’atelier, un souvenir nourri/fabriqué, peut être que je me tends un piège, je m’impatiente déjà.
Avec G, nous mangeons des crêpes, ça devient une habitude, j’aime les questionnements qui surgissent, les émotions qui nous traversent, le rapport à l’écriture, elle pointe un de mes abus de langage « il/ elle/ je m’autorise à », je décide de m’en débarrasser, maintenant j’écris. Ça file vite, oui c’est court à midi mais si on le fait souvent c’est bien.
Retrouvailles à La belle équipe autour du livre de Xavier, en tête le procès des attentats, je n’en parle pas, émue de me retrouver sur cette terrasse où il y a un an nous étions avec Martine T, Thibaud et Xavier, se souvenir de nos échanges autour de nos chantiers, repartir avec le livre de Xavier, tentation de me promettre que dans un an c’est mon tour, renoncer l’instant suivant. Bue enfin cette mauresque avec PCH.
N appelle joyeuse, nous annonce qu’elle part jardiner près de Catane, quinze jours en septembre avant la reprise à Arson, on se prend à rêver de voyages.
Nous fêtons l’anniversaire d’A, s’attendrir devant la photo exhumée par ses grands parents, elle a sept ans au bord du lac d’Éguzon où elle a appris à nager, nous lui offrons le journal de Virginia Woolf trouvé en occase, puisqu’en rupture chez l’éditeur.
Trois ans après la première fois remonter à bord du Thalys, je lis Hauts Déserts de Michèle Dujardin, d’une traite, magnifique. Repérage du zèbre dans la salle des pas perdus pour le rendez vous de demain avec les amis du Tiers livre. En avance pour le train de Braine, minuscule exploration autour de la gare du midi. Arrivée à Lasne, Clo manque, mais je retrouve la magie de l’ouverture des boites, cette fois on me donne les lettres, les photographies, glissement de l’émotion, désormais c’est moi qui raconte les détails. Marche dans la Brabant, découverte d’un chemin creux — tel celui d’Ohain décrit par Hugo.
Réveil dans la chambre de Clo, toujours ces même sensations de matins dépaysés, ces rituels auxquels on s’adapte. Avant de rejoindre D et P, regard à la hâte sur la pile posée sur la commode, incrédule. Matinée en quête d’une série de photos dont je crois me souvenir, D s’inquiète de pas les retrouver, je finis par lui dire que je les aies peut-être imaginées. Elle me propose de prendre un bijou, un tableau, celui là tu as l’air de l’aimer beaucoup, non vraiment, et puis je l’ai photographié, tu le prendras la prochaine fois ? Visite de l’abbaye de Villers après avoir déposé au bord d’un champs de maïs les minuscules souriceaux trouvés dans un tiroir, on essaie d’en rire, mais on a quelques inquiétude sur leur sort. Abbaye splendide, mais au cœur de la nef en ruine me battre avec l’appareil photo, je ne sais jamais comment photographier l’architecture, m’accroche aux détails.
Après le dîner, la marche rapide avec D et P, le dégradé du crépuscule, quelques maisons cossues, passage d’une moto folle, à la merci de, je ne reconnais rien, ne comprends pas le déplacement que nous venons de faire, me prend d’avoir peur.
Étreinte avec ma cousine sur le quai de Braine l’Alleud, promesses encore, à la gare du Midi retrouver tout près du zèbre CK et VT du groupe d’écriture du Tiers livre. Discussion à bâtons rompus, le temps d’écrire, raconter une histoire, les lieux, Perec, l’Iliade, l’oralité, l’intimité, le souffle et la langue, Laura Vazquez, les gosettes, les légendes photographiques, Vincent nous présente son carnet, immense, me viens cette expression, prends en de la graine, le temps glisse. Dans le train retour j’amorce le texte sur l’objet auquel je pensais renoncer avant cette rencontre.
carnet de Marie-Louise
Nuit agitée, cœur étroit pour tout ce qui surgit, et ce questionnement sans fin sur le Comanche, un récit ou un objet testimonial ? Des phrases toutes faites se heurtent, laisse venir, un jour ce sera évident, ça s’imposera, là tu y es, y a matière à, toutes ces photos elles ont leur place, tu devrais en faire quelque chose, lâche prise, au fond tu sais… je m’accroche aux signes, ou je les invente, sans doute que je ne veux pas finir, et ce nouveau projet de l’atelier d’été, un prologue ? Je repense aux rituels d’écriture évoqués par Vincent, si je veux finir l’un ou l’autre il va falloir faire mieux que le temps volé.
Publication sur le blog du Tiers Livre du texte autour de l’objet, une main de porcelaine, un texte sur l’absence plutôt, troublée par les réactions du groupe, aussi par ces croisements avec le réel, couchée sur la table, les aiguilles plantées entre les doigts, les yeux fermés (je n’osais pas regarder). Trajet retour grisant de Concorde à Bastille en vélo, première fois que se déroulait cette immense perspective, retrouver un peu d’amour pour Paris, à cet instant.
On avait décidé de revenir du Lude par la mer, on avait oublié comme les rochers étaient nombreux, ou bien le sable avait été emporté par une marée, c’était parfois impossible de contourner les récifs d’hermelles, s’étonner de la désinvolture des plagistes au pied de la falaise qui s’est effondrée cet hiver.
L’accompagner à l’arrêt de bus, se souvenir devant cet arrêt — le même sauf qu’à cette époque là il n’y avait pas d’abri, mais c’était bien là, à mi chemin entre le bar des falaises et ce qui était devenu le village — se souvenir que durant l’hiver 80, avant Noël, il avait neigé, c’était rare autant de neige, sans doute pour ça que je m’en souviens, on faisait des boules grosses comme des oranges et on les balançait sur les façades fermées. Son bus a fini par arriver, je ne m’habitue pas tout à fait à la voir partir.
Longue marche avec A et P, chemins sur le plateau de Bouillon vers Saint-Michel des Loups, A s’émeut, s’accroche au paysage, tout lui parait merveilleux. Nous arrivons au village, assez désert, l’église au cœur, en surplomb, déambulation dans le cimetière qui l’entoure, A disparait, puis P parti a sa recherche, oh comme je déteste ce moment où je ne les ai pas vus entrer dans l’église.
Le couchant exceptionnel, trainer sur la plage pour rallonger le jour, qui aime les veilles de départ ?
Gestes rapides, défaire les lits, avaler le thé, refuser le café, descendre les valises, au moment de fermer la maison je reçois une photo de D par sms, c’est le bout de notre petite avenue de vacances, avec les deux bornes protégeant l’accès à la plage, le même gris, comprendre qu’il est là sans doute, c’est bien son genre, nous ne sommes pas encore partis, retrouvailles au pied de la maison, à la fois contents et frustrés alors que le taxi qui nous conduira à Granville va arriver, se promettre de se revoir bientôt. Derniers rituels avant le train pour Paris, le dimanche à Granville, le Plat Gousset, la piscine, la haute ville, la course des ombres sur la plage, la promesse de revenir l’année suivante.
Au réveil ouvrir la fenêtre de la chambre de N, surprendre l’ombre du bouquet de fleurs séchées sur le mur, revenir dans le salon, retrouver le silence du matin, celui consacré à écrire, se rendre à l’évidence, le silence du matin ça ne va pas suffire.
Recevoir le sms de mon amie L, je suis chez ma maman, comprendre que le père est mort, à revenir toujours dans les lieux d’enfance, prendre le risque de ces douleurs quand ceux là nous quittent, qui avaient eu la parole douce et juste, qu’on aimait en secret comme d’autres pères possibles, entendre encore sa voix rocailleuse, l’accent italien qu’il n’a jamais perdu, l’an dernier l’apercevoir au couchant, main dans la main avec sa femme. N est arrivée, deux heures plus tôt qu’annoncé, je voulais te faire la surprise, elle a porté sa valise dans la rue pour que le bruit des roulettes ne donne pas l’alerte.
La lune fragile, comme un décor de carton pâte au dessus de la côte au loin, croissant orange secoué par les vagues, la nuit noire autour, on y va ? sur la plage une lumière vacillante qui avance, presque inquiétante jusqu’à comprendre que c’est une femme qui promène son chien, les constellations encore.
Rêves récurrents de trains manqués. La première fois c’est P qui traîne, ralentit toutes les actions d’avant départ comme s’il voulait vraiment qu’on le rate ce train, je n’arrive pas à m’imposer, dire là il faudrait vraiment qu’on y aille, je me réveille oppressée. La deuxième fois c’est l’agent du guichet qui refuse de me vendre un billet, je me réveille en nage, me demande quel est ce train qui se refuse.
Nous partons avec N, envie d’aller voir de plus près la mare de Bouillon, nous marchons au pied de la falaise, prenons une route en espérant qu’il y aura bien à un moment à travers champs un sentier pour rejoindre la mare, ne pas oser, se résoudre à rebrousser chemin, prendre la route principale, voir A surgir et nous dire qu’elle vient de la voie indiquée sur le plan, qu’on ne verra pas la mare, qu’elle n’est pas accessible, le temps tourne, le café trop rapide, le ciel menaçant nous pousse à rentrer.
Avec P nous quittons le bourg vers le sud, trouvons une jolie route de campagne, un peu de lumière perce, au loin je crois reconnaître la départementale, nous finissons par la rejoindre, à cet endroit pas de trottoir, couper à travers champs, retrouver le sentier littoral, entre les deux cabanes, le Mont au lointain, vertige à flanc de falaise.
Rituel quotidien, aller voir la mer, une, deux trois fois par jour, cette fois je croise AH, entamons une longue conversation, on évoque une ancienne figure de l’avenue, elle m’apprend que son mari a disparu pendant les bombardements à Caen, c’est là qu’elle a commencé à trembler, on se raconte nos explorations de lande et de campagne depuis l’enfance, comment la mer finit toujours par nous appeler.